Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 15 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 18

Chapter 183,179 wordsPublic domain

Avant d'envoyer ce sénatus-consulte au Sénat, Napoléon voulut convoquer un conseil extraordinaire, dans lequel il s'entretiendrait avec quelques personnages éminents de la situation de l'Europe, et des mesures à prendre pour terminer la grande lutte dans laquelle on était engagé. Peu habitué à consulter même ses ministres, ne tenant avec chacun d'eux que des conseils particuliers sur des objets spéciaux, se réservant exclusivement l'ensemble du gouvernement, il était devenu un peu plus communicatif depuis ses malheurs, et sans être plus que de coutume enclin à suivre l'avis d'autrui, il était disposé à en faire le semblant, pour associer plus de monde à son action. Au surplus, il était décidé à se conduire en soldat, à dépouiller même le souverain dont il avait eu beaucoup trop le faste dans la campagne de 1812, à être véritablement le général Bonaparte, et à revenir ainsi vers ces temps où travaillant jour et nuit, vivant presque à cheval, il n'obtenait qu'au prix de soins infinis les faveurs que la fortune semblait lui dispenser à pleines mains. Il était donc résolu à expier ses fautes, à les expier par des prodiges d'application et d'énergie, mais malheureusement il n'était pas résolu à les expier aussi par la modération, car pour se sauver (et il en était temps encore), il eût fallu désarmer le monde par deux moyens, la force et la modération. Or de ces deux moyens, il n'en admettait qu'un, la force, non pas qu'il ne songeât point à la paix, il en éprouvait le besoin au contraire, et il la désirait sincèrement; mais il voulait vaincre d'abord, afin de reprendre son ascendant, et puis dicter la paix, une paix à sa mesure, légèrement accommodée aux circonstances, mais ne répondant ni à l'état présent des esprits, ni au changement qui s'était opéré dans les dispositions de l'Europe.

[En marge: Dispositions et langage des personnages que Napoléon allait consulter.]

[En marge: MM. de Cambacérès, de Talleyrand, de Rovigo, Mollien, Duroc, de Caulaincourt, se prononcent journellement pour la paix.]

[En marge: Opinion de Napoléon.]

Depuis son retour, ce n'était parmi ceux qui l'entouraient qu'un concert de voeux publics ou secrets pour la paix la plus prompte. L'archichancelier avec sa gravité et sa réserve accoutumées, M. de Talleyrand avec son insouciance tantôt affectée, tantôt réelle, le duc de Rovigo avec la hardiesse d'un familier habitué à tout dire, M. Mollien avec le chagrin d'un financier obéré, enfin, parmi les grands officiers de la cour, le grand maréchal Duroc avec sa discrète sagesse, M. de Caulaincourt avec la fermeté d'un bon citoyen, insinuaient ou déclaraient tout haut qu'il fallait la paix, qu'il la fallait plus ou moins avantageuse, mais qu'il la fallait quelle qu'elle fût, sous peine de périr. M. de Caulaincourt, qui dans ces circonstances se conduisit de manière à mériter l'estime éternelle des honnêtes gens, était le plus hardi, le plus opiniâtre à demander la paix. À toutes ces instances Napoléon répondait qu'il la voulait lui aussi, qu'il en sentait la nécessité, mais qu'il fallait la gagner par un suprême et dernier effort, ce qui était complétement vrai. Il ajoutait qu'en la désirant, en étant décidé à la faire, on ne devait pas trop le laisser voir, car tout serait perdu si on croyait en Europe le courage de la France ébranlé, ce qui était vrai encore, mais à une condition, c'est qu'en se montrant résolus à combattre, on ne désespérerait pas ceux qui, moyennant quelques concessions, étaient prêts, comme l'Autriche, à s'unir à nous pour imposer la modération à tout le monde.

[En marge: Opinion de M. de Bassano.]

