Part 51
[Note en marge: Motifs sérieux et puissants qui décident Napoléon à partir.]
Napoléon croyait l'armée plus près de sa dissolution qu'il n'en voulait convenir, même avec M. de Bassano; considérant donc le mal comme à peu près accompli, il n'envisageait plus que le danger de se trouver avec quelques soldats exténués, incapables d'aucune résistance, à quatre cents lieues de la frontière française, ayant sur ses derrières les Allemands fort enclins à la révolte. Or il se demandait ce qu'il deviendrait, ce que deviendrait l'Empire, si les Allemands faisaient cette réflexion si simple, qu'en l'empêchant de retourner en France, ils détruisaient son pouvoir avec sa personne, et si, cette réflexion faite, ils se soulevaient sur ses derrières pour fermer la route du Rhin à lui et aux débris qu'il commandait. Alors tout était perdu, et la guerre devait en quelques jours finir par sa captivité. Or on rend à la liberté un prince comme François Ier, qui a pour le remplacer un successeur incontesté, mais on détrône un homme, quelque grand qu'il soit, qui, porté par le hasard des révolutions sur un trône où il n'était pas né, où il n'a pas habitué le monde à le voir, a, au lieu d'un successeur universellement reconnu, des concurrents souvent appelés par le voeu public, parce qu'il a fait leur popularité par ses fautes. S'exagérant même ce genre de péril avec la vivacité de perception qui lui était particulière, Napoléon était impatient de quitter son armée, surtout depuis que la Bérézina étant miraculeusement passée, un devoir d'honneur impérieux ne le retenait plus à la tête de ses soldats. Il craignait que son désastre, qui était inconnu encore, venant à se révéler soudainement, les esprits n'en éprouvassent une telle commotion, que son retour ne devînt impossible, et que sur sa route il ne trouvât mille bras levés pour l'arrêter. Il voulait donc, avant que les malheurs qui l'avaient frappé fussent connus, ou pendant qu'on emploierait le temps à y croire, s'échapper avec quatre hommes sûrs, Caulaincourt, Lobau, Duroc, Lefebvre-Desnoëttes, traverser la Pologne en traîneau, l'Allemagne en poste, l'une et l'autre très-secrètement, et arriver aux Tuileries avant d'y être attendu même par sa femme. Lorsque l'Europe saurait son désastre, mais son retour à Paris en même temps que son désastre, elle y regarderait avant de se soulever, et en tout cas elle le trouverait à la tête des forces considérables qui restaient à l'Empire, et elle pourrait payer bien cher une joie d'un moment.
[Note en marge: Raisons qui pouvaient cependant contre-balancer celles qui décidèrent Napoléon.]
[Note en marge: Forces qui seraient restées à Napoléon s'il avait voulu demeurer à la tête de l'armée.]
Il y avait certainement de très-puissantes raisons pour penser ainsi, et assez pour qu'il faille laisser à la tourbe des partis le soin de qualifier de désertion ce départ de l'armée. Pourtant il y en avait quelques autres à faire valoir en opposition à celles-là, qui, sans les égaler peut-être, avaient néanmoins leur valeur. Avec l'opiniâtreté de Masséna ou le flegme de Moreau, il eût été possible de tirer quelques ressources de cette situation, et de trouver enfin une limite où l'on pourrait arrêter les Russes, et rallier les débris de l'armée. En effet, on avait encore en comprenant la garde, les corps de Davout et de Victor, 12 mille hommes portant un fusil, suivis de quarante mille traînards environ, capables de redevenir des soldats dès qu'on leur aurait procuré quelque part des vivres, des toits, du repos, de la sécurité. Toutefois, ce n'était pas avant un mois ou deux que ces débandés redeviendraient des soldats. Mais, en attendant, les 12 mille qui avaient