Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 45

Chapter 453,573 wordsPublic domain

Vis-à-vis de lui, dans une position qui correspondait assez exactement à la sienne, à la maison de poste de Neu-Burschwitz, les souverains alliés, agités comme le sont toujours les gens inexpérimentés en présence des situations graves, étaient engagés dans une délibération triste et laborieuse, qui dura toute la nuit. Quant à braver les chances d'une seconde bataille, ils y étaient fermement décidés. Ils avaient reçu la lettre relative à l'armistice et à la mission de M. de Caulaincourt, et leur parti à cet égard avait été arrêté sur-le-champ. Ils s'étaient dit que s'ils admettaient auprès d'eux M. de Caulaincourt, l'Autriche concevrait à l'instant les plus grands ombrages, et ne manquerait pas de voir dans cette admission la probabilité d'un arrangement direct entre la France et la Russie. Ils avaient donc pris la détermination de renvoyer très-poliment M. de Caulaincourt à M. de Stadion, comme au représentant de la puissance médiatrice chargée de tous les pourparlers, même de ceux qui étaient relatifs à l'armistice, et de différer en outre cette réponse jusqu'après le résultat de la bataille, car le parti des patriotes allemands, qui menait directement l'armée prussienne, et indirectement l'armée russe, aurait jeté les hauts cris, si on avait accepté un armistice avant d'y être contraint par la nécessité la plus impérieuse. Résolus à la bataille, les souverains alliés s'étaient mis à en discuter les chances. Le roi de Prusse se flattait peu, l'empereur de Russie beaucoup. Celui-ci était rempli d'un beau feu de guerre qui ne lui laissait pas de repos. Il s'était pour ainsi dire emparé du commandement suprême, et, pour l'exercer plus à son aise, l'avait conféré nominalement au comte de Wittgenstein, qui avait pour inspirateur le général Diebitch. Le commandement réel aurait dû appartenir à Barclay de Tolly, à cause de ses antécédents et de son rang, mais on s'était débarrassé de son inflexibilité en lui assignant une espèce de rôle isolé à l'extrême droite des coalisés, dans les terrains inondés entre le Bloesaer-Wasser et la Sprée, à la position dite du moulin à vent. La discussion entre Alexandre et les nombreux officiers russes et prussiens, qui lui apportaient tour à tour leur avis, et le lui faisaient successivement adopter, roula précisément sur la position de Barclay de Tolly. On avait singulièrement renforcé la gauche sous Miloradovitch; le centre était couvert par les fortes redoutes de Baschütz, et défendu par la garde impériale russe. La droite sur les mamelons était invincible, suivant Blucher, et les Prussiens juraient que ces mamelons deviendraient grâce à eux les Thermopyles de l'Allemagne. Mais Barclay de Tolly pourrait-il résister à Ney, qui semblait se diriger vers lui? Telle était la vraie question. Alexandre, dont le coup d'oeil n'était pas encore très-exercé, s'était persuadé que Napoléon voulait lui arracher l'appui des montagnes, et par ce motif il n'entendait affaiblir ce côté au profit d'aucun autre. M. de Muffling, officier d'état-major distingué, qui avait soigneusement reconnu le terrain, insistait sur le danger qui menaçait Barclay de Tolly, et finit par se faire écouter d'Alexandre, porté du reste à écouter tous les donneurs d'avis par bienveillance de caractère et désir honnête de tout comprendre. Mais, sur la réponse du comte de Wittgenstein que Barclay de Tolly avait 15 mille hommes, Alexandre parut rassuré, et tout l'état-major avec lui, excepté M. de Muffling. Puis le jour commençant à paraître il fallut bien terminer la délibération, et courir chacun à son poste.

