Part 21
Le second corps du Rhin fut composé de quelques-uns des régiments provisoires, et de l'infanterie de marine, dont la création déjà ancienne était due à cette active prévoyance de Napoléon qui, sachant bien que jamais il n'aurait trop de ressources pour les affaires qu'il s'attirait, enfantait une organisation nouvelle, dès qu'il en avait l'occasion, le temps et les moyens. À l'époque en effet où il rêvait de vastes expéditions maritimes, portées sur cent vaisseaux de ligne, et partant des magnifiques ports de l'Empire depuis le Texel jusqu'à Trieste, il avait formé une troupe habituée au double service de l'artillerie et de l'infanterie, et propre à combattre sur terre comme sur mer. Il avait environ 20 mille de ces artilleurs fantassins, pouvant fournir 16 mille hommes au drapeau, soldats instruits, vigoureux, et ayant le fier esprit de la marine. Napoléon ordonna leur départ immédiat pour les bords du Rhin, ce qui devait leur plaire beaucoup plus que de rester oisifs dans les arsenaux, ou d'être envoyés au delà des mers dans les climats meurtriers de nos colonies.
[En marge: Le maréchal Marmont doit commander le second corps du Rhin.]
Napoléon les répartit en quatre régiments à quatre bataillons, et les fit entrer avec quelques-uns des régiments qu'il venait de reconstituer en hâte, dans le second corps du Rhin. Ce corps, qui allait se former tout de suite après le premier, et le remplacer à Mayence, pouvait être prêt un mois plus tard, c'est-à-dire au 15 avril. Il devait être de quatre divisions, et d'environ 40 mille hommes d'infanterie. Napoléon le réservait au maréchal Marmont, le vaincu de Salamanque, condamné par l'expérience comme général en chef, mais capable d'être encore un bon lieutenant. La blessure de ce maréchal, jugée d'abord mortelle, faisait espérer un rétablissement complet. Il reçut également l'ordre de se rendre à Mayence dès que sa santé le lui permettrait.
[En marge: Le général Bertrand envoyé en Italie pour y composer un quatrième corps d'armée.]
Napoléon résolut de tirer encore du personnel et du matériel de guerre accumulés depuis longtemps en Italie, un corps de 40 à 50 mille hommes, qui descendant en Bavière pendant qu'il déboucherait lui-même en Saxe, compléterait la masse des forces qu'il voulait réunir sur l'Elbe. Il chargea de ce soin le général Bertrand, gouverneur de l'Illyrie, qui, sans avoir une grande habitude de manier les troupes (il était officier du génie), entendait bien le détail de leur organisation, était actif, dévoué, et homme enfin à ne pas perdre un instant dans une circonstance aussi grave que celle où se trouvait l'Empire.
Napoléon l'autorisa à prendre tout ce qui restait de ressources militaires en Illyrie, à n'y laisser que quelques dépôts et quelques milices locales, et à transporter le surplus en Frioul. Les provinces illyriennes, si on conservait l'alliance de l'Autriche, devaient inévitablement revenir à cette puissance, et si au contraire on perdait cette alliance, ne pouvaient pas être disputées vingt-quatre heures. C'eût été par conséquent une bien inutile dispersion de nos forces, que d'en laisser une partie au delà des Alpes Juliennes. Avec les cadres tirés de ces provinces, avec quelques régiments demeurés en Lombardie, avec quelques autres régiments résidant en Piémont et revenus d'Espagne, avec deux régiments de cohortes restants sur les vingt-deux, il y avait de quoi composer trois bonnes divisions françaises, à douze bataillons chacune. Les dépôts de l'Italie étant pleins de conscrits, le recrutement de ces trois divisions devait être facile. Enfin l'armée proprement italienne pouvait aussi fournir une bonne division, ce qui porterait à quatre le corps que le général Bertrand était chargé d'amener en Allemagne. Napoléon, usant de finesse même avec ce serviteur dévoué, lui avait fait espérer qu'il commanderait ce corps tout entier, afin qu'il mît encore plus de soin à l'organiser.
