Part 44
Napoléon résolut de forcer dès le lendemain 20 mai cette ligne de la Sprée, que défendaient des troupes nombreuses et bien postées. Ce devait être l'occasion d'une première bataille. Puis il se proposait d'en livrer une autre pour forcer la seconde ligne, qui s'apercevait derrière la première, et qui paraissait plus redoutable encore. Il décida que le lendemain le maréchal Oudinot à droite passerait la Sprée vers les montagnes, soit à gué, soit sur un pont de chevalets, et chercherait à rejeter l'ennemi sur sa seconde position; qu'au centre le maréchal Macdonald enlèverait le pont de pierre construit sur la Sprée en face de Bautzen, et tâcherait d'emporter cette ville d'assaut; qu'un peu au-dessous du centre le maréchal Marmont franchirait la Sprée sur des pontons, entre Bautzen et le village de Nimschütz, et s'établirait dans une bonne position qui se trouve au delà; qu'à gauche enfin le général Bertrand, opérant son passage à Nieder-Gurck, vis-à-vis des derniers mamelons dont la Sprée baigne le pied avant de se répandre dans les prairies, s'efforcerait d'enlever ces mamelons, ou du moins de s'établir dans le voisinage. Telle devait être l'oeuvre de la première journée. Pendant ce temps le maréchal Ney, achevant son mouvement sur Hoyerswerda avec une masse d'environ soixante mille hommes, arriverait sur la basse Sprée, à Klix, quatre lieues au-dessous de Bautzen. Il pourrait le lendemain, en forçant le passage à Klix même, attaquer par le flanc la seconde position que Napoléon attaquerait de front. Il n'y avait pas de redoutes ni d'opiniâtreté qui pussent tenir devant cet ensemble de combinaisons.
[En marge: Combat dans la soirée du 19, entre une division de Bertrand et les troupes de Barclay de Tolly.]
Dans la journée, et vers le soir du 19, on avait entendu au loin sur la gauche une canonnade assez vive, laquelle, sans inspirer des inquiétudes pour le maréchal Ney, bien capable de se suffire avec ses soixante mille hommes, avait cependant donné lieu de penser que l'ennemi tentait un effort pour empêcher la jonction des deux parties de notre armée. Des aides de camp vinrent dans la soirée apprendre ce qui s'était passé.
Les coalisés prêtant à Napoléon des fautes qu'il n'était pas dans l'habitude de commettre, avaient supposé que le maréchal Ney s'avançait avec son corps seulement, fort suivant eux de vingt-cinq mille hommes tout au plus, après les pertes qu'il avait essuyées à la bataille de Lutzen. Ils avaient détaché Barclay de Tolly, qui depuis son arrivée de Thorn formait en quelque sorte un corps isolé sur les ailes de l'armée principale, et lui avaient adjoint le général d'York avec 8 mille hommes, ce qui portait à 23 ou 24 mille combattants la force de ce détachement. On imaginait que ce serait assez pour causer un grand dommage au maréchal Ney, grâce à la surprise qu'il éprouverait, à son ignorance des lieux qu'il traversait pour la première fois, et que, sans le détruire, on le mettrait au moins hors de cause pour le jour de la bataille décisive. En conséquence les généraux Barclay de Tolly et d'York s'étaient acheminés de Klix sur Hoyerswerda, l'un tenant la gauche, l'autre la droite.
En ce moment la division italienne Peyri, la seconde du corps de Bertrand, avait été détachée dans la direction de Hoyerswerda, pour tendre la main à Ney qui s'approchait. C'est Napoléon qui en avait donné l'ordre, afin de tenir toujours ses corps en communication. Malheureusement le général Peyri n'avait pas exécuté cette commission délicate avec les précautions convenables. Il ne s'était éclairé ni sur sa droite, par laquelle il pouvait se trouver en contact avec l'armée ennemie, ni devant lui, sur la route où il devait rencontrer Ney. Il tomba donc à l'improviste aux environs de Koenigswarta avec les sept ou huit mille jeunes Italiens de sa division, au milieu des quinze mille soldats aguerris de Barclay de Tolly, fut assailli, enveloppé, se défendit bravement, mais aurait succombé, si le général Kellermann (le fils du vieux duc de Valmy), arrivant sur la route de Hoyerswerda avec la cavalerie de Ney, ne l'eût dégagé en chargeant les Russes impétueusement. Le général Peyri perdit néanmoins près de deux mille hommes en morts, blessés ou prisonniers, et trois pièces de canon.
