Part 37
[En marge: Regrets de Napoléon et de l'armée.]
Cette vaste plaine de Lutzen, quoique fort unie, présentait cependant comme toute plaine ses accidents de terrain. En sortant de Weissenfels on rencontrait un ravin dont le cours était assez long, le lit assez profond, et appelé le Rippach, du nom d'un village qu'il traversait. Dès le matin les troupes du maréchal Ney y marchèrent avec confiance, disposées en carrés entre lesquels se trouvait l'artillerie, et précédées de nombreux tirailleurs. Parvenues au bord du ravin elles rompirent les carrés pour le passer, franchirent l'obstacle, reformèrent les carrés, et s'avancèrent en tirant du canon. C'était toujours la division Souham qui marchait la première, et avec une excellente attitude. Au moment où elle se déployait, le maréchal Bessières qui commandait ordinairement la cavalerie de la garde, et qui par ce motif n'aurait pas dû être là, mais qui avait voulu suivre Napoléon, se porta un peu à droite, afin de mieux observer le mouvement de l'ennemi. Tout à coup un boulet lui fracassant le poignet avec lequel il tenait la bride de son cheval, l'atteignit en pleine poitrine, et le renversa. Il avait passé en un instant de la vie à la mort! C'était la seconde fois, hélas! que ce brave homme était frappé à côté de Napoléon! Une première fois à Wagram, il avait été atteint par un boulet, mais en avait été quitte pour une contusion; cette fois il était tué sur le coup! Était-ce notre bonheur qui s'évanouissait? était-ce la fortune qui après nous avoir avertis en 1809, nous frappait enfin en 1813? Malgré la confiance générale qu'inspirait l'entrain des troupes, ce pénible sentiment pénétra plus d'un coeur. Bessières, commandant de la cavalerie de la garde, fait par Napoléon maréchal et duc d'Istrie, était un vaillant homme, vif comme les Gascons ses compatriotes, et comme eux cherchant à se faire valoir; mais spirituel, sensé, ayant souvent le courage de dire à Napoléon des vérités utiles, non pas en forme de boutades passagères, mais avec assez de sérieux et de suite. Napoléon l'aimait, l'estimait, lui donna un regret sincère, puis après avoir prononcé ces mots: _La mort s'approche de nous_, il poussa son cheval en avant, pour voir marcher ses jeunes soldats, pendant qu'on emportait Bessières dans un manteau. Il éprouva la même satisfaction que Ney deux jours auparavant. Il vit ses conscrits assaillis par des charges réitérées de cavalerie, les repoussant avec une imperturbable bonne humeur, et abattant devant leurs rangs trois ou quatre cents cavaliers ennemis. On finit cette journée à Lutzen, content de ce que l'on avait vu faire à nos soldats, triste plus qu'on ne le disait de la mort de Bessières, dans laquelle beaucoup de gens s'obstinaient à découvrir un présage. Pourtant le temps était beau, les troupes étaient très-animées; tout semblait sourire de nouveau, la nature et la fortune! Napoléon alla visiter le monument de Gustave-Adolphe, frappé dans cette plaine, comme Épaminondas, au sein de la victoire, et ordonna qu'on élevât aussi un monument au duc d'Istrie, tué dans les mêmes lieux. Il lui consacra quelques belles paroles dans le bulletin de la journée, et écrivit à sa veuve une lettre faite pour enorgueillir une famille, et la consoler autant que la gloire console.
[En marge: Journée du 2 mai.]
[En marge: Napoléon dirige le prince Eugène sur Leipzig, et par précaution place le corps de Ney au village de Kaja, pour se couvrir contre une attaque de flanc.]
[En marge: Profonde sagesse des dispositions de Napoléon.]
