Part 35
Du reste c'étaient là pour Napoléon des sujets de peu d'inquiétude. Ces embarras, ces ruses, il se promettait d'y mettre un terme prochain, en débouchant bientôt en Saxe avec deux cent mille hommes par toutes les issues de la Thuringe. À peine arrivé à Mayence, il y avait employé son temps avec cette activité, cette intelligence sans égales, qui en faisaient le premier administrateur du monde. Quoiqu'il fût le plus obéi des hommes, et celui qui commandait le mieux, quoiqu'il n'eût pas perdu un instant, il y avait dans les résultats accomplis de nombreux mécomptes. Malgré l'ordre précis de n'expédier des dépôts que des détachements bien organisés, bien vêtus, bien armés, malgré la présence à Mayence et le zèle infatigable du vieux duc de Valmy, il manquait encore à tous les corps beaucoup de matériel et surtout beaucoup d'officiers. Mais dix ou quinze jours de travail sur les lieux suffisaient à Napoléon pour tout réparer.
[En marge: Activité que Napoléon déploie à Mayence pour fournir à ses troupes ce qui leur manque.]
[En marge: Objets qui manquaient et qu'il fallait se procurer.]
Il commença par l'argent, dont on était entièrement dépourvu. La trésorerie, en effet, interprétant trop à la rigueur l'ordre de centraliser les caisses à Magdebourg, pour les mettre à l'abri des surprises de la guerre, n'avait pas laissé de caisse à Mayence. Quantité d'opérations administratives étaient arrêtées par cette seule circonstance. Napoléon fit remédier à cette erreur. Il apportait d'ailleurs sa caisse particulière, restée un secret pour tous ses coopérateurs, et il en tira ce qu'il fallait pour les besoins imprévus, toujours si fréquents à la guerre. Des officiers de la ligne ou de la garde revenus de Russie après avoir tout perdu, attendaient encore leur indemnité. On la leur compta immédiatement. Beaucoup de détachements arrivaient les uns avec une simple veste, les autres avec leur habillement entier, mais avec un armement incomplet. Les objets manquants ou n'étaient point encore confectionnés, ou étaient en route à la suite des corps. Les régiments provisoires notamment, qu'on avait composés, comme nous l'avons dit, avec des bataillons épars, étaient les plus mal pourvus, faute d'une administration commune. Ils n'avaient ni drapeaux, ni musique, ni souvent les objets d'équipement les plus indispensables. Les officiers manquaient dans ces régiments, et surtout dans les régiments de cohortes, qui étaient commandés presque en entier par des officiers tirés de la réforme. Le matériel de l'artillerie en canons était arrivé, mais le harnachement et beaucoup d'autres objets n'avaient pas suivi. Les chevaux de trait étaient en nombre insuffisant. La cavalerie, ainsi qu'il était facile de le prévoir, était la plus en arrière de toutes les armes. Indépendamment de celle que le général Bourcier réorganisait en Hanovre avec des chevaux pris en Allemagne, et avec des hommes revenant de Russie, le duc de Plaisance recueillait dans tous les dépôts du Rhin ce qui était prêt à servir, et devait le conduire en régiments provisoires à la grande armée; et ici encore c'étaient les chevaux qui constituaient la plus grosse difficulté.
