Part 25
»Lorsque les barrières de la Russie ont été forcées et que l'impuissance de ses armes a été reconnue, un essaim de Tartares ont tourné leurs mains parricides contre les plus belles provinces de ce vaste empire, qu'ils avaient été appelés à défendre. Ils ont en peu de semaines, malgré les larmes et le désespoir des infortunés Moscovites, incendié plus de quatre mille de leurs plus beaux villages, plus de cinquante de leurs plus belles villes, assouvissant ainsi leur ancienne haine, sous le prétexte de retarder notre marche en nous environnant d'un désert. Nous avons triomphé de tous ces obstacles! L'incendie même de Moscou, où en quatre jours ils ont anéanti le fruit des travaux et des épargnes de quarante générations, n'avait rien changé à l'état prospère de mes affaires..... Mais la rigueur excessive et prématurée de l'hiver a fait peser sur mon armée une affreuse calamité. En peu de nuits j'ai vu tout changer. J'ai fait de grandes pertes. Elles auraient brisé mon âme, si, dans ces graves circonstances, j'avais dû être accessible à d'autres sentiments qu'à l'intérêt, à la gloire et à l'avenir de mes peuples.
»À la vue des maux qui ont pesé sur nous, la joie de l'Angleterre a été grande, ses espérances n'ont pas eu de bornes. Elle offrait nos plus belles provinces pour récompense à la trahison. Elle mettait pour condition à la paix le déchirement de ce bel empire: c'était, sous d'autres termes, proclamer _la guerre perpétuelle_.
»L'énergie de mes peuples dans ces grandes circonstances, leur attachement à l'intégrité de l'Empire, l'amour qu'ils m'ont montré, ont dissipé toutes ces chimères, et ramené nos ennemis à un sentiment plus juste des choses.
»Les malheurs qu'a produits la rigueur des frimas ont fait ressortir dans toute leur étendue la grandeur et la solidité de cet empire, fondé sur les efforts et l'amour de cinquante millions de citoyens, et sur les ressources territoriales des plus belles contrées du monde.
»C'est avec une vive satisfaction que nous avons vu nos peuples du royaume d'Italie, ceux de l'ancienne Hollande et des départements réunis, rivaliser avec les anciens Français, et sentir qu'il n'y a pour eux d'espérance, d'avenir et de bien que dans la consolidation et le triomphe du grand empire.
»Les agents de l'Angleterre propagent chez tous nos voisins l'esprit de révolte contre les souverains. L'Angleterre voudrait voir le continent entier en proie à la guerre civile et à toutes les fureurs de l'anarchie; mais la Providence l'a elle-même désignée pour être la première victime de l'anarchie et de la guerre civile.
»J'ai signé directement avec le Pape un concordat qui termine tous les différends qui s'étaient malheureusement élevés dans l'Église. La dynastie française règne et régnera en Espagne. Je suis satisfait de la conduite de tous mes alliés. Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai l'intégrité de leurs États. Les Russes rentreront dans leur affreux climat.
»Je désire la paix: elle est nécessaire au monde. Quatre fois depuis la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Ma politique n'est point mystérieuse; j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais faire.
»Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir prêts à toutes espèces de sacrifices, car une mauvaise paix nous ferait tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis, même la prospérité de nos neveux!
»L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la souveraineté de son pavillon. Les voeux du monde l'accompagnent dans cette glorieuse lutte. Si elle la termine en obligeant les ennemis du continent à reconnaître le principe que le pavillon couvre la marchandise et l'équipage, et que les neutres ne doivent pas être soumis à des blocus sur le papier, le tout conformément aux stipulations du traité d'Utrecht, l'Amérique aura bien mérité de tous les peuples. La postérité dira que l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les a reconquis.
»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître dans l'exposé de la situation de l'Empire, l'état prospère de l'agriculture, des manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi que l'accroissement toujours constant de notre population. Dans aucun siècle, l'agriculture et les manufactures n'ont été en France à un plus haut degré de prospérité.
»J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes les dépenses qu'exigent les circonstances; mais moyennant différentes mesures que vous proposera mon ministre des finances, je ne devrai imposer aucune nouvelle charge à mes peuples.»
[En marge: Effet produit par le discours impérial.]
[En marge: Difficultés qui allaient en résulter par rapport aux négociations.]
