Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 50

Chapter 503,870 wordsPublic domain

L'excellent général Éblé, dont ce spectacle déchirait le coeur, voulut rétablir un peu d'ordre, mais ce fut en vain. Placé à la tête des ponts, il tâchait de parler à la foule, pour dégager au moins les plus rapprochés, et leur faciliter le moyen de passer, mais ce n'était qu'à coups de baïonnette qu'on parvenait à se faire écouter, et qu'arrachant quelques victimes, femmes, enfants, ou blessés, on réussissait à les amener jusqu'à l'entrée du pont. Cette espèce de résistance qu'on s'opposait ainsi les uns aux autres par excès d'ardeur, fut cause qu'il ne s'écoula pas la moitié de ceux qui auraient pu profiter des ponts. Beaucoup de guerre lasse se jetaient dans l'eau, d'autres y étaient poussés par la foule, essayaient de traverser à la nage, et se noyaient. D'autres, ayant cherché à passer sur la glace, la rompaient par leur poids, flottaient dessus quelque temps, et étaient emportés au loin par le courant. Et cet horrible conflit, après avoir duré toute la journée, loin de diminuer, devenait plus horrible à chaque va-et-vient de la lutte engagée entre Victor et Wittgenstein.

[Note en marge: Triomphe définitif du maréchal Victor.]

Victor, qui en cette journée déploya le plus noble courage, en se voyant près d'être forcé sur sa droite, ce qui eût amené une affreuse catastrophe vers les ponts, résolut de tenter une attaque furieuse contre le centre de l'ennemi. Il jeta d'abord une colonne d'infanterie dans le ravin, pendant que le général Fournier renouvelait à gauche une charge de cavalerie des plus vives. Un feu épouvantable de quarante pièces de canon accueillant subitement nos fantassins, ils se dispersèrent dans les broussailles du ravin, mais sans fuir, se répandirent en tirailleurs, se soutinrent, gagnèrent même un peu de terrain sur les Russes. Profitant de la circonstance, le maréchal Victor lança une nouvelle colonne, qui se précipita dans le ravin, en remonta le bord opposé sans se rompre, assaillit la ligne russe, et la força de reculer. Au même instant, le général Fournier exécutant une dernière charge de cavalerie, appuya ce mouvement et le rendit décisif. Dès ce moment, l'artillerie russe repoussée cessa de porter le désordre sur les ponts en y envoyant ses boulets.

[Note en marge: Résultats du combat livré à la rive gauche.]

Mais le général Diebitch ne voulant pas se tenir pour battu, reforma sa ligne trois fois plus nombreuse que la nôtre, revint à la charge, et nous ramena en deçà du ravin, qui resta néanmoins la limite des deux armées. Heureusement la nuit commençait, et elle sépara bientôt les combattants épuisés. De 7 à 800 chevaux, le général Fournier en conservait à peine 300; le maréchal Victor, de 8 à 9 mille fantassins, en conservait à peine 5 mille, et de tous ces braves gens, Hollandais, Badois, Polonais surtout, qui s'étaient dévoués, et dont un grand nombre seulement blessés auraient pu être sauvés, on avait la douleur de se dire que pas un ne pourrait être recueilli, faute de moyens de transport. Les Russes, exposés en masse plus considérable à notre artillerie, avaient perdu 6 à 7 mille hommes. Cette double bataille sur les deux rives de la Bérézina, avait donc coûté de 10 à 11 mille hommes aux Russes, sans compter les 3 mille prisonniers qu'avait faits le général Doumerc. Mais leurs blessés étaient sauvés, les nôtres au contraire étaient sacrifiés d'avance, et avec eux étaient sacrifiés aussi les traînards, auxquels il fallait désespérer de faire passer la Bérézina en temps utile.

La nuit survenue ramena[43] un peu de calme dans ce lieu de carnage et de confusion. Quoique à peine échappés à un affreux désastre, et par une sorte de miracle, car il avait fallu à travers un fleuve à demi gelé (ce qui était la pire des conditions) se soustraire à trois armées poursuivantes, quoique ayant la queue de notre colonne encore engagée dans les mains de l'ennemi, nous avions le sentiment d'un vrai triomphe, triomphe sanglant et douloureux, payé par de cruels sacrifices, triomphe néanmoins, et l'un des plus glorieux de notre histoire, car les 28 mille hommes qui combattaient ainsi à cheval sur une rivière, contre 72 mille, auraient dû être pris jusqu'au dernier! Notre malheur, tel quel, était donc un prodige.

