Part 46
Après un repos de quelques heures, Napoléon, le 22 mai au matin, donna ses ordres, puis se porta en avant, se faisant précéder par les généraux Reynier et Lauriston, qui n'avaient presque pas combattu la veille, et par le maréchal Ney, qui marchait après eux. Il suivait avec la garde, et avait derrière lui Marmont, Bertrand et Macdonald. Il lui restait après les pertes des deux journées, après la séparation du maréchal Oudinot, une force totale d'au moins 135 mille hommes, que l'approche du duc de Bellune, arrivant avec ses bataillons réorganisés, devait reporter à 150 mille. C'était plus qu'il n'en fallait contre un ennemi qui ne comptait pas plus de 80 mille combattants. Il partit donc le 22 au matin, et voulut assister de sa personne à la poursuite, afin d'essayer lui-même sa cavalerie réorganisée tout récemment. Les alliés se retiraient par la route de Bautzen à Gorlitz. On fit route toute la journée par un temps beau, mais extrêmement chaud, à travers un pays très-accidenté, ainsi qu'il fallait s'y attendre en longeant le pied des plus hautes montagnes de la Bohême. (Voir la carte nº 58.) Napoléon, faisant la guerre aux avant-postes comme à vingt ans, dirigeait en personne les manoeuvres de détail, avec une précision, une justesse de coup d'oeil qu'admiraient tous ceux qui l'accompagnaient, et même des témoins assez peu bienveillants, tels que les officiers d'état-major étrangers obligés de le suivre en qualité d'alliés[18]. Arrivé près de Reichenbach, on aperçut au fond d'un bassin assez ouvert une ligne de hauteurs, sur laquelle l'infanterie ennemie opéra sa retraite, en laissant derrière elle pour la protéger un rideau de cavalerie. Le hardi Lefebvre-Desnoettes, à la tête des lanciers polonais et des lanciers rouges de la garde, fondit sur la cavalerie ennemie avec sa vigueur et sa dextérité accoutumées. Il la repoussa vivement, mais bientôt il attira sur lui une masse de beaucoup supérieure à la sienne. Napoléon, qui avait sous la main les douze mille cavaliers de Latour-Maubourg, les lança sur l'ennemi, et la plaine de Reichenbach nous resta, couverte d'un assez bon nombre de Russes et de Prussiens. Malheureusement nous avions perdu un excellent officier de cavalerie, le général Bruyère, vieux soldat d'Italie, dont un boulet avait fracassé la cuisse. Malgré l'avantage de cette rencontre, Napoléon put s'apercevoir que sa cavalerie, quoique mêlée d'anciens cavaliers revenus de Russie, était réorganisée depuis trop peu de temps pour valoir autant qu'autrefois. La plupart des chevaux étaient en effet blessés ou fatigués. Il put voir aussi que des ennemis animés de sentiments énergiques étaient plus difficiles à entamer dans une retraite, que des ennemis démoralisés faisant la guerre sans passion, comme ceux qu'il poursuivait après Austerlitz ou après Iéna. Néanmoins il avait mené les coalisés fort vite depuis le matin, car vers la chute du jour on avait déjà fait huit lieues au moins. Après le combat de cavalerie livré dans la plaine, le général Reynier avec l'infanterie saxonne occupa les hauteurs de Reichenbach, et on pouvait le soir même aller encore coucher à Gorlitz. Mais à Gorlitz il aurait fallu engager un combat d'arrière-garde, et Napoléon, jugeant que c'était assez, résolut de terminer là les peines de cette journée, et ordonna qu'on dressât sa tente sur le terrain qu'on occupait. Il descendait de cheval, lorsque l'on entendit tout à coup pousser un cri: Kirgener est mort!--En entendant ces mots Napoléon s'écria: La fortune nous en veut bien aujourd'hui!--Mais au premier cri en succéda bientôt un second: Duroc est mort!--Ce n'est pas possible, répondit Napoléon, je viens de lui parler.--C'était non-seulement possible, c'était vrai. Un boulet qui venait de frapper un arbre près de Napoléon, avait en ricochant tué successivement le général Kirgener, excellent officier du génie, puis Duroc lui-même, le grand maréchal du palais.