Parmi les grands personnages qui, autour de Napoléon, enhardis par le péril, peut-être aussi par la diminution du prestige, commençaient à manifester une opinion, un seul, toujours assuré, portant toujours haut son visage satisfait, M. de Bassano, était aussi confiant que si les événements de Russie ne s'étaient pas accomplis. Napoléon, à l'entendre, invincible quoique vaincu, réparerait bientôt un malheur qui n'était après tout qu'un mauvais hiver, replacerait l'Europe à ses pieds, et dicterait les conditions de la pacification générale. Ces vaines paroles, dont au fond Napoléon appréciait la valeur, lui plaisaient néanmoins, et même sans y croire il aimait à entendre dire qu'il était encore aussi puissant qu'autrefois. Pourtant, il y aurait eu un plaisir moins dangereux, et peut-être plus doux à lui procurer, c'eût été de lui montrer sans cesse l'urgente, l'absolue nécessité des sacrifices, et de préparer ainsi à son orgueil souffrant une excuse pour céder.

[En marge: La question consiste moins dans le principe des négociations, que tout le monde est d'avis d'ouvrir, que dans le mode de ces négociations.]

[En marge: M. de Caulaincourt serait d'avis de s'aboucher directement avec la Russie, sans passer par l'intermédiaire de l'Autriche.]

[En marge: M. de Bassano est d'un avis contraire.]

[En marge: M. de Talleyrand incline à l'opinion de M. de Caulaincourt.]

Du reste, Napoléon, nous le répétons, ne repoussait pas l'idée des négociations, il disputait seulement sur les formes à employer pour les ouvrir. Il se présentait en effet une question toute politique, dont l'importance était fort grande, et qui était vivement débattue autour de Napoléon, malgré le silence habituel dans lequel se renfermaient les hommes qui l'approchaient. Le principe des négociations admis, il s'agissait de savoir comment on les entamerait, si on se prêterait aux vues de l'Autriche, en consentant à lui laisser prendre le rôle officieux dont elle semblait pressée de se charger, ou si, négligeant les intermédiaires plus ou moins sincères et désintéressés, on irait droit à la partie adverse, c'est-à-dire à la Russie, pour s'entendre franchement avec elle, et en finir d'une lutte inutile et désastreuse. M. de Caulaincourt, fort habitué à traiter avec la cour de Russie, tout plein de ses souvenirs de 1810 et de 1811, frappé encore des efforts de l'empereur Alexandre pour éviter la guerre, espérait, en se présentant à ce prince, lui faire agréer une paix honorable pour les deux parties; et ce n'était pas le désir de ressaisir un grand emploi diplomatique auquel il avait volontairement renoncé, qui le faisait parler de la sorte, mais le dévouement à une dynastie à laquelle il s'était attaché, à la France qu'il croyait en péril. M. de Bassano était d'un avis tout contraire. Ayant beaucoup de liaisons particulières avec la cour de Vienne depuis le mariage de Napoléon, il voulait négocier par le canal de l'Autriche, devenir ainsi l'auteur d'une paix que tout le monde désirait, qu'il désirait lui-même, mais à la manière de Napoléon, c'est-à-dire avec des exigences qui devaient la rendre impossible. M. de Talleyrand qui employait à rire de M. de Bassano le temps qu'il ne consacrait plus au service de l'État, et que Napoléon eût mieux fait d'utiliser pour lui-même en le rappelant au ministère, M. de Talleyrand, par des raisons fort plausibles, et par aversion pour M. de Bassano, était, contre sa coutume, opposé à l'Autriche, et à l'importance qu'il s'agissait de lui donner.

[En marge: Impossibilité de s'aboucher directement avec la Russie, à cause des dispositions actuelles de l'empereur Alexandre.]

[En marge: Dans cette situation, il y a nécessité d'accepter les services de l'Autriche, et dès lors de s'entendre avec elle.]