conservé leurs armes allaient rencontrer entre Molodeczno et Wilna de Wrède avec 6 mille Bavarois, à Wilna même Loison avec 9 mille Français, Franceschi et Coutard avec deux brigades de 7 à 8 mille Polonais et Allemands, et, indépendamment de ces corps organisés, quelques escadrons et bataillons de marche s'élevant à 4 mille hommes, plus 6 mille Lithuaniens, c'est-à-dire 33 mille hommes, qui, joints aux restes de la grande armée, pouvaient opposer une certaine résistance à l'ennemi, puisqu'ils ne seraient pas moins de 45 mille combattants réunis et bien armés. À droite on avait Schwarzenberg avec 25 mille Autrichiens, Reynier avec 15 mille Français et Saxons excellents, c'est-à-dire 40 mille hommes qui ne manqueraient pas d'arriver dès qu'on leur ferait parvenir l'ordre d'avancer. Enfin à gauche on avait Macdonald avec 10 mille Prussiens, qui n'oseraient abandonner l'armée française que lorsqu'elle s'abandonnerait elle-même, et 6 mille Polonais à l'abri de toute séduction ennemie. Il était donc possible d'avoir encore, à Wilna, 45 mille hommes, si toutefois on ne les envoyait pas mourir sur les routes pour aller au-devant de la grande armée, plus 40 mille à droite de Wilna, et 15 mille à gauche, auxquels il fallait de huit à dix jours pour se réunir au rendez-vous commun. En arrière, à Koenigsberg, la division Heudelet du corps d'Augereau arrivait forte de 15 mille Français. Il en restait une autre à Augereau de pareil nombre, outre beaucoup de troupes de marche, et enfin le corps de Grenier qui venait de passer les Alpes avec 18 mille soldats des anciennes troupes d'Italie. Augereau pouvait donc tenir Berlin avec 30 mille hommes, Heudelet remplir l'intervalle avec 15 mille, et Napoléon en réunir 100 mille autour de Wilna, dont la moitié à Wilna même[44]. Or, les Russes n'en avaient pas plus. Il restait environ 50 mille hommes à Kutusof, 20 mille à Wittgenstein, et à peu près autant à Tchitchakoff. Sacken, après les combats malheureux qu'il venait de soutenir contre Schwarzenberg et Reynier, comme on le verra tout à l'heure, n'avait pas 10 mille hommes sous les armes. Ce total présentait 100 mille hommes au plus, excellents sans doute, mais pas meilleurs assurément que ceux de Napoléon, pas beaucoup plus concentrés, car c'est à peine si devant Wilna Wittgenstein, Tchitchakoff et l'avant-garde de Kutusof auraient pu réunir 40 mille hommes, et Napoléon était en mesure d'en avoir au moins autant. Supposez une bataille gagnée devant Wilna, et, sous l'influence d'un pareil succès, on aurait fait rentrer trente ou quarante mille traînards dans les rangs, et reconstitué une véritable armée, capable d'arrêter les Russes, d'attendre les secours venant de France, et de tirer de la Pologne de grandes ressources. Dût-on plus tard rétrograder sur la Vistule, pour se rapprocher de ses secours, pour diminuer l'inconvénient des distances, pour l'augmenter au désavantage des Russes, on aurait rétrogradé avec cent mille hommes, en ayant sous ses pieds l'Allemagne contenue, autour de soi la Pologne armée, et derrière soi les cohortes accourant de France. Napoléon, ressaisissant la victoire du milieu de son désastre, eût été obéi de tous à Wilna comme à Paris.
[Note 44: Loin d'exagérer ces chiffres, je les ai plutôt réduits, et je les ai pris dans la correspondance même de M. de Bassano, qui envoyait tous les jours à Napoléon l'état des troupes passant par Wilna. Le chiffre des forces des généraux Schwarzenberg et Reynier, je l'ai pris dans la correspondance de ces généraux, qui certainement, en s'excusant sans cesse de ne pas obtenir de plus grands résultats, n'auraient pas exagéré les moyens dont on leur reprochait de ne pas faire un usage suffisant.]