--Duroc, quelques minutes auparavant, atteint d'une tristesse singulière, tristesse d'honnête homme, qui lui était assez ordinaire, mais plus marquée ce jour-là, avait dit à M. de Caulaincourt: Mon ami, observez-vous l'Empereur?... Il vient d'avoir des victoires après des revers, et ce serait le cas de profiter de la leçon du malheur ... Mais, vous le voyez, il n'est pas changé ... il est insatiable de combats ... La fin de tout ceci ne saurait être heureuse!--À peine M. de Caulaincourt avait-il par un signe de tête approbatif exprimé la communauté de ses sentiments avec Duroc, que ce dernier avait rencontré cette fin malheureuse qu'il prévoyait. La blessure de Duroc était des plus douloureuses. Le boulet avait déchiré ses entrailles, et on les avait enveloppées dans des compresses imbibées d'opium, pour rendre ses derniers moments moins cruels, car on ne conservait aucune espérance de le sauver.--Napoléon accourut, lui prit les mains, l'appela son ami, lui parla d'une autre vie, où ils trouveraient le terme de leurs travaux, et prononça ces paroles avec une sorte de remords qu'il n'avouait pas, mais qu'il sentait au fond de son coeur.--Duroc, avec émotion, le remercia de ces témoignages, lui confia le sort de sa fille unique, lui souhaita de vivre, de vaincre les ennemis de la France, et de se reposer ensuite dans une paix nécessaire.--Quant à moi, lui dit-il, j'ai vécu en honnête homme, je meurs en soldat, je ne me reproche rien ... je vous recommande encore une fois ma fille.--Puis, Napoléon restant auprès de son lit, lui tenant les mains, et demeurant comme plongé dans des réflexions profondes, Duroc ajouta: Partez, Sire, partez ... Ce spectacle est trop pénible pour vous.--Napoléon sortit en lui disant: Adieu, mon ami, nous nous reverrons ... peut-être bientôt!...--
[Note 18: Entre autres le major saxon Odeleben, qui, attaché à Napoléon comme officier d'état-major, a rendu compte des circonstances les plus minutieuses de la campagne de Saxe.]
[En marge: Noble caractère du grand maréchal.]
[En marge: Douleur de Napoléon.]
On a prétendu que ces mots de Duroc: _Je ne me reproche rien_, faisaient allusion à quelques injustes reproches de Napoléon, qui dans ses mouvements de vivacité n'épargnait pas même les hommes qu'il estimait le plus. Mais il rendait pleine justice à son grand maréchal. Duroc, né en Auvergne, d'une famille de gentilshommes militaires et pauvres, avait été élevé dans les écoles de l'ancienne artillerie, et avait les moeurs sévères, l'esprit arrêté de cette arme. Triste par nature, sensé, discret, peu ambitieux, se défiant des prospérités éblouissantes de l'Empire, il regrettait presque d'être attaché à un char courant au travers des précipices, mais il n'avait pu s'empêcher de le suivre, attiré par le génie de Napoléon, flatté de sa confiance, comblé de ses bienfaits. Un homme sage, même en se défiant de la fortune, ne sait pas toujours la repousser. Grand maréchal du palais, ayant en quelque sorte l'inspection de toutes choses et de tout le monde, Duroc ne manqua jamais d'informer Napoléon de ce qu'il fallait qu'il sût, sans toutefois desservir ni calomnier personne, parce qu'il voulait uniquement être utile, et jamais satisfaire ses antipathies ou ses préférences. Il était le second ami sûr et vraiment dévoué que Napoléon perdait dans l'espace de vingt jours. Aussi Napoléon était-il profondément ému de cette perte. Sorti de la chaumière où l'on avait placé Duroc mourant, il alla s'asseoir sur des fascines, assez près des avant-postes. Il était là pensif, les mains étendues sur ses genoux, les yeux humides, entendant à peine les coups de fusil des tirailleurs, et ne sentant pas les caresses d'un chien appartenant à un régiment de la garde, qui galopait souvent à côté de son cheval, et qui en ce moment s'était posé devant lui pour lécher ses mains. Un écuyer étant venu l'arracher à cette rêverie, il se leva brusquement, et cacha ses larmes, pour n'être pas surpris dans cet état d'émotion. Telle est la nature humaine, changeante, insaisissable dans ses aspects divers, et ne pouvant être jugée avec sûreté que par Dieu seul! Cet homme attendri sur le sort d'un blessé, avait fait mutiler plus de quatre-vingt mille hommes depuis un mois, plus de deux millions depuis dix-huit ans, et allait en faire déchirer encore par les boulets quelques centaines de mille!