Napoléon, en effet, y appelait tout le monde, et était au sien de grand matin. De la position où se trouvaient les souverains, on le voyait, sur le plateau de Bautzen, à cheval, donnant des ordres, et tout à fait à portée du canon ennemi. Lord Cathcart, l'ambassadeur britannique, ayant une excellente lunette anglaise avec laquelle on apercevait tous les mouvements de Napoléon, chacun l'empruntait pour voir ce terrible adversaire, et aurait voulu deviner ce qui se passait dans son esprit, comme on discernait ce qui se passait autour de sa personne. Un uniforme jaune et galonné qu'on découvrait à côté de lui, était le sujet d'une extrême curiosité. On se demandait si celui qui était revêtu de cet uniforme ne serait pas Murat, dont le costume était toujours singulier, et si par hasard ce ne serait pas une preuve que la cavalerie française, réorganisée, était enfin arrivée sur le champ de bataille. Bientôt après on sut que cet uniforme jaune était celui d'un postillon saxon, dont Napoléon se servait pour se faire indiquer l'emplacement des villages dont les noms étaient inscrits sur sa carte.

[En marge: Seconde bataille de Bautzen, livrée le 21 mai.]

Mais déjà une effroyable canonnade remplissait de ses retentissements la vaste étendue de ce champ de bataille. Le maréchal Oudinot à notre droite était sur les hauteurs du Tronberg, qu'il avait conquises la veille, et les disputait aux Russes de Miloradovitch qui s'efforçaient de les lui reprendre. Au centre, Macdonald, Marmont, immobiles, ayant entre eux les carrés de la garde, et derrière eux la cavalerie de Latour-Maubourg, attendaient les ordres de Napoléon, qui lui-même attendait le succès de la manoeuvre confiée au maréchal Ney. Le général Bertrand à gauche, achevant le passage de la Sprée commencé la veille, gravissait avec ses trois divisions l'escarpement de la rive droite, protégé par l'artillerie de la rive gauche. Mais c'était à deux lieues au-dessous, c'est-à-dire à Klix, que se passait l'événement décisif de la journée. Le maréchal Ney venait effectivement de franchir la Sprée sur ce point, et de refouler les avant-postes de Barclay de Tolly.

[En marge: Marche du maréchal Ney sur le flanc de l'ennemi.]

Arrivé au delà de la Sprée, il avait à sa droite le revers des mamelons occupés par Blucher, et les étangs qui longeaient le pied de ces mamelons, devant lui le moulin à vent où était établi Barclay de Tolly, et à gauche les bords marécageux du Bloesaer-Wasser. Il marcha directement et résolûment sur le moulin à vent. À droite il détacha vers Pliskowitz l'une des trois divisions du corps de Lauriston, celle que commandait le général Maison, pour essayer de gravir les mamelons qui étaient couverts d'artillerie et d'uniformes prussiens. À gauche il dirigea les deux autres divisions du général Lauriston sous ce général lui-même, pour passer le Bloesaer-Wasser au-dessous de Gleine, et déborder ainsi la position de l'ennemi.

[En marge: Ce maréchal attaque et enlève la position de Barclay de Tolly au moulin à vent.]

En mouvement dès le matin, ayant passé la Sprée à Klix de très-bonne heure, il aborda également de très-bonne heure la position occupée par Barclay de Tolly. Ce dernier lui lança force boulets, car il avait plus de canons que de soldats. Obligé en effet de garder une ligne fort étendue, du pied des mamelons où était Blucher jusque vers les vastes prairies que traversait le Bloesaer-Wasser, il n'avait au moulin même que cinq à six mille hommes. Mais des boulets n'arrêtaient pas le maréchal Ney. Il continua de s'avancer sur le moulin à vent, et tout énergique qu'était Barclay de Tolly, parvint à le culbuter. Barclay avait en ce moment à ses côtés M. de Muffling, qui avait tant insisté pour attirer sur cette partie de la position l'attention d'Alexandre, et, après l'avoir rendu témoin de sa résistance et de ses périls, il le dépêcha auprès de Blucher pour demander du secours. Craignant, s'il s'obstinait en avant du Bloesaer-Wasser, d'y être refoulé en désordre, il le repassa à Gleine, et alla s'établir sur le penchant des hauteurs qui remplissaient le fond du champ de bataille, pour disputer aux Français les routes de Würschen et de Hochkirch, que toute l'armée coalisée devait suivre en se retirant. Il y rencontra les troupes de Lauriston qui vinrent le harceler, mais contre lesquelles l'avantage des lieux lui permettait de se défendre.