Napoléon pourvut à tout avec son activité et son argent comptant. Des officiers envoyés de tous les côtés allaient accélérer le transport de ce qui était resté sur les routes, en payant et en requérant des charrois extraordinaires. Le pays sur les bords du Rhin, et sur ceux du Main, étant riche en toutes choses, Napoléon fit amener à prix d'argent les ouvriers et les matières, et de plus chargea les régiments, en leur avançant des fonds, de se pourvoir eux-mêmes de ce dont ils avaient besoin, ce qu'ils firent avec empressement et succès. Les chevaux abondant dans la contrée, on courut en acheter jusqu'à Stuttgard, et on en trouva beaucoup soit de trait, soit de selle. Quant aux officiers, dont il avait été appelé un grand nombre d'Espagne, et qui arrivaient par les voitures publiques, Napoléon les employait sur-le-champ. Lorsque cette source était insuffisante, il se faisait désigner, dans des revues qu'il passait en personne, les individus capables de remplir les grades vacants, leur délivrait des brevets sans attendre le travail des bureaux de la guerre, et les faisait reconnaître le jour même dans les régiments. Il avait dit qu'il ne serait plus l'empereur Napoléon, mais le général Bonaparte, et il tenait parole. Il avait réduit ses propres équipages au plus strict nécessaire, et exigé que tous les généraux suivissent son exemple.--Il faut que _nous soyons légers_, disait-il, car nous aurons beaucoup d'ennemis à battre, et nous ne le pourrons qu'en nous multipliant, c'est-à-dire en marchant vite.--
Animant ainsi tout de sa présence, dès qu'un régiment avait ce qu'il lui fallait, sous le double rapport du matériel et du personnel, il l'envoyait rejoindre ou le maréchal Ney à Wurzbourg, ou le maréchal Marmont à Hanau, ou la garde impériale à Francfort. La garde en particulier exigeait les plus grands soins, car la partie valide était sur l'Elbe avec le prince Eugène, les débris à réorganiser étaient répandus entre Fulde et Francfort, et tout ce qui était de nouvelle levée couvrait les routes de Paris à Mayence. Les cavaliers amenaient, outre le cheval qu'ils montaient, deux chevaux de main pour leurs camarades revenus démontés de Russie. Napoléon s'occupa de réunir ces éléments, et, grâce à lui, l'organisation de ces divers corps d'armée fut singulièrement accélérée. Le corps du général Lauriston, exclusivement composé de cohortes, avait déjà rejoint le prince Eugène sur l'Elbe. Ceux des maréchaux Ney et Marmont étaient prêts à entrer en campagne. Le corps du général Bertrand débouchait sur Augsbourg, et y trouvait l'artillerie que Napoléon lui avait envoyée pour le dispenser de la traîner à travers les Alpes, de l'argent pour acheter en Bavière deux mille chevaux de trait, et les trois mille recrues destinées d'abord aux cadres revenus de Russie, mais définitivement attribuées au corps arrivant d'Italie. Tout s'accomplissait si vite, jusqu'à l'éducation des hommes, qu'on faisait chaque jour arrêter les troupes en marche, pour répéter les manoeuvres que Napoléon avait spécialement recommandées, et qui consistaient à former le bataillon en carré, à le déployer en ligne, puis à le reployer en colonne d'attaque.
Ce n'est pas ainsi assurément qu'on peut créer de bonnes armées. Mais quand, par suite d'une politique sans mesure, on s'est condamné à tout faire vite, il est au moins heureux de savoir apporter à l'exécution des choses cette prodigieuse rapidité.
[En marge: Singulier accord entre le génie de Napoléon et celui de la nation française.]
D'ailleurs, il faut le dire, par son génie particulier la nation française se prêtait merveilleusement aux fautes de Napoléon, et était même une séduction pour l'entraîner à les commettre. Cette nation prompte, intelligente et héroïque, qui depuis les premiers temps de son histoire n'a cessé d'être en guerre avec l'Europe, qui pendant vingt-deux ans de révolution, de 1792 à 1815, ne s'est pas reposée un jour, tandis que les nations avec lesquelles elle était successivement aux prises se reposaient tour à tour, est la seule peut-être au monde dont on puisse en trois mois convertir les enfants en soldats. En 1813, la chose était plus facile que jamais. Napoléon possédait des sous-officiers, des officiers et des généraux consommés, qui avaient pratiqué vingt ans la guerre, qui avaient en eux-mêmes et en lui une confiance sans bornes, qui, tout en lui gardant rancune du désastre de Moscou, voulaient réparer ce désastre, et il ne leur fallait pas beaucoup de temps pour s'emparer de cette jeunesse française, et la remplir de tous les sentiments dont ils étaient animés. Avec de tels éléments on pouvait encore accomplir des prodiges. Il ne restait qu'un voeu à former, c'est que tout ce sang généreux ne fût pas versé uniquement pour ajouter un nouvel éclat à une gloire déjà bien assez éclatante, et qu'il servît aussi à sauver notre grandeur, non pas cette folle grandeur qui se piquait d'avoir des préfets à Rome et à Hambourg, mais cette grandeur raisonnable qui consistait à nous asseoir définitivement dans les limites que la nature nous a tracées, et que notre révolution de 1789, joignant à la promulgation de principes immortels l'achèvement de notre territoire national, nous avait glorieusement conquises! Suivons ces tristes événements, et on verra à quelles épreuves nous étions encore réservés.