Napoléon ordonna sur-le-champ une cérémonie publique, où seraient prononcés solennellement les éloges funèbres des maréchaux Bessières et Duroc, par MM. Villemain et Victorin Fabre.--Je ne veux pas de prêtres, écrivit-il le jour même à l'archichancelier Cambacérès, sans doute sous l'influence de ses dernières querelles avec le clergé.--Il transporta à la fille de Duroc le duché de Frioul, ainsi que tous les dons qu'il avait accordés au père, et désigna M. le comte Molé pour son tuteur.
[En marge: Arrivée le 25 mai sur le Bober.]
Mais telle est la guerre! On s'émeut un instant, puis, entraîné par le torrent des événements, on court des funérailles de la veille à celles du lendemain, s'excusant par l'oubli de soi-même de l'oubli d'autrui. Le lendemain 23 mai on entra à Gorlitz, et on franchit la Neiss. Le 24 on franchit la Queiss, et le 25, le Bober. Les coalisés s'étaient séparés en deux colonnes, l'une à notre droite, composée des troupes de Miloradovitch et de la garde russe, l'autre à notre gauche, composée des Prussiens et de Barclay de Tolly, distribution correspondant à celle qu'ils présentaient sur le champ de bataille de Bautzen. Napoléon les suivit toutes deux. Une colonne formée des corps de Bertrand et de Marmont marcha sur la droite par Gorlitz, Lauban, Goldberg, Schweidnitz, en suivant le pied des montagnes. Une autre comprenant les corps de Reynier, de Lauriston, de Ney, la garde, et le quartier impérial, marcha au centre par Gorlitz, Bunzlau, Haynau, Liegnitz, Breslau. Sur notre gauche, le duc de Bellune, précédé de la cavalerie du général Sébastiani, se dirigea vers l'Oder pour débloquer Glogau. Nous étions en pleine Silésie, dans de riches campagnes, sur le territoire du roi de Prusse, que nous n'avions d'autre raison de ménager que celle d'économiser pour nous-mêmes les ressources du pays. Napoléon ordonna la plus sévère discipline, par prévoyance d'abord, et ensuite pour faire avec les Russes un contraste qui fût de nature à frapper les Allemands.
[En marge: La division Maison est surprise à Haynau.]
À Haynau la division Maison, la meilleure du corps de Lauriston, essuya une surprise fâcheuse, et même assez meurtrière. Les coalisés se sentant vivement poursuivis, et voulant nous rendre moins pressants, imaginèrent de nous tendre un piége qui nous coûtât un peu cher, et le combinèrent avec beaucoup d'art. Dans la plaine de Haynau, où il y avait place pour une nombreuse cavalerie, et où l'on pénétrait après avoir traversé un village, on cacha sur le côté, et hors de vue, cinq ou six régiments de grosse cavalerie, puis on nous montra sur la route directe une espèce d'arrière-garde qui se retirait négligemment. Le général Maison ayant conçu quelques craintes s'avançait avec précaution; mais le maréchal Ney, stimulé par les reproches de Napoléon, qui se plaignait sans cesse de ne pas faire de prisonniers, poussa le général Maison en avant, et se mettant à ses côtés, voulut déboucher vivement dans la plaine. Ils n'avaient pas plutôt franchi le défilé du village, qu'on vit sur la droite un moulin en flammes, et à ce signal (convenu par les ennemis) une innombrable cavalerie fondit sur notre infanterie avant qu'elle eût le temps de se former en carré. La déroute fut grande, malgré tous les efforts du maréchal Ney et du général Maison. On perdit trois ou quatre pièces de canon, et un millier d'hommes sabrés ou dispersés. Le maréchal Ney ne parvint que très-difficilement à dégager sa personne, et le général Maison, après des efforts inouïs, réussit enfin à rallier sa division, mais l'âme dévorée de chagrin, et consentant avec peine à survivre à un accident qui était quant à lui parfaitement immérité. Les Prussiens payèrent cette aventure, bonne pour eux, de la mort du colonel de Dolffs, le meilleur de leurs officiers de cavalerie après Blucher, et commandant chez eux la réserve de cette arme.