[En marge: Ney emporte le village de Preititz sur les derrières de Blucher.]

[En marge: Il s'arrête après s'être rendu maître de ce village.]

Ney après avoir enlevé le moulin à vent, remonta un peu à droite pour prendre à revers les mamelons où il avait aperçu la masse des troupes prussiennes, et se trouva devant le village de Preititz, qui était situé sur le Bloesaer-Wasser, juste au point où ce ruisseau, après avoir tourné derrière la position de Blucher, se redressait pour déboucher dans la plaine. Il fit emporter ce village par la division Souham, et, une fois là, commença de concevoir quelques doutes sur ce qui lui restait à faire. Il apercevait bien dans le fond le clocher de Hochkirch, but assigné à ses efforts; mais ayant devant lui des masses profondes de cavalerie, auxquelles il n'avait qu'un peu de cavalerie légère à opposer, ayant à gauche Barclay de Tolly dans une position avantageuse, à droite les mamelons occupés par Blucher, séparé de Napoléon par une distance de trois lieues, et par des collines boisées, ce héros, qui éprouvait quelquefois, comme nous avons eu déjà l'occasion de le dire, des hésitations d'esprit, jamais de coeur, s'arrêta pour écouter le canon du reste de l'armée, et ne pas s'engager trop vite.

Pendant ce temps arrivait le secours destiné à Barclay de Tolly, que M. de Muffling avait eu beaucoup de peine à obtenir de l'incrédulité de Blucher et de Gneisenau. Ces deux derniers en effet, lorsque M. de Muffling parvint auprès d'eux, étaient occupés à débiter des harangues patriotiques aux troupes prussiennes, à leur parler de ces Thermopyles germaniques où l'on devait mourir, et ne voulaient pas croire qu'ils fussent menacés d'être pris à revers. Pourtant sur les instances de M. de Muffling, Blucher ordonna à quelques bataillons de Kleist, et à deux de la garde royale de quitter ses derrières, et d'aller reprendre Preititz.

[En marge: Les Prussiens recouvrent un moment le village de Preititz, mais Ney le reprend aussitôt.]

[En marge: Beaux résultats qu'eût obtenus le maréchal Ney en marchant sur Hochkirch.]

Effectivement ces bataillons rebroussèrent chemin, donnèrent tête baissée sur Preititz, y trouvèrent la division Souham qui n'était pas sur ses gardes, et lui enlevèrent ce village ainsi que le pont du Bloesaer-Wasser. Ney, surpris de cette brusque attaque, revint à la charge avec sa seconde division, passa à son tour sur le corps des bataillons prussiens, et rentra dans le village de Preititz. Ce village reconquis, il fallait marcher devant soi, rallier Lauriston par la gauche, et suivi de Reynier tourner la position de Blucher, recevoir en carré comme on l'avait fait tant de fois les masses de la cavalerie prussienne, puis gravir les pentes que défendait Barclay de Tolly, et aller couper les routes de Würschen et de Hochkirch, qui devaient servir de retraite à l'aile droite des coalisés. On eût pris là 25 mille Prussiens et 200 bouches à feu, et dissous la coalition. Le général Jomini, chef d'état-major du corps de Ney, adressa de vives instances à l'illustre maréchal pour qu'il en agît ainsi, mais celui-ci voulut attendre que les détonations de l'artillerie, qui venaient seulement de se faire entendre sur sa droite, fussent plus prononcées et plus proches, et qu'il fût moins isolé sur ce champ de bataille si vaste, si compliqué, dont il n'avait aucune connaissance.