Il est bien certain qu'à voir les allures de la cour de Vienne, on pouvait craindre qu'en offrant de s'entremettre, elle ne passât prochainement d'un rôle officieux à un rôle dominateur, et qu'après avoir modestement conseillé la paix, elle ne finît par l'imposer les armes à la main. Dans ses rapports avec la France surtout, la médiation qui commençait par le langage le plus amical, le plus paternel même, était une manière parfaitement commode de passer du rôle d'allié à celui d'arbitre, et bientôt peut-être, si l'arbitre n'était pas écouté, au rôle d'ennemi. Aussi la faire entrer le moins possible dans les grandes affaires du moment, renoncer aux services militaires et politiques qu'on pouvait en obtenir, si on ne voulait pas les payer, et la négliger pour s'adresser directement à la Russie, était ce qu'il y avait de plus sage et de plus habile. Mais il y avait une difficulté presque insurmontable à suivre cette conduite, c'étaient les nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre. M. de Caulaincourt l'avait laissé timide, tremblant à l'idée de rencontrer Napoléon sur un champ de bataille, et prêt aux plus grands sacrifices pour éviter cette extrémité. Mais arrivé tout à coup par suite d'événements extraordinaires au rôle de vainqueur de Napoléon, enorgueilli au dernier point de cette situation si nouvelle, enflé de l'espérance d'être le libérateur de l'Europe, enivré par les applaudissements des Allemands, il était devenu inabordable, et probablement M. de Caulaincourt, rencontrant auprès de lui des égards personnels mais aucune condescendance, eût supporté moins qu'un autre ce changement d'attitude si récent et si complet, et eût rompu brusquement. L'abouchement direct avec Alexandre était donc à peu près impraticable, et dès lors il n'y avait de recours possible aux négociations que par l'intermédiaire de l'Autriche. Sous ce dernier rapport, M. de Bassano avait raison; mais en quoi il se trompait, c'était dans la manière d'employer les bons offices de la cour de Vienne, et surtout de les payer. Dans le fond cette cour n'avait l'intention ni de détruire, ni d'abaisser la France, par crainte d'abord, car Napoléon l'effrayait toujours, par pudeur aussi, car le mariage était trop récent pour qu'on n'en tînt pas compte. Mais elle voulait profiter de l'occasion pour refaire la situation de l'Autriche et de l'Allemagne, ce qui était fort naturel et fort légitime. Il fallait le reconnaître, s'y résigner, quelque désagréable que cela pût être, parce qu'on s'y était exposé par de grandes fautes, parce qu'au fond l'intérêt réel de la France y était moins compromis que l'amour-propre de Napoléon, et une fois résigné, entrer franchement en communication avec la cour de Vienne, se mettre d'accord avec elle, la laisser faire ensuite, pendant qu'on gagnerait encore quelques grandes batailles, qui seraient dans ses mains un moyen de rendre les coalisés raisonnables, et dans les nôtres un moyen de lui payer à elle ses services un peu moins cher.

[En marge: À défaut de cette manière de procéder, il reste une seule conduite, c'est de n'avoir aucun recours à l'Autriche, et de la laisser en dehors des affaires présentes.]

Si on ne voulait pas se plier aux circonstances, ce qui après l'expédition de Russie était le plus triste des égarements, il y avait encore une autre conduite à tenir, c'était, en affectant les bons rapports avec l'Autriche, en écoutant ses conseils avec une déférence apparente, de se tenir à distance d'elle, de ne pas chercher à l'employer, de ne réclamer de sa part aucun service ni diplomatique ni militaire, car tout ce qu'on lui demandait sous le rapport diplomatique l'autorisait à se mêler des conditions de la paix, ce qui était un acheminement à les dicter, et ce qu'on lui demandait sous le rapport militaire l'autorisait à armer, ce qui était un acheminement à nous faire la guerre.

Il fallait donc ou s'adresser directement et tout de suite à la Russie, si la chose était possible, ou si elle ne l'était pas, s'adresser à l'Autriche, franchement, cordialement, en étant prêt à lui payer ses services, ou enfin, si on n'avait pas cette sagesse, l'employer aussi peu que possible, et ne pas agrandir nous-mêmes une importance et des forces qui devaient bientôt être employées contre nous. Toutes autres vues que celles-là étaient dans le moment dénuées de raison.

[En marge: Conseil solennel tenu aux Tuileries sur la politique extérieure de la France.]

Ce sont ces diverses questions, celles de la paix, du mode des négociations, de l'étendue des armements, que Napoléon voulut traiter dans un conseil spécial, qu'il réunit aux Tuileries dans les premiers jours de janvier, et qu'il composa d'hommes parfaitement compétents. Dans un pays où les ministres auraient été responsables, c'est-à-dire auteurs de la direction des affaires, il aurait dû n'y admettre que des ministres; dans un pays où il était seul auteur de toutes les déterminations, il choisit parmi les hommes de son entourage les plus expérimentés dans les matières qu'on avait à traiter. Il désirait tirer de ce conseil quelques lumières, s'il pouvait, mais surtout faire preuve de dispositions pacifiques, et une fois qu'un système aurait été adopté, obtenir autour de lui un complet accord de volontés et de langage.