Napoléon avait calculé qu'en laissant environ 30 mille hommes à Dantzig et à Thorn, 30 mille à Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, ce qui faisait 60 mille hommes pour les places de la Vistule et de l'Oder, le prince Eugène, renforcé par le corps du général Lauriston qui lui avait été envoyé en mars, pourrait réunir 80 mille combattants sur l'Elbe. Il espérait déboucher avec 150 mille de la Thuringe, en recueillir en passant 50 mille venant d'Italie, et aller ainsi avec 200 mille hommes donner la main aux 80 mille du prince Eugène. C'était plus qu'il n'en fallait pour accabler les 150 mille soldats dont les Russes et les Prussiens se flattaient de disposer à l'ouverture de la campagne. Venaient ensuite les trois armées de réserve, l'une en formation en Italie, l'autre à Mayence, la troisième en Westphalie, lesquelles devaient être prêtes en juin ou juillet. Il y avait là de quoi tenir tête, et aux ennemis présents qu'on allait avoir sur les bras au printemps, et aux ennemis futurs que l'été ou la politique de l'Autriche pouvait amener en ligne quelques mois après.
[En marge: État exact des armées de Napoléon au moment de l'entrée en campagne.]
Comme il arrive toujours, il y avait du mécompte, non pas précisément dans le nombre des troupes réunies, mais dans l'époque de leur réunion, ce qui devait priver Napoléon d'une partie des forces sur lesquelles il avait compté pour le début des hostilités. Ainsi, au lieu de 280 mille hommes de troupes actives dans les derniers jours d'avril, ou les premiers jours de mai, c'étaient 200 mille hommes qu'il allait avoir sous la main, mais 200 mille réellement présents au drapeau, et c'était du reste assez pour reconduire promptement sur l'Elbe et sur l'Oder, même sur la Vistule, les ennemis imprudents qui étaient venus le braver de si près. Voici l'état et la distribution de ses forces, à la fin d'avril, au moment où les opérations allaient commencer.
[En marge: Forces du prince Eugène, placé au confluent de l'Elbe et de la Saale, pour y attendre Napoléon.]
[En marge: Au lieu de 80 mille hommes, le prince Eugène n'en peut réunir que 62 mille, mais tous présents au drapeau.]
Le prince Eugène après avoir laissé 27 à 28 mille hommes à Dantzig, 32 ou 33 mille dans les autres places de la Vistule et de l'Oder, ce qui faisait les 60 mille dont nous venons de parler, avait à peu près 80 mille hommes de troupes actives, mais point assez disponibles pour les amener toutes à la rencontre de Napoléon, quand celui-ci déboucherait en Saxe. Ainsi le prince Poniatowski, rejeté vers les frontières de la Bohême, était séparé du prince Eugène par la masse entière des coalisés, qui avaient passé l'Elbe sur plusieurs points. De tout ce qu'il y avait de Polonais à notre service on n'avait pu recueillir que la division Dombrowski, forte d'environ 2 mille fantassins et de 1500 cavaliers, et occupée actuellement à se réorganiser à Cassel. Du corps de Reynier, depuis la séparation des Saxons, il restait la division française Durutte, qui avait été de 15 mille hommes, et qui était encore de 4 mille après avoir fait la campagne de 1812, en Pologne, il est vrai, et point en Russie. Les 28 mille hommes de la division Lagrange et du corps de Grenier étaient réduits à 24 mille par les combats journaliers avec les Prussiens et les Russes. Ces trois divisions (car le corps de Grenier avait été divisé en deux), placées sous les ordres supérieurs du maréchal Macdonald, et confiées directement aux généraux Fressinet, Gérard et Charpentier, présentaient, après un hiver passé devant l'ennemi, une troupe excellente. Enfin le