Le lendemain 2 mai, journée mémorable, l'une des dernières faveurs accordées par la fortune à nos armes, Napoléon se leva dès trois heures du matin pour donner ses ordres, et dicter une multitude de lettres. On n'avait plus que quatre lieues à parcourir pour être à Leipzig, et pour avoir passé l'Elster. Les rapports d'espions, plus explicites que ceux des jours précédents, disaient que les Russes et les Prussiens continuaient leur mouvement sur notre droite, que de Leipzig ils étaient remontés, en cheminant derrière l'Elster, sur Zwenkau et Pegau, apparemment pour nous chercher où nous n'étions pas, c'est-à-dire sur une route plus rapprochée des montagnes. (Voir la carte nº 58.) Napoléon à cette nouvelle se confirma dans la pensée de se porter en masse sur Leipzig, de se rabattre ensuite dans le flanc de l'ennemi, et, afin de réaliser cette pensée, il régla ses mouvements avec une profondeur de prudence qui, au milieu des incertitudes où il était faute de cavalerie, lui procura le plus éclatant, le plus mérité des triomphes. Le prince Eugène arrivé à Mackranstaedt dans la journée, avait le pas sur le corps de bataille, et Napoléon le lui laissa, pour qu'il pût se porter immédiatement sur Leipzig. Il lui ordonna d'envoyer le corps de Lauriston directement sur Leipzig, puis de diriger Macdonald à droite sur Zwenkau, point où devaient se rencontrer les détachements les plus avancés de l'ennemi, et lui recommanda de se tenir de sa personne entre Lauriston et Macdonald, avec la division Durutte, la cavalerie de Latour-Maubourg et une forte réserve d'artillerie, afin d'aller au secours de celui des deux qui aurait de trop fortes affaires sur les bras. Napoléon s'apprêta à le suivre avec la garde, pour aider celui d'eux tous qui en aurait besoin. Mais avec une prévoyance dont il était seul capable, se doutant que les coalisés pourraient bien pendant ce mouvement sur Leipzig se réunir en masse sur sa droite, car il était possible qu'ils eussent remonté l'Elster pour le prendre lui-même en flanc, il retint Ney avec ses cinq divisions aux environs de Lutzen, et l'établit à un groupe de cinq villages, dont le principal s'appelait Kaja. Ce village était situé à une lieue au-dessus de Lutzen, au bord du _Floss-Graben_, canal d'irrigation qui traversait toute la plaine entre la Saale et l'Elster. Ney placé sur ce point avec ses cinq divisions, devait y former le pivot solide autour duquel nous allions opérer notre mouvement de conversion. Restaient Marmont, Bertrand, Oudinot, marchant à la suite de l'armée, et se trouvant, Marmont au bord du Rippach, Bertrand un peu plus en arrière, Oudinot sur la Saale même. Napoléon ordonna à Marmont et à Oudinot de franchir successivement le Rippach, et de venir se ranger sur la droite de Ney, pour le secourir, ou en être secourus s'ils étaient brusquement abordés par l'ennemi, et de se porter ensuite tous ensemble sur l'Elster, entre Zwenkau et Pegau, dans le cas où ils n'auraient rencontré personne. Ney était donc le point solide autour duquel une moitié de l'armée allait pivoter, pendant que l'autre moitié se portant en avant entrerait dans Leipzig, et opérerait le mouvement de conversion qui devait nous placer dans le flanc de l'ennemi. Avec de telles précautions, dont on va bientôt apprécier la profonde sagesse, il n'y avait presque pas de danger sérieux à craindre, en exécutant devant une armée de plus de cent mille hommes une opération extrêmement délicate, mais nécessaire si on voulait arriver à des résultats considérables. Amis et ennemis nous présentions à peu près 300 mille combattants, à quatre ou cinq lieues les uns des autres.
[En marge: Napoléon travaille toute la matinée du 2 mai, et ne monte à cheval que lorsque tous ses corps sont près d'être en position.]