Les personnages appelés, et la plupart d'après la désignation de M. de Bassano, furent, outre M. de Bassano lui-même, l'archichancelier Cambacérès, le prince de Talleyrand, M. de Caulaincourt, M. le duc de Cadore (de Champagny), ancien ambassadeur et ancien ministre des affaires étrangères, enfin les deux principaux commis de ce département, MM. de la Besnardière et d'Hauterive. Certes il eût été difficile de réunir plus de savoir, et plus de vrai désir de sauver Napoléon et l'État lui-même.

[En marge: Exposé fait par Napoléon des questions à résoudre.]

Napoléon, calme et grave, exposa brièvement la situation, ordonna la lecture des décrets qu'on devait présenter au Sénat, puis précisa comme il suit la question qu'il voulait faire approfondir.--«Je souhaite la paix, dit-il, mais je ne crains point la guerre. Malgré les pertes que nous a causées la rigueur du climat, il nous reste encore de grandes ressources. Au dedans la tranquillité règne. La nation ne veut point renoncer à sa gloire et à sa puissance. Au dehors l'Autriche, la Prusse, le Danemark donnent les plus fortes assurances de leur fidélité. L'Autriche ne songe pas à rompre une alliance dont elle attend de grands avantages. Le roi de Prusse offre de renforcer son contingent, et vient de déférer à un conseil de guerre le général d'York. La Russie a besoin de la paix. Quoique travaillée par les intrigues de l'Angleterre, je ne pense pas qu'elle veuille persister dans une lutte qui finira par lui être funeste.

»J'ai ordonné une levée de 350 mille hommes (faisant, comme on l'a dit, 500 avec la conscription de 1813); le projet de sénatus-consulte est rédigé et va être présenté. Un autre décret est préparé pour la convocation du Corps législatif, auquel je n'aurai pas d'impôts nouveaux à demander, mais dont la présence peut être utile dans les conjonctures actuelles, et auquel il se pourrait qu'on eût à proposer des mesures législatives.

»Après avoir ainsi réglé le développement de nos forces, convient-il d'attendre des propositions de paix ou d'en faire? Si nous prenons l'initiative, faut-il traiter directement avec la Russie, ou est-il préférable de s'adresser à l'Autriche, et de lui demander son intervention? Telles sont les questions sur lesquelles j'attends et appelle vos lumières.»--

À la suite de cet exposé concis et ferme, chacun parla dans son propre sens.

[En marge: Opinion de MM. de Caulaincourt, de Cambacérès, de Talleyrand.]

M. de Caulaincourt soutint, en homme convaincu et en bon citoyen, la nécessité de la paix, et la convenance de traiter directement avec la Russie. Il appuya cette opinion de considérations qui dans sa bouche devaient avoir un grand poids, ayant vécu tant d'années et avec tant d'honneur à Saint-Pétersbourg. Le sage Cambacérès, avec son instinct ordinaire de prudence, inclinant à s'adresser tout de suite au plus fort, à celui de qui tout dépendait, c'est-à-dire à l'empereur de Russie, et à tout terminer avec lui du mieux qu'on pourrait, se défiant particulièrement de l'Autriche qui n'offrait ses bons offices que pour les mettre à très-haut prix, opina comme M. de Caulaincourt, et appuya très-fort sa proposition. M. de Talleyrand, en quelques mots brefs et sentencieux, exprima l'avis de s'adresser immédiatement à la Russie, pour avoir la paix sans longs détours, l'avoir promptement, et, selon lui, pas plus chèrement qu'en passant par les mains de l'Autriche.

[En marge: Réponse de M. de Bassano.]

