Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 38

Chapter 383,766 wordsPublic domain

Après avoir donné une heure de repos aux troupes, les Prussiens de Blucher attaquèrent les premiers, sous les yeux des deux souverains, qui placés à quelque distance, sur une légère éminence, pouvaient assister aux actes de dévouement de leurs soldats. Vers midi, Blucher, présent malgré ses soixante-douze ans à toutes les attaques, et digne adversaire du maréchal Ney qu'il allait combattre dans cette journée, s'avança à la tête de la division de Kleist sur Gross-Gorschen. La division Souham du corps de Ney, avertie par ces longs préparatifs, avait pu se mettre sous les armes. Quatre bataillons étaient en dehors du village avec du canon. Le général Blucher précédé de trois batteries exécuta sur les quatre bataillons de Souham un feu violent et bien dirigé. Les jeunes soldats de Souham firent bonne contenance, mais deux ou trois de leurs pièces ayant été démontées, et l'infanterie de la division de Kleist les abordant avec une extrême vigueur, ils furent rejetés dans Gross-Gorschen, puis débordés de droite et de gauche, et culbutés sur Rahna et Klein-Gorschen formant la seconde position. La joie fut vive sur le terrain du haut duquel Alexandre et Frédéric-Guillaume observaient la bataille, et l'espérance d'une grande victoire surgit au coeur de tous. À gauche de cette action fort chaude, en face de Starsiedel, Wintzingerode avec ses troupes à cheval s'approcha des villages attaqués, dans l'intention de les déborder et de saisir l'occasion d'une charge décisive. Mais le combat commençait à peine, et bien des vicissitudes pouvaient en changer la face avant la fin de la journée.

[En marge: Blucher se porte sur les villages de la seconde ligne, sur Klein-Gorschen et Rahna.]

Repliés sur Klein-Gorschen et Rahna, les soldats de Souham n'étaient plus aussi faciles à déloger. Les fossés, les clôtures, les mares d'eau qui se trouvaient entre ces villages, offraient de nombreux moyens de résistance. La division Souham, forte de 12 mille hommes, et ralliée tout entière sous son vieux général, qui joignait à une rare intrépidité une expérience de vingt années, se défendait avec vigueur. Malheureusement la division Girard, qui était un peu à droite, dans la direction de Starsiedel, ne s'attendant pas à cette attaque, était encore dans le désordre du bivouac, et l'envoi de ses chevaux au fourrage condamnait son artillerie à une complète immobilité. Souham pouvait donc être débordé de ce côté. Mais en ce moment le maréchal Marmont, ayant franchi le Rippach, débouchait de Starsiedel en face de Wintzingerode. Ce maréchal marchant le bras en écharpe à la tête de ses soldats, rangea d'un côté la division Bonnet, de l'autre la division Compans, et les disposa toutes deux en plusieurs carrés, de manière à couvrir la droite de Souham et à protéger le ralliement de la division Girard. Wintzingerode n'osant aborder ces fantassins, qui paraissaient solides comme des murailles, les cribla de boulets sans les ébranler. À l'abri de cet appui la division Girard se forma, et vint s'établir à la droite de Souham, sur le prolongement de Rahna et de Klein-Gorschen.

[En marge: Il réussit à les enlever.]

À ce spectacle, Blucher et les deux souverains s'aperçurent que l'armée française était moins surprise qu'ils ne l'avaient espéré, et que ce ne serait pas une tâche aisée que de lui enlever ces villages auxquels elle paraissait si fortement attachée. Ne connaissant pas d'obstacles, ayant dans le coeur, outre son courage, toutes les passions germaniques, Blucher se saisit de sa seconde division, celle de Ziethen, et la conduisit avec tant d'énergie sur Klein-Gorschen et Rahna, où s'était transportée la lutte, qu'il parvint à ébranler les divisions Souham et Girard. On se battit corps à corps dans les jardins et les larges places de ces deux villages, et enfin les Prussiens, animés d'une sorte de rage, expulsèrent nos jeunes soldats, et les rejetèrent vers Kaja d'un côté, vers Starsiedel de l'autre. Mais Kaja n'était pas facile à enlever, et Starsiedel était couvert par les carrés des divisions Bonnet et Compans. Pourtant Blucher, emporté par son héroïque ardeur, s'avançait, résolu à surmonter tous les obstacles, lorsque de nouvelles forces survinrent de notre côté.