[En marge: Combat dans la même soirée entre Lauriston et les troupes du général d'York.]
Au même instant le général prussien d'York, placé à la droite de Barclay de Tolly, cherchait le corps de Ney, et venait se heurter non pas à Ney lui-même, mais à son lieutenant Lauriston qui s'avançait avec vingt mille hommes. C'est aux environs du village de Weissig qu'il fit cette fâcheuse rencontre. Il se trouva en présence de la première division de Lauriston, soutint contre elle un combat acharné, mais y laissa plus de deux mille hommes, et fut contraint à se retirer sur la Sprée, où il rejoignit le soir du 19 le corps russe de Barclay de Tolly. La perte était peu de chose pour nous à cause de notre supériorité numérique; elle avait de l'importance pour les coalisés, car elle affaiblissait singulièrement un corps dont ils avaient grand besoin pour la défense des positions qu'il s'agissait de nous disputer.
Le soir du 19 chacun était revenu à son poste. Barclay de Tolly s'était reporté vers l'extrême droite des coalisés; le général d'York, réduit de 8 mille hommes à 6 mille très-fatigués, était retourné au centre; Ney n'était plus qu'à quelques lieues du village de Klix, où il devait franchir la Sprée; la division Peyri, ramassant ses débris, s'était ralliée autour du général Bertrand du mieux qu'elle avait pu. Ces combats, qui autrefois eussent été considérés comme des batailles, n'étaient plus que les escarmouches de ces luttes gigantesques. Le lendemain, 20 mai, Napoléon mesurant ce qu'il lui fallait de temps pour forcer la première ligne, ne voulut commencer l'action qu'à midi, afin que la nuit fût une limite obligée entre la première opération et la seconde. On employa la matinée à préparer les ponts de chevalets, et les bateaux nécessaires aux divers passages de la Sprée.
[En marge: Première bataille de Bautzen, dans la journée du 20 mai.]
[En marge: Le maréchal Oudinot force à droite le passage de la Sprée.]
À midi, placé de sa personne en face de Bautzen, Napoléon donna le signal, et l'action commença par un feu général de nos tirailleurs qui s'étaient dispersés le long de la Sprée, pour éloigner de ses bords les tirailleurs de l'ennemi. À droite le maréchal Oudinot, se conformant aux ordres qu'il avait reçus, s'approcha de la Sprée vers le village de Sinkwitz avec la division Pactod. Deux colonnes d'infanterie, descendant presque sans être aperçues dans le lit fort encaissé de la rivière, passèrent l'une à gué, l'autre sur un pont de chevalets, et cachées par l'escarpement de la rive droite, débouchèrent sur cette rive avant que l'ennemi eût pu remarquer leur présence. Mais arrivées de l'autre côté de la Sprée, elles se trouvèrent en face des troupes russes, formant l'aile gauche des coalisés. Cette aile gauche, placée sous les ordres de Miloradovitch, se composait de l'ancien corps de Miloradovitch, de celui de Wittgenstein, et de la division du prince Eugène de Wurtemberg. Les deux brigades du général Pactod furent chargées immédiatement par plusieurs colonnes d'infanterie, mais tinrent ferme, donnèrent le temps à la division française Lorencez, la seconde du maréchal Oudinot, de venir se placer sur leur droite, et finirent par rester maîtresses du terrain qu'elles avaient envahi. Le maréchal Oudinot fit passer à leur suite la division bavaroise, et avec ces trois divisions réunies s'avança jusqu'au pied des montagnes de notre droite, surtout de la principale, dite le Tronberg, et entreprit de la gravir sous le feu de l'ennemi, la gauche au village de Jessnitz, la droite dans la direction de Klein-Kunitz.
[En marge: Macdonald force ce passage au centre, et attaque Bautzen.]
Pendant que ces événements avaient lieu à notre droite, au centre le maréchal Macdonald avec ses trois divisions abordait de front la ville de Bautzen, en débutant par l'attaque du pont de pierre qui était fortement barricadé, et gardé par de l'infanterie. Afin d'ébranler le courage des défenseurs de ce pont, il fit descendre dans le lit de la Sprée une colonne qui franchit la rivière sur quelques chevalets. Le maréchal alors se jeta sur le pont de pierre, l'enleva sans difficulté, et courut sur la ville qu'il enveloppa avec deux de ses divisions. Avec sa troisième, celle du général Gérard, il prit soin d'éloigner la division du prince Eugène de Wurtemberg qui paraissait vouloir se porter au secours de Bautzen. En même temps il fit attaquer les portes de la ville à coups de canon afin de les abattre, et de pénétrer dans l'intérieur baïonnette baissée.