[En marge: Après avoir réorganisé l'infanterie, Napoléon s'occupe des armes spéciales, qui avaient encore plus souffert que l'infanterie.]
[En marge: Réorganisation de l'artillerie.]
L'infanterie étant reconstituée aussi vite que le permettaient les circonstances, il fallait s'occuper des armes spéciales, qui avaient encore plus souffert que l'infanterie. On se souvient sans doute que tandis qu'il appelait d'Italie le corps du général Grenier, et formait celui du maréchal Augereau, Napoléon avait tiré de France tout ce qu'il y avait de compagnies d'artillerie disponibles, et prescrit que dans chaque cohorte on créât une compagnie de canonniers. Grâce à cette précaution le personnel d'artillerie ne pouvait pas manquer. Napoléon pour recomposer l'artillerie de l'armée se servit des artilleurs revenus de Russie, de quarante-huit compagnies prises dans les ports et les arsenaux, et de quatre-vingts compagnies formées dans les cohortes. Il y avait là de quoi servir plus de mille bouches à feu. Quant au matériel il était resté enfoui tout entier sous les neiges de Russie; mais heureusement nos arsenaux de terre et de mer en étaient remplis. Seulement on manquait d'affûts de campagne. Napoléon en fit fabriquer partout, et même à Toulon, à Brest, à Cherbourg. Ceux qu'on allait construire dans ces ports devaient arriver tard sans doute, mais on avait sur les bords du Rhin de quoi monter tout de suite 600 bouches à feu, ce qui suffisait pour le début de la campagne.
[En marge: Moyens employés pour se procurer des chevaux de trait.]
Pour ce qui concernait les chevaux la perte avait été plus grande encore qu'en voitures et en hommes. Notre retraite sur l'Oder avait beaucoup réduit nos moyens de remonte, mais plus en chevaux de selle qu'en chevaux de trait. Napoléon espérait que le général Bourcier, chargé de tous les achats, et stimulé par une correspondance quotidienne, parviendrait à lui trouver environ 10 mille chevaux de trait dans la basse Allemagne. Il ordonna d'en lever 15 mille en France, par voie de réquisition, et en les payant comptant. Les réquisitions sont un procédé rigoureux, entaché même du caractère de spoliation, car elles enlèvent l'objet requis à celui qui ne voudrait pas le vendre, mais leur rigueur était cette fois justifiée par l'urgence, et fort adoucie par le payement immédiat. Avec ces divers moyens et des confections immenses en harnachement, Napoléon ne doutait pas d'avoir réuni 600 bouches à feu bien attelées pour le commencement des hostilités, c'est-à-dire en avril ou mai, et 1000 deux mois après.
[En marge: État de complète destruction où se trouvait la cavalerie.]
[En marge: La difficulté de trouver des chevaux augmentée depuis l'évacuation de la Pologne et d'une partie de l'Allemagne.]
[En marge: Le général Bourcier, en Hanovre, chargé de remonter la cavalerie revenant de Russie.]