[En marge: Ney renvoyé à Kaja par Napoléon, y arrive au galop.]

C'était l'instant où le maréchal Ney, dépêché par Napoléon, arrivait de Leipzig au galop, amenant au pas de course celles de ses divisions qui étaient en arrière de Kaja. Blucher allait enfin rencontrer une énergie capable de contenir la sienne. Ney, chemin faisant, avait fait prendre les armes aux divisions qui n'étaient pas encore engagées. Il avait dirigé celle de Marchand, composée des Allemands des petits princes, au delà du _Floss-Graben_, sur Eisdorf, par la route que suivait Macdonald pour déborder l'ennemi. Il avait ordonné à la division Ricard, placée entrée Lutzen et Kaja, de le rejoindre le plus promptement possible, et trouvant celle de Brenier à Kaja même, il s'était mis à sa tête pour marcher à l'appui de Souham et de Girard, repoussés de Klein-Gorschen et de Rahna.

[En marge: À la tête de la division Brenier, Ney reprend Klein-Gorschen et Rahna.]

L'action était en ce moment d'une extrême violence. À l'aspect de ce visage énergique de Ney, aux yeux ardents, au nez relevé, dominant un corps carré d'une force athlétique, nos jeunes soldats reprennent confiance. Ney les rallie derrière la division Brenier, et, comme invulnérable sous un feu continu d'artillerie, fait toutes ses dispositions pour reconquérir les villages abandonnés. On y marche en effet, baïonnette baissée. On trouve les Prussiens qui les dépassaient déjà, et qui n'entendaient pas abandonner leur conquête. Pourtant, si pour les Prussiens il s'agit de rétablir la grandeur de leur patrie, il s'agit pour nos généraux, pour nos officiers, de conserver la grandeur de la nôtre, et, remplissant nos conscrits du feu qui les anime, ils les poussent en avant, et rentrent dans Klein-Gorschen d'un côté, dans Rahna de l'autre. Là le combat devient furieux. On lutte corps à corps au milieu des ruines de ces villages. Souham, Girard, revenus dans Klein-Gorschen et Rahna à la suite de Brenier, y établissent de nouveau leurs soldats, qui n'avaient jamais vu le feu, et qui assistant pour leur début à l'une des plus cruelles boucheries de cette époque, étaient comme enivrés par la poudre et la nouveauté du spectacle. Ils restent maîtres des deux villages, et repoussent les Prussiens jusque sur Gross-Gorschen, leur première conquête.

[En marge: Arrivée de Napoléon au point où se livre la bataille. Ses dispositions.]

Napoléon arrive sur ces entrefaites, parcourant les files des blessés, qui, les membres brisés, criaient Vive l'Empereur! Il voit Ney qui se soutient au centre, Eugène qui avec Macdonald marche à gauche par delà le _Floss-Graben_, pour déborder l'ennemi vers Eisdorf, et Marmont qui formé sur la droite en plusieurs carrés se maintient à Starsiedel. Il n'aperçoit pas encore Bertrand qui chemine au loin, mais il compte sur son arrivée, et il sait que la garde accourt à perte d'haleine. Il est tranquille et laisse continuer la bataille.

[En marge: Nouvel effort de Blucher, à la tête de la garde royale, contre les villages de Klein-Gorschen et de Rahna.]

[En marge: Il les enlève de nouveau, et entre même dans Kaja.]

[En marge: Danger de la situation.]

