Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 36

Chapter 363,822 wordsPublic domain

Dans ces vues, il avait fait marcher en tête le maréchal Ney, et l'avait dirigé sur Erfurt, Weimar et Naumbourg, pour occuper tous les passages de la Saale, avant que l'ennemi eût le temps de s'en emparer. (Voir les cartes n{os} 34 et 58.) Il lui avait même enjoint d'occuper les passages si connus de Saalfeld, d'Iéna, de Dornbourg, de ne point franchir la Saale, de la garder seulement, et il avait attiré à lui le général Bertrand suivi à peu de distance du maréchal Oudinot, par Bamberg et Cobourg sur Saalfeld. Les rois de Bavière et de Wurtemberg, moins incertains dans leur conduite, le premier depuis les intrigues avortées de l'Autriche, le second depuis le prodigieux développement de nos forces, avaient enfin mis en mouvement six ou sept mille hommes chacun, de manière à fournir deux divisions de plus, l'une pour le général Bertrand, l'autre pour le maréchal Oudinot, ce qui devait porter nos forces concentrées à environ 212 mille hommes. Napoléon avait en même temps ordonné au prince Eugène de s'avancer en masse dans la direction de Dessau, assez près du point où la Saale et l'Elbe se confondent, et de remonter la Saale jusque vers Weissenfels. (Voir la carte nº 58.) Quant à lui, il suivait le maréchal Ney et le général Bertrand, avec la garde et le corps du maréchal Marmont. Le 26 il était à Erfurt, le 28 à Eckartsberg, près du célèbre champ de bataille d'Awerstaedt. Il avait commandé partout d'immenses approvisionnements, à Wurzbourg qui appartenait au frère de l'empereur François, à Erfurt qui appartenait à la France, à Weimar, à Naumbourg qui appartenaient aux maisons de Saxe. Il avait vaincu à force d'argent le patriotisme germanique, un peu moins ardent dans ces contrées que dans les autres. Il pouvait donc espérer que ses soldats vivraient sans être réduits à commettre de trop grands désordres. Son opération délicate en ce moment c'était ce double mouvement le long de la Saale, consistant pour lui à la descendre, pour le prince Eugène à la remonter, et dont le résultat devait être de réunir en une seule masse les 212 mille hommes dont il disposait. Mais les coalisés, quoique placés bien près de lui, n'étaient ni assez avisés ni assez alertes pour deviner sa manoeuvre et la déjouer. Ils étaient pourtant bien proche, et d'un seul pas auraient pu l'interrompre et la faire échouer.

[En marge: Armée des coalisés au moment de l'entrée en campagne.]

[En marge: Forces des Russes.]

Jusque-là ils avaient fait de leur mieux pour employer le temps utilement, mais n'y avaient pas aussi bien réussi que Napoléon. L'armée russe, comme on l'a vu, avait presque autant souffert que nous pendant la retraite de Moscou, et ne comptait pas plus de 100 mille hommes, qu'elle avait eu à peine le loisir de recruter, et qui étaient dispersés depuis Cracovie jusqu'à Dantzig. Vingt mille Russes environ sous les généraux Sacken et Doctoroff étaient opposés aux Polonais et aux Autrichiens autour de Cracovie; 20 mille étaient restés devant Thorn et Dantzig; 8 à 9 mille couraient sur le bas Elbe vers Hambourg et Lubeck, sous Tettenborn et Czernicheff; 10 mille avaient suivi Wittgenstein au delà de Berlin, et, avec le corps prussien d'York, observaient Magdebourg; 12 mille, dont la plus grande partie en cavalerie, avaient, sous Wintzingerode, passé l'Elbe à Dresde; 30 mille enfin, composant le corps principal et consistant dans la garde, les grenadiers et le reste de l'armée de Kutusof, étaient demeurés sur l'Oder avec le quartier général.

[En marge: Forces des Prussiens.]

