Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 2

Chapter 23,517 wordsPublic domain

[En marge: L'Amérique révoque l'acte de non-intercourse, et déclare qu'elle rétablira ses relations commerciales avec celle des puissances belligérantes qui renoncera à ses prétentions arbitraires sur les mers.]

On a vu plus haut comment l'Amérique révoltée par les _ordres du conseil_, qui exigeaient qu'on touchât à Londres ou à Malte pour obtenir la permission de naviguer, et qui frappaient d'interdit de vastes étendues de rivages sans l'excuse du blocus réel, avait été presque aussitôt froissée par les décrets de Berlin et de Milan, qui déclaraient dénationalisé tout bâtiment ayant déféré aux prescriptions du conseil britannique, et comment indignée également de ces deux tyrannies, dont l'une pourtant était la suite inévitable de l'autre, elle avait répondu d'une manière égale à toutes deux, en leur opposant l'acte de _non-intercourse_. On se souvient que cet acte défendait aux navigateurs américains de fréquenter les mers d'Europe, mais que beaucoup de ces navigateurs, enfreignant les règlements de leur pays, avaient, par l'appât d'un gros bénéfice, subi les lois, le pavillon, la souveraineté de l'Angleterre, et fourni cette race de faux neutres, dont Napoléon avait fait de si larges captures, et dont il avait voulu obliger tous les États, même la Russie, à faire leur butin. On se souvient encore qu'après moins de deux années de ce régime, l'Amérique dégoûtée de se punir elle-même pour punir les autres, avait enfin changé de système, et déclaré qu'elle était prête à rentrer en relations commerciales avec celle des deux puissances belligérantes qui renoncerait à toute prétention tyrannique sur les mers.

[En marge: Napoléon saisit cette occasion, et révoque les décrets de Berlin et de Milan à l'égard des Américains, à condition qu'ils feront respecter leurs droits par l'Angleterre.]

Napoléon avait habilement saisi cette circonstance, et déclaré qu'à partir du 1er novembre 1810 les décrets de Berlin et de Milan seraient levés pour l'Amérique, si celle-ci obtenait par rapport à elle-même la révocation des _ordres du conseil_, ou si, ne le pouvant pas, elle faisait respecter ses droits. C'était une déclaration conditionnelle, incomplète dans sa forme, car Napoléon n'avait pas encore émis de décret, incomplète dans ses effets, car il ne restituait pas immédiatement aux Américains tous les droits de la neutralité, mais très-sincère, et qu'il était résolu à faire suivre d'effets sérieux, à condition que les Américains se conduiraient convenablement envers nous et envers eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils exigeraient la révocation des _ordres du conseil_, ou déclareraient la guerre à l'Angleterre. Napoléon, avec des ménagements qu'il n'avait pas toujours pour la dignité d'autrui, s'était abstenu de prononcer le mot de guerre à l'Angleterre, pour ne pas dicter trop ouvertement à l'Amérique la conduite qu'elle avait à tenir, et il s'était renfermé dans la formule plus générale, mais suffisamment significative, que nous venons de rapporter, formule qui n'imposait à l'Amérique d'autre obligation que celle de faire respecter ses droits.

[En marge: L'Amérique accepte la déclaration de Napoléon, rétablit les relations commerciales avec la France, et les laisse suspendues avec l'Angleterre.]

[En marge: Modifications illusoires apportées par l'Angleterre à ses _ordres du conseil_.]

[En marge: Prétentions dans lesquelles persiste l'Angleterre.]

[En marge: La _presse_ exercée à l'égard des matelots américains.]