Ce discours, qui était de nature à émouvoir fortement les esprits, fut reçu avec les acclamations qui accueillent presque toujours le prince vulgaire ou grand, solidement établi ou menacé, qui se présente aux yeux de la foule. S'il était permis d'oublier un instant que la sagesse est la première des qualités dans le gouvernement des États, on admirerait volontiers à la tête d'un vaste empire cette indomptable fierté, ces conditions de paix si hardiment, quoique si imprudemment tracées au monde! Toutefois en songeant à la situation de l'Europe, aux cris du patriotisme révolté retentissant d'une extrémité du continent à l'autre, on regrette que ce beau langage apportât tant de difficultés aux négociations qui pouvaient seules amener la paix, et arrêter l'effusion du sang humain! Qu'allait dire en effet l'Angleterre de cette déclaration que _la dynastie française régnait, et régnerait en Espagne_? Qu'allaient dire tous les États intéressés au partage du grand-duché de Varsovie, de cette déclaration que _la France maintiendrait l'intégrité du territoire de tous ses alliés_? Qu'allait dire, et surtout qu'allait faire l'Autriche, chargée de rapprocher les puissances, si on lui rendait sa tâche impossible?
Telles étaient les questions désolantes que soulevait ce discours. Mais le public ignorant le secret des cabinets, ne pouvait pas se les adresser. L'assurance du langage impérial était faite pour le tranquilliser, du moins dans une certaine mesure, et pour imposer à l'Europe. C'était tout ce qu'il y avait de politique dans cet impolitique discours. On jugera du reste de ses effets par les événements eux-mêmes.
[En marge: Derniers événements survenus en Allemagne pendant les préparatifs militaires de Napoléon.]
[En marge: Retraite du roi de Prusse à Breslau.]
[En marge: Édits pour la levée des volontaires.]
[En marge: Enthousiasme universel en Prusse, et empressement à courir aux armes.]
On se ferait difficilement une idée du changement que quelques jours écoulés avaient apporté dans l'Allemagne déjà si émue. Le roi de Prusse, qui s'était retiré à Breslau pour y être plus indépendant de nous, et même de ses sujets, n'y était plus maître de ses déterminations. Toujours convaincu que le seul moyen de sortir sain et sauf du chaos des événements actuels, c'était d'avoir beaucoup de soldats sous les armes, il n'avait pas attendu pour ordonner de nouvelles levées les réponses aux questions posées à Paris. Il avait publié plusieurs édits, et deux notamment, l'un pour engager les jeunes gens de famille à servir comme volontaires dans les chasseurs à cheval, l'autre pour engager les jeunes gens de toutes les classes à servir comme chasseurs à pied dans les régiments d'infanterie. L'opinion publique, en effet, eût été révoltée d'une distinction qui eût ouvert aux uns, fermé aux autres, les rangs de l'armée, toutes les classes demandant à contribuer à ce qu'elles appelaient l'affranchissement de l'Allemagne. À ce double appel, les têtes déjà en fermentation avaient été saisies d'un vertige général. De toutes parts on était accouru chez M. de Goltz, le seul des ministres prussiens demeuré à Berlin, et on lui avait demandé violemment, comme on le fait dans les jours de révolution, pour qui, contre qui, le roi réclamait le secours de ses sujets, ajoutant qu'ils étaient prêts, dans un cas, à se lever tous comme un seul homme, et ce cas, il n'était pas difficile de le deviner, c'était celui où le roi voudrait employer leur dévouement contre l'oppresseur de l'Allemagne, contre Napoléon. M. de Goltz, qui connaissait parfaitement la situation, et qui savait comment parler et se conduire, leur avait répondu en les exhortant à se confier dans la sagesse et le patriotisme du roi, à s'en remettre à lui des intérêts de la patrie, et à lui donner leurs bras, en le laissant libre d'en disposer comme il croirait plus utile de le faire. Tandis que M. de Goltz gardait cette réserve, ses yeux, son visage exprimaient ce que sa langue n'osait pas dire, et on l'avait quitté pour s'enrôler. De toutes parts d'ailleurs, les meneurs des sociétés secrètes avaient dit qu'il fallait s'armer, que le roi, incertain encore dans le moment, ne le serait pas longtemps, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il serait entraîné, et que plus il se sentirait fort, et entouré de ses sujets armés, plus il inclinerait à suivre le penchant de son coeur, qui le portait à se dévouer à l'affranchissement de l'Allemagne. Sous ces fortes impulsions, la jeune noblesse s'était enrôlée dans les chasseurs à cheval, la jeune bourgeoisie des écoles et du commerce s'était empressée de prendre rang dans les chasseurs à pied. En quelques jours les universités et les boutiques avaient été vides, et il avait fallu presque suspendre les cours publics. La noblesse s'équipait elle-même; des dons volontaires, rendus obligatoires par des taxations qu'on envoyait chez les principaux commerçants, servaient à équiper les jeunes gens privés de ressources. Les arsenaux de l'État leur fournissaient des armes. Pour achever la ressemblance avec les premières journées de notre révolution, tous les hommes avaient pris une cocarde, c'était la cocarde noire et blanche. Aucun n'eût osé négliger de mettre à son chapeau ce signe de ralliement, car il eût passé pour un citoyen tiède ou ennemi de son pays.