Ces dispositions ordonnées avec indication précise à chaque chef de corps du but qu'on voulait atteindre, et de la conduite à tenir dans toutes les éventualités, Napoléon se mit à dicter des lettres le reste de la matinée, ne voulant monter à cheval qu'à neuf ou dix heures, parce que c'était alors seulement que chacun devait être en pleine marche vers sa destination. Il écrivit au vieux duc de Valmy sur la composition de certains bataillons, au général Lemarois, envoyé dans le grand-duché de Berg, sur les dépôts de cavalerie qui étaient dans son arrondissement, au prince Poniatowski sur la jonction des deux armées de l'Elbe et du Main, et sur leur marche ultérieure, au major général sur la mise en jugement du gouverneur de Spandau qui avait capitulé, à plusieurs autres personnages enfin sur une multitude d'objets, et entre autres au duc de Rovigo sur la manière de parler des événements militaires, dans un moment où l'opinion défiante accueillait moins facilement que jamais les assertions du gouvernement, et terminait ses observations par ces mots remarquables: _Vérité_, _simplicité_, voilà ce qu'il faut aujourd'hui.--
[En marge: Napoléon quitte Lutzen à dix heures du matin, et se porte au galop sur Leipzig.]
Après avoir ainsi dicté une quantité de lettres avec une parfaite liberté d'esprit, il partit à dix heures, et suivi d'un escadron de la garde il courut vers Leipzig, dont il était à quatre lieues seulement. Au nombre des officiers de haut grade qui l'accompagnaient se trouvait le maréchal Ney, venu pour voir de quel côté se porterait la tempête qui semblait s'amasser autour de nous. Une demi-heure suffisait au maréchal pour rejoindre son corps au galop, si elle se dirigeait vers les villages que ses cinq divisions étaient chargées de garder. En ce moment le maréchal Macdonald coupant devant nous, de gauche à droite, la route de Leipzig, s'avançait sur Zwenkau; à gauche, le général Lauriston s'avançait de Mackranstaedt sur Leipzig. Le prince Eugène, avec la réserve que Napoléon lui avait composée, et qui consistait, avons-nous dit, dans la division Durutte et la cavalerie de Latour-Maubourg, était sur la route même de Leipzig, prêt à porter secours ou au maréchal Macdonald, ou au général Lauriston. Toute la garde suivait en masse le prince Eugène sur Leipzig. Après avoir traversé ces nombreuses colonnes, qui le saluaient des cris répétés de Vive l'Empereur! Napoléon arriva devant Leipzig pour y être témoin du spectacle le plus animé.
[En marge: Le général Maison enlève Leipzig sous les yeux de Napoléon.]
La fusillade et la canonnade y étaient en effet très-vives. L'intrépide Maison commandant la première division du corps de Lauriston, attaquait avec sa résolution et son intelligence accoutumées la ville de Leipzig, que défendait le général Kleist avec l'infanterie prussienne. Des terrains marécageux et boisés, traversés par plusieurs bras de l'Elster, précèdent, comme on le sait, la ville de Leipzig, lorsqu'on vient de Lutzen, et il faut franchir la longue suite des ponts jetés sur ces divers bras, pour parvenir jusqu'à la ville elle-même. Des tirailleurs remplissaient les bouquets de bois environnants; une forte artillerie, appuyée par l'infanterie prussienne, était au village de Lindenau, qui se trouve à l'entrée des ponts de l'Elster. Le général Maison, après avoir forcé les tirailleurs ennemis à se replier, et mis une partie de son artillerie en batterie, s'était porté au village de Leutsch, situé à la gauche de Lindenau, et avec du canon et une colonne d'infanterie, avait ouvert un feu de flanc sur Lindenau. Il avait ensuite jeté dans le premier bras de l'Elster un bataillon, qui passant à gué, devait prendre à revers les Prussiens chargés de défendre la tête des ponts. Cette opération terminée, il avait formé une colonne d'attaque qu'il dirigeait lui-même, et avait abordé à la baïonnette les troupes chargées de défendre Lindenau. Les Prussiens, après s'être vaillamment défendus, se voyant menacés d'être pris à revers par la colonne qui était entrée dans les eaux de l'Elster, avaient évacué le premier pont, en y mettant le feu, et Maison les avait suivis à la tête de son infanterie. Napoléon regarda quelques instants avec sa lunette cette attaque si bien conduite, vit ses soldats pénétrant pêle-mêle avec les Prussiens dans Leipzig, et les nombreux habitants de cette ville montés sur les toits de leurs maisons pour savoir quel serait leur sort!