L'Amérique s'empressant d'accueillir cette ouverture, avait déclaré, par un acte du 2 mars 1811, tous les rapports maritimes rétablis avec la France, et l'_acte de non-intercourse_ maintenu envers l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci révoquât ses _ordres du conseil_. À cette nouvelle le cabinet britannique, s'obstinant par amour-propre bien plus que par intérêt, dans ses _ordres du conseil_, les avait modifiés dans quelques-unes de leurs dispositions, sans les abroger en principe. Ainsi il avait cessé d'imposer aux bâtiments de commerce la relâche à Londres ou à Malte; il avait restreint aussi son système de blocus, et s'était borné à déclarer bloquées les côtes de l'Empire français, depuis l'Elbe jusqu'à Saint-Sébastien dans l'Océan, depuis Port-Vendre jusqu'à Cattaro dans la Méditerranée et l'Adriatique, et quant à la prétention de confisquer la propriété ennemie sur les bâtiments neutres, il l'avait maintenue sans restriction. C'était retenir à peu près tout entière la tyrannie maritime que l'Angleterre s'était arrogée, car si l'obligation d'aller à Londres cessait, si le blocus sur le papier était un peu moins étendu, en réalité la prétention de visiter les neutres autrement que pour constater la sincérité du pavillon, et de rechercher à leur bord la propriété ennemie, la prétention de leur interdire tel ou tel port qui n'était pas bloqué effectivement, constituaient justement toutes les usurpations dont ils s'étaient plaints, et qui avaient amené en représaille les décrets de Berlin et de Milan. Si en droit les violations de principes étaient tout aussi flagrantes, en fait elles étaient tout aussi incommodes, car la visite exercée contre le pavillon neutre servait non-seulement à saisir chez les Américains les soieries, les vins, tout ce qui faisait l'objet de leur commerce avec la France, sous prétexte que c'était propriété ennemie, mais donnait occasion à une vexation insupportable, la _presse_ des matelots. Les Anglais en effet prétendaient avoir le droit de poursuivre les matelots anglais déserteurs de leur patrie, en quelque lieu qu'ils les trouvassent. En conséquence, après avoir recherché sur les bâtiments américains tout ce qui pouvait paraître marchandise française, ils enlevaient encore les matelots américains, sous prétexte que parlant anglais ils étaient Anglais. Cette dernière vexation était devenue intolérable. Tout bâtiment portant une marchandise française en était dépouillé; tout matelot parlant anglais était arrêté comme déserteur, et plusieurs frégates anglaises exerçaient ce droit sur les rivages mêmes d'Amérique, à la vue des populations indignées. Sans doute il pouvait y avoir en Amérique quelques matelots anglais déserteurs, car dans tous les pays qui sont en état de guerre, il arrive qu'un certain nombre de matelots émigrent pour ne pas être arrachés au commerce, toujours plus lucratif pour eux que la guerre. Mais heureusement pour l'honneur des nations, c'est le moindre nombre qui agit de la sorte. Or, on évaluait à plus de six mille les matelots dont la capture était légalement constatée, ce qui donnait lieu de croire qu'on en avait enlevé le double au moins sur les bâtiments américains, en supposant qu'ils étaient Anglais. Si donc au droit de visite ainsi exercé, on ajoute le blocus de l'Empire français, qui comprenait alors la meilleure partie de l'Europe civilisée, on conviendra que le commerce de l'Europe restait impossible aux Américains, et que les dispenser de venir prendre à Londres ou à Malte la permission de naviguer, que restreindre quelque peu en leur faveur le blocus général, c'était laisser subsister la tyrannie des mers tout entière. Autant valait pour un Américain subir une relâche à Londres, car au moyen de cette relâche il obtenait une licence avec laquelle il avait ensuite la faculté d'aller où il voulait, et de faire au moins le commerce britannique à défaut d'autre.

[En marge: Longue controverse entre l'Angleterre et l'Amérique.]