[En marge: Événements au centre.]

Cependant il en avait fait assez pour rendre intenable la position de l'ennemi. Napoléon, impatient de commencer l'attaque, mais ne cédant jamais à ses impatiences sur le champ de bataille, n'avait ordonné le feu de son côté que lorsqu'il avait jugé l'événement mûr. En effet le général Bertrand, protégé par l'artillerie de la rive gauche de la Sprée, avait gravi les escarpements de la rive droite, et était parvenu à déboucher en face de Blucher. Celui-ci, adossé aux mamelons boisés dont nous avons parlé, avait sa droite à ces mamelons, sa gauche au Bloesaer-Wasser et au village de Kreckwitz, son infanterie à ses deux ailes, sa cavalerie au milieu, et une longue ligne d'artillerie sur son front. Le général Bertrand était venu se déployer devant lui, la division Morand à gauche, la division wurtembergeoise à droite, la division italienne en réserve. Entre la position du général Bertrand et la ville de Bautzen se trouvaient Marmont, la garde et Macdonald, souhaitant avec ardeur l'ordre d'entrer en action.

À peine le canon de Ney avait-il retenti sur les derrières de Blucher, que Napoléon s'était empressé de donner le signal. Marmont ayant outre son artillerie toute celle de la garde, avait ouvert un feu effroyable sur les redoutes du centre qui étaient devant lui, puis avait dirigé une partie de ce feu un peu obliquement sur Kreckwitz et le flanc de Blucher, dont la position était ainsi devenue fort difficile.

[En marge: Attaque directe du général Bertrand contre la position de Blucher.]

[En marge: Blucher, ne pouvant appeler à lui toutes les forces qui étaient nécessaires sur ses derrières, est obligé de battre en retraite.]

Après quelques instants de cette canonnade, Bertrand se mettait en mouvement pour aborder la ligne de Blucher, lorsqu'il vit la cavalerie prussienne fondre sur lui au galop. Mais la division Morand la reçut en carré, sans en être ébranlée, la repoussa à coups de fusil, puis se porta en colonnes d'attaques sur Blucher. Pendant ce temps la division wurtembergeoise s'avançait sur Kreckwitz qui était dans le coude du Bloesaer-Wasser, sur le flanc des mamelons boisés. Le canon de Marmont avait tellement ébranlé les troupes qui gardaient Kreckwitz, qu'un bataillon wurtembergeois s'y élançant avec vigueur parvint à s'en emparer. Blucher voyant son front menacé, attira à lui sa seconde division, celle de Ziethen, et la porta en ligne pour l'opposer au corps de Bertrand. Cette division trouva Morand très-ferme à son poste et ne le fit point reculer, mais elle gagna du terrain sur la division wurtembergeoise, et dépassant Kreckwitz enleva le bataillon qui s'était emparé de ce village. Marmont alors redoubla son feu oblique sur Kreckwitz, tandis que Morand, de la défensive passant à l'attaque, fit plier la division Ziethen, et la poussa sur les mamelons qui servaient d'appui à Blucher. Il aurait fallu en ce moment que Blucher pût attirer à lui toute la garde royale prussienne, le corps de Kleist et une partie des forces russes. Mais à toutes ses demandes de secours on répondit que ces troupes étaient occupées à disputer Preititz sur ses derrières, qu'elles l'avaient même perdu, et que s'il ne se retirait bien vite, loin de s'obstiner à défendre la position que tout à l'heure il appelait les Thermopyles de l'Allemagne, il allait être pris avec son corps d'armée par le maréchal Ney. Devant l'évidence de ce danger, que M. de Muffling eut quelque peine à lui faire comprendre, il se décida, le désespoir au coeur, à battre en retraite, ayant bonne envie de se plaindre de Barclay de Tolly, qui, disait-il, n'avait pas protégé ses derrières, mais ne l'osant pas, et s'en dédommageant par mille invectives contre l'état-major russe, qui avait inutilement accumulé dans les montagnes des forces dont on aurait eu grand besoin sur la droite des alliés. Blucher se retira donc, et passa en vue de Preititz, tout près de Ney qui en était resté maître. Par un bonheur inouï pour lui, tandis qu'il descendait de ces mamelons, où il avait promis de résister à tous les efforts des Français, et en descendait par Klein-Bautzen, Ney croyant plus prudent de les faire évacuer avant de se porter sur Hochkirch, les gravissait par Preititz, de sorte que Ney y montait d'un côté pendant que Blucher en descendait de l'autre. Blucher put donc opérer sa retraite sans fâcheuse rencontre, traversa les lignes de la cavalerie russe et prussienne, qui était demeurée en bataille derrière lui pour le recevoir, et dont le long déploiement avait tant imposé au maréchal Ney.

