Part 24
Après avoir persuadé à Pie VII qu'il était aussi puissant que jamais, que contre ses volontés on ne prévaudrait pas plus qu'autrefois, Napoléon lui ôta toute espérance de recouvrer Rome, et lui montra la résolution irrévocable de ne jamais abandonner à une influence étrangère la moindre parcelle de l'Italie. Le chef de l'Église n'avait donc qu'à choisir entre Paris et Avignon. Il ferait bien mieux d'accepter Paris, disait Napoléon. Il y serait vénéré, entouré de toutes sortes d'hommages, et il y verrait l'empereur des Français tout disposé à lui tenir l'étrier, comme faisaient jadis les empereurs germaniques. Il aurait en outre la certitude de n'avoir plus de démêlés, car à la première difficulté, un moment d'explications cordiales entre les deux souverains arrêterait tout conflit prêt à naître. Mais enfin puisqu'il ne le voulait pas, il n'avait qu'à préférer Avignon, lieu déjà consacré par un long séjour des papes. Les ordres allaient être donnés immédiatement, et tout serait bientôt disposé pour qu'il y trouvât la plus somptueuse existence. Il y recevrait en liberté les ambassadeurs de toutes les puissances, qui jouiraient auprès de lui des priviléges et de l'indépendance diplomatiques, appartinssent-ils à des États en guerre avec la France, et qui pourraient se rendre auprès de la nouvelle cour pontificale par la mer et le Rhône, presque sans toucher au territoire de l'Empire. Deux millions de revenu lui seraient attribués pour l'indemniser des biens vendus dans les États romains. Tous les biens dont la vente n'était pas consommée, et c'était la plus grande partie, lui seraient rendus, et seraient administrés par ses agents. On allait rétablir pour lui complaire les siéges suburbicaires, dont il nommerait les évêques. Il aurait en outre, soit en Italie, soit en France, à son choix, la faculté de nomination dans dix diocèses, de quoi récompenser par conséquent les serviteurs de son gouvernement, sans compter la nomination des cardinaux qui ne cesserait pas de lui appartenir. Les prélats des États romains dont les siéges avaient été supprimés, qui étaient encore vivants, et qui étaient l'un des plus graves soucis du Pape, auraient la qualité, le titre, la situation d'évêques _in partibus_, et recevraient leur vie durant, sur le Trésor français, un traitement égal aux revenus de leurs anciens diocèses. Ce serait encore une nouvelle légion de grands dignitaires ecclésiastiques qui contribuerait à l'éclat de la cour d'Avignon. Les archives romaines, les grandes administrations de la pénitencerie, de la daterie, de la propagande, etc., seraient transportées auprès du Pape dans le beau pays de Vaucluse, et convenablement établies dans la nouvelle Rome pontificale, qu'on allait consacrer tout entière à sa glorieuse destination.
[En marge: Habile argumentation de Napoléon auprès de Pie VII.]