[En marge: Marmont franchit la Sprée au-dessous de Bautzen.]
[En marge: Bertrand franchit également la Sprée, mais est obligé de remettre au lendemain son établissement sur les terrains élevés de la rive droite.]
[En marge: À la chute du jour du 20 mai, toutes les positions de l'ennemi sont enlevées, et la premiers bataille est complétement gagnée.]
Un peu au-dessous de Bautzen, vis-à-vis de Nimschütz, le maréchal Marmont avait également franchi la Sprée avec ses trois divisions, et s'était porté sur le terrain qui lui était assigné, entre le centre et la gauche de la position générale. Mais pour s'y établir il fallait enlever le village de Burk, défendu par le général prussien Kleist, officier aussi habile que vigoureux. Le maréchal Marmont, avec les divisions Bonnet et Compans, aborda le village de Burk, et l'emporta non sans peine. Au delà commençait la seconde position des coalisés. Un ruisseau fangeux, profond, bordé d'arbres, en formait la première défense. Trois villages, celui de Nadelwitz à droite, celui de Nieder-Kayne au centre, celui de Bazankwitz à gauche, occupaient le bord de ce ruisseau. Le général Kleist s'était replié sur ces villages, et y avait appelé le général d'York à son secours. Outre ces deux corps prussiens, le maréchal Marmont avait à sa gauche, sur quelques mamelons boisés, Blucher lui-même avec 20 mille hommes, et en arrière à droite la ville de Bautzen, qui n'était pas encore prise. Il ne songeait donc pas à entamer la seconde position des coalisés, et tout ce qu'il désirait c'était de se maintenir sur le terrain qu'il avait conquis. Il fit bonne contenance, et admirablement secondé par ses troupes, il résista à toutes les attaques des Prussiens. Le général Kleist sortit de Bazankwitz sur sa gauche pour l'aborder à la baïonnette, mais le général Bonnet avec les marins supporta la charge, et la repoussa victorieusement. Au même instant la cavalerie de Blucher fondit sur cette brave troupe qui était déjà aux prises avec l'infanterie prussienne. Le 37e léger et le 4e de marins la reçurent en carré, avec une fermeté imperturbable. Tandis qu'il se maintenait de la sorte, le maréchal Marmont pour ne pas avoir à dos la ville de Bautzen, qui était attaquée mais point enlevée, détacha la division Compans sur sa droite, laquelle trouvant une partie des murs de la ville de Bautzen plus accessible, les escalada, et en facilita l'entrée aux troupes du maréchal Macdonald. Sur ces entrefaites le général Bertrand, au-dessous du maréchal Marmont, franchissait la Sprée à Nieder-Gurck, au pied des mamelons où était campé Blucher. Il avait d'abord réussi à traverser la Sprée, qui dans cet endroit se divise en plusieurs bras marécageux, mais quand il lui avait fallu gravir la berge élevée de la rive droite, et déboucher en présence du corps de Blucher, il avait dû s'arrêter, car il se trouvait devant une position extrêmement forte, défendue par tout ce que l'armée prussienne renfermait de plus énergique. Toutefois il avait lui-même occupé un mamelon sur la rive droite de la Sprée, et y avait logé un régiment, le 23e, qui devait y être protégé par toute l'artillerie que nous avions sur la rive gauche. Il était six heures du soir, et la première ligne de l'ennemi était tout entière tombée dans nos mains. À droite, le maréchal Oudinot avait franchi la Sprée et enlevé aux Russes la montagne dite le Tronberg; au centre le maréchal Macdonald avait enlevé le pont de pierre de Bautzen, ainsi que la ville elle-même, et le maréchal Marmont après avoir franchi la Sprée, avait pris pied au bord du ruisseau où commençait la seconde ligne de l'ennemi; à gauche enfin le général Bertrand s'était assuré un débouché au delà de la Sprée, en face des mamelons occupés par Blucher, et formant le point le plus important de la seconde position. Le résultat auquel nous aspirions était donc obtenu, et sans de trop, grandes pertes. Certainement, si l'ennemi eût moins compté sur sa seconde ligne, il eût pu nous disputer la première avec encore plus de vigueur. Il l'avait néanmoins vaillamment défendue, et nous avions glorieusement surmonté sa résistance. Ce premier acte était terminé selon nos désirs, et le maréchal Ney arrivant au même instant à Klix, tout promettait un égal succès pour le lendemain, bien que la journée s'annonçât comme plus difficile, par cela seul qu'elle devait être décisive.