[En marge: Tandis que Napoléon assiste à l'attaque de Leipzig, une épouvantable canonnade se fait entendre vers Kaja.]
[En marge: Napoléon renverse tout son ordre de bataille, pour reporter ses forces sur sa droite.]
[En marge: Belles dispositions prises avec une promptitude extraordinaire.]
[En marge: Napoléon se reporte au galop sur Lutzen et Kaja.]
Tandis que par un beau temps de mai il contemplait cette scène, semblable à tant d'autres qui avaient rempli sa vie, une canonnade retentit tout à coup sur sa droite, juste du côté de Kaja, vers les villages où il avait laissé en faction le corps de Ney. Son esprit, qui avait calculé toutes les chances de cette vaste manoeuvre, ne pouvait être ni surpris, ni déconcerté. Il écouta quelques instants cette canonnade, qui ne fit que s'accroître, et bientôt devint terrible.--Tandis que nous allions les tourner, s'écria Napoléon, ils essayent de nous tourner nous-mêmes; il n'y a pas de mal, ils nous trouveront prêts partout.--Sur-le-champ il expédia Ney au galop, lui enjoignit de s'établir dans les cinq villages, d'y tenir comme un roc, ce qui était possible, puisqu'il avait 48 mille hommes, et qu'il allait être secouru à droite, à gauche, en arrière, par des forces considérables. Puis avec la promptitude d'un esprit préparé à tout, il ordonna le renversement entier de son ordre de marche, chose si difficile à prescrire à temps, et à exécuter avec précision, surtout quand on opère avec de si grandes masses. D'abord il recommanda au général Lauriston de ne pas se dessaisir de la ville de Leipzig, mais de n'y laisser qu'une de ses trois divisions, et d'échelonner les deux autres en arrière, la tête tournée vers Zwenkau, pour remonter l'Elster jusqu'à Zwenkau même, et se porter sur la gauche de Ney. (Voir la carte nº 58.) Il prescrivit à Macdonald, dont les instructions étaient de se diriger sur Zwenkau, de se rabattre de Zwenkau sur Eisdorf, petit village placé tout près de la gauche de Ney, au bord du _Floss-Graben_. Le _Floss-Graben_ était ce canal d'irrigation qui traversait, avons-nous dit, la plaine de Lutzen, et que nos troupes avaient dû franchir pour se rendre à Leipzig, tandis que le corps de Ney, établi à Kaja, était resté en deçà, et y appuyait sa gauche. Macdonald devait remonter le _Floss-Graben_ jusqu'à Eisdorf et Kitzen, et à cette hauteur il était en mesure de flanquer la gauche de Ney, et de déborder même l'ennemi venu de Zwenkau. Le prince Eugène laissant Lauriston à Leipzig, devait avec le reste de ses troupes soutenir Macdonald. Telles furent les dispositions à la gauche de Ney. Marmont étant demeuré sur les bords du Rippach, en arrière de Lutzen, était en ce moment en marche. Napoléon lui ordonna de venir se placer à la droite du corps de Ney, à Starsiedel, l'un des cinq villages que ce corps avait été chargé de garder. Le général Bertrand, qui était encore un peu plus loin, eut ordre de déboucher sur les derrières mêmes de l'ennemi, en se liant à Marmont. Ainsi Ney allait être flanqué à droite et à gauche par des corps qui devaient non-seulement l'appuyer, mais se recourber sur les deux flancs de l'ennemi. Enfin, pour qu'il ne fût pas enfoncé par le centre, Napoléon fit rebrousser chemin à la garde tout entière, et la dirigea par la route de Lutzen sur Kaja. Il apportait à Ney le secours de 18 mille hommes d'infanterie, qui cette fois n'étaient plus une troupe de parade, mais une vigoureuse troupe de combat, vouée comme son empereur à tous les dangers, dans une campagne où il s'agissait de rétablir à quelque prix que ce fût le prestige de nos armes. Il fallait deux heures aux uns, trois heures aux autres, pour arriver au feu; mais il était onze heures du matin, et tous avaient le temps de prendre part à cette grande bataille, et de concourir au rétablissement de notre puissance ébranlée. Ce vaste renversement de son ordre de marche si promptement conçu et prescrit, Napoléon partit au galop, traversant les colonnes de sa garde qui rétrogradaient vers ce champ de bataille, que nous avions espéré trouver devant nous, et qu'il fallait aller chercher sur notre droite, en arrière. La canonnade du reste n'avait cessé de s'accroître en vivacité et en étendue. L'air en était rempli, et tout annonçait l'une des plus mémorables journées de cette ère sanglante et héroïque.