Il y avait à Wilna 25 ou 30 jours de vivres-pain, 10 mille boeufs arrivant de toutes les parties de la Lithuanie, et beaucoup de spiritueux. À Kowno, il y avait des magasins considérables en vêtements, munitions et vivres. Enfin chez les fermiers polonais on aurait trouvé les grains et les farines que les réquisitions de l'autorité militaire y avaient réunis, et que le défaut de transport n'avait pas permis d'en tirer. Le traînage allait en procurer le moyen. On aurait donc pu vivre à Wilna, et en rétrogradant en tout cas sur le Niémen, la Vieille-Prusse, à prix d'argent, aurait fourni tout ce dont on aurait eu besoin[45].
[Note 45: Ces assertions sont basées sur la correspondance de M. de Bassano.]
En n'abandonnant pas l'armée à la désorganisation croissante qui s'était emparée d'elle, il était possible de composer encore une force respectable avec ce qui restait de l'immense multitude d'hommes attirée en Pologne au mois de juin précédent, et de recommencer avec quelques chances de succès une lutte qui cette fois était devenue nécessaire. Il aurait fallu pour cela beaucoup moins de cette prévoyance politique dont Napoléon avait eu trop peu avant de commencer la guerre, et dont il avait beaucoup trop depuis que cette guerre avait si mal tourné.
[Note en marge: Ce sont des motifs politiques qui décident surtout Napoléon à partir.]
Toutefois sur ce grave sujet on pouvait soutenir le pour et le contre avec un égal fondement, et pour pencher vers le parti que nous regardons comme soutenable, il aurait fallu l'impulsion d'un sentiment moral, qui eût porté à préférer même la perte du trône à l'abandon d'une armée qu'on avait entraînée dans un désastre. S'il n'y avait eu que danger de la vie (et il n'y était pas), Napoléon était assez bon soldat pour le courir sans hésiter avec une armée compromise par sa faute; mais être détrôné, et, qui pis est, prisonnier des Allemands, était une perspective devant laquelle il ne tint pas, et il prit à Smorgoni même la résolution de partir.
[Note en marge: Napoléon, en partant, désigne Murat pour le remplacer dans le commandement.]
Il lui fallait un remplaçant, et après y avoir pensé, il n'en trouva qu'un seul qui eût assez de renommée, assez d'élévation de rang, pour qu'on lui obéît, c'était le roi de Naples. Eugène était plus sage, plus constant, et avait acquis dans ces jours néfastes la haute estime de tous les honnêtes gens de l'armée, mais il était capable d'obéir à Murat, et Murat ne l'était pas de lui obéir à lui. Parmi les maréchaux, Ney, quoique s'étant couvert de gloire, n'avait pas l'autorité nécessaire, et Davout l'avait perdue depuis que Napoléon avait donné à son égard le signal du dénigrement. En laissant le major général Berthier à Murat, Napoléon espérait placer auprès de lui un conseiller sage, laborieux, en état de le contenir et de suppléer à son ignorance des détails. Malheureusement le major général était complètement démoralisé, et sa santé était tout à fait détruite. Les maux qu'il venait d'endurer avaient ruiné son corps et profondément ébranlé sa haute raison. Il voulait partir avec Napoléon, et il fallut un langage des plus durs pour l'obliger à demeurer. Il s'y résigna avec sa docilité accoutumée, mais avec un violent chagrin, car son rare bon sens ne lui faisait entrevoir que de nouveaux et plus affreux désastres après le départ de Napoléon.
[Note en marge: Adieux de Napoléon à ses maréchaux, et son départ dans un traîneau.]