Napoléon entra dans Bautzen à huit heures du soir, rassura les habitants épouvantés, et vint camper en dehors, au milieu de sa garde formée en plusieurs carrés. Il disposa tout pour l'attaque du lendemain 21.
[En marge: Description de la seconde position.]
Du terrain qu'on avait conquis en passant la Sprée, on pouvait se faire une idée plus exacte de la seconde position qui restait à emporter. (Voir la carte nº 59.) Le ruisseau qui en formait le principal linéament, appelé le Bloesaer-Wasser[17], du nom de l'un des villages qu'il traversait, sortait des sombres montagnes de la droite, et après s'être fait jour à travers leurs contours abruptes, longeait le plateau sur lequel s'élevait Bautzen, en baignait le pied, coulait parmi des saules et des peupliers en contre-bas de Nadelwitz, de Nieder-Kayne, de Bazankwitz, villages en face desquels s'était placé la veille le maréchal Marmont, puis, arrivé à notre gauche, à la hauteur du village de Kreckwitz, tournait en arrière des mamelons boisés sur lesquels Blucher avait pris position, suivait leur revers en rétrogradant jusqu'à Klein-Bautzen, passait ainsi derrière ces mamelons tandis que la Sprée passait par devant, les quittait à un village appelé Preititz, et s'en allait enfin se confondre avec la Sprée à travers la vaste plaine mêlée de prairies et d'étangs dont nous avons parlé.
[Note 17: Sur les lieux mêmes que j'ai visités récemment encore, ce ruisseau ne porte aucun nom que celui qu'on donne à la plupart des ruisseaux dans tous les pays, _ruisseau du moulin_; mais, sur un plan allemand fort détaillé et fort bien fait, dont il existe un exemplaire au dépôt de la guerre, il porte le nom de _Bloesaer-Wasser_, que j'emploie ici pour le désigner plus facilement dans le cours de mon récit.]
[En marge: Distribution de l'armée coalisée sur la seconde position.]
La gauche des Russes, composée des anciens corps de Miloradovitch, de Wittgenstein et de la division du prince Eugène de Wurtemberg, s'était repliée sur l'une des montagnes élevées où le ruisseau du Bloesaer-Wasser prenait sa source entre Jenkwitz et Pilitz, et devait la défendre à outrance contre notre droite établie sur le Tronberg. Le centre, composé des gardes et des réserves russes, chargé de défendre le milieu de la position, s'était placé en arrière du Bloesaer-Wasser, c'est-à-dire à Baschütz, sur un relèvement du terrain qui se trouvait en face de Nadelwitz et de Nieder-Kayne, et s'y était établi sous la protection de plusieurs redoutes et d'une forte artillerie. Le centre des coalisés présentait ainsi un amphithéâtre hérissé de canons, et si, pour l'attaquer, Marmont, la garde et Macdonald, formant le centre de l'armée française, descendaient du plateau de Bautzen, franchissaient le Bloesaer-Wasser à Nieder-Kayne, ou à Bazankwitz, il leur fallait traverser une prairie marécageuse sous un feu plongeant épouvantable, puis enlever à découvert la hauteur de Baschütz garnie de redoutes.
Vers leur droite, c'est-à-dire vers notre gauche, les coalisés au lieu de s'établir en arrière du Bloesaer-Wasser, s'étaient postés en avant. Attachant avec raison une grande importance à ces mamelons boisés que la Sprée perçait pour déboucher en plaine, et derrière lesquels coulait le Bloesaer-Wasser, ils y avaient laissé Blucher pour les disputer avec sa vigueur accoutumée, de manière que leur ligne, à son extrémité, au lieu de rétrograder comme le Bloesaer-Wasser, présentait une espèce de promontoire avancé. Blucher était là avec vingt mille hommes, attendant que le général Bertrand voulût sortir du pied-à-terre qu'il s'était assuré la veille en passant la Sprée à Nieder-Gurck. Blucher avait à sa gauche, le long du Bloesaer-Wasser, c'est-à-dire à Kreckwitz, les restes très-fatigués de Kleistet d'York, puis, au revers des mamelons, la cavalerie prussienne et une partie de la cavalerie russe pour couvrir ses derrières. Enfin, dans la plaine humide et verdoyante qui s'étendait au delà de ces mamelons, et au milieu de laquelle la Sprée et le Bloesaer-Wasser allaient se confondre, se trouvait sur une légère éminence, marquée par un moulin à vent, Barclay de Tolly avec ses quinze mille Russes. Il était là pour résister aux tentatives du maréchal Ney, dont les coalisés ne pouvaient pas encore apprécier toute l'importance.