[En marge: Les redoutes du centre enlevées par le corps de Marmont et par la garde.]

[En marge: Oudinot un moment repoussé reprend l'offensive.]

[En marge: Gain définitif de la bataille.]

Mais la victoire n'en était pas moins assurée. Bertrand suivit Blucher en retraite; Marmont avec son corps, Mortier avec la jeune garde, voyant le mouvement rétrograde de l'ennemi, descendirent sur le bord du Bloesaer-Wasser, le franchirent, et traversèrent la prairie inondée qui s'étendait au pied des redoutes de Baschütz. La jeune garde les escalada sans grand dommage, car le mouvement de retraite imprimé à la droite des coalisés s'était communiqué au reste de leur armée. Ce mouvement général vint à propos dégager Oudinot, qui, à notre droite, assailli sur le Tronberg par toutes les forces de Miloradovitch, avait été contraint de se replier et de prendre position en arrière, la gauche à Rabitz, la droite à Grubtitz, où il avait trouvé l'appui de l'intrépide Gérard, commandant la droite de Macdonald. Au bruit de la victoire remportée sur toute cette immense ligne, Oudinot reprit l'offensive contre les Russes qui se retiraient, et les poussa vivement. Sur une étendue de trois lieues on se mit à poursuivre les coalisés, mais faute d'un terrain propre à la cavalerie, faute aussi d'en avoir assez, on ne put recueillir en fait de prisonniers et de canons que les blessés et les pièces démontées, dont le nombre au surplus était considérable, et suffisait pour donner un grand éclat à cette victoire. Certes, si le maréchal Ney eût été cette fois aussi téméraire qu'il était intrépide, et il faut reconnaître que sa position, à la distance où il se trouvait de Napoléon, avait dû lui inspirer de l'inquiétude, si l'heureuse audace des temps passés l'avait animé, on aurait ramassé dans cette journée plus de trophées qu'à Austerlitz, à Iéna ou à Friedland, car on aurait pris toute la droite de l'armée ennemie, et notamment Blucher, notre adversaire le plus ardent. Telle quelle, la victoire était des plus brillantes; elle faisait tomber une position formidable, défendue par près de cent mille hommes, et la dernière illusion des alliés, du moins pour cette partie de la campagne. Ils ne pouvaient plus se flatter de nous fermer le chemin de l'Oder; ils ne pouvaient plus surtout, à moins d'un armistice immédiat, rester attachés au territoire de l'Autriche, et par son territoire à sa politique.

[En marge: Résultats de la victoire de Bautzen.]