[En marge: Dispositions des coalisés.]
[En marge: Tandis que Napoléon voulait les prendre en flanc, ils songeaient à exécuter contre lui la même manoeuvre.]
Voici ce qui s'était passé du côté de l'ennemi, et ce qui avait amené à Kaja la rencontre que Napoléon avait cru trouver au delà de Leipzig. À la nouvelle des deux combats que le général Wintzingerode avait livrés avec sa cavalerie, en avant et en arrière de Weissenfels, les 29 avril et 1er mai, les coalisés avaient enfin compris que Napoléon, cessant de descendre la Saale pour joindre le vice-roi, venait de la passer pour marcher de la Saale à l'Elster, franchir ensuite l'Elster, et les prendre en flanc. Puisqu'on avait voulu la bataille, on l'avait à souhait, et dans cette plaine de Lutzen, où la belle cavalerie des alliés devait jouir de tous ses avantages contre une jeune infanterie qui avait à peine quelques escadrons pour s'éclairer. Le comte de Wittgenstein qui remplaçait Kutusof, qu'on disait absent et point mort pour ménager l'esprit superstitieux du soldat russe, avait été appelé, et son chef d'état-major Diebitch avait donné pour lui le plan de la bataille. Il avait proposé de profiter du mouvement de flanc qu'exécutait Napoléon pour le prendre en flanc lui-même, de l'attaquer vers Lutzen, c'est-à-dire vers Kaja, où l'on n'apercevait que de simples détachements, de l'y aborder en masse, puis ces postes enlevés, de fondre sur lui avec les vingt-cinq mille hommes de la cavalerie alliée, et si l'infanterie française si brusquement assaillie était culbutée, de la jeter dans les terrains marécageux qui s'étendent de Leipzig à Mersebourg, point de jonction de la Saale et de l'Elster. Si on réussissait, on pouvait faire essuyer à Napoléon un vrai désastre. Le plan était ingénieusement conçu; il obtint l'assentiment des deux souverains, et celui du fougueux Blucher, qui demandait à tout prix une prochaine bataille. Mais ce n'est pas tout que d'imaginer un plan, il faut l'exécuter. Or un plan, quelque excellent qu'il soit, qui vient d'en bas au lieu de venir d'en haut, a peu de chances d'une bonne exécution. Il fallait ici que les ordres remontassent de Diebitch à Wittgenstein, de Wittgenstein à Alexandre et à Frédéric-Guillaume, pour redescendre ensuite jusqu'à leurs généraux, et c'étaient de bien longs détours pour faire agir cent mille hommes entre onze heures du matin et six heures du soir. Pourtant comme on était très-rapprochés les uns des autres, très-dévoués à l'oeuvre commune, et que les petits sentiments, obstacle ordinaire aux grandes choses, avaient peu de part aux résolutions de chacun, les tiraillements furent moindres qu'il ne fallait s'y attendre avec une telle organisation du commandement, et le 1er mai au soir tout fut en mouvement vers le but indiqué.
[En marge: Marche des coalisés sur Lutzen dans la nuit du 1er au 2 mai.]
Il fut convenu que dans la nuit du 1er au 2 mai on passerait l'Elster, ceux qui venaient de Leipzig et de Rotha à Zwenkau, ceux qui venaient de Borna à Pegau; qu'on franchirait ensuite le _Floss-Graben_, et qu'on irait par un mouvement de conversion se rabattre sur les cinq villages placés à la droite de Lutzen, où l'on avait aperçu quelques bivouacs seulement, et que là on se précipiterait en masse sur le flanc de l'armée française, la cavalerie prête à charger au galop lorsque l'infanterie aurait enlevé les villages.