[En marge: Difficultés de cette seconde journée.]
[En marge: Mouvement de flanc du maréchal Ney, tendant à faire tomber la position de l'ennemi.]
C'était donc un ensemble formidable de positions à enlever, car notre droite, sous le maréchal Oudinot, devait se maintenir sur le Tronberg qu'elle avait conquis, le dépasser même, s'il était possible; notre centre sous Macdonald et Marmont, appuyé par la garde, devait descendre au bord du Bloesaer-Wasser, le franchir, traverser la prairie au delà sous le feu des redoutes russes de Baschütz, et emporter ces redoutes. Notre gauche enfin, sous le général Bertrand, avait la difficile tâche de s'élever sur les mamelons défendus par Blucher, et de les lui arracher. On aurait bien pu succomber à cette triple tâche, devant des obstacles de terrain aussi nombreux, derrière lesquels étaient rangés près de cent mille Russes et Prussiens déterminés, si on n'avait eu contre eux que la ressource d'une attaque de front. Mais Ney, arrivé dans la soirée même à Klix avec 60 mille hommes, devait y passer la Sprée, traverser la vaste plaine entremêlée de prairies et d'étangs qui était à notre extrême gauche, et à l'extrême droite des coalisés forcer tous les obstacles qui seraient sur son chemin, défiler par derrière les mamelons occupés par Blucher, et se diriger sur le clocher de Hochkirch, qu'on apercevait au fond même de ce champ de bataille, recouvert d'un cuivre verdâtre et brillant. De tous côtés on voyait ce clocher, et Napoléon l'avait indiqué au maréchal Ney comme but frappant de ses efforts. Le maréchal avait ordre de se mettre en mouvement dès le matin, de franchir la Sprée à Klix coûte que coûte, de déboucher ensuite sur les derrières de l'ennemi, et de faire le plus tôt possible entendre son canon vers Preititz et Klein-Bautzen, sur la route de Hochkirch. C'est ce moment que Napoléon attendait pour faire attaquer Blucher, de front par Bertrand, de flanc par Marmont, pour franchir ensuite le ruisseau du Bloesaer-Wasser, et aller assaillir les redoutes du centre défendues par la garde russe. Il était possible que si Ney avait paru à temps à Klein-Bautzen, Blucher fût non-seulement repoussé, mais pris tout entier. Il était certain au moins que sa retraite devait déterminer celle de toute l'armée ennemie.
Telles étaient les savantes dispositions de Napoléon pour la journée du lendemain 21, lesquelles, ordonnées d'un peu loin, surtout pour Ney qui cheminait à grande distance, laissaient un peu plus à faire que de coutume à l'intelligence de ses lieutenants. Chacun coucha au bivouac sur le terrain qu'il avait conquis, par un très-beau temps, et avec pleine confiance dans le résultat de la prochaine journée. Napoléon bivouaqua au milieu des carrés de sa garde, sur le plateau de Bautzen, apercevant du point où il était toutes les positions de l'ennemi, mais non le terrain que Ney devait parcourir, et que lui cachaient les mamelons occupés par l'armée prussienne. En ce moment il se demandait si cette nouvelle bataille ne serait pas prévenue par la réponse à sa lettre du 18, dans laquelle il adhérait au principe d'un armistice proposé par l'Autriche, et annonçait l'envoi de M. de Caulaincourt pour le négocier. Mais le 20 au soir cette réponse ne lui était point parvenue, soit qu'on ne voulût point recevoir M. de Caulaincourt et lui permettre d'approcher l'empereur Alexandre, soit qu'on préférât tenter encore une fois le sort des armes. De ces deux suppositions, la seconde était celle qui convenait le mieux à Napoléon, car il était sûr que la nouvelle bataille provoquerait de sages réflexions chez les plus récalcitrants de ses ennemis. Quoi qu'il en pût être, il se livra à son repos accoutumé la veille des grandes batailles.
[En marge: Situation des souverains alliés. Leurs délibérations dans la nuit du 20 au 21 mai.]