Mais Blucher qui a encore la garde royale et les réserves, et qui n'a besoin de consulter personne pour disposer de tout ce qui est Prussien, s'en saisit, et les porte en avant avec une sorte de fureur patriotique. À droite il jette un ou deux bataillons au delà du _Floss-Graben_, pour conserver Eisdorf où il voit marcher une colonne de Français; à gauche il lance la garde royale à cheval sur les divisions Bonnet et Compans rangées en carrés devant Starsiedel, et fait dire à Wintzingerode d'appuyer cette attaque avec toute la cavalerie russe. Au centre, il fond avec l'infanterie de la garde royale sur Klein-Gorschen et Rahna. Cet effort, tenté avec la résolution de gens qui veulent vaincre ou mourir, réussit comme les résolutions de l'héroïsme désespéré. Blucher est blessé au bras, mais il ne quitte pas le champ de bataille, emporte de nouveau les villages de Klein-Gorschen et de Rahna, et, sans reprendre haleine, marche sur Kaja, que pour la première fois il parvient à nous enlever, tandis que sa cavalerie, lancée sur les divisions Bonnet et Compans, tâche d'enfoncer leurs carrés. Mais les marins de Bonnet, habitués à la grosse artillerie, reçoivent les boulets, puis les assauts de la cavalerie, sans laisser apercevoir le moindre ébranlement.

[En marge: Notre centre est menacé d'être percé.]

[En marge: Napoléon lance la division Ricard, sous le comte Lobau.]

[En marge: La division Ricard reprend Kaja.]

Kaja néanmoins est forcé, notre centre est tout ouvert, et si les coalisés agissant avec ensemble envoient l'armée russe à l'appui de Blucher, la ligne de Ney peut être percée, sans que notre garde impériale ait le temps de fermer la brèche. Napoléon, au milieu du feu, rallie les conscrits.--Jeunes gens, leur dit-il, j'avais compté sur vous pour sauver l'Empire, et vous fuyez!--Il n'a pas encore sous la main la garde qui s'avance en toute hâte; il n'a plus ces quatre-vingts escadrons de Murat qu'il lançait autrefois si à propos dans les champs d'Eylau ou de la Moskowa. Mais il lui reste la division Ricard, la cinquième de Ney, et il ordonne au comte Lobau de se mettre à la tête de cette vaillante division pour reprendre Kaja. Lobau conduit à l'ennemi cette jeune infanterie, pendant que Souham, Girard, Brenier, s'occupent à rallier leurs soldats. Il marche sur Kaja, y rencontre la garde prussienne, l'aborde à la baïonnette, et la repousse. On rentre dans ce village, et on ramène les Prussiens vers le terrain légèrement enfoncé où se trouvent les deux villages de Rahna et Klein-Gorschen. En même temps Souham, Girard, sous la conduite de Ney, reviennent à la charge avec leurs divisions ralliées, et le combat rétabli continue avec la même violence. On se fusille, on se mitraille presque à bout portant. Girard, ce brave général qui en Estrémadure avait essuyé une surprise malheureuse, se comporte en héros. Blessé, il reste au milieu du feu.

[En marge: Vaste étendue du carnage.]

Cette scène de carnage s'étend d'une aile à l'autre sur plus de deux lieues. Macdonald avec ses trois divisions, après avoir enlevé Rapitz aux troupes avancées de l'ennemi, s'approche d'Eisdorf et de Kitzen, et fait entendre son canon sur notre gauche, au delà du _Floss-Graben_. Vers le côté opposé, Bertrand débouche par delà la position de Marmont, et on aperçoit au loin sur notre droite sa première division, celle de Morand, s'approchant en plusieurs carrés.

C'est le moment pour les coalisés d'essayer un dernier effort avant qu'ils soient débordés de toutes parts. Jusqu'ici il n'y a eu d'engagés que Blucher et Wintzingerode, c'est-à-dire environ 40 mille hommes. Il leur reste en arrière à gauche, d'York et Wittgenstein avec 18 mille hommes, puis les 18 mille hommes des gardes et des réserves russes.

[En marge: Blucher demande aux deux souverains coalisés de faire un dernier effort décisif.]

[En marge: L'avis de Blucher est accueilli.]

[En marge: Les troupes de Wittgenstein et d'York lances de nouveau à travers les ruines de Klein-Gorschen et de Rahna sur Kaja.]

[En marge: Elles reprennent Kaja une seconde fois.]