[En marge: Le général Sébastiani venge à Sprottau l'échec de la division Maison.]
[En marge: Arrivée de l'armée française sur l'Oder, et déblocus de Glogau.]
Le lendemain le général Sébastiani, qui marchait en tête du corps du duc de Bellune vers Glogau, vengea dans les environs de Sprottau l'échec du général Maison, en prenant un immense parc d'artillerie et 500 prisonniers. Ce sont là les alternatives quotidiennes de la guerre; mais ces sortes d'escarmouches étaient en ce moment de peu de conséquence. On arriva le 27 sur la Katzbach, à Liegnitz, et notre corps de gauche, parvenu sur l'Oder, débloqua Glogau. Notre garnison, investie depuis cinq mois, se jeta pleine de joie dans les bras de ses libérateurs. Le général Lauriston ayant de son côté joint l'Oder, arrêta soixante bateaux de vivres et de munitions qui devaient servir au siége de la place, et qui lui furent envoyés pour la ravitailler. Le maréchal Ney n'avait plus qu'une marche à exécuter pour entrer à Breslau.
[En marge: Suite donnée à la proposition d'armistice.]
[En marge: Lettre de M. de Stadion.]
On s'étonnera sans doute qu'il ne fût plus question d'armistice après la lettre du général de Bubna à M. de Stadion, et après celle de M. de Caulaincourt à M. de Nesselrode, l'une annonçant le projet d'armistice, et l'autre offrant les moyens de le négocier immédiatement. Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, on n'avait pas voulu admettre M. de Caulaincourt, afin de ne donner d'ombrage ni aux alliés qu'on avait déjà, c'est-à-dire aux Prussiens, ni à ceux qu'on espérait, c'est-à-dire aux Autrichiens. On avait donc répondu que la médiation de l'Autriche ayant été acceptée, M. de Caulaincourt devait s'adresser à M. de Stadion, représentant de la puissance médiatrice. Cette réponse, signée de M. de Nesselrode, et accompagnée d'ailleurs des témoignages les plus flatteurs pour M. de Caulaincourt, fut renfermée dans une lettre de M. de Stadion au prince Berthier, et expédiée à ce dernier. Elle disait que d'après le renvoi qui venait de lui être fait, M. de Stadion était prêt à s'aboucher avec M. de Caulaincourt, et avec des commissaires tant russes que prussiens, pour procéder sur-le-champ à la conclusion d'un armistice.
[En marge: Napoléon reçoit froidement cette lettre.]
Cette double réponse, différée jusqu'au lendemain de la bataille, fut envoyée le 22 mai, et remise aux avant-postes français. Napoléon l'ayant reçue, et voyant quel accueil on faisait à ses ouvertures, n'avait pas cru devoir se presser avec des gens qui se montraient si fiers, et répondit que lorsque les commissaires se présenteraient aux avant-postes on les admettrait. Il avait ensuite continué sa marche, et il était, comme on vient de le voir, arrivé à Liegnitz, à une ou deux marches de Breslau.
[En marge: Agitation au camp des coalisés.]
[En marge: Barclay de Tolly, devenu général en chef, veut se retirer en Pologne.]