[En marge: Satisfaction et embarras du roi de Prusse.]
[En marge: Son irritation en recevant de Paris le rejet de ses propositions.]
[En marge: Ce prince était surtout fort contrarié de ne pouvoir entrer en relations directes avec la Russie.]
Le roi de Prusse, apprenant à Breslau cet enthousiasme de ses sujets, dont il était témoin d'ailleurs en Silésie, était à la fois joyeux et alarmé, joyeux de se voir bientôt à la tête d'une force considérable, alarmé d'être pressé entre les Russes et les Français, obligé de se prononcer pour les uns ou pour les autres, sans savoir encore de quel côté se trouveraient l'indépendance et la restauration de la Prusse. Les réponses de Paris arrivant sur ces entrefaites le trouvèrent on ne peut pas plus mal disposé à les écouter patiemment. Cet excellent prince, comme tous les caractères inertes et ordinairement contenus, avait des moments où il s'échappait à lui-même, et où il n'était plus reconnaissable. Il fut indigné de ce qu'on lui contestait une somme de 94 millions dépensée pour l'armée française, de ce qu'on lui refusait un argent dont il avait si grand besoin, de ce qu'on lui retenait ses places de l'Oder et de la Vistule qui lui eussent été si utiles pour se décider avec plus de sûreté entre les Français et les Russes, surtout de ce qu'on lui déniait jusqu'à la faculté d'entrer en rapports ostensibles avec l'empereur Alexandre. Il tenait beaucoup en effet à s'aboucher sans retard avec ce monarque, premièrement parce que les Autrichiens autorisés à s'entremettre avaient déjà envoyé des agents diplomatiques à Wilna et à Londres, secondement parce qu'il voulait écarter les armées belligérantes de la Silésie, troisièmement enfin parce qu'il voyait à Koenigsberg le baron de Stein, le général d'York, les agents russes, gouverner la province, convoquer les états, agir sans lui, et éventuellement contre lui, trancher en un mot du souverain, et se conduire comme s'ils étaient prêts à se détacher de la monarchie prussienne dans le cas où il n'adhérerait pas à la coalition. Frédéric-Guillaume éperdu voulait demander compte à Alexandre de ces procédés envers un ami, envers un ancien allié, dont il avait causé jadis les malheurs, et dont il devait aujourd'hui comprendre les cruels embarras. L'homme qu'il aurait désiré envoyer auprès d'Alexandre était M. de Knesebeck, le même qu'il avait chargé l'année précédente d'aller expliquer et justifier à Saint-Pétersbourg son traité d'alliance avec Napoléon, et qui, autorisé ou non, avait dépassé de beaucoup les limites dans lesquelles il aurait dû se renfermer pour rester loyal envers la France. Sans doute Frédéric-Guillaume aurait pu dépêcher M. de Knesebeck secrètement, mais on n'aurait pas tardé à le savoir, les meneurs de Koenigsberg, dans leur joie, n'auraient pas manqué de le publier, et le roi eût été en infraction de son alliance avec Napoléon, par conséquent dans un mauvais cas, si une nouvelle victoire d'Iéna ouvrait la campagne. Frédéric-Guillaume aurait donc voulu, outre la restitution de son argent et de ses places, obtenir l'autorisation d'envoyer un agent ostensible auprès d'Alexandre.
Le monarque prussien, qui offrait le triste spectacle d'un roi honnête placé entre sa conscience et l'intérêt de sa couronne, était en ce moment cruellement agité par l'une et par l'autre. Quoique peu démonstratif ordinairement, il afficha cette fois encore plus de colère qu'il n'en éprouvait, disant qu'il n'y tenait plus, qu'on l'opprimait, qu'on lui déniait ce qu'on lui devait incontestablement en lui refusant les 94 millions réclamés; qu'on s'était engagé à le rembourser dans trois mois, et qu'il y en avait plus de six que les fournitures avaient été faites; qu'en lui retenant ses places, données en gage jusqu'à ce qu'il se fût acquitté, on violait les traités et son territoire, puisqu'il ne devait plus rien; qu'en lui contestant, ce qui appartenait à toute puissance indépendante, la faculté de négocier avec un État voisin, on le traitait comme un prince dépendant, qui n'aurait plus la liberté de ses déterminations; que si encore on pouvait le protéger, si on s'était maintenu sur le Niémen ou sur la Vistule, il y aurait prétexte à écarter tout pourparler avec la Russie, mais qu'ayant perdu le Niémen, après le Niémen la Vistule, et étant à la veille de perdre l'Oder, il était injuste et déraisonnable de l'empêcher de négocier pour la neutralité au moins de sa royale demeure.