Le Pape n'aurait donc rien à regretter, ni richesses, ni éclat souverain, ni indépendance, ni puissance, car il réglerait toutes les affaires religieuses à son gré, aussi librement qu'il le faisait jadis à Rome. Il ne perdrait que la puissance temporelle, vaine ambition des pontifes, grave danger pour la religion, qui avait toujours souffert des démêlés des souverains temporels de Rome avec les princes de la chrétienté. C'est en traitant ce sujet que Napoléon déploya tout ce qu'il avait de subtilité et de logique pressante pour convaincre Pie VII. Il s'attacha particulièrement à lui persuader que la séparation des deux puissances spirituelle et temporelle, et l'abolition de la dernière, étaient une révolution inévitable du temps, qui n'intéressait en rien la religion, son influence et sa perpétuité. Que de choses, en effet, depuis vingt ans, qu'on n'avait jamais vues, qu'on n'aurait jamais imaginées, et qu'il fallait cependant admettre, puisqu'elles étaient accomplies! Louis XVI et Marie-Antoinette sur l'échafaud; Napoléon, un simple officier d'artillerie, au palais des Tuileries, époux de Marie-Louise, tenant le sceptre de l'Occident; les empereurs d'Allemagne réduits à l'empire d'Autriche; la maison de Bourbon exclue de tous les trônes; le descendant du grand Frédéric réduit à l'état d'un électeur de Brandebourg; les anciens rangs effacés; les peuples exigeants, commandant presque à leurs souverains, excepté à Napoléon qui seul les contenait dans le monde; enfin la face de l'univers changée, tout cela n'était-il pas bien extraordinaire, tout cela ne parlait-il pas un langage aussi clair qu'irrésistible? La puissance temporelle des papes n'était-elle pas évidemment une des choses destinées à disparaître avec tant d'autres? Et ne fallait-il pas même remercier le ciel d'avoir choisi comme instrument de ces révolutions un homme tel que Napoléon, né dans la religion catholique, en ayant tous les souvenirs, l'aimant comme sa religion maternelle, sachant de quel prix elle était pour les hommes, et résolu à la défendre et à la faire fleurir!--C'est en ce point surtout que Napoléon fut heureusement inspiré, et produisit une vive impression sur le Pontife.--Supprimez, lui disait-il, entre nous, cette vaine difficulté de la souveraineté temporelle, supprimez-la, et vous verrez ce que vous et moi, libres de ces ennuis, nous ferons pour la religion!...--Et alors il lui montrait l'Église germanique détruite, privée de ses biens par l'avidité ordinaire des princes allemands, n'attendant et ne pouvant obtenir son rétablissement que de lui seul; l'Église de Hollande, l'Église des provinces anséatiques, pouvant être non pas maintenues, car elles n'existaient plus depuis deux siècles, mais restaurées; un siége catholique, par exemple, à la veille d'être rétabli à Hambourg; l'Église espagnole, l'Église italienne actuellement détruites et ayant besoin d'un sauveur, tout cet univers chrétien enfin dépendant de l'empereur des Français, de sa volonté puissante, et près de renaître ou de s'anéantir, sur un mot de sa bouche! Eh bien, ajoutait-il, réconcilié avec le Pape, rendu au repos par la paix européenne qui ne pouvait tarder, n'ayant plus à débattre avec le Pontife de vulgaires intérêts de territoire, dignes à peine d'occuper des princes de quatrième ordre, mais nullement le chef de l'Église universelle et le chef de l'Empire français, il s'appliquerait à faire à la religion plus de bien que ne lui en avait fait Charlemagne. En présence d'un tel avenir, comment discuter, comment hésiter! La Providence avait choisi un pontife doux, vertueux, modeste, pour rendre à la religion la pureté, le désintéressement des apôtres, et avec leur désintéressement leur influence sur les âmes, et lui homme de guerre, habitué à vaincre les difficultés de la terre, pour opérer cette révolution sans que la religion en fût affaiblie, de manière au contraire qu'elle gagnât en puissance morale tout ce qu'elle perdrait en puissance matérielle!
L'excellent Pape à qui on avait souvent écrit ou dit des choses semblables, mais qui n'avait jamais entendu personne les exprimer avec la chaleur, l'éloquence, l'air de persuasion que Napoléon y apportait, le Pape était séduit, vaincu, et se disait qu'en effet beaucoup de choses étaient changées, que beaucoup changeraient encore, que vraisemblablement la puissance temporelle des papes était une de ces choses destinées à finir, mais que, Napoléon aidant, elle n'emporterait en disparaissant aucun des appuis de la religion, aucun de ses moyens d'influence. C'était un sacrifice tout matériel à faire dans l'intérêt de la religion elle-même, et c'était dès lors acte de désintéressement et non de faiblesse, acte honorable et non pas honteux, que de consentir aux arrangements proposés! Il plaidait ainsi en son coeur avec Napoléon, et puis, quand il fallait se décider, il tombait dans des perplexités insurmontables.
[En marge: Napoléon achève de décider le Pape en se prêtant à toutes les formes de rédaction qu'il désire.]