Les Prussiens avaient reconstitué leur armée avec une promptitude qui tenait à une organisation secrètement et longuement préparée. Les traités qui les liaient à Napoléon les obligeaient à n'avoir sous les armes que 42 mille hommes, dont ils avaient dû nous donner 20 mille pour faire avec nous la dernière campagne, et sur ces 20 mille plus d'un tiers avaient péri. Mais ils avaient entretenu des cadres nombreux, et laissé en congé dans les villes et les campagnes des soldats tout formés, qui n'attendaient qu'un signal pour revenir sous les drapeaux. Ils avaient pu par ce moyen et par les levées spontanées de la jeunesse prussienne, réunir 120 mille hommes, dont 60 mille de troupes actives, parfaitement instruites, environ 40 mille hommes de troupes en formation destinées à rejoindre les premières, et environ 20 mille dans les places. Ils espéraient porter cet armement à 150 mille hommes, dont 100 mille en ligne, à condition de recevoir bientôt des subsides anglais. La jeunesse des écoles et du commerce remplissait les bataillons de chasseurs à pied, annexés aux régiments d'infanterie; la jeunesse noble ou riche entrait dans les chasseurs à cheval, annexés à chaque régiment de cavalerie.

[En marge: Pour les premières opérations, les coalisés ne peuvent guère réunir au delà de 110 mille hommes sur un même champ de bataille.]

Pour l'instant, en défalquant ce qu'il avait fallu laisser sur les derrières, ou employer au blocus des places, ou envoyer en courses lointaines vers les extrémités de leur ligne, les coalisés avaient à présenter sur le champ de bataille, à leur droite le corps prussien d'York, qui depuis sa défection n'avait pas quitté le corps russe de Wittgenstein, et réuni à ce dernier formait une masse de 30 mille hommes; à leur centre le corps de Wintzingerode de 12 à 15 mille hommes de cavalerie et d'infanterie légères, marchant à l'avant-garde; en seconde ligne et toujours à leur centre, Blucher avec 26 mille Prussiens, Kutusof avec 30 mille Russes; à leur gauche enfin, mais hors de portée, 10 ou 12 mille hommes sous le général Sacken, c'est-à-dire un total de 110 à 112 mille combattants. Ce n'était pas beaucoup pour tant de hardiesse, de présomption, de promesses magnifiques répandues dans toute l'Europe pour la soulever contre nous.

[En marge: Les coalisés avaient vainement attendu le concours de Bernadotte.]

Les coalisés avaient compté sur un secours qui se faisait encore attendre, c'était celui du prince Bernadotte. Dans l'entrevue d'Abo, le futur roi de Suède était convenu avec Alexandre de concourir aux efforts de la coalition au moyen d'un corps de 30 mille Suédois, auxquels s'adjoindraient 15 ou 20 mille Russes dont il aurait le commandement. Les Anglais pour faciliter la composition de cette armée avaient accordé un subside de 25 millions de francs. Le prix de la guerre faite à la France était, comme on l'a vu, la Norvége. Les Anglais, pour enchaîner le prince Bernadotte au moyen d'un pacte pour ainsi dire infernal, voulaient ajouter à la Norvége la Guadeloupe, l'une des dépouilles de la France. Néanmoins il ne se pressait guère de remplir ses engagements, et songeait avant tout à envoyer ses troupes en Norvége, pour se saisir du prix promis à sa défection. On cherchait à l'en dissuader, surtout par ménagement pour le Danemark, qu'on espérait amener à la coalition en lui offrant un dédommagement soit en Poméranie, soit dans les territoires anséatiques. Le prince royal de Suède n'écoutait guère ces remontrances, et persistait à ne s'occuper que de la Norvége. Aussi la coalition était-elle pleine de défiances à son égard, défiances assez concevables, car, même en ce moment, de nombreux émissaires se succédant à Paris affirmaient que le parti de l'ancien maréchal Bernadotte n'était pas pris, et que, moyennant quelques avantages, on pourrait le ramener à de meilleurs sentiments envers la France.

[En marge: Bien que les coalisés se fussent avancés fort témérairement au delà de l'Elbe, il leur était impossible de reculer, et ils devaient combattre où ils étaient.]

[En marge: La mort de Kutusof laisse le champ libre à tous les esprits ardents qui conseillaient l'offensive.]