corps du général Lauriston, qui aurait dû être de 40 mille combattants, n'était plus, par suite des maladies et du retard de plusieurs cohortes, que de 32 mille, mais tous hommes faits, et commandés par des divisionnaires du plus grand mérite, tels que le général Maison par exemple. De ce corps il avait fallu détacher encore la division Puthod, afin de couvrir le bas Elbe, en attendant que les maréchaux Davout et Victor avec leurs bataillons réorganisés, pussent l'un reprendre Hambourg, l'autre occuper Magdebourg. Toutefois parmi ces bataillons réorganisés, il y en avait huit, ceux du maréchal Victor, qui étaient restés jusqu'ici à la disposition du prince Eugène, et qui gardaient Dessau, point fort important puisqu'il était placé à peu de distance du confluent de l'Elbe et de la Saale, et que c'était derrière ces deux cours d'eau que le prince Eugène et Napoléon devaient opérer leur jonction. (Voir la carte nº 58.) Ce prince avait enfin la cavalerie remontée en Hanovre, qui arrivait lentement, et 3 mille hommes de la garde impériale, qu'il devait bientôt rendre à la grande armée. C'est par suite de ces détachements, de ces retards, de ces réductions, que le prince Eugène ne pouvait venir joindre Napoléon qu'avec 62 mille hommes environ, au lieu de 80 mille dont il aurait pu disposer, s'il n'avait été séparé du prince Poniatowski, s'il n'avait été obligé d'envoyer la division Puthod sur le bas Elbe, et si ses corps n'avaient fait pendant l'hiver quelques pertes inévitables. Mais ces 62 mille hommes étaient tous présents sous les armes, très-animés, et très-bien commandés. Ils étaient répandus sur l'Elbe depuis Wittenberg jusqu'à Magdebourg, prêts à étendre la main derrière la Saale, pour se joindre à Napoléon, qu'ils attendaient avec impatience. Ils avaient tout récemment si bien reçu les Prussiens et les Russes en avant de Magdebourg, qu'ils les avaient rendus fort circonspects.
Sur le Main Napoléon avait espéré réunir 150 mille hommes, et 200 mille après sa jonction avec le général Bertrand. Il avait supposé que le maréchal Ney pourrait avoir 60 mille hommes, le maréchal Marmont 40, le général Bertrand 50, et que la garde n'en compterait pas moins de 40. En ajoutant à ces forces environ 10 mille hommes des petits princes allemands, il devait atteindre le chiffre de 200 mille combattants au moment de son apparition en Saxe. Voici les réductions qu'il avait encore subies en passant de l'espérance à la réalité.
[En marge: Forces du maréchal Ney, qui au lieu de 60 mille hommes, n'en peut avoir que 48 mille à l'ouverture des hostilités.]
Le maréchal Ney, au lieu de 60 mille hommes, n'en avait que 48 mille, parce que les Wurtembergeois et les Bavarois lui manquaient, et surtout parce qu'il n'avait pu attirer à lui la cavalerie saxonne. Il possédait quatre belles divisions d'infanterie française, formées avec des cohortes et des régiments provisoires, ayant en fait d'instruction deux mois d'avance sur les autres, et, depuis plus d'un mois et demi, exercées sous ses yeux autour de Wurzbourg. Elles comprenaient environ 42 mille fantassins présents au drapeau, et en attendaient encore 7 à 8 mille. Napoléon y avait joint ceux des alliés qui avaient été les plus obéissants, parce qu'ils étaient les plus rapprochés de nous, les Hessois, les Badois, les Francfortois, au nombre de 4 mille hommes sous le général Marchand. Quinze cents artilleurs, et 500 hussards qui composaient toute sa cavalerie, portaient son corps à 48 mille hommes, ainsi que nous venons de le dire.
[En marge: Forces du maréchal Marmont, qui au lieu de 40 mille hommes, en a 32 mille.]