Après trois ou quatre jours de ces entretiens répétés, Napoléon fit comprendre au Pape qu'il fallait en finir, et comme la rédaction touchait le Pontife au moins autant que le fond des choses, il lui promit de trouver une forme qui n'éveillerait en rien ses scrupules, et ne chargerait sa mémoire d'aucun poids difficile à porter. Napoléon manda tout de suite un de ses secrétaires, et on se mit à l'oeuvre. Ce qui coûtait le plus à Pie VII, c'était de reconnaître la prise de possession du patrimoine de Saint-Pierre par une puissance quelconque, et d'en faire l'abandon formel par l'acceptation d'un établissement hors d'Italie. Napoléon trancha cette difficulté en convenant qu'on ne parlerait ni de l'abandon de Rome, ni de l'établissement à Avignon, mais de l'existence indépendante du Saint-Père, et du libre exercice de sa puissance pontificale au sein de l'Empire français, comme s'il était dans ses propres États. En conséquence, on adopta le texte suivant: _Sa Sainteté exercera le pontificat en France et dans le royaume d'Italie, de la même manière et avec les mêmes formes que ses prédécesseurs_. Il fut seulement entendu que ce serait à Avignon et non ailleurs. Il fut ajouté ensuite en termes formels que le Pape recevrait auprès de lui les ambassadeurs des puissances chrétiennes, revêtus de la plénitude des priviléges diplomatiques, qu'il recouvrerait la jouissance et l'administration des biens non vendus dans les États romains, qu'il toucherait deux millions de revenu en dédommagement des biens aliénés, qu'il nommerait à tous les siéges suburbicaires et à dix évêchés qui seraient désignés plus tard soit en France, soit en Italie; que les anciens évêques titulaires de l'État romain conserveraient leur titre sous la forme d'évêchés _in partibus_, et jouiraient d'un traitement égal au revenu de leur siége; que le Pape aurait auprès de lui les diverses administrations composant la chancellerie romaine; que l'Empereur et le Pape se concerteraient pour la création de nouveaux siéges catholiques, soit en Hollande, soit dans les départements anséatiques (clause à laquelle le Pape tenait d'une manière toute particulière, afin de faire ressortir ce que la religion gagnait à ce nouveau concordat); qu'enfin l'Empereur rendrait ses bonnes grâces aux cardinaux, évêques, prêtres, laïques, compromis à l'occasion des derniers troubles religieux. Il fut stipulé que l'institution canonique serait donnée aux évêques nommés par la couronne, dans les formes et délais déterminés par le dernier bref du Pape, c'est-à-dire dans six mois à partir de la nomination par l'autorité temporelle, et qu'à défaut par la cour pontificale d'avoir prononcé dans ce délai, le plus ancien prélat de la province pourrait conférer l'institution refusée ou différée. À ces dernières clauses, le Pape insista pour en ajouter une qui n'avait rien d'une disposition de loi ou de traité, mais qui était pour lui une sorte d'excuse, et qui était conçue dans les termes suivants: _Le Saint-Père se porte aux dispositions ci-dessus en considération de l'état actuel de l'Église, et dans la confiance que lui a inspirée Sa Majesté qu'elle accordera sa puissante protection aux besoins si nombreux qu'a la religion dans les temps où nous vivons._
Il fut convenu enfin que le concordat actuel, quoique ayant la force obligatoire d'un traité, ne serait publié qu'après avoir été communiqué aux cardinaux, qui avaient droit d'en connaître, comme conseillers naturels et nécessaires de l'Église.
[Date en marge: Fév. 1813.]
[En marge: Signature du concordat de Fontainebleau qui abolit la puissance temporelle du Saint-Siége.]
[En marge: Fêtes et grâces prodiguées à Fontainebleau.]