Privés de ce secours, privés de celui de l'Autriche, qui ne s'était pas encore jointe à eux, parce qu'elle voulait épuiser auparavant toutes les chances d'une solution pacifique, et parce que d'ailleurs elle n'était pas prête, les coalisés avaient formé la résolution de recevoir avec leurs cent douze mille hommes le choc de Napoléon, de faire même mieux, et d'aller se heurter à lui. D'abord ils avaient douté, ou fait semblant de douter de l'étendue de ses forces, puis, quand il n'avait plus été possible de les contester, ils en avaient nié la qualité, soutenant que c'étaient des enfants menés par des vieillards, et que les meilleurs soldats de la Russie et de la Prusse, animés du plus ardent patriotisme, n'avaient pas à s'inquiéter de leur nombre. De plus on était en plaine, et ces jeunes fantassins ne résisteraient pas au choc d'une cavalerie qui était la plus nombreuse et la plus belle de l'Europe. Après tant de vanteries repasser l'Elbe à l'approche de Napoléon eût été difficile, et même fort dangereux. On aurait ainsi profondément découragé les esprits en Allemagne, après les avoir prodigieusement excités; on aurait surtout, en s'éloignant, rendu l'Autriche à Napoléon. Il fallait donc combattre où l'on était, et pourtant, dans l'impatience de s'avancer afin d'affranchir de nouvelles parties de l'Allemagne, on s'était porté au delà de l'Elbe, qu'on avait passé à gauche, c'est-à-dire à Dresde, ne pouvant le passer à droite à cause de Magdebourg, et on s'était ainsi engagé dans un véritable coupe-gorge. On était en effet entre le prince Eugène d'un côté, les montagnes de la Bohême de l'autre, Napoléon en face, exposé à recevoir une forte attaque de front, tandis qu'on recevrait un coup mortel dans le flanc. Le prudent Kutusof, devenu depuis ses triomphes une sorte d'oracle, n'aimant pas les Allemands et leurs démonstrations patriotiques, persistait à dire qu'il fallait s'en tenir à ce qu'on avait fait, garder le grand-duché de Varsovie, conclure à ce prix la paix avec la France, et rentrer chez soi. Alexandre, arrêté dans son rôle de libérateur de l'Allemagne, qui le séduisait alors autant que l'avait séduit après Tilsit celui de conquérant de Constantinople, était singulièrement contrarié par cette opposition, qu'il n'osait pas négliger au point de passer outre. Aussi, tandis que Wintzingerode, marchant avec l'ardent Blucher, avait traversé l'Elbe dès le commencement d'avril, le corps de bataille russe était demeuré en arrière, et n'était entré que le 26 à Dresde, jour même où Napoléon arrivait à Erfurt. Mais tout à coup, Kutusof épuisé par la dernière campagne, et expirant en quelque sorte au milieu de son triomphe, était mort à Bunzlau. À partir de cet instant, les considérations de la prudence perdaient le seul chef qui fût assez accrédité pour les faire valoir, et Alexandre, entouré des enthousiastes allemands, ne devait plus songer qu'à prendre l'offensive la plus prompte. Livrer bataille tout de suite, n'importe où, n'importe comment, n'était plus chose mise en question, pourvu que ce fût dans les plaines de la Saxe, où la cavalerie des coalisés devait avoir tant d'avantage contre les Français, qui n'avaient qu'une jeune infanterie sans cavalerie.

[En marge: Marche des armées belligérantes les unes vers les autres, du 27 au 29 avril.]