Toute la nuit fut employée à ces manoeuvres. Wittgenstein et d'York, venant de Leipzig avec 24 mille hommes, passèrent l'Elster à Zwenkau, y rencontrèrent Blucher qui le traversait aussi avec 25 mille, ce qui entraîna une certaine confusion et quelque retard. Les 18 mille hommes composant les gardes et les réserves qu'amenait l'empereur Alexandre, franchirent l'Elster à Pegau, et tous ensemble vinrent se ranger sur le terrain qu'avait reconnu la cavalerie de Wintzingerode, sur le flanc de l'armée française, parallèlement à la route de Lutzen à Leipzig. Cette cavalerie était forte de 12 à 13 mille hommes. Miloradovitch, avec 12 mille soldats, était plus haut sur l'Elster, le long des montagnes où l'on avait supposé d'abord que Napoléon pourrait se présenter. C'était une masse d'environ 92 mille combattants de la première qualité, animés pour la plupart, surtout les Prussiens, d'un ardent patriotisme. Les mouvements qui leur étaient prescrits avaient pris du temps. À dix heures du matin ils défilaient encore, et s'applaudissaient de voir l'armée française en marche sur Leipzig, dans l'espérance de la surprendre. Quant au corps de Ney, blotti dans les villages, il ne laissait apercevoir que quelques feux, et n'avait l'apparence que de détachements placés là par précaution. Alexandre et Frédéric-Guillaume, abandonnant le commandement à Wittgenstein qui commandait à peine, puisqu'un autre pensait pour lui, parcouraient à cheval les rangs de leurs soldats, recueillaient leurs acclamations, et contribuaient ainsi à augmenter une perte de temps déjà beaucoup trop grande.
[En marge: Situation et aspect des cinq villages de Gross-Gorschen, Klein-Gorschen, Rahna, Starsiedel, Kaja, autour desquels on allait combattre.]
Les coalisés ayant franchi le _Floss-Graben_ au-dessus de nous pour se porter à Lutzen, tandis que nous l'avions franchi au-dessous, et en sens contraire, pour nous porter vers Leipzig, appuyaient leur droite au _Floss-Graben_, leur gauche au ravin du Rippach, et avaient en face les cinq villages qui allaient être si violemment disputés. Le village de Gross-Gorschen s'offrait d'abord à eux; ensuite venait celui de Rahna à leur gauche, celui de Klein-Gorschen à leur droite. Quoiqu'on fût en plaine, ces trois villages étaient au fond d'une dépression de terrain assez peu sensible, dans laquelle se réunissaient de petits ruisseaux bordés d'arbres, formant des mares pour l'usage du bétail, et allant dégorger leurs eaux dans le _Floss-Graben_. Du point où ils étaient les coalisés apercevaient distinctement ces trois villages de Gross-Gorschen en première ligne, de Rahna et de Klein-Gorschen en seconde ligne; puis en regardant au delà, ils voyaient le terrain se relever graduellement, et au-dessus apparaître le village de Kaja à droite, contre le _Floss-Graben_, le village de Starsiedel à gauche, près du Rippach, et enfin beaucoup plus loin le clocher pointu de Lutzen et la route de Leipzig.
[En marge: Blucher chargé de la première et principale attaque.]
Il fut convenu que Blucher attaquerait d'abord les trois premiers villages, que Wittgenstein et d'York l'appuieraient, que Wintzingerode placé à gauche avec toute sa cavalerie, serait prêt à fondre sur les Français dès qu'on les croirait ébranlés, qu'enfin la garde et les réserves russes, infanterie et cavalerie, rangées à droite, le long du _Floss-Graben_, seraient prêtes à se porter à l'appui de ceux qui fléchiraient. On ne désespérait pas de voir arriver Miloradovitch à temps pour prendre part à la bataille. Sans lui on était encore 80 mille hommes, bien concentrés et parfaitement résolus.
[En marge: Mémorable bataille de Lutzen livrée le 2 mai 1813.]
[En marge: Blucher enlève à la division Souham le village de Gross-Gorschen.]