Napoléon fit tout ce que voulut le Saint-Père, admit sans réserve les changements de rédaction qu'il demandait, et que le secrétaire tenant la plume exécutait à l'instant même sur la minute du traité; puis lorsque tout fut convenu, texte français et texte italien, on envoya l'un et l'autre aux scribes chargés de la transcription, et le soir même, 25 janvier, les deux cours pontificale et impériale étant assemblées, le Pape et l'Empereur signèrent cet acte extraordinaire, qui mettait à néant la puissance temporelle de la papauté, pour toujours selon l'opinion de Napoléon et du Pape, pour bien peu de temps selon les desseins cachés de la Providence! L'Empereur, entourant Pie VII de témoignages de vénération, le faisant accabler de félicitations de tout genre, ne lui laissa pas même un moment pour réfléchir à ce qu'il avait fait, et l'enivra en le plaçant en quelque sorte au milieu d'un nuage d'encens. Pour lui prouver sa joie, et un complet retour de bonne volonté, il expédia sur-le-champ l'ordre de délivrer et de ramener à Paris les cardinaux détenus, connus sous le nom de cardinaux noirs. Il prodigua les grâces et les faveurs: il appela au Conseil d'État l'évêque de Nantes, auquel il donna en outre la croix d'officier de la Légion d'honneur et le grand cordon de l'ordre de la Réunion; il nomma l'évêque de Trêves conseiller d'État et officier de la Légion d'honneur; il donna le grand cordon de la Réunion au cardinal Maury et à l'archevêque de Tours, la croix d'officier de la Légion d'honneur aux cardinaux Doria et Ruffo, la décoration de la Couronne de fer à l'archevêque d'Édesse, des siéges de sénateur au cardinal de Bayane et à l'évêque d'Évreux, une pension de six mille francs au médecin du Pape, et des présents magnifiques à tous ceux qui avaient contribué à l'acte important qu'il venait de conclure.
Après avoir passé deux jours encore à Fontainebleau, pendant lesquels il s'efforça de manifester au Pape sa vive satisfaction, il partit le 27 janvier pour Paris, avec la conviction d'avoir accompli un acte qui peut-être ne serait pas définitif, mais qui dans le moment produirait certainement un grand effet. Il se hâta de publier dans les journaux officiels qu'un concordat venait de régler les différends survenus entre l'Empire et l'Église, et fit dire de vive voix, mais non imprimer, que le Pape allait s'établir à Avignon. Il écrivit en Hollande, à Turin, à Milan, à Florence, à Rome, à tous les représentants de son autorité, pour leur annoncer cet important arrangement, pour leur en apprendre les détails, les autoriser à en divulguer le sens, non le texte, et à faire tout ce qui serait nécessaire pour rétablir le calme dans les consciences troublées.
[En marge: Les cardinaux noirs ayant été introduits de nouveau auprès de Pie VII, lui inspirent un vif regret de ce qu'il a fait.]
Ce calme ne devait pas être de longue durée, car il était facile de prévoir qu'aussitôt que les conseillers ordinaires du Pape seraient retournés auprès de lui, ils essayeraient de mettre son esprit à la torture, en lui reprochant l'acte qu'il avait signé, en lui en montrant les graves conséquences, surtout le défaut d'à-propos, à la veille d'une guerre qui pouvait ne pas tourner à l'avantage de Napoléon. En effet, à peine les cardinaux noirs avaient-ils été admis à Fontainebleau, qu'on vit l'esprit du Pape, si gai, si satisfait pendant quelques jours, redevenir triste et sombre. Les cardinaux di Pietro et autres lui remontrèrent qu'il avait très-imprudemment aboli la puissance temporelle de la papauté, opéré par conséquent de sa propre autorité une révolution immense dans l'Église, abandonné le patrimoine de Saint-Pierre qui ne lui appartenait point, et cela sans nécessité, Napoléon étant à la veille de succomber; qu'on l'avait trompé sur la situation de l'Europe, et qu'un acte pareil surpris, sinon arraché, ne devait pas le lier. En un mot, ils tâchèrent de lui inspirer mille terreurs, mille remords, et lui tracèrent de l'état des choses un tableau tel que la passion la plus violente pouvait seule le suggérer, tableau qui malheureusement devait bientôt se trouver véritable par la faute de Napoléon, mais que tout homme sage dans le moment aurait jugé faux ou du moins très-exagéré, car, bien qu'ébranlé dans l'opinion du monde, l'Empire français remplissait encore ses ennemis d'une profonde terreur.