Les Américains connaissaient trop le droit maritime et leurs propres intérêts pour ne pas relever à l'instant ces intolérables prétentions, et montrer tout ce qu'avaient d'illusoire les prétendues modifications apportées aux _ordres du conseil_. La _presse_ de leurs matelots surtout, obstinément continuée à l'embouchure de la Chesapeak et de la Delaware, par des frégates anglaises dont on entendait le canon, était, chaque fois qu'elle s'exerçait, l'occasion d'un cri unanime, et le sujet des plus véhémentes réclamations. Toute l'année 1811, employée par Napoléon à faire une guerre négligée dans la Péninsule, et à préparer une guerre fatale en Russie, avait été pour les Anglais et les Américains remplie de cette contestation, parvenue bientôt au dernier degré de violence. Lord Castlereagh soutenait avec une arrogance incroyable, et une obstination sophistique peu digne de l'Angleterre, que les modifications apportées aux _ordres du conseil_ étaient considérables, plus considérables que celles que Napoléon avait apportées aux décrets de Berlin et de Milan; qu'en réalité ces décrets n'avaient pas été révoqués, que l'Amérique ne pouvait pas fournir la preuve de cette révocation, que tous les jours on avait la démonstration du contraire dans l'arrestation de nombreux bâtiments américains par la marine française; qu'enfin en demandant pour le pavillon neutre la liberté de transporter ce qu'il voudrait, sauf la contrebande de guerre, on demandait tout simplement la libre circulation des produits français dans le monde entier, vins, soieries, etc., et qu'en retour les Américains n'avaient pas obtenu la libre circulation des produits anglais. Quant à la _presse_ des matelots, lord Castlereagh se montrait inflexible, et ne voulait à aucun prix renoncer à l'exercer, disant qu'en fait d'hommes de mer, lesquels constituaient la plus précieuse des propriétés britanniques, l'Angleterre prenait son bien partout où elle le trouvait.

Les Américains répondaient avec raison que les modifications apportées aux _ordres du conseil_ étaient nulles, lorsqu'on se réservait la faculté de rechercher la propriété ennemie sous le pavillon neutre, et lorsqu'on maintenait en outre le blocus fictif; que la révocation des décrets de Berlin et de Milan était un acte qui les concernait exclusivement, de la sincérité duquel ils étaient seuls juges, puisqu'il s'appliquait à leur commerce et non à celui d'autrui; que d'ailleurs ils avaient dans les mains la déclaration officielle du ministère français, prête à être convertie en décret dès que la condition exigée par la France serait remplie par l'Amérique; qu'à la vérité quelques procédés arbitraires, résultant d'une situation indéterminée, résultant surtout des violences britanniques, étaient encore à déplorer de la part de la France, que c'était à l'Amérique à les faire cesser, et qu'elle y pourvoirait; qu'en tout cas la révocation des décrets de Napoléon la regardait, qu'elle y croyait, que cela suffisait pour qu'elle pût demander un acte semblable à l'Angleterre; que relativement au reproche de n'avoir pas obtenu de la France la libre circulation des marchandises anglaises, ce reproche était puéril, et indigne de toute controverse sérieuse; qu'en effet, l'Amérique en réclamant la liberté pour le neutre de charger à son bord ce qu'il voulait, ne demandait pas à introduire en Angleterre par exemple des vins ou des soieries de France, ce qui eût été une prétention impertinente, mais à porter par toutes les mers des soieries et des vins aux peuples auxquels il conviendrait de recevoir ces objets; que c'était là le droit incontestable de toute nation neutre, car elle ne devait pas souffrir de la guerre, n'y prenant aucune part; que ce droit elle le réclamait, et allait l'obtenir de la France par la révocation des décrets de Berlin et de Milan; qu'elle pourrait dès lors à la face du pavillon français porter sur ses bâtiments et sur toutes les mers des cotonnades anglaises par exemple, les offrir à tous les pays qui en désiraient, mais qu'elle ne pouvait exiger de ces pays, et de la France notamment, qu'ils les reçussent, car la liberté du pavillon n'était pas la liberté du commerce; elle était la faculté de porter ce qu'on voulait à qui voulait le recevoir, mais non la faculté d'introduire chez autrui ce qu'il ne lui convenait pas d'admettre sur son territoire; que se plaindre de ce que la diplomatie américaine n'avait pas obtenu davantage, de ce qu'elle n'avait pas exigé de la France la libre introduction des produits anglais, était déraisonnable jusqu'à la puérilité, et que ce n'était pas traiter sérieusement que de prétendre en faire un grief.