Dans ce moment une vive agitation régnait parmi les coalisés. Malgré un fol orgueil, provenant chez eux de ce qu'ils nous résistaient un peu mieux qu'autrefois, ils commençaient à sentir les conséquences de deux grandes défaites. Les officiers prussiens, presque tous membres du _Tugend-Bund_, avaient une ardeur de sectaires, sectaires d'ailleurs de la plus noble des causes, celle de leur patrie; mais les troupes, dans lesquelles les jeunes soldats se trouvaient en assez forte proportion, se ressentaient des batailles perdues et des retraites rapides. Les Russes étaient beaucoup plus ébranlés que les Prussiens. La guerre, de patriotique qu'elle avait été pour eux, étant devenue purement politique depuis qu'ils avaient franchi la Pologne, ils en supportaient les souffrances avec impatience. En outre l'empereur Alexandre n'ayant pu refuser plus longtemps le commandement à Barclay de Tolly, seul homme capable de l'exercer quoique impopulaire parmi les soldats, celui-ci, avec l'ordinaire exactitude de son esprit, avait cherché à remettre l'ordre dans son armée, et n'y avait guère réussi au milieu de la confusion d'une retraite. Il pensait et disait avec sa rudesse accoutumée, que l'armée russe allait se dissoudre si on ne la ramenait en Pologne pour s'y refaire pendant deux mois derrière la Vistule, et non-seulement il le disait, mais il voulait agir en conséquence. Aussi avait-il fallu la volonté formellement exprimée d'Alexandre pour lui faire abandonner la route de Breslau, celle qui menait directement en Pologne, et l'obliger à prendre celle de Schweidnitz. C'est là qu'on espérait s'arrêter, dans le fameux camp de Bunzelwitz, si longtemps occupé par Frédéric le Grand, et dans le voisinage de l'Autriche, voisinage toujours fortement recommandé par les diplomates de la coalition. Barclay de Tolly avait obéi, en déclarant toutefois cette conduite politique peut-être, mais très-peu militaire, et laissant craindre une opposition, opiniâtre à des ordres de la même nature, fussent-ils donnés par l'empereur.
[En marge: Efforts qu'on fait pour retenir Barclay de Tolly.]
Les Allemands, et Alexandre lui-même, toujours infatué de son rôle de libérateur de l'Europe, avaient envoyé à Barclay de Tolly M. de Muffling, qui avait quelques titres à ses yeux, pour avoir défendu sa conduite dans la journée du 21 mai et mis en grande évidence ses dangers et ses services. M. de Muffling avait tâché de l'ébranler dans ses résolutions, mais n'avait rien gagné sur l'inflexibilité de son caractère, et pour réussir à le convaincre l'avait conduit au camp de Bunzelwitz, afin de lui en montrer les avantages. Mais on avait trouvé la place de Schweidnitz, qui était l'appui de ce camp, détruite par les Français en 1807, et point relevée encore par les Prussiens en 1813, en outre la position de Bunzelwitz insignifiante comparativement aux moyens dont disposaient les armées modernes. Barclay de Tolly avait soutenu, et avec raison, que les armées coalisées ne tiendraient pas quelques heures dans une position pareille, et qu'elles sortiraient presque anéanties d'une nouvelle rencontre avec Napoléon. Cette visite n'avait donc eu d'autre résultat que de confirmer le général russe dans sa résolution de laisser les Prussiens en Silésie, et d'aller refaire son armée en Pologne, sauf à revenir dans deux mois sur l'Oder. Mais pendant ce temps la coalition pouvait être dissoute.
[En marge: Nécessité pour les coalisés de consentir à un armistice.]
[En marge: Envoi de commissaires aux avant-postes français.]
[En marge: Voyage de M. de Nesselrode à Vienne pour décider l'Autriche.]