Le second corps du Rhin qui s'organisait à Hanau, sous le maréchal Marmont, ne s'élevait pas à 40 mille hommes, comme on l'avait supposé, mais à 32 mille, beaucoup de détachements étant encore en retard. La troisième des divisions de ce corps, celle du général Teste, ayant trop d'hommes en arrière, s'était vue obligée de les attendre avant de rejoindre la grande armée. Elle devait, dès qu'elle serait complétée, aller en Hesse pour veiller sur la royauté menacée du roi Jérôme, recueillir en passant la division Dombrowski, et se réunir ensuite sur l'Elbe au corps dont elle était destinée à faire partie. Les trois divisions restantes offraient 26 ou 27 mille combattants, parmi lesquels le beau corps d'infanterie de marine, et à leur tête d'illustres divisionnaires, tels que les généraux Compans et Bonnet. Ce dernier était celui qui s'était signalé en Espagne, ce qui prouve que Napoléon tirait de cette contrée tout ce qu'il y avait de mieux pour l'opposer à la nouvelle coalition.
[En marge: La garde impériale n'a que 15 mille hommes de prêts sur 40 mille.]
Enfin la garde impériale, qui devait s'élever à plus de 40 mille hommes, était loin d'être prête, malgré l'activité que Napoléon avait déployée pour la réorganiser. Il y avait environ 3 mille soldats de vieille garde, 8 à 9 mille de jeune garde, les uns et les autres en état de partir, plus 3 mille cavaliers, et ce qu'il fallait d'artilleurs pour servir cent bouches à feu. Ces 15 à 16 mille hommes devaient recueillir les 3 mille hommes que le prince Eugène avait auprès de lui, et laissaient derrière eux 25 mille hommes en route, lesquels allaient bientôt se former à Mayence, à Hanau, à Wurzbourg, quand on leur aurait fait place.
[En marge: Le corps du général Bertrand est celui qui présente le moins de mécompte; il compte 45 mille hommes sur 50.]
Le général Bertrand était celui qui avait éprouvé le moins de mécomptes dans la composition de son corps d'armée. Il amenait quatre divisions d'infanterie, dont trois françaises et une italienne, comprenant 36 à 37 mille fantassins et 2,500 artilleurs. Au lieu de 6 mille cavaliers qu'il s'était flatté d'avoir, il n'avait pu en réunir que 2,500, le 19e de chasseurs et deux régiments de hussards en formation à Turin et à Florence n'ayant pu être prêts à temps. Ajoutant à cet effectif 3 mille conscrits qu'il venait de recueillir à Augsbourg, il avait à peu près 45 mille hommes, bien disposés et plus instruits que le reste de la nouvelle armée, parce qu'ils se composaient de vieux cadres, et de conscrits comptant un an ou deux d'instruction. Le général Bertrand n'ayant jamais commandé des troupes, Napoléon lui avait donné pour le seconder le général Morand, l'ancien compagnon de Friant et de Gudin dans le 1er corps, et l'un des meilleurs généraux de l'armée. Napoléon ne pouvait pas lui laisser quatre divisions, la plupart des maréchaux n'en ayant que trois. Il lui attribua les divisions Morand et Peyri (celle-ci italienne), qui se trouvaient en avant des autres, et destina au maréchal Oudinot les divisions Pactod et Lorencez, qui étaient restées en arrière. Les Wurtembergeois et les Bavarois, quand on pourrait les amener, devaient fournir une troisième division, les premiers au général Bertrand, les seconds au maréchal Oudinot.
[En marge: Napoléon, avec le prince Eugène, pouvait néanmoins réunir 200 mille hommes le jour des premières hostilités, ce qui était suffisant pour battre les coalisés.]
[En marge: Enthousiasme des jeunes soldats de Napoléon.]