Après ces messieurs, M. de Bassano développa longuement le dire contraire, et, s'étayant de ce qu'il recueillait chaque jour, parla avec beaucoup de raison de la difficulté de s'aboucher avec la Russie, auprès de laquelle tous les abords étaient fermés, et de la facilité au contraire de passer par l'Autriche, dont toutes les voies s'étaient spontanément ouvertes. Mêlant à une opinion vraie les illusions d'un esprit crédule, il afficha la plus entière confiance dans le désintéressement de la cour de Vienne, dans son attachement à l'alliance, dans l'amour enfin du beau-père pour le gendre, et affirma que tout serait facile de ce côté, même sûr, sans indiquer (ce qui aurait dû être le complément de son opinion, et ce qui l'aurait rendue parfaitement sage), sans indiquer à quel prix on obtiendrait les services de l'Autriche.

[En marge: MM. de Champagny, d'Hauterive, de la Besnardière, opinent dans le même sens que M. de Bassano.]

M. de Champagny, modeste et sensé, voyant de grandes difficultés à traiter avec la Russie, de grandes facilités à traiter avec l'Autriche, disposé à la confiance envers cette dernière cour, auprès de laquelle il avait résidé, résigné à lui payer ses services ce qu'elle voudrait, opina comme M. de Bassano. M. d'Hauterive ayant des avis de commande, M. de la Besnardière, esprit fin, caustique, se moquant volontiers de la politique de M. de Bassano, mais soumis par intérêt, se prononcèrent tous deux pour l'opinion du ministre, chef de leur département. C'étaient par conséquent quatre voix contre trois en faveur de l'intervention autrichienne.

[En marge: Quatre voix contre trois se prononcent en faveur de la médiation autrichienne.]

Pour qu'un tel conseil pût être utile, on aurait dû, en adoptant l'intermédiaire de l'Autriche comme le seul admissible, aller plus loin, oser discuter à quelles conditions on obtiendrait les bons offices de cette cour, exposer franchement ces conditions, les faire accepter, car, ainsi qu'on le verra bientôt, elles étaient acceptables, ou bien si on n'en voulait pas, montrer qu'il fallait alors se conduire avec assez d'art pour éluder l'intervention de l'Autriche au lieu de la rechercher, pour réduire son rôle au lieu de le grandir, pour retarder surtout ses déterminations, et avoir ainsi le temps de vaincre les coalisés avant qu'elle se mît de la partie.

Mais Napoléon ne demandait pas qu'on allât si loin, et aveuglé par ses désirs s'aperçut trop tard de la faute qu'on allait commettre. Ce qu'il voyait très-bien, c'est qu'à ouvrir des négociations il n'y avait pour le moment qu'un moyen d'y parvenir, c'était de se servir de la cour de Vienne. Mais il n'aimait pas à se rendre compte de ce qu'il en coûterait, il se flattait d'agir par l'Impératrice sur son beau-père, d'obtenir ainsi de l'Autriche des services à la fois militaires et diplomatiques, et se persuadait qu'en lui donnant l'Illyrie promise autrefois pour dédommagement de la Gallicie, et en la lui donnant cette fois gratis, elle se tiendrait pour suffisamment récompensée. C'était là une erreur funeste, et qui devait être presque aussi fatale que l'expédition de Russie. Au surplus, désirant qu'on négociât ostensiblement pour satisfaire l'esprit public, il trouvait digne et séant de laisser négocier son beau-père, sans paraître s'en mêler lui-même.

Ainsi qu'il le faisait dans ces conseils politiques, rares et solennels, où il n'émettait pas son avis, tandis qu'il l'exprimait vivement et impérieusement dans les conseils administratifs, il remercia sans s'expliquer les membres de cette réunion, et parut toutefois pencher pour l'opinion qui avait obtenu la majorité, celle de traiter de la paix, d'en traiter par l'entremise de l'Autriche, de faire en même temps un grand déploiement de forces, de présenter au Sénat le sénatus-consulte projeté pour la levée des 350 mille hommes, et de retarder de quelques semaines la convocation du Corps législatif, qui pourrait en ce moment refléter avec trop de vivacité l'agitation de l'esprit public.

[En marge: La conduite proposée est immédiatement suivie, mais de manière à la rendre plus périlleuse que salutaire.]

[En marge: Lettre de Napoléon à son beau-père l'empereur François.]

[En marge: Napoléon énonce dans sa lettre des prétentions qui rendent toute négociation impossible.]