On continua donc à s'avancer les 27, 28, 29 avril, entre le prince Eugène qui était au confluent de la Saale et de l'Elbe, et Napoléon qui venait de la forêt de Thuringe. Il y aurait eu certainement un moyen de conjurer le danger de cette position, c'eût été de se porter en toute hâte sur Leipzig, Lutzen, Weissenfels, Naumbourg, avec les 100 mille hommes dont on disposait (défalcation faite du corps de Sacken laissé en Pologne), de couper la ligne de la Saale, et de s'interposer entre Napoléon et le prince Eugène pour empêcher leur jonction. (Voir la carte nº 58.) Cette opération naturellement indiquée était fort praticable, car on était dès le 28 entre la Pleiss et l'Elster à la hauteur de Leipzig. Mais il aurait fallu que quelqu'un commandât, et Kutusof étant mort, Alexandre, qui était resté la seule autorité militaire, écoutant tous les avis sans savoir en adopter aucun, on s'avançait avec le désir et la crainte tout à la fois de rencontrer Napoléon. Il était convenu qu'à cause de l'importance de leur rôle les Russes auraient le commandement, et parmi eux on cherchait vainement à qui le donner. Tormazoff était le plus ancien de leurs généraux, mais le moins capable. Wittgenstein, singulièrement vanté pour avoir défendu la Dwina contre les Français qui ne voulaient pas la franchir, était fort en faveur, et chargé de commander lorsqu'on serait devant l'ennemi. Mais ses succès, si exagérés, n'étaient pas même son ouvrage; ils étaient dus à son chef d'état-major, le général Diebitch, officier entreprenant, plein d'esprit et de talents militaires, donnant son avis sans parvenir à le faire suivre. Le commandement ne pouvait donc être ni prompt, ni sûr, ni obéi, et en attendant on poussa devant soi jusqu'à la hauteur de Leipzig, Wittgenstein et d'York à droite dans la direction de Halle, Wintzingerode en avant-garde à Lutzen, Blucher et le gros de l'armée russe au centre, entre Rotha et Borna, Miloradovitch à gauche, sur la route de Chemnitz qui longe le pied des montagnes de la Bohême, pour se garantir de ce côté, si par hasard Napoléon s'y présentait. On marchait sachant qu'il avançait, mais ne voyant pas une chose qu'il était pourtant facile de deviner, c'est qu'au lieu de longer les montagnes de la Bohême en sortant de la forêt de Thuringe, il prendrait la direction opposée, et descendrait la Saale afin de se joindre au vice-roi.

[En marge: Arrivée de Napoléon à Eckartsberg le 28 avril.]

[En marge: Ses mouvements autour de Weissenfels pour opérer sa jonction avec le prince Eugène.]

Napoléon, qui connaissait ses adversaires, se doutait bien qu'ils ne feraient pas ce qu'il faudrait pour empêcher sa jonction avec le prince Eugène, et cependant il ne négligea rien pour en assurer le succès, comme s'il avait eu devant lui l'ennemi le plus avisé et le plus alerte. Arrivé, ainsi que nous l'avons dit, le 28 avril à Eckartsberg, il avait porté en avant le long de la Saale, de manière à en fermer successivement tous les débouchés, le maréchal Ney, le général Bertrand et le maréchal Oudinot. En même temps il avait attiré à lui, par un mouvement contraire, le prince vice-roi, en lui faisant remonter la Saale par Halle et Mersebourg. Il suivait Ney avec la garde et Marmont. Pour opérer la jonction projetée il ne restait, le 28, qu'à occuper l'espace compris entre Mersebourg et Naumbourg, en allant à la rencontre du prince Eugène à Weissenfels qui est entre deux. (Voir la carte nº 58.) Napoléon, pour rendre en quelque sorte infaillible le succès de sa manoeuvre, ne s'était pas contenté de faire avancer l'un vers l'autre Ney et Eugène afin d'amener leur réunion à Weissenfels, il avait détaché du corps de Marmont la division Compans, la mieux commandée, la plus nombreuse de ce corps, et l'avait portée à gauche sur Freybourg, pour qu'elle vînt en doublant les têtes de colonne de Ney et d'Eugène, former entre eux une espèce de soudure. Ces mouvements furent ordonnés d'Eckartsberg le 28 au soir, pour être exécutés le lendemain 29. Ney devait descendre la Saale de Naumbourg à Weissenfels, avec ses deux premières divisions, passer cette rivière à la hauteur de Weissenfels, s'emparer de cette ville, tandis que ses autres divisions le suivraient, et que Bertrand et Oudinot viendraient occuper les débouchés par lui abandonnés d'Iéna, de Dornbourg et de Naumbourg. De son côté le prince Eugène devait remonter la Saale, le corps de Lauriston jusqu'à la hauteur de Halle, celui de Macdonald jusqu'à la hauteur de Mersebourg et au-dessus, afin de donner la main à Ney. Ces diverses instructions étaient tracées avec une précision, une prévoyance admirables. Du reste Napoléon, ne supposant pas que l'ennemi fût si près avec la masse de ses forces, séjourna encore à Eckartsberg de sa personne, pour mettre de l'ordre à la queue de ses colonnes.

[En marge: Le 29 avril le maréchal Ney passe la Saale à Weissenfels.]