Blucher, tout sanglant, demande qu'on le soutienne, et qu'on porte un grand coup au centre, car il n'y a que ce point où l'on puisse obtenir des résultats décisifs, un vaste croissant de feux commençant à envelopper de droite et de gauche l'armée alliée. Il n'y a pas à hésiter, et on ordonne à la seconde ligne, celle de Wittgenstein et d'York, de marcher à l'appui des troupes si maltraitées de Blucher. Il y aurait mieux à faire encore, ce serait de lancer outre Wittgenstein et d'York, les gardes et les réserves russes sur le centre des Français, et d'envoyer la cavalerie de Wintzingerode, et toute celle dont on peut disposer, sur les divisions de Marmont, qui n'ont d'appui que leurs carrés. Mais l'empereur Alexandre, affectant de se montrer partout, et n'étant pas où il faudrait être, ne commande pas, et empêche Wittgenstein de commander, tandis que le sage roi de Prusse, qui n'a pas même le souci de paraître brave, quoiqu'il le soit, n'ose pas donner un ordre. Toutefois la résolution de tenter un dernier effort, prise assez confusément, est mise à exécution. Il est six heures du soir, et il est temps encore de percer le centre de l'armée française, où Blucher, en se faisant presque détruire, a presque détruit deux divisions de Ney. Les troupes de Wittgenstein et d'York viennent soutenir et dépasser le corps à moitié anéanti de Blucher. Elles marchent sur les ruines enflammées de Klein-Gorschen et de Rahna, passent à travers les débris de l'armée prussienne, et, sous une pluie de feu, s'avancent sur Kaja, pendant que Wintzingerode avec la garde prussienne à cheval et une partie de la cavalerie russe, s'élance sur les carrés de Marmont, qui ont pris une position un peu en arrière, pour s'appuyer à Starsiedel. Vains assauts! Les carrés de Bonnet et de Compans, comme des citadelles enflammées, vomissent des feux de leurs murailles restées debout; mais à droite, les dix-huit mille hommes de Wittgenstein et d'York, conduits avec la vigueur que comporte cette circonstance extrême, repoussent les divisions de Ney, aussi maltraitées que celles de Blucher, les refoulent dans Kaja, entrent dans ce village, en débouchent, et se trouvent face à face avec la garde de Napoléon. Au delà du _Floss-Graben_, le prince de Wurtemberg dispute Eisdorf aux troupes de Macdonald.

[En marge: Napoléon, au milieu du feu, lance la jeune garde sur Kaja, et dispose l'artillerie de la garde sur le flanc de l'ennemi.]

À son tour, c'est à Napoléon à tenter un effort décisif, car vainement ses ailes sont prêtes à se reployer sur l'ennemi, si son centre est enfoncé. Mais il a encore sous la main les dix-huit mille hommes et la puissante réserve d'artillerie de la garde impériale. Au milieu de nos conscrits, dont quelques-uns fuient jusqu'à lui, au milieu des balles et des boulets qui tombent autour de sa personne, il fait avancer la jeune garde, et ordonne aux seize bataillons de la division Dumoutier de rompre leurs carrés, de se former en colonnes d'attaque, de marcher la gauche sur Kaja, la droite sur Starsiedel, de charger tête baissée, d'enfoncer à tout prix les lignes ennemies, de vaincre en un mot, car il le faut absolument. Pendant ce temps, la vieille garde, disposée en six carrés, reste comme autant de redoutes destinées à fermer le centre de notre ligne. Napoléon prescrit en même temps à Drouot d'aller avec quatre-vingts bouches à feu de la garde se placer un peu obliquement sur notre droite en avant de Starsiedel, afin de prendre de front la cavalerie qui attaque sans interruption les divisions de Marmont, et de prendre en flanc la ligne d'infanterie de Wittgenstein et d'York.

[En marge: La jeune garde reprend Kaja, et Drouot avec son artillerie accable les coalisés.]