La cavalerie était, si on peut le dire, plus importante que l'artillerie elle-même, à cause de la prodigieuse quantité de troupes à cheval dont l'ennemi disposait; et elle était détruite non-seulement dans ce qui avait existé, mais dans les éléments qui auraient pu servir à sa réorganisation. Comme pour l'artillerie tous les chevaux avaient péri, et notre grande armée qui avait passé le Niémen avec 60 mille chevaux, et en avait laissé 20 mille en réserve, n'en avait pas ramené 3 mille, les uns restés à Dantzig, les autres réunis auprès du prince Eugène. La perte en hommes était presque aussi considérable. Napoléon avait compté sur vingt-cinq ou trente mille cavaliers, qu'il suffirait, selon lui, d'équiper et de monter, pour les retrouver aussi bons qu'auparavant. Mais rectification faite des premières données, on n'espérait pas en sauver plus de onze ou douze mille du gouffre où notre armée avait péri. Les moyens de les remonter avaient fort diminué depuis qu'on avait perdu la Pologne, la Vieille-Prusse, la Silésie, le Mecklembourg. Il restait le Hanovre et la Westphalie. On avait tiré 2 ou 3 mille chevaux des pays évacués, et on présumait qu'on en tirerait 9 ou 10 mille encore des pays compris entre l'Elbe et le Rhin. Avec les 10 mille chevaux de trait dont nous venons de parler pour l'artillerie, c'étaient 20 mille environ à trouver dans ces contrées. Le général Bourcier était occupé à acheter des chevaux, à presser la confection des selles, à recueillir les hommes, qui rentraient épuisés, à les vêtir, à les faire reposer de leurs fatigues pour qu'on pût les remettre en ligne. Ce n'était pas sans de grandes difficultés qu'il y réussissait même avec la force et l'argent, car ces provinces étaient fort mal disposées. Quoique Napoléon eût ouvert des crédits illimités au général Bourcier, on avait la plus grande peine à se procurer des traites, tant les relations commerciales étaient troublées dans ce moment de crise. Se flattant que le général Bourcier aurait de quoi monter 13 ou 14 mille cavaliers, et se doutant qu'il ne lui en reviendrait pas de Russie un nombre égal, il lui en expédia 2 ou 3 mille à pied des dépôts du Rhin. Il fit partir sur-le-champ de Paris les généraux Latour-Maubourg et Sébastiani, pour aller se mettre à la tête de la cavalerie remontée en Hanovre. Il leur ordonna d'en former deux corps, partie cuirassiers, partie chasseurs et hussards, et dès qu'il y aurait seulement six mille cavaliers capables de marcher, de les amener au prince Eugène.
[En marge: Napoléon compte pour l'ouverture de la campagne sur 24 mille hommes de cavalerie, dont 14 mille remontés en Allemagne, et 10 mille tirés des dépôts.]
Napoléon pensait que les dépôts de cavalerie, ayant reçu sur les conscriptions de 1812 et de 1813 la part qui leur revenait, auraient de quoi fournir encore 10 mille cavaliers instruits. Le duc de Plaisance était chargé de les réunir en escadrons répondant aux anciens régiments de la grande armée, puis, quand ils seraient formés, de les conduire aux corps de Latour-Maubourg et de Sébastiani, de fondre chaque détachement dans le régiment auquel il appartenait, et de reconstituer ainsi les régiments en entier. Ces 10 mille cavaliers ajoutés aux 13 ou 14 mille qu'on remontait en Allemagne, devaient procurer 23 ou 24 mille hommes à cheval, ce qui était un commencement de cavalerie.
[En marge: Il espère en avoir 60 mille pour la suite de la campagne.]
Les chevaux ne manquaient pas en France pour les 10 mille cavaliers dont la prompte organisation était confiée au duc de Plaisance. Il en était resté 3 mille sur les remontes de 1812. Des marchés passés en assuraient encore 7 à 8 mille. Napoléon ordonna une réquisition de 15 mille chevaux de grosse cavalerie, en payant comptant comme pour les chevaux de trait, mesure rigoureuse, nous venons de le reconnaître, mais justifiée par les circonstances. Les dons volontaires avaient fourni 22 mille chevaux, en général de cavalerie légère. Il devait donc y avoir en France de quoi monter 45 mille hommes, lesquels joints à ceux qu'on espérait se procurer en Allemagne, porteraient à près de 60 mille, et à 50 mille au moins, la cavalerie disponible pour cette campagne. Les chevaux étant obtenus, les hommes devant se trouver dans les conscriptions de 1812 et de 1813, il restait à chercher les cadres. Il y en avait d'excellents en Espagne. Napoléon ordonna de tirer de cette contrée un cadre d'escadron par régiment de cavalerie, en prenant, comme il avait fait pour l'infanterie, les officiers et sous-officiers avec quelques hommes d'élite. Il prescrivit aussi de les envoyer en poste sur le Rhin. Ces cadres remplis avec les cavaliers qu'on trouverait formés et montés au dépôt, allaient composer un second rassemblement, qui, sous le duc de Padoue, irait rejoindre celui qui serait parti sous le duc de Plaisance.