[En marge: Le roi de Prusse se décide, malgré la France, à envoyer M. de Knesebeck à l'empereur Alexandre.]
Après avoir fait grand bruit de ces raisons, de manière à se préparer une excuse à tout événement, le roi, sans le publier ni le cacher, expédia M. de Knesebeck pour le quartier général russe, et dès ce jour on peut dire que d'une alliance il avait passé à l'autre. Il n'était pas encore fixé sur le mérite de sa résolution, il ne savait pas s'il faisait bien ou mal, s'il ne renouvelait pas la faute de 1806, si le mouvement auquel il assistait n'était pas semblable à celui qui avait précédé la bataille d'Iéna, et ne serait pas suivi des mêmes revers! Il est en effet si difficile quelquefois de distinguer entre le présent et un passé qui lui ressemble sous beaucoup de rapports, et de discerner dans ce présent ce que la Providence a caché de nouveau! Mais Frédéric-Guillaume voyait les Français se retirer pas à pas du Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Oder, les Russes s'avancer à leur suite, ses sujets l'appeler à grands cris, la question d'heure en heure se résoudre sans lui, et n'attendant plus de lumières de sa raison qui ne pouvait plus lui en fournir, il se mit à attendre toute lumière, toute détermination de l'événement lui-même. D'ailleurs son coeur de citoyen et de roi était avec ces Allemands qui poussaient mille cris, levaient mille bras pour l'indépendance de l'Allemagne, et si quelque chose le retenait encore, c'était la crainte seule d'aggraver l'esclavage de cette Allemagne qui lui était si chère.
[En marge: Marcher en avant afin d'éloigner les Français de la Prusse, était pour les Russes le vrai moyen de décider le roi Frédéric-Guillaume.]
Le secret de ce coeur royal, tous les Prussiens le devinaient et le disaient aux Russes. M. de Knesebeck ne pouvait que le répéter à Alexandre. Il fallait marcher en avant, forcer le quartier général français à rétrograder de Posen jusqu'à Francfort-sur-l'Oder; il fallait aussi marcher sur Varsovie, de Varsovie sur Cracovie, et la Silésie enveloppée ainsi par ses deux extrémités, tomberait avec son roi dans les mains d'Alexandre. Il fallait faire plus encore, il fallait s'avancer non-seulement sur l'Oder, mais sur l'Elbe, dégager à droite Berlin et Hambourg, à gauche Dresde, et on délivrerait non-seulement la Prusse qui se lèverait tout entière comme un seul homme, mais les provinces anséatiques, le Hanovre, la Westphalie qui n'attendaient que l'occasion de s'insurger, la Saxe qui ne demandait qu'à être arrachée à la carrière aventureuse où Napoléon l'avait précipitée, peut-être même le Wurtemberg et la Bavière, et ce qui importait mille fois davantage, on délivrerait l'Autriche des liens dans lesquels la politique et une fausse parenté la tenaient encore engagée.
[En marge: Avis pour et contre une marche en avant parmi les militaires russes.]
Les militaires réfléchis, le prince Kutusof en tête, désapprouvaient une marche aussi hardie, car il était impossible de laisser derrière soi Dantzig et Thorn qui avaient 30 mille hommes de garnison, Stettin, Custrin, Glogau, Spandau qui en avaient 30 mille autres, sans bloquer au moins ces places, et on ne pouvait dès lors poursuivre la campagne qu'avec une faible partie de ses forces. Il fallait en effet laisser à droite 40 mille hommes devant les places de la basse Vistule, 20 à 30 mille à gauche devant Varsovie et les Autrichiens, il devait donc en rester une cinquantaine de mille pour agir offensivement contre les Français, auxquels on rendrait en les poussant sur l'Elbe le service de les obliger à se concentrer, de manière qu'on se serait affaibli autant qu'on les aurait renforcés. Invincible derrière le Niémen, beaucoup moins sur la Vistule, plus du tout sur l'Oder, on serait incapable de vaincre sur l'Elbe. Il y avait donc folie à venir s'exposer ainsi au premier bond de ce lion irrésistible, contre lequel on n'avait obtenu de succès qu'en l'évitant.