Quant aux pertes, bien qu'en aient dit depuis les écrivains allemands, elles étaient moindres de notre côté que du côté des coalisés. Ceux-ci ont avoué pour les deux journées une perte d'environ 15 mille hommes en morts et blessés, et elle fut beaucoup plus considérable. La nôtre ne pouvait pas, en s'en rapportant à des états fort précis, être évaluée à plus de 13 mille hommes, en morts ou blessés, bien que nous fussions les assaillants, et que notre tâche fût de beaucoup la plus laborieuse. La situation des combattants explique cette différence. Le maréchal Oudinot, le 21 au matin, occupait une position dominante que les Russes avaient été obligés de lui enlever. Au centre les maréchaux Macdonald et Marmont n'avaient eu, dans cette même journée du 21, qu'à tirer du canon, sans être exposés à souffrir de la canonnade de l'ennemi. Dans l'engagement du général Bertrand contre Blucher, la situation était également difficile pour les deux adversaires, et le général Blucher avait essuyé une horrible canonnade de flanc de la part du maréchal Marmont. Enfin, du côté du maréchal Ney, l'action la plus vive s'était passée au village de Preititz, qu'on s'était pris et repris dans des conditions également meurtrières pour les deux partis. Ce qui donna lieu à tous les faux bruits que répandirent les coalisés, suivant leur usage, sur les pertes que nous avions éprouvées, c'est qu'abandonnant le champ de bataille, ils nous laissèrent leurs blessés, et que les habitants de la Lusace, touchés du malheur de tant de victimes la plupart allemandes, se mirent à les ramasser sur le champ de bataille, et à les porter les unes et les autres dans de petites voitures de paysans, quelquefois dans de simples brouettes, soit aux villes les plus prochaines, soit même jusqu'à Dresde. Or, dans ces nombreuses victimes, il y avait autant de blessés des coalisés que des nôtres. Sous un rapport seulement nous eûmes à regretter quelques pertes que ne firent pas les coalisés, ce fut sous le rapport des égarés. C'est le titre qu'on donne à ceux qui ne se retrouvent ni parmi les blessés ni parmi les morts, et qui la plupart du temps sont des déserteurs. Il y eut dans la division italienne Peyri et dans les trois divisions allemandes qui servaient dans les corps d'Oudinot, de Ney et de Bertrand, deux à trois mille déserteurs, qui ayant à leur portée les montagnes de la Bohême, allèrent s'y soustraire aux dangers d'une guerre qu'ils faisaient à contre-coeur.

[En marge: Napoléon se décide à poursuivre l'ennemi l'épée dans les reins.]

[En marge: Oudinot détaché sur Berlin.]

Au surplus la victoire, ici comme à Lutzen, allait se juger par ses conséquences, sinon par ses trophées. Dès le lendemain matin 22 mai, Napoléon voulut poursuivre l'ennemi l'épée dans les reins, le rejeter au delà de l'Oder, et entrer en même temps dans cette ville de Breslau, où s'était célébrée l'alliance de la Russie et de la Prusse, et dans cette ville de Berlin, vraie capitale de ce qu'on appelait la patrie germanique, où fermentaient les passions les plus violentes. Tandis qu'il allait marcher en personne à la suite des souverains battus, il se crut suffisamment fort pour se séparer de l'un de ses corps, celui du maréchal Oudinot, qui avait le plus souffert dans les journées des 20 et 21, qui avait besoin de trois ou quatre jours pour se refaire, et qui était assez aguerri, assez vigoureusement conduit pour qu'on le hasardât sur Berlin. Napoléon lui adjoignit huit bataillons qui tenaient garnison à Magdebourg, et devaient y être remplacés par la division Teste (celle des divisions de Marmont qui était demeurée en Hesse); il y ajouta un millier de chevaux laissés à Dresde, ce qui allait reporter ce corps à 23 ou 24 mille hommes, force suffisante pour battre le général Bulow chargé de couvrir Berlin. Le maréchal Oudinot devait aborder vivement le général Bulow, le rejeter sur l'Oder, et s'avancer ensuite sur Berlin, tandis que Napoléon avec la grande armée elle-même pousserait les coalisés sur Breslau.

[En marge: Combat de cavalerie dans les plaines de Reichenbach.]

[En marge: Mort de Duroc.]