Quant à la _presse_ des matelots, les Américains ajoutaient que si la désertion était un délit que les Anglais avaient incontestablement le droit de poursuivre et de punir sur leur territoire, ils ne pouvaient pas le poursuivre sur le territoire d'autrui; que sur les mers, qui sont à tous et à personne, un bâtiment couvert de son pavillon national était territoire national, que c'était là un principe reconnu par tous les peuples; que, dès lors, rechercher un matelot, Anglais ou non, sur un bâtiment américain était un fait aussi révoltant que le serait celui d'un constable anglais voulant saisir à Washington même un coupable anglais, et lui faire subir ou une loi anglaise ou un jugement anglais; que c'était là purement et simplement une violation de territoire; qu'enfin tous les droits d'un gouvernement poursuivant un coupable de sa nation sur le sol étranger, se réduisaient à réclamer l'extradition, ce qui ne pouvait s'obtenir qu'en vertu de stipulations spéciales et réciproques, appelées traités d'extradition.

[En marge: L'exaspération des Américains contre la Grande-Bretagne les aurait amenés à lui déclarer immédiatement la guerre, si Napoléon ne leur avait lui-même fait subir des rigueurs intempestives.]

Ces principes étaient tellement clairs, que lord Castlereagh et ses légistes furent réduits au silence, et que dès l'année 1811 la guerre eût été déclarée à l'Angleterre par les États-Unis, circonstance alors des plus heureuses pour nous, si des rigueurs moins graves sans doute, mais fâcheuses encore, exercées par la France, n'avaient fourni aux partisans de l'influence britannique en Amérique et aux amis exagérés de la paix des arguments spécieux contre la guerre.

Napoléon n'avait pas voulu révoquer immédiatement ses décrets, et s'était borné à une simple promesse formelle de les révoquer, dès que l'Amérique aurait fait quelque chose de significatif contre l'Angleterre. L'acte américain du 2 mars 1811, qui rétablissait les rapports commerciaux avec la France, et les laissait suspendus avec l'Angleterre, ayant été connu en Europe, Napoléon y répondit par un acte du 28 avril 1811, qui révoquait les décrets de Berlin et de Milan par rapport à l'Amérique. Cet acte officiel causa une vive sensation aux États-Unis, et fit tomber la principale des assertions anglaises, au point de ne pas permettre de la reproduire. Malheureusement Napoléon détruisit en partie ce bon effet, en maintenant encore certaines exceptions au droit pur des neutres, et en imposant au commerce américain certaines gênes singulièrement incommodes.

[En marge: Maintien des saisies prononcées en France contre les cargaisons américaines.]

D'abord il ne voulut pas restituer les fameuses cargaisons américaines capturées en Hollande, parce qu'elles avaient une grande valeur, et qu'elles appartenaient d'ailleurs à cette classe d'Américains qui s'étaient faits les complaisants du commerce britannique, et pour lesquels il avait plus d'aversion que pour les Anglais eux-mêmes. Il donnait à l'appui de cette rigueur deux bonnes raisons, premièrement que les propriétaires de ces cargaisons se trouvant en Europe contrairement à l'acte de _non-intercourse_, y étaient en violation des lois de leur pays, et devaient dès lors être considérés comme dénationalisés; secondement, qu'à la même époque on avait arrêté en Amérique des bâtiments français, pour violation de l'acte de _non-intercourse_, et que l'arrestation des Français autorisait naturellement celle des Américains. À la vérité, les Français saisis étaient au nombre de trois ou quatre, et les Américains au nombre de plusieurs centaines. Mais en fait d'honneur, disait Napoléon, on ne comptait pas, et mille Américains capturés ne compensaient pas à ses yeux un seul Français maltraité dans les ports de l'Union. Toutefois il avait consenti à restituer les quelques Américains saisis depuis la déclaration du 1er novembre 1810, c'est-à-dire depuis l'offre faite à l'Amérique de révoquer les décrets de Berlin et de Milan, si elle acceptait les conditions mises à cette révocation.