Le 29, le maréchal Ney descendit en effet la Saale, la franchit un peu au-dessus de Weissenfels, sur des ponts qu'on n'avait pas eu de peine à y jeter, et s'avança dans les immenses plaines qui se déploient au delà de cette rivière. C'est au milieu de ces plaines qu'on rencontre Lutzen, Lutzen que Gustave-Adolphe a rendu célèbre, que Napoléon, quelques jours après, devait rendre plus célèbre encore.

Suivant les instructions tactiques de Napoléon, le maréchal Ney cheminait à travers la plaine de Weissenfels, avec la division Souham formée en plusieurs carrés. Des avant-postes de cavalerie lui avaient clairement révélé l'approche des nombreux escadrons de Wintzingerode. Ce général allemand qui commandait l'avant-garde russe, avait sous ses ordres la division d'infanterie du prince Eugène de Wurtemberg, et huit à neuf mille hommes d'une superbe cavalerie. Il avait le jour même dépassé Weissenfels, pour venir chercher sur la Saale des nouvelles des Français. Ney se présenta bientôt pour lui en donner.

[En marge: Première rencontre de nos jeunes conscrits avec les masses nombreuses de la cavalerie ennemie.]

[En marge: Joie du maréchal Ney en voyant la conduite de ses jeunes troupes.]

Nos conscrits voyant l'ennemi pour la première fois, mais conduits par des officiers qui avaient passé leur vie en sa présence, et par un maréchal dont l'attitude seule aurait suffi pour les rassurer, s'avançaient avec le frémissement d'un jeune et bouillant courage. Ils avaient à franchir une ondulation de terrain assez marquée, et apercevaient au delà de nombreux escadrons appuyés par de l'infanterie légère et de l'artillerie attelée. Ils reçurent les premiers boulets sans s'étonner. Des tirailleurs choisis traversèrent ce terrain ondulé, et forcèrent les tirailleurs ennemis à reculer. On les suivit, on descendit dans l'enfoncement du sol, on remonta sur le côte opposé, puis on déboucha en plusieurs carrés dans la plaine, et on fit sur l'ennemi un feu très-vif d'artillerie. Après quelques volées de canon, la division de cavalerie Landskoy s'élança au galop sur nos carrés. C'était le moment critique. Le vieux et intrépide Souham, l'héroïque Ney, les généraux de brigade, se placèrent chacun dans un carré, pour soutenir leur infanterie qui n'était pas habituée à ce spectacle. Au signal donné, un feu de mousqueterie exécuté à propos accueillit la cavalerie ennemie, et l'arrêta court. Nos jeunes soldats, étonnés que ce fût si peu, attendirent un nouvel assaut, le reçurent mieux encore, et jonchèrent la terre des cavaliers de Landskoy. Puis Ney rompant les carrés, et les formant en colonnes, poussa l'ennemi devant lui. Il félicita ses braves conscrits, qui remplirent l'air des cris mille fois répétés de Vive l'Empereur! À partir de ce moment on pouvait tout espérer d'eux. Ils entrèrent à la suite des Russes dans Weissenfels, les en expulsèrent, et à la chute du jour furent maîtres de ce point décisif. Ney, qui depuis sa jeunesse n'avait jamais combattu avec des soldats aussi novices, se hâta d'écrire à Napoléon pour lui exprimer sa joie et sa confiance.--Ces enfants, lui écrivit-il, sont des héros; je ferai avec eux tout ce que vous voudrez.--

[En marge: Arrivée du prince Eugène sur Mersebourg, et sa réunion avec la grande armée.]

Au même instant Macdonald, formant la tête de colonne du prince Eugène, était entré dans Mersebourg, et avait mêlé ses avant-postes avec ceux du maréchal Ney. Le général Lauriston qui le suivait, avait trouvé les ponts de Halle fortement occupés par le général prussien Kleist. Ces ponts, comme on doit s'en souvenir en se reportant à l'un des actes héroïques de l'infortuné général Dupont dans la campagne de 1806, s'étendent sur plusieurs bras de la Saale, et sont impossibles à enlever, à moins qu'ils ne soient aux mains d'une troupe démoralisée. Ce n'était plus l'état d'esprit des Prussiens, qu'un noble patriotisme, une sorte de désespoir national enflammaient. Ils occupaient les ponts de Halle avec de l'infanterie et une nombreuse artillerie. Le général Lauriston n'insista pas pour forcer une position qu'on allait faire tomber le lendemain en la tournant.