[En marge: Pie VII, sans contester le nouveau concordat, prend le parti de se refuser à son exécution.]
Ces conseils jetèrent l'infortuné Pie VII dans un de ces états d'agitation, de désespoir, où nous l'avons déjà vu tant de fois, et dans lesquels il perdait la dignité touchante de son caractère. Mais comment sortir de cet embarras? Comment nier ou révoquer une signature à peine donnée? Qui eût osé le conseiller? Personne, pas même les cardinaux qui venaient, grâce au dernier concordat, de recouvrer leur liberté, leur admission auprès du Pape, et la faculté de lui bouleverser l'esprit et le coeur. Ils auraient craint de voir se refermer sur eux les portes des prisons d'État. Il fut donc convenu entre eux et Pie VII qu'on dissimulerait, qu'on n'afficherait aucun changement de dispositions, et qu'on attendrait les événements, qui ne pouvaient manquer d'être prochains. En effet, Avignon ne serait pas prêt avant un an ou deux; on ne pouvait jusque-là exiger du Pape aucun acte officiel dérivant de ses nouveaux engagements; le concordat, en outre, ne devait pas être publié; il n'y avait donc qu'à se taire, et à se résigner quelque temps encore à la vie de reclus qu'on menait à Fontainebleau, à repousser doucement sous divers prétextes la pompe dont Napoléon voudrait entourer la papauté devenue française, et quant aux bulles d'institution canonique réclamées depuis si longtemps par les nouveaux prélats, à se renfermer, comme on avait toujours fait, dans une simple abstention sans refus.
Ce plan adopté, il eût fallu plus d'empire sur lui-même que le Pape n'en possédait, pour cacher complétement ce qui se passait dans son âme. L'officier, fort adroit, qui le gardait sous l'habit de chambellan, le capitaine Lagorsse, s'aperçut bien vite de son trouble, et en devina la cause en voyant les agitations de l'infortuné Pontife se lier toujours aux visites des cardinaux les plus signalés par leur malveillance. Il en avertit par le ministre des cultes Napoléon lui-même, qui ne fut pas très-surpris de ce qui arrivait, et qui s'écria, en apprenant l'usage que faisaient de leur liberté ceux à qui on venait de la rendre: Je crois que nous avons agi trop vite.--Il eut bientôt un signe certain, quoique fort déguisé, des secrètes résolutions de Pie VII. L'auguste prisonnier, détenu depuis 1809, soit à Savone, soit à Fontainebleau, n'avait jamais eu à s'occuper des finances de sa maison, car il était défrayé de toutes ses dépenses sans qu'il eût à s'en mêler. Cependant, comme il pouvait être tenté de faire ou quelques aumônes ou quelques largesses, on avait saisi diverses occasions de lui offrir de l'argent, qu'il avait toujours refusé, quoique présenté de la manière la plus délicate. Cette fois, redevenu souverain, ayant bien des services à récompenser, et ayant droit de le faire sur des revenus qui lui étaient régulièrement attribués, il pouvait accepter décemment. Napoléon lui envoya les agents du Trésor impérial pour mettre à sa disposition les sommes dont il aurait besoin. Il repoussa ces dernières offres avec douceur, et sans affectation, comme si le moment n'était pas venu de rentrer ostensiblement dans l'exercice de sa nouvelle souveraineté.
[En marge: Napoléon s'apercevant des intentions de Pie VII, s'y prête, parce qu'il lui suffit d'annoncer sans être démenti le rétablissement de la bonne intelligence avec le Saint-Siége.]