[En marge: Diverses restrictions au droit des neutres maintenues par Napoléon.]

Quant au droit des neutres, Napoléon, en le rétablissant au profit des Américains, avait laissé subsister diverses exceptions. Il renonçait complétement à la faculté de rechercher la propriété ennemie sous le pavillon neutre, et admettait que le pavillon couvrant la marchandise, le neutre pouvait porter ce qu'il voulait en tous lieux. Il renonçait à rechercher si un bâtiment américain avait touché à Londres ou à Malte; il renonçait également à tous les blocus fictifs, mais il prétendait encore saisir un Américain qui serait trouvé sous convoi anglais, comme devenu ennemi par cette association; il prétendait en outre, les Anglais persistant à bloquer les rivages de France, interdire à tout bâtiment l'accès des rivages d'Angleterre, ne s'adressant pas en cela, disait-il, aux Américains, mais aux rivages d'Angleterre, en représaille de ce qui se faisait contre les rivages de France. Enfin, ayant des armées devant Lisbonne et Cadix, il soutenait que porter des farines à Lisbonne et à Cadix c'était violer un blocus réel, et il avait prescrit de l'empêcher. Ces restrictions au droit pur des neutres étaient fort soutenables, mais leur utilité réelle ne valait pas le mauvais effet qu'elles devaient produire en Amérique.

[En marge: Précautions gênantes imposées au commerce américain.]

Quant au commerce, Napoléon, toujours soigneux en admettant en France les Américains de n'y introduire ni des bâtiments anglais ni des produits anglais, avait imaginé des précautions extrêmement minutieuses. D'abord il n'avait permis que deux points de départ, New-York et la Nouvelle-Orléans, et trois points d'arrivée, Bordeaux, Nantes et le Havre. Il avait exigé que chaque cargaison fût, avant le départ d'Amérique, vérifiée et inventoriée par ses consuls, pour qu'il n'y eût pas en route substitution de valeur et de qualité. En outre il avait désigné les matières qu'on pourrait importer en France, en avait exclu le sucre et le café, qui sont d'origine toujours douteuse, et avait voulu qu'en retour des marchandises introduites, les Américains fussent tenus d'exporter un tiers de la valeur de ces marchandises en vins, et deux tiers en soieries. Enfin il avait soumis les objets importés d'Amérique au fameux tarif du 5 août 1810, lequel consistait à substituer un droit de 50 pour cent à la prohibition absolue prononcée contre tous les produits exotiques.

Lorsque les Américains admis dans nos ports y trouvèrent ces gênes, relativement aux points de départ et d'arrivée, relativement à la nature des marchandises qu'ils pouvaient introduire, à la nature et à la proportion de celles qu'ils étaient tenus d'exporter, ils se plaignirent vivement d'un commerce chargé de pareilles entraves, et malheureusement leurs plaintes portées aux États-Unis devaient y produire un retentissement fâcheux. Napoléon, en effet, se privait pour un bien petit avantage d'un résultat politique fort important, celui d'une déclaration de guerre de l'Amérique à l'Angleterre. Tout en ayant raison de ne pas vouloir laisser s'infiltrer les produits anglais en France par le moyen des neutres, il était bien certain qu'une fois la guerre déclarée les Américains ne puiseraient guère la matière de leurs importations dans les entrepôts britanniques. De plus, en exigeant des constatations bien faites par des consuls d'une probité rigoureuse, il aurait pu se dispenser de restreindre à deux ports en Amérique, à trois ports en France, les points de départ et d'arrivée, car c'était rendre aux Anglais le blocus de nos rivages trop facile, que de réduire à trois le nombre des points à bloquer. Quant aux marchandises, la plupart, comme les bois, les tabacs, les farines, étaient tellement propres aux États-Unis, les autres, comme les cotons, avaient des signes tellement certains de leur origine, qu'il n'y avait pas à craindre la substitution pendant la traversée du produit anglais au produit américain. Quant aux sucres et cafés, comme il en fallait absolument une certaine quantité en France, et que Napoléon permettait même d'aller les chercher en Angleterre au moyen des licences, il eût été bien plus simple de les recevoir des Américains, dussent ces derniers les prendre dans les colonies anglaises. Enfin, quant à l'obligation d'acheter une certaine proportion de vins et de soieries de France, il fallait ne pas tant s'occuper de Bordeaux et de Lyon, car c'était leur nuire par trop de sollicitude, et il suffisait de s'en fier aux Américains du soin de choisir ceux de nos produits qu'ils pourraient exporter avec le plus d'avantage.