On reconnut bientôt après toutes ces conférences qu'il n'y avait d'autre ressource que de donner suite à l'idée d'un armistice, déjà mise en avant par la diplomatie des puissances belligérantes. On se réunit chez les deux monarques alliés à Schweidnitz, et on tomba d'accord sur la nécessité d'une suspension d'armes, comme unique moyen d'échapper aux difficultés de la situation. Par malheur pour les coalisés, les meneurs prussiens n'en voulaient pas. Le général Gneisenau, membre du _Tugend-Bund_, homme de coeur et d'esprit, mais ardent et irréfléchi, rempli des passions de ses compatriotes, successeur du général Scharnhorst dans les fonctions de chef d'état-major de Blucher, tenait tout haut contre le projet d'un armistice un langage des plus violents, et qui pouvait être dangereux avec des têtes aussi vives que celles des officiers prussiens. Pourtant la nécessité de suspendre les hostilités était impérieuse, et l'on convint d'envoyer des commissaires au quartier général français, afin de négocier un armistice. En même temps on essaya d'agir sur les esprits les plus exaltés, en leur promettant de ne poser les armes que pour les reprendre bientôt, et lorsqu'on les aurait reprises, de ne plus les quitter qu'après la destruction de l'ennemi commun. On ne s'en tint pas à l'envoi des commissaires au quartier général. On fit partir M. de Nesselrode pour Vienne. Il devait y exposer les dangers que couraient les puissances belligérantes, l'impossibilité pour elles de se tenir plus longtemps attachées à la Bohême, et, si le cabinet de Vienne ne prenait immédiatement son parti, la vraisemblance d'une retraite forcée en Pologne, laquelle entraînerait infailliblement la dissolution de la coalition, et la perte pour l'Autriche d'une occasion unique de sauver l'Europe et elle-même. Il était armé d'un stimulant puissant, c'était la menace d'un arrangement direct de la Russie avec la France, arrangement direct que l'empereur Alexandre avait repoussé noblement, mais qu'il dépendait de lui de négocier en quelques heures, car il n'avait pour cela qu'à laisser pénétrer M. de Caulaincourt jusqu'à lui. Du reste la seule apparition de ce noble personnage aux avant-postes avait agi déjà sur le cabinet autrichien, et M. de Nesselrode en arrivant à Vienne devait trouver tout produit l'effet qu'on attendait de cet argument. Pour seconder M. de Nesselrode, M. de Stadion avait écrit de son côté, les Prussiens du leur, et tous s'étaient servis de M. de Caulaincourt comme d'un épouvantail qui devait amener le cabinet de Vienne à se décider tout de suite.
[En marge: Arrivée des commissaires russe et prussien aux avant-postes français.]
M. de Nesselrode partit donc pour la capitale de l'Autriche, tandis que le général Kleist au nom des Prussiens, le général comte de Schouvaloff au nom des Russes, se rendaient aux avant-postes français. Ils y arrivèrent le 29 mai à dix heures du matin. Ils furent reçus par le prince Berthier, qui en référa sur-le-champ à l'Empereur.
[En marge: Motifs de Napoléon pour accepter un armistice.]
[En marge: M. de Caulaincourt chargé de négocier l'armistice.]
Celui-ci était engagé par les réponses qu'il avait faites, et ne pouvait pas refuser de négocier, bien qu'il eût intérêt à battre une dernière fois les coalisés, et à les pousser en désordre sur la Vistule, loin de l'Autriche, qui ne deviendrait certainement pas leur alliée, s'ils étaient rejetés si loin d'elle. Pourtant l'état de sa cavalerie, le désir d'avoir achevé la seconde série de ses armements, afin de tenir tête même à l'Autriche, et de ne conclure que la paix qu'il voudrait, l'espérance d'être prêt en deux mois, et de reprendre alors ses opérations victorieuses après avoir échappé aux grandes chaleurs de l'été, le disposaient assez à une suspension d'armes. Il consentit donc au principe d'un armistice, parce qu'il était lié en quelque sorte, parce que le refus aurait eu une signification trop peu pacifique, et surtout parce qu'il se flattait d'avoir le temps de redevenir par ses armements le maître des conditions de la paix. Mais il entendait garder par les arrangements temporaires dont on allait convenir la Silésie jusqu'à Breslau, et la basse Allemagne jusqu'à l'Elbe, Hambourg et Lubeck compris, que ces villes fussent ou ne fussent pas reconquises par les troupes françaises. De plus, il voulait que l'interruption des opérations militaires durât deux mois au moins, et que pendant toute la durée de cette interruption les garnisons de ses places de l'Oder et de la Vistule ne mangeassent pas leurs vivres, mais fussent ravitaillées à prix d'argent. M. de Caulaincourt, l'épouvantail de l'Autriche, fut envoyé à Gebersdorf le 30 mai, entre les deux armées, afin de traiter sur les bases que nous venons d'indiquer.