Pour le moment Napoléon devait avoir en Allemagne d'abord 13 à 14 mille cavaliers, puis 24 mille lorsque le duc de Plaisance y aurait amené son rassemblement, et enfin 40 mille lorsque le duc de Padoue y aurait conduit le sien. Le reste était destiné à venir plus tard. L'Italie présentait des ressources pour environ 6 mille cavaliers dont la moitié prêts à l'ouverture de la campagne, ce qui devait procurer environ 3 mille hommes à cheval au corps d'armée du général Bertrand.
[En marge: Réorganisation de la garde impériale.]
À toutes ces forces Napoléon voulait ajouter la garde impériale, constituée d'après des proportions toutes nouvelles. Elle avait cruellement souffert en Russie, pourtant elle avait encore en Allemagne, en France et en Espagne, des cadres assez nombreux. En Espagne notamment se trouvait une division entière de la jeune garde. Napoléon résolut de se servir de ces divers éléments pour recomposer cette troupe d'élite. Il tenait à la vieille garde à cause de sa fidélité, qualité que les événements pouvaient rendre précieuse; il tenait à la jeune, parce qu'en n'y introduisant que des hommes de choix, elle pouvait, grâce à l'esprit de corps, acquérir en très-peu de temps la valeur des meilleures troupes. En conséquence il fit demander à tous les corps qui n'avaient point souffert du désastre de Moscou, et particulièrement à ceux d'Espagne, un certain nombre d'anciens soldats pour compléter la vieille garde. Il prit dans la conscription des quatre dernières classes des hommes jeunes et forts pour reconstituer la jeune garde, en les versant dans les cadres existants des fusiliers, des tirailleurs et des chasseurs. Il porta le nombre des bataillons de la garde, vieille et jeune, à 53, celui des escadrons à 33. Il augmenta également la réserve d'artillerie, dont il se servait toujours si utilement dans les grandes journées, et lui donna près de trois cents bouches à feu. L'artillerie de marine lui procura pour cette dernière organisation des sujets excellents. La garde impériale devait ainsi présenter une armée de réserve de 50 mille hommes inscrits sur les contrôles, et d'environ 40 mille combattants en ligne.
[En marge: Nouveaux moyens de transport.]
Les transports, quoique moins nécessaires en Allemagne qu'en Russie, avaient toujours aux yeux de Napoléon un grand avantage, celui de rendre possibles les concentrations soudaines, en portant pour huit ou dix jours de vivres à la suite de l'armée. Il réorganisa les bataillons d'équipage, et en composa cinq en Allemagne avec les débris des quinze qui avaient fait la campagne de Russie. Il en organisa six avec les cadres restés en France. Ces onze pouvaient porter environ dix jours de vivres pour deux cent mille hommes, ce qui suffisait pour préparer et livrer une de ces sanglantes batailles par lesquelles il décidait ordinairement du sort des grandes guerres. Quant aux voitures, il avait renoncé à celles qui s'étaient enfoncées dans les boues de la Pologne ou dans les sables de la Prusse, et s'était réduit à l'ancien caisson un peu modifié, et au char à la comtoise, qui par sa légèreté avait rendu de véritables services.
[En marge: Par les moyens précédemment indiqués, Napoléon espère avoir 300 mille combattants sur l'Elbe au printemps, sans compter des réserves considérables.]
[En marge: Qualité des nouvelles troupes.]