Le premier intérêt, celui qui l'emportait sur tous les autres, même par rapport au blocus continental, c'était d'amener la guerre entre l'Amérique et l'Angleterre. Dût-il en résulter quelque fraude, il fallait à tout prix amener cette guerre, car à l'instant les Anglais perdaient leur commerce avec l'Amérique, qui était encore de deux cents millions, et rien ne pouvait les dédommager d'une telle perte. De plus, la suppression du pavillon américain comme intermédiaire était pour eux un dommage d'un autre genre, qui valait tous les sacrifices momentanés qu'on s'imposerait en faveur de l'Amérique. Lorsque par exemple nous obligions les Suédois, les Danois, les Prussiens à déclarer la guerre aux Anglais, ils cédaient à la violence, et ne se livraient qu'à de feintes hostilités. Mais une fois le premier coup de canon tiré entre l'Amérique et l'Angleterre, une haine nationale ardente devait s'allumer entre elles, le pavillon américain devait cesser d'être le complaisant de la marine britannique, et se figure-t-on ce que serait devenu pour l'Angleterre le blocus continental, si les Américains ne s'étaient plus offerts pour déjouer ce blocus, en prêtant aux Anglais leur prétendu pavillon neutre?

[En marge: Les procédés de la France envers l'Amérique servent d'arguments aux partisans de l'Angleterre.]

En vue d'obtenir un tel résultat, aucun sacrifice ne devait nous coûter, et il était évident que pour l'obtenir il fallait d'abord faire cesser toute plainte fondée des Américains contre nous, afin que leur irritation fût exclusivement tournée contre l'Angleterre, et ensuite leur faire espérer, en dédommagement du commerce qu'ils allaient perdre avec l'Angleterre, un large commerce avec la France. Malheureusement, par défiance, par orgueil, par entêtement, Napoléon se défendait contre les concessions qu'on lui demandait, ne les accordait qu'une à une, et souvent même en détruisait l'effet par des rigueurs intempestives. Aussi lorsque dans le congrès américain les partisans de la guerre citaient les vaisseaux arrêtés par les Anglais, ou ceux à bord desquels on avait exercé la _presse_, les partisans de la paix citaient en réponse les vaisseaux américains arrêtés par la marine française aux bouches de la Tamise ou du Tage; et lorsqu'on voulait faire luire à leurs yeux le vaste commerce de l'Empire français en compensation du commerce britannique, ils citaient les deux ports d'où l'on pouvait partir d'Amérique, les trois ports où l'on pouvait aborder en France, et les gênes, les tarifs excessifs qu'on était exposé à y rencontrer.

[En marge: État des partis en Amérique.]

L'état des esprits aux États-Unis, la division des partis dans cette contrée libre, compliquaient encore cette situation. Alors comme plus anciennement, et comme plus tard, l'Amérique du Nord était divisée en fédéralistes et en démocrates.

[En marge: Les fédéralistes, leur caractère et leurs opinions.]