Le 5 décembre au soir, à Smorgoni où l'on était arrivé, Napoléon assembla Murat, Eugène, Berthier, ses maréchaux, leur fit part de sa détermination, qui les étonna, les affecta sensiblement, mais qu'ils n'osèrent désapprouver, craignant encore leur maître vaincu, et trouvant d'ailleurs bien puissantes les raisons qu'il alléguait, car il leur disait qu'en deux mois il leur amènerait 300 mille hommes de renfort, et que lui seul pouvait tirer de la France de tels secours. Il fut en outre plus caressant que de coutume, leur adressa des paroles affectueuses à tous, même au maréchal Davout qu'il avait si maltraité pendant cette campagne, et chercha ainsi à conquérir par des caresses une approbation qu'il craignait de ne pas obtenir avec les bonnes raisons qu'il avait à faire valoir. Il les flatta même jusqu'à s'accuser, en disant que tout le monde avait commis des fautes, lui comme les autres, qu'il était resté trop longtemps à Moscou, qu'il avait été séduit par la prolongation de la belle saison et le désir de la paix; qu'en réalité la cause des revers qu'on venait d'essuyer, c'était la précocité et la rigueur de l'hiver; que c'était là un malheur plutôt qu'une faute, qu'au surplus il fallait être indulgent les uns pour les autres, se soutenir, s'aimer, et reprendre confiance; qu'il reparaîtrait bientôt au milieu d'eux à la tête d'une armée formidable, et qu'il leur recommandait en attendant de s'entr'aider, et d'obéir fidèlement à Murat. Ces discours terminés, il les embrassa, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, et, s'enfonçant dans un traîneau, suivi de M. de Caulaincourt, du maréchal Duroc, du comte Lobau, du général Lefebvre-Desnoëttes, il partit au milieu de la nuit, laissant ses lieutenants soumis, à peu près convaincus, mais au fond consternés et sans espérance.
[Note en marge: Le secret du départ de Napoléon gardé pendant vingt-quatre heures, afin qu'aucune nouvelle ne puisse le précéder.]
Le plus grand secret devait être observé jusqu'au lendemain, afin qu'aucune nouvelle de son départ ne pût le précéder dans les lieux qu'il allait traverser en gardant le plus rigoureux incognito. Avant de partir il avait rédigé le 29e bulletin, si célèbre depuis, dans lequel, parlant pour la première fois de la retraite, il avouait la partie de nos malheurs qu'on ne pouvait pas absolument nier, les mettait sur le compte de l'hiver, et relevait l'historique de ses revers par la belle et immortelle scène du passage de la Bérézina.
[Note en marge: Sentiment qu'on éprouve dans l'armée en apprenant son départ.]
[Note en marge: Continuation de la marche sur Wilna.]
[Note en marge: Le froid acquiert une intensité de 30 degrés Réaumur.]
[Note en marge: La souffrance arrive au dernier terme.]
Lorsque le lendemain 6 décembre on apprit dans l'armée le départ de Napoléon, la stupéfaction fut grande, car avec lui s'évanouissait la dernière espérance. Toutefois la nouvelle ne fit sensation que sur les hommes capables de réfléchir, et auprès de ceux-ci bien des raisons plaidaient en faveur de la détermination que Napoléon venait de prendre. Quant à la masse, le sentiment était tellement amorti chez elle, que l'impression ne fut pas ce qu'elle aurait été en toute autre circonstance. On continua donc à cheminer machinalement devant soi, en désirant d'arriver à Wilna, comme un mois auparavant on désirait d'arriver à Smolensk. À Wilna, on se promettait des vivres dont, il est vrai, on manquait un peu moins depuis qu'on était en Lithuanie, et surtout des abris, du repos, et des troupes organisées pour arrêter la poursuite des Russes. Mais chaque jour venait accroître les souffrances de cette marche. En quittant Molodeczno, le froid devint encore plus rigoureux, et le thermomètre descendit à 30 degrés Réaumur. La vie se serait interrompue même dans des corps sains, à plus forte raison dans des corps épuisés par la fatigue et les privations. Les chevaux étaient presque tous morts; quant aux hommes, ils tombaient par centaines sur les chemins. On marchait serrés les uns contre les autres, en troupe armée ou désarmée, dans un silence de stupéfaction, dans une tristesse profonde, ne disant mot, ne regardant rien, se suivant les uns les autres, et tous suivant l'avant-garde, qui suivait elle-même la grande route de Wilna partout indiquée. À mesure qu'on marchait, le froid, agissant sur les plus faibles, leur ôtait d'abord la vue, puis l'ouïe, bientôt la connaissance, et puis au moment d'expirer, la force de se mouvoir. Alors seulement ils tombaient sur la route, foulés aux pieds par ceux qui venaient après comme des cadavres inconnus. Les plus forts du jour étaient à leur tour les plus faibles du lendemain, et chaque journée emportait de nouvelles générations de victimes.