Ces ordres donnés sont exécutés à la minute même. Les seize bataillons de la jeune garde, conduits par le général Dumoutier et le maréchal Mortier, s'avancent en colonnes d'attaque, rallient en chemin celles des troupes de Ney qui peuvent encore combattre, et rentrent dans Kaja sous une pluie de feu. Après avoir repris ce village ils le dépassent, et refoulent sur Klein-Gorschen et Rahna les troupes de Wittgenstein, d'York, de Blucher, culbutées pêle-mêle dans l'enfoncement où sont situés ces villages. Ils s'arrêtent ensuite sur la déclivité du terrain, et laissent à Drouot l'espace nécessaire pour faire agir son artillerie. Celui-ci se servant avec art de l'avantage du sol, dirige une partie de ses quatre-vingts pièces de canon sur la cavalerie ennemie, et avec le reste prend en écharpe l'infanterie de Wittgenstein et d'York, et fait pleuvoir sur les uns et les autres les boulets et la mitraille. Accablées par cette masse de feux, l'infanterie et la cavalerie ennemies sont bientôt obligées de battre en retraite. Au même instant sur notre gauche et au delà du _Floss-Graben_, deux divisions de Macdonald, les divisions Fressinet et Charpentier, abordent l'une Kitzen, l'autre Eisdorf, et les enlèvent au prince Eugène de Wurtemberg, malgré les secours envoyés par Alexandre. À l'extrémité opposée, c'est-à-dire à droite, Bonnet et Compans, conduits par Marmont, rompent enfin leurs carrés, et se portent en colonnes sur le flanc de l'ennemi, derrière lequel Morand fait déjà entendre son canon.

[En marge: Les souverains alliés ordonnent enfin la retraite.]

[En marge: Blucher, indigné, exécute une dernière charge de cavalerie qui répand quelque trouble dans l'une des divisions de Marmont.]

Il est près de huit heures, la confusion des idées commence à envahir l'état-major des coalisés. Frédéric-Guillaume et Alexandre, réunis avec leurs généraux sur l'éminence du haut de laquelle ils apercevaient la bataille, délibèrent sur ce qu'il reste à faire. Blucher plus véhément que jamais, et le bras en écharpe, veut qu'à la tête de la garde russe on se précipite de nouveau sur le centre des Français. Selon lui Miloradovitch arrivera dans la nuit, pour servir de réserve et couvrir la retraite de l'armée s'il faut se retirer. On peut donc risquer sans regret toutes les troupes qui n'ont pas encore combattu. Wittgenstein et Diebitch répondent avec raison qu'on est débordé à droite vers Eisdorf, à gauche vers Starsiedel, que si on insiste on s'expose à être enveloppé, et à laisser au moins une partie de l'armée alliée dans les mains de Napoléon, qu'enfin le chef de l'artillerie n'a plus de munitions.--En présence de telles raisons il n'y a plus qu'à battre en retraite. On en donne l'ordre en effet. Mais Blucher indigné, s'écrie au milieu de l'obscurité qui s'étend déjà sur les deux armées, que tant de sang généreux ne doit pas avoir été versé en vain, que la journée n'est pas perdue, qu'il va le prouver avec sa cavalerie seule, et qu'il fera rougir ceux qui se montrent si pressés d'abandonner une victoire presque assurée. Il restait en effet environ quatre à cinq mille hommes de cavalerie prussienne, principalement de la garde royale, qu'on pouvait encore mener au combat: il les réunit, se met à leur tête, et, bien que la nuit soit commencée, il fond comme un furieux sur les troupes françaises qui se trouvent à la gauche des alliés, en avant de Starsiedel, et qui sont celles du corps de Marmont. Les soldats de ce maréchal fatigués d'une longue journée de combat, étaient à peine en rang. Le premier régiment, le 37e léger, de récente formation, surpris par cette subite irruption de la cavalerie prussienne, se débande. Marmont accouru avec son état-major, est lui-même emporté dans la déroute. Descendu de cheval, marchant à pied le bras en écharpe, il est ramené avec les soldats fugitifs du 37e. Mais les divisions Bonnet et Compans formées à temps, résistent à tous les emportements de Blucher. Malheureusement, au milieu de l'obscurité, tirant indistinctement sur tout ce qui venait vers elles, elles tuent quelques soldats du 37e, plusieurs même des officiers de Marmont, notamment celui qu'il avait envoyé auprès de Napoléon après la bataille de Salamanque, le colonel Jardet.