[En marge: Secret de Napoléon pour exécuter de si grandes choses en peu de temps.]
C'est au moyen de ces vastes créations qu'il se proposait d'arrêter la coalition sur l'Elbe, s'il ne l'arrêtait pas sur l'Oder, et de faire évanouir les espérances dont elle paraissait enivrée. Ayant environ 50 mille hommes de garnison dans les places de la Vistule et de l'Oder, 40 mille de troupes actives sous le prince Eugène, il allait renforcer celui-ci avec les 40 mille hommes du général Lauriston, en réunir ainsi 80 mille sur l'Elbe, y arrêter court l'ennemi, et prévenir toute invasion dans la basse Allemagne. Puis avec les deux corps du Rhin, avec le corps d'Italie arrivant par la Bavière, enfin avec la garde impériale, Napoléon devait avoir environ 200 mille hommes en Saxe, au mois d'avril ou de mai, donner la main au prince Eugène, et accabler, avec près de 300 mille hommes, les Russes renforcés par n'importe quels alliés. Restaient comme réserve les anciens corps qui allaient se réorganiser sous les maréchaux Davout et Victor, les cadres arrivant d'Espagne, les cent cinquante bataillons de dépôt destinés à recevoir la conscription de 1814, et pouvant fournir encore 100 ou 150 mille combattants. Les nouvelles troupes réunies par Napoléon étaient jeunes et inexpérimentées, mais l'espèce des hommes était vigoureuse, à cause de l'âge auquel on avait pris la plupart d'entre eux, les cadres étaient les plus aguerris du monde, et impatients de rétablir le prestige de nos armes. La difficulté principale, c'était le temps, qui était bien court pour de si vastes créations. Mais, en administration comme en guerre, Napoléon possédait un art merveilleux pour se servir du temps qu'il avait. De même qu'il savait faire doubler les étapes aux troupes, il savait faire doubler leur travail aux administrations, en leur traçant leur marche, en décidant lui-même les questions douteuses devant lesquelles elles sont souvent arrêtées, en faisant exécuter simultanément des opérations qu'elles n'accomplissent d'ordinaire que l'une après l'autre, surtout en surveillant chaque chose de ses propres yeux, en suivant l'exécution de ses ordres, en dépêchant partout, comme aux époques où il déployait le plus d'ardeur et de jeunesse, une multitude d'officiers de confiance qui chaque soir avant de se coucher lui rendaient compte de ce qu'ils avaient vu, en ne faisant pas lire, en lisant lui-même leur correspondance, et en demandant compte aux agents en retard du moindre de ses ordres resté inexécuté, pour les réprimander si c'était omission de leur part, pour vaincre l'obstacle si c'était difficulté naissant de la nature des choses.
[En marge: Le vieux maréchal Kellermann placé à Mayence pour inspecter les troupes de passage.]
On ne l'avait jamais vu plus jeune, plus actif, plus patient, moins empereur enfin, et plus ministre ou général. Il avait pour cette circonstance rétabli un usage qui lui avait été fort utile jadis, c'était de placer à Mayence le vieux Kellermann (le duc de Valmy) avec une autorité supérieure sur toutes les divisions militaires des bords du Rhin, depuis Strasbourg jusqu'à Wesel. Le maréchal Kellermann ayant encore, quoique fort âgé, beaucoup d'activité, y joignant une grande habitude de l'organisation des troupes, disposant en outre de magasins immenses et de crédits dont chaque jour il rendait compte à l'Empereur, inspectait les détachements envoyés de leur dépôt aux lieux de rassemblement et passant presque tous par Mayence, s'assurait par ses propres yeux de ce qui leur manquait en chaussures, vêtements, armement, officiers, y suppléait sur-le-champ, et, s'il ne le pouvait pas, en avertissait l'Empereur, qui se chargeait d'y pourvoir lui-même. C'est au prix de ces efforts incessants que Napoléon parvenait à réaliser ces créations soudaines, insuffisantes il est vrai, quelque grandes qu'elles fussent, pour réparer les conséquences d'une politique immodérée, mais suffisantes pour étonner le monde, pour ajouter une nouvelle gloire à celle que nous avions déjà, et pour forcer l'Europe à verser tout son sang afin de nous vaincre. Ces détails peuvent sembler arides sans doute, mais ils ne paraîtront tels qu'à ceux qui ne savent pas, ou n'ont pas le goût d'apprendre comment s'accomplissent les grandes choses.