Il n'en fallait pas davantage pour deviner les résolutions et les calculs des hommes qui dirigeaient le Pape. Mais Napoléon était aussi rusé que le plus rusé d'entre eux. Il voyait qu'ils ne voulaient pas faire d'éclat, et il ne le voulait pas non plus. Ce qui lui importait, ce n'était pas que les affaires de l'Église fussent arrangées, mais qu'elles le parussent, et pour quelque temps elles allaient le paraître, du moins aux yeux des masses. On publia partout, dans les provinces les plus reculées de l'Empire, qu'un concordat était signé entre le Pape et l'Empereur, que le Pontife était libre, qu'il allait se rendre dans le siége où il devait exercer la puissance pontificale; qu'en un mot toutes les difficultés religieuses étaient terminées. Quelques individus, plus au fait de l'intrigue romaine, essayèrent de répondre que c'était un mensonge, que le Pape n'avait consenti à rien. Il y en eut même qui osèrent répandre que Napoléon avait voulu violenter Pie VII sans en rien obtenir, ce qui a fourni depuis à certains écrivains l'occasion d'avancer que Napoléon avait traîné à terre, et par ses cheveux blancs, le vénérable vieillard (scène à peine croyable au moyen âge). Mais la foule pieuse et innocente, ignorant ces prétendus secrets, courut au pied des autels remercier Dieu du nouveau concordat, et se mit à espérer, comme le désirait Napoléon, que cette paix du ciel lui vaudrait peut-être la paix de la terre.
[En marge: Ouverture du Corps législatif.]
Il y avait deux mois que Napoléon était de retour à Paris, et, on le voit, il avait déjà fortement mis la main à toutes choses, diplomatie, guerre, finances et culte. C'était le moment d'ouvrir le Corps législatif, formalité devenue tellement insignifiante sous son règne, qu'on ne savait jamais le jour où ce corps commençait ses travaux, ni le jour où il les finissait. Cette fois, au contraire, on attachait un vif intérêt à la séance d'ouverture, et c'était un symptôme frappant du changement opéré dans les esprits. Sans songer à se ressaisir encore de ses affaires, imprudemment abandonnées à un génie prodigieux mais sans frein, la nation voulait au moins les connaître, et désirait lire le discours que prononcerait l'Empereur, si, comme on le supposait, il ouvrait le Corps législatif en personne.
Napoléon effectivement en avait l'intention, afin de parler lui-même à la France et à l'Europe du haut de son trône, ébranlé sans doute, mais le plus élevé encore de l'univers. En comptant tous les jours ses ressources, en voyant les moyens affluer de nouveau sous sa main puissante, en combinant ses vastes plans militaires, il avait repris une entière confiance en lui-même, et il voulait qu'à la fierté de son langage, le monde jugeât de l'état vrai de son âme, et de la nature de ses résolutions.
[En marge: Séance impériale du 14 février, dans laquelle Napoléon prononce lui-même le discours d'ouverture de la session.]
En conséquence, le dimanche 14 février, il se rendit au Corps législatif pour lui faire l'honneur, qu'il ne lui accordait pas souvent, d'ouvrir sa session en personne, et pour lui exposer l'état des affaires de l'Empire. Entouré d'un cortége magnifique, il lut le discours suivant, dont l'imprudence égalait malheureusement l'éclat et la vigueur.
«MESSIEURS LES DÉPUTÉS DES DÉPARTEMENTS AU CORPS LÉGISLATIF.
»La guerre rallumée dans le nord de l'Europe offrait une occasion favorable aux projets des Anglais sur la Péninsule. Ils ont fait de grands efforts. Toutes leurs espérances ont été déçues..... Leur armée a échoué devant la citadelle de Burgos, et a dû, après avoir essuyé de grandes pertes, évacuer le territoire de toutes les Espagnes.
»Je suis moi-même entré en Russie. Les armes françaises ont été constamment victorieuses aux champs d'Ostrowno, de Polotsk, de Mohilew, de Smolensk, de la Moskowa, de Malo-Jaroslawetz. Nulle part les armées russes n'ont pu tenir devant nos aigles. Moscou est tombée en notre pouvoir.