[Note en marge: Divers genres de mort parmi les soldats qui terminent cette affreuse retraite.]
Le soir au bivouac, il en mourait par une autre cause, c'était l'action trop peu ménagée de la chaleur. Pressés de se réchauffer, la plupart se hâtaient de présenter à l'ardeur des flammes leurs extrémités glacées. La chaleur ayant pour effet ordinaire de décomposer rapidement les corps que le principe vital ne défend plus, la gangrène se mettait tout de suite aux pieds, aux mains, au visage même de ceux qu'une trop grande impatience de s'approcher du feu portait à s'y exposer sans précaution. Il n'y avait de sauvés que ceux qui par une marche continue, par quelques aliments pris modérément, par quelques spiritueux ou quelques boissons chaudes, entretenaient la circulation du sang, ou qui, ayant une extrémité paralysée, y rappelaient la vie en la frictionnant avec de la neige. Ceux qui n'avaient pas eu ce soin se trouvaient paralysés le matin au moment de quitter le bivouac, ou de tout le corps, ou d'un membre que la gangrène avait atteint subitement. D'autres, plus favorisés en apparence, mouraient au milieu d'une bonne fortune inespérée. Si par exemple, ils avaient trouvé une grange pour y passer la nuit, ils y allumaient de grands feux, s'endormaient, laissaient l'incendie se communiquer, et ne se réveillaient que lorsque le toit en flammes s'abîmait sur eux. On compta une quantité de morts par cet étrange accident, celui de tous auquel on se serait le moins attendu.
[Note en marge: Perte en quelques jours des dernières troupes envoyées à la rencontre de la grande armée.]
À cette multitude de victimes vinrent bien inutilement s'en ajouter d'autres, qui succombèrent plus vite encore que celles dont nous avons raconté le sort lamentable. Napoléon n'avait laissé en partant que des instructions extrêmement vagues, tant il était préoccupé des désastres qui l'avaient frappé, et de ceux qui le menaçaient encore. Il avait recommandé, dès qu'on serait à Wilna, de rallier l'armée, de la nourrir, de la réarmer, de la concentrer, et de se replier ensuite sur le Niémen, si on ne pouvait tenir sur la Wilia. Malheureusement il n'avait rien prescrit pour les vingt-cinq mille hommes environ qu'on avait à Wilna, et dont la conservation dépendait du soin qu'on apporterait à ne pas les déplacer sans nécessité. M. de Bassano et le gouverneur de la Lithuanie, sachant la grande armée vivement poursuivie par les Russes, n'ayant surtout pas éprouvé ce qu'une troupe pouvait devenir en quatre ou cinq jours de marche par le temps qu'il faisait, expédièrent sur Smorgoni, et à très-bonne intention, ce qu'il y avait de meilleur à Wilna, notamment la division française Loison, les brigades Coutard et Franceschi, la cavalerie napolitaine, et la cavalerie de marche. C'étaient tous jeunes gens, très-capables de se bien battre, comme l'avait prouve récemment la division Durutte envoyée au général Reynier, mais incapables de supporter quarante-huit heures les souffrances qu'enduraient depuis deux mois les malheureux revenus de Moscou. Sortant de casernes chauffées à douze ou quinze degrés, passant à un froid de trente, ils furent saisis, et en quelques jours périrent pour la plupart.