[En marge: Moyens financiers employés pour faire face aux nouveaux armements.]
Ce n'était pas tout que de réunir si vite ces forces considérables, il fallait les payer. Tandis qu'il travaillait jour et nuit à la recomposition de l'armée, Napoléon travaillait tout autant, et avec non moins d'activité, à mettre les finances de l'Empire en état de suffire à ses vastes armements; et ce n'était pas chose facile à la suite d'un discrédit financier, qui devait naturellement accompagner un commencement de discrédit politique.
[En marge: Budgets de l'Empire depuis 1811.]
[En marge: Ressources avec lesquelles on avait fait face aux dépenses de la campagne de Russie.]
Nous avons exposé ailleurs comment les budgets de l'Empire, renfermés pendant plusieurs années dans une somme d'environ 780 millions (900 millions avec les frais de perception), avaient été tout à coup portés en 1811 à 200 millions de plus, c'est-à-dire à un total de 1100 millions. Deux causes, avons-nous dit, avaient produit cette subite augmentation: premièrement, la réunion à la France de Rome, de l'Illyrie, de la Hollande et des départements anséatiques; secondement, les armements pour la Russie. Les réunions de territoires avaient ajouté à la dépense, mais beaucoup plus à la recette, car elles avaient procuré au budget un accroissement de produit de 98 millions, et un accroissement de charges qui n'était pas à beaucoup près égal. Les armements pour la Russie n'avaient ajouté qu'à la dépense. On y avait pourvu avec le produit ordinaire et extraordinaire des douanes. Le produit ordinaire avait été fort accru par la nouvelle manière d'entendre le blocus continental, laquelle consistait, comme on a vu, à fermer les yeux sur l'origine des denrées coloniales, en leur faisant payer 50 pour cent de leur valeur. Le produit extraordinaire résultat des saisies opérées en Belgique, en Hollande, dans les départements anséatiques, s'était élevé jusqu'à cent cinquante millions.
[En marge: Déficits de l'année 1812 et des années antérieures.]
On était ainsi parvenu à faire face aux besoins des années 1810, 1811, 1812. Pourtant il restait quelques insuffisances auxquelles il était urgent de pourvoir. Le budget de 1811 fixé d'abord à 1100 millions avec les frais de perception, laissait à couvrir, par suite de la disette qui avait coûté 20 millions au Trésor, et d'une diminution dans le produit des bois, un déficit de 46 millions. Le budget de 1812, évalué à 1150 millions, présentait également un déficit de 37 millions et demi. C'étaient 83 millions à trouver pour solder ces deux exercices, dont heureusement les dépenses n'étant pas entièrement liquidées, ne réclamaient pas toutes un payement immédiat. Quant au budget de 1813, la guerre se faisant presque sur nos frontières, et dans des pays alliés qu'il fallait ménager, on était obligé d'entretenir les troupes aux frais de la France. On conjecturait que ce budget ne monterait pas à moins de 1270 millions, et on estimait pour cette année 1813 l'insuffisance des ressources à 149 millions. En ajoutant ce nouveau déficit à ceux de 1811 et de 1812, on arrivait à une somme totale de 232 millions, qui manquait au Trésor, et qu'on ne savait comment se procurer, car on n'avait jamais songé à recourir au crédit depuis l'ancienne banqueroute.
[En marge: Embarras de M. Mollien, et sa répugnance pour les moyens irréguliers.]