Napoléon en lisant les récits de ses généraux, partagea leur joie, et écrivit à Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, à Paris, pour raconter les prouesses de ses jeunes soldats. Il quitta le lendemain 30 Eckartsberg, et alla coucher à Weissenfels.

[En marge: Beau projet de Napoléon consistant à marcher sur Leipzig, pour prendre l'ennemi en flanc.]

Sa jonction avec le prince Eugène étant opérée sur la basse Saale, il songea naturellement à tirer de cette jonction le parti qu'il s'en était promis, celui de déboucher en masse dans les fameuses plaines de Lutzen, de courir sur Leipzig en une forte colonne, de passer l'Elster à Leipzig même, et puis exécutant un mouvement de conversion, la gauche en avant, de marcher sur les coalisés, et de les pousser contre les montagnes de la Bohême. (Voir la carte nº 58). N'ayant pas assez de cavalerie pour s'éclairer, car celle qu'il avait restait forcément clouée à l'infanterie de peur d'être écrasée, il n'entrevoyait que fort incomplétement les projets de l'ennemi. Mais plusieurs reconnaissances, plusieurs rapports interprétés avec sa faculté ordinaire de divination, lui avaient appris que les Russes et les Prussiens affluaient sur sa droite, qu'ils se trouvaient par conséquent entre lui et les montagnes, sur le haut Elster, qui était le cours d'eau que nous devions rencontrer après avoir franchi la Saale. Le plan de Napoléon offrait donc encore les plus grandes chances de succès, et il résolut de s'avancer de Weissenfels sur Lutzen, pour de là se porter sur Leipzig en masse serrée, et y passer l'Elster. Toutefois ne pouvant marcher avec près de deux cent mille hommes sur une seule voie, il dirigea par la grande route de Lutzen à Leipzig, le maréchal Ney, la garde et le maréchal Marmont. Pour flanquer à droite cette colonne qui était la principale, il ordonna au général Bertrand et au maréchal Oudinot, restés sur la haute Saale, de déboucher de Naumbourg sur Stössen. Pour la flanquer à gauche, il ordonna au prince Eugène de déboucher de Mersebourg, et de se porter avec toutes ses forces sur Leipzig par la route de Mackranstaedt. Ces divers corps partant ainsi de la Saale, à trois ou quatre lieues les uns des autres, convergeaient tous vers le point, commun de Leipzig. Ces dispositions arrêtées pour être exécutées le lendemain 1er mai, il s'occupa, ce qui lui arrivait souvent pendant cette marche, de l'organisation de ses troupes, et en particulier de celle de la garde impériale. Le prince Eugène lui amenait quatre bataillons de vieille garde, deux de jeune, plus une certaine portion d'artillerie et de cavalerie appartenant à ce corps d'élite. C'était tout ce qu'on avait pu recueillir des débris de Moscou. Le prince Eugène avait eu soin de les faire reposer et équiper. Napoléon réunit les quatre bataillons de la vieille garde à deux qu'il avait avec lui, ce qui lui en fit six. Il réunit les deux de jeune garde aux quatorze de la division Dumoutier, qui fut élevée de la sorte à seize. Il agit de même pour les autres armes, et parvint ainsi à porter la garde à 17 ou 18 mille hommes, sans compter les autres divisions qui achevaient de s'organiser sur les derrières. Il laissa au prince Eugène les quatre mille cavaliers remontés que le général Latour-Maubourg était allé prendre dans le Hanovre, et qui formaient avec la cavalerie de la garde la seule troupe à cheval capable d'exécuter une attaque en ligne.

[Date en marge: Mai 1813.]

[En marge: Mouvement de l'armée le 1er mai.]

Le lendemain 1er mai il monta de bonne heure à cheval, ayant à ses côtés les maréchaux Ney, Mortier, Bessières, Soult, Duroc, et M. de Caulaincourt. Il voulait jouir par ses propres yeux du spectacle qui avait tant charmé le maréchal Ney l'avant-veille, celui de nos jeunes soldats supportant gaiement et solidement les assauts de la cavalerie ennemie.

[En marge: Combat de Weissenfels, et mort du maréchal Bessières.]

[En marge: Caractère et mérites du maréchal Bessières.]