Ces raisonnements, peu politiques, mais très-militaires, ne rencontraient que des oreilles rebelles chez les Allemands enthousiastes, et chez les Russes enthousiasmés à leur tour, et il est vrai qu'il y a des jours, fort rares sans doute, où la passion a plus raison que la raison. On répondait en effet, que les Français étaient enfermés dans les places et n'en sortiraient point, que les Prussiens et 20 mille Russes tout au plus suffiraient pour les contenir; qu'à gauche les Polonais étaient consternés, prêts à accepter d'Alexandre une restauration de leur patrie qu'ils n'attendaient plus de la France; que les soldats autrichiens buvaient tous les jours avec les soldats russes, qu'ils se retireraient volontiers devant le moindre corps chargé de les suivre, qu'on aurait ainsi 80 mille hommes au moins pour se porter en avant, que le prince Eugène n'en avait pas 20 mille, que les 25 ou 30 mille Français réunis à Berlin étaient menacés de tous côtés, et avaient la plus grande peine à s'y soutenir, que la plus simple démonstration forcerait le quartier général français à rétrograder de Posen sur Francfort, de Francfort sur Berlin, de Berlin sur Magdebourg, et que là des milliers d'Allemands se lèveraient pour l'obliger à rétrograder encore; mais que sans prétendre aller si loin, il était certain qu'en dégageant Posen et Varsovie, qu'en faisant un pas de plus pour dégager Berlin et Dresde, on affranchirait la Prusse, on se donnerait cent mille Prussiens tout de suite, deux cent mille dans quelques semaines, que cette alliance enlevée à Napoléon, assurée à la Russie et à l'Angleterre, achèverait de changer la face des choses en Europe, et mettrait sur la voie de la dernière des révolutions politiques, de la plus décisive, de celle enfin qui détacherait l'Autriche de la France pour la rattacher à la coalition européenne.
[En marge: Alexandre décidé surtout par les flatteries des Allemands à marcher en avant.]
Toutes ces assertions étaient plus vraies que ne le croyaient les enthousiastes qui les débitaient, plus vraies encore que ne pouvait le supposer Alexandre à qui on les répétait tous les jours. Mais il ne fallait pas tant de vérité pour l'entraîner; il suffisait du bruit, du mouvement qu'on faisait autour de lui, des fumées si nouvelles de la gloire dont on l'enivrait, du titre de roi des rois qui de toutes parts retentissait à ses oreilles, et sans plus de motifs il avait décidé qu'on se porterait en avant. M. de Knesebeck n'avait pas eu beaucoup de chemin à parcourir pour le rencontrer, et il l'avait trouvé en marche sur la Vistule. Qu'avait-il à lui dire? rien qu'Alexandre ne sût, qu'on ne lui eût déjà dit, c'est que dès qu'il aurait fait quelques pas encore, la Prusse et son roi seraient à lui.
[En marge: Mouvement des Russes sur la Vistule.]
[En marge: Le centre, composé des réserves et de la garde, marche sur Kalisch, tandis que Wittgenstein s'avance sur Dantzig, et Miloradovitch sur Varsovie.]
Alexandre avait employé le mois de janvier à se rendre par Suwalki, Willenberg, Mlawa, Plock sur la Vistule, cheminant entre la Pologne et la Vieille-Prusse. Resté du 5 février jusqu'au 9 à Plock, il en était parti pour Kalisch, n'ayant plus qu'une courte distance à franchir pour être à Breslau, auprès de Frédéric-Guillaume. Les gardes russes et la réserve, comprenant environ 18 mille hommes, l'avaient suivi. Pendant ce temps, Wittgenstein à droite avec l'ancienne armée de la Dwina, que précédaient quelques mille Cosaques, s'avançait à la tête de 34 mille hommes sur Custrin et Berlin, laissant en arrière l'armée de Moldavie pour observer Dantzig et Thorn, avec 16 mille hommes. À gauche, Miloradovitch, Doctoroff, Sacken, disposant de 40 mille hommes, s'étaient dirigés sur Varsovie, et suivaient lentement le corps autrichien, qu'ils savaient peu disposé à se battre, et fort impatient de rentrer en Gallicie. L'ordre était donné aux deux colonnes de droite et de gauche de pousser toujours en avant, tandis que l'empereur Alexandre menant le centre, attendrait le moment d'entrer à Breslau pour se jeter dans les bras du roi de Prusse, et que l'ancienne armée de Moldavie, à la tête de laquelle Barclay de Tolly avait remplacé l'amiral Tchitchakoff, tiendrait en respect les garnisons de la Vistule.
[En marge: Le prince Eugène, débordé sur ses ailes est obligé de quitter Posen.]
[En marge: Conduite du prince de Schwarzenberg, et sa retraite en Gallicie.]