En tenant compte de ces diverses réductions, Napoléon pouvait, avec les 48 mille hommes du maréchal Ney, avec les 27 mille du maréchal Marmont, avec les 15 mille de la garde et les 45 mille du général Bertrand, déboucher en Saxe à la tête de 135 mille hommes et de 350 bouches à feu, donner la main au prince Eugène qui l'attendait sur l'Elbe avec 62 mille hommes et 100 bouches à feu, et opposer ainsi à l'ennemi 200 mille combattants, véritablement présents au drapeau. Ces 200 mille combattants devaient être bientôt complétés par 50 mille autres, et suivis de trois armées de réserve, qui porteraient le total de nos forces à 400 mille soldats au moins. C'était un résultat prodigieux, quand on songe que Napoléon n'avait eu que trois mois pour réunir ces éléments dispersés, ou presque détruits, c'était même un résultat peu croyable. Aussi les Allemands, dont la haine s'exhalait en railleries autant qu'en cris de rage, publiaient-ils des caricatures dans lesquelles ils représentaient des détachements de soldats qui après être sortis de Mayence par une porte y rentraient par l'autre, afin de simuler une suite incessante de troupes passant le Rhin. Mais en voyant aujourd'hui les corps français défiler en longues colonnes de Mayence sur Francfort, de Francfort sur Fulde ou Wurzbourg, il fallait bien y croire, et les craindre. Il est vrai que les attelages de l'artillerie étaient composés de jeunes chevaux, presque tous blessés à cause de leur âge, et de l'inexpérience des conducteurs, que la cavalerie était presque nulle, que les maréchaux Ney et Marmont avaient chacun 500 hommes à cheval pour s'éclairer, le général Bertrand 2,500; il est vrai que pour former une réserve de grosse cavalerie capable de charger en ligne, il fallait se contenter de 3 mille chasseurs et grenadiers à cheval de la garde, de 4 à 5 mille hussards et cuirassiers amenés du Hanovre par le général Latour-Maubourg, et presque tous montés sur des chevaux qui avaient à peine l'âge du service; mais c'était l'esprit qui animait l'ensemble sur lequel il fallait compter. Ces généraux, ces officiers, les uns venant d'Espagne ou d'Italie, les autres échappés miraculeusement de Russie et apaisés après un moment d'irritation, étaient indignés de voir, non pas la gloire de la France, mais sa puissance mise en doute, étaient résolus pour la rétablir à des efforts extraordinaires, et tout en blâmant la politique qui les condamnait à ces efforts désespérés, avaient tellement communiqué leur esprit à leurs jeunes soldats, que ceux-ci naguère arrachés avec peine à leurs familles, montraient une ardeur singulière, et poussaient le cri de Vive l'Empereur! chaque fois qu'ils apercevaient Napoléon, Napoléon l'auteur des guerres sanglantes dans lesquelles ils allaient tous périr, l'auteur détesté par leurs familles, naguère encore détesté par eux-mêmes, et tous les jours blâmé hautement dans les bivouacs et les états-majors: noble et touchante inconséquence du patriotisme au désespoir!
[En marge: Napoléon, après avoir mis la dernière main à ses préparatifs, quitte Mayence le 26 avril.]
Napoléon ayant mis la dernière main à ses préparatifs, quitta Mayence le 26 avril, visita successivement Wurzbourg et Fulde, et se rendit à Weimar, où l'avait précédé le maréchal Ney avec ses jeunes et vaillantes divisions. Son plan, conçu avec la rapidité et la sûreté ordinaires de son coup d'oeil, consistait à laisser les coalisés, déjà portés au delà de l'Elbe, s'avancer autant qu'ils voudraient, même jusque sur la haute Saale, puis à se diriger lui-même sur Erfurt et Weimar, à dénier derrière la Saale comme derrière un rideau (expression de ses dépêches), à joindre le prince Eugène vers Naumbourg ou Weissenfels, à passer ensuite cette rivière en masse, et à prendre avec 200 mille hommes l'ennemi en flanc, dans les environs de Leipzig. Si la fortune le secondait, il pouvait obtenir de ce plan les plus importants résultats. Il pouvait après avoir vaincu les coalisés dans une grande bataille, en prendre un bon nombre, rejeter ceux qu'il n'aurait pas pris au delà de l'Elbe et de l'Oder, débloquer ses garnisons de l'Oder, rentrer vainqueur dans Berlin, se remettre en communication avec Dantzig, et montrer plus terrible que jamais le lion qu'on avait cru abattu.
[En marge: Napoléon fait descendre la Saale à ses troupes, tandis qu'il la fait remonter par celles du prince Eugène, afin d'opérer la jonction des deux armées à Weissenfels.]