Ce trouble passager est bientôt apaisé, et nous nous couchons enfin sur ce champ de bataille, couvert de ruines, inondé de sang, que les coalisés sont obligés de nous abandonner après nous l'avoir disputé si longtemps. Mais nous ne possédions plus la belle cavalerie que nous avions autrefois pour courir à la suite des vaincus, et ramasser par milliers les prisonniers et les canons. D'ailleurs devant un ennemi se battant avec un pareil acharnement, il y avait lieu d'être circonspect, et il fallait renoncer à recueillir tous les trophées de la victoire.

[En marge: Gain définitif de la bataille.]

Napoléon voulut qu'on restât en place: il savait bien que de Kaja comme d'un roc inébranlable il avait arrêté la fougue de ses ennemis, follement enivrés de leurs succès, et qu'ils ne feraient pas un pas de plus. Il était vrai en effet qu'à partir de ce moment sa fortune devait se rétablir, à une condition toutefois, c'est que sa raison se rétablirait elle-même. Il coucha sur le champ de bataille, attendant le lendemain pour recueillir ce qu'il pourrait des trophées de sa victoire, mais appréciant déjà très-bien quelle en serait la portée.

[En marge: Résultats de la victoire de Lutzen.]

Le lendemain 3 mai, il était à cheval dès la pointe du jour pour faire relever les blessés, remettre l'ordre dans ses troupes, et poursuivre l'ennemi. Il traversa au galop cet enfoncement de terrain, où les villages de Rahna, de Klein-Gorschen et de Gross-Gorschen brûlaient encore, remonta vers la position que les deux souverains alliés avaient occupée pendant la bataille, et vit plus clairement ce qu'on avait voulu essayer contre lui, c'est-à-dire le tourner, tandis qu'il tournait les autres. Mais sa rare prévoyance, en se ménageant à Kaja un pivot solide autour duquel il pouvait manoeuvrer en sûreté, avait complétement déjoué le plan de ses ennemis. Avec la cavalerie perdue en Russie il les aurait pris par milliers. Dans l'état des choses, il ne put ramasser que des blessés et des canons démontés, et de ces trophées il en recueillit un grand nombre. Sur les 92 mille hommes de l'armée coalisée, 65 mille à peu près avaient été engagés, mais avec acharnement. De notre côté il n'y en avait pas eu beaucoup plus, car quatre divisions de Ney, deux de Marmont, une de la garde, deux de Macdonald, avaient seules participé à l'action. Sur ces corps, la perte était grande des deux côtés. Les Prussiens et les Russes, surtout les Prussiens, avaient perdu au moins vingt mille hommes et nous dix-sept ou dix-huit mille. Nous en avions même perdu plus que l'ennemi jusqu'au moment où la formidable artillerie de la garde avait fait pencher en notre faveur la balance du carnage. Les Prussiens s'étaient conduits héroïquement, les Russes sans passion mais bravement. Les uns et les autres avaient montré dans leurs conseils la confusion d'une coalition. Notre infanterie s'était comportée avec le courage impétueux de la jeunesse, et avait eu l'avantage d'être dirigée par Napoléon lui-même. Celui-ci n'avait jamais plus exposé sa vie, plus déployé son génie, montré à un plus haut degré les talents non-seulement d'un général à grandes vues qui prépare savamment ses opérations, mais du général de bataille qui sur le terrain, et selon la chance des événements, change ses plans, bouleverse ses conceptions, pour adopter celles que la circonstance exige. C'était le cas d'être satisfait, quoique les résultats matériels ne fussent pas aussi considérables qu'ils l'avaient été jadis, quand nous avions toutes les armes à leur état de perfection, et que nous combattions contre des adversaires qui n'avaient pas encore la résolution du désespoir; c'était, disons-nous, le cas d'être satisfait, et pour Napoléon de remercier cette généreuse nation qui lui avait encore une fois prodigué son sang le plus pur, et d'être sage, au moins pour elle! Napoléon allait-il accueillir cette faveur du ciel dans l'esprit où il aurait fallu la désirer et la recevoir, dans l'esprit avec lequel la nation l'avait attendue et payée de son sang, et n'allait-il pas revenir à tous les rêves de son insatiable ambition? C'est ce que les événements devaient bientôt décider.

[En marge: Fausseté du langage tenu par les coalisés sur la bataille de Lutzen.]