L'armée ayant quitté Molodeczno, les rencontra les uns à Smorgoni, les autres à Ochmiana, bien vêtus, bien nourris, et morts cependant d'un saisissement subit. Elle en eut pitié, malgré la profonde insensibilité dans laquelle elle était tombée. Huit ou dix mille de ces nouveaux venus moururent en cinq ou six jours. Les Napolitains surtout, amenés de si loin pour faire sous le ciel de la Russie le premier apprentissage des armes, succombèrent à la soudaineté d'une pareille épreuve. Les moins maltraités ne perdirent que leurs chevaux. C'est ainsi que commencèrent à se dissiper sans aucun profit les dernières ressources, dont on aurait pu se servir pour arrêter l'ennemi, et réorganiser l'armée.
[Note en marge: Armée devant Wilna le 9 décembre.]
[Note en marge: Affreuse confusion à Wilna.]
Enfin à force de marcher, de souffrir, de joncher la terre de ses morts, cette masse désolée, hâve, amaigrie, couverte de haillons, portant par-dessus ses uniformes les plus singuliers vêtements imaginables, des fourrures d'hommes et de femmes prises à Moscou, des soieries salies et brûlées, des couvertures de cheval, tous les objets en un mot qu'elle avait pu s'approprier, cette masse arriva le 9 décembre aux portes de Wilna. Ce fut pour ces coeurs qui paraissaient désormais insensibles à toute impression, l'occasion d'un dernier sentiment de joie. Wilna! Wilna!... Il semblait que le repos, l'abondance, la sécurité, la vie enfin, allaient se retrouver dans cette heureuse capitale de la Lithuanie, où l'on se plaisait à annoncer, à répéter, que la prévoyance de Napoléon avait accumulé d'immenses ressources. Il n'y en avait certainement pas autant qu'on le disait, mais il y en avait plus qu'il n'en fallait pour satisfaire les premiers besoins de l'armée, et pour lui donner la force de rejoindre le Niémen en meilleur ordre. À la vue des murs de la ville, la foule oubliant que la porte même la plus large serait un défilé bien étroit pour tant d'hommes qui voulaient entrer à la fois, et surtout pour la masse de bagages qu'on avait encore, ne songea pas à faire le tour de ces murs, afin d'y pénétrer par plusieurs issues. On suivait machinalement la tête de la colonne, et on s'accumula bientôt devant la porte qui était tournée vers Smolensk, on s'y étouffa, on s'y battit, on s'y tua comme au pont de la Bérézina. Vingt-quatre heures durant ce fut la même presse, la même difficulté d'entrer, par l'extrême désir qu'on en avait. Bientôt, comme à Smolensk, les efforts de l'autorité pour rétablir l'ordre dans les corps, produisirent le désordre. On voulait du pain, de la viande, du vin, des abris surtout, et on n'était pas d'humeur à se laisser renvoyer par des commis au régiment qui n'existait plus, et dont il ne restait que quelques officiers, marchant ensemble autour du porte-drapeau, qui lui-même avait souvent plié son drapeau dans son sac afin de le sauver. On se précipita de nouveau sur les magasins pour les piller. Les soldats qui avaient rapporté un peu d'argent, rencontrant des cafés, des cabarets, des auberges, des magasins de tout genre chez une population amie qui n'avait pas fui, se précipitèrent pour acheter ce dont ils avaient besoin, effrayèrent par leurs cris ceux qui auraient pu le leur fournir, firent fermer tous ces lieux où ils auraient trouvé à vivre, et les voyant se fermer même devant leur argent, en enfoncèrent les portes. Wilna fut bientôt une ville saccagée. Si des troupes sous un chef ferme et prévoyant, avaient d'avance été conservées pour maintenir l'ordre, si dans des lieux aisément accessibles des vivres eussent été d'avance mis à la portée des plus impatients, cette confusion eût été prévenue. Mais Napoléon parti, personne n'ordonnait, et personne n'obéissait. Murat n'était pas plus capable de faire l'un que d'obtenir l'autre.
[Note en marge: Le défaut d'ordres empêche le prince de Schwarzenberg et le général Reynier de venir au secours de Wilna, qu'ils auraient pu protéger contre les armées russes.]
[Note en marge: Wilna reste ainsi découvert, et exposé à l'invasion du premier ennemi prêt à s'y présenter.]