[Note 43: M. de Boutourlin suppose qu'il y eut 5 mille tués ou blessés du côté des maréchaux Oudinot et Ney, et 5 mille du côté du maréchal Victor. Ces chiffres sont inexacts. Quatre mille du côté de Victor, 3 mille du côté d'Oudinot et Ney sont à peu près la vérité. Mais les pertes de l'ennemi furent beaucoup plus grandes, car indépendamment du nombre bien plus considérable d'hommes que nous tuâmes aux Russes, nous leur fîmes environ 3 mille prisonniers par la main des cuirassiers du général Doumerc. M. de Boutourlin dit que nous perdîmes 11 mille prisonniers appartenant au corps seul de Victor, la division Partouneaux comprise. Or le maréchal Victor armé à Studianka ne conservait pas plus de 13 à 14 mille hommes avec la division Partouneaux. Il en perdit par le feu 2 mille de la division Partouneaux, 4 mille des divisions Girard et Daendels, il en ramena 5 mille; comment aurait-il pu en laisser 11 mille dans les mains des Russes? Ce sont là des exagérations évidentes. Les Russes prirent 2 mille hommes au général Partouneaux, et quelques centaines aux divisions Girard et Daendels, ce qui avec les 6 mille perdus au feu dans les trois divisions, et les 5 mille ramenés, compose les 13 ou 14 mille du corps du maréchal Victor. Les prétendus prisonniers faits par les Russes ne furent évidemment que des traînards ramassés sur les chemins. Les Russes ont parlé encore de 200 bouches à feu prises à la Bérézina. Ils prétendirent en avoir pris 220 à Krasnoé, 200 à la Bérézina, total 420. Or Napoléon n'en avait pas emporté 200 de Smolensk. D'après le rapport véridique des pontonniers, il ne resta pas un canon de l'autre côté de la Bérézina. Des traînards ramassés sur les routes, les Russes ont fait des prisonniers pris sur le champ de bataille; et des voitures de bagages ils ont fait aussi des canons pris en combattant. C'est ce qui explique chez un écrivain tel que M. de Boutourlin les étranges exagérations que nous venons de signaler.]

L'armée le sentait, et même dans ce désastre dont nous partagions la perte matérielle avec les Russes, mais dont la confusion était toute pour eux, Napoléon crut retrouver la grandeur de sa destinée, sinon de sa puissance. Le lendemain, toutefois, il fallait recommencer non pas à se retirer, mais à fuir. Il fallait en effet arracher des mains de l'ennemi les 5 mille hommes qui restaient au maréchal Victor, son artillerie, ses parcs, et le plus qu'on pourrait des malheureux qui n'avaient pas su employer les journées précédentes à passer les ponts. Napoléon ordonna au maréchal Victor de se transporter sur la droite de la Bérézina pendant la soirée et la nuit, d'emmener toute son artillerie, et de faire écouler la plus grande partie des hommes débandés qui étaient encore sur la rive gauche.

Singulier flux et reflux de la multitude épouvantée! Tant que le canon avait grondé, tout le monde voulait passer, et, à force de le vouloir, ne le pouvait plus. Quand avec la nuit vint le silence de l'artillerie, on ne songea plus qu'au danger de se trop presser, danger dont on avait fait dans la journée une cruelle expérience; on s'éloigna de la scène d'horreur que présentait le lieu du passage, afin, disait-on, de céder le pas aux plus impatients, de manière que la difficulté allait être maintenant de forcer ces malheureux à défiler avant l'incendie des ponts, qu'il fallait absolument détruire le lendemain, si on voulait gagner un peu d'avance sur l'ennemi.

[Note en marge: Efforts des pontonniers pour désencombrer l'avenue des ponts, et faire écouler la foule désarmée.]

Mais la première chose à faire était de déblayer les avenues des deux ponts de la masse de chevaux et d'hommes morts par le boulet ou par l'étouffement, de voitures brisées, d'embarras de toute espèce. C'était, suivant le langage des pontonniers, une sorte de tranchée à exécuter au milieu des cadavres et des débris de voitures. Le général Éblé, avec ses pontonniers, entreprit cette tâche aussi pénible que douloureuse. On ramassait les cadavres et on les jetait sur le côté, on traînait les voitures jusqu'au pont, et on les précipitait ensuite du tablier dans la rivière. Il restait néanmoins une masse de cadavres dont on n'avait pu délivrer les approches des deux ponts. Il fallait donc cheminer en passant sur ces corps, et au milieu de la chair et du sang.

[Note en marge: Victor passe avec les débris de ses divisions.]

Le soir, de neuf heures à minuit, le maréchal Victor traversa la Bérézina en se dérobant à l'ennemi, trop fatigué pour songer à nous poursuivre. Il fit écouler son artillerie par le pont de gauche, son infanterie par celui de droite, et sauf les blessés, sauf deux bouches à feu, parvint à transporter tout son monde et son matériel sur la droite de la Bérézina. Le passage opéré, il mit son artillerie en batterie afin de contenir les Russes, et de les empêcher de passer les ponts à notre suite.

[Note en marge: La nuit venue, et le canon ne les alarmant plus, les traînards refusent de passer, pour ne pas sacrifier les bivouacs qu'ils se sont procurés.]

Restaient plusieurs milliers de traînards débandés ou fugitifs, qui avaient encore à passer, qui dans la journée le voulaient trop, et qui le soir venu ne le voulaient plus, ou du moins ne le voulaient que le lendemain. Napoléon ayant donné l'ordre de détruire les ponts dès la pointe du jour, fit dire au général Éblé, au maréchal Victor d'employer tous les moyens de hâter le passage de ces malheureux. Le général Éblé se rendit lui-même à leurs bivouacs, accompagné de plusieurs officiers, et les conjura de traverser la rivière, en leur affirmant qu'on allait détruire les ponts. Mais ce fut en vain. Couchés à terre, sur la paille ou sur des branches d'arbre, autour de grands feux, dévorant quelques lambeaux de cheval, ils craignaient les uns la trop grande affluence surtout pendant la nuit, les autres la perte d'un bivouac assuré pour un bivouac incertain. Or avec le froid qu'il faisait, une nuit sans repos et sans feu c'était la mort. Le général Éblé fit incendier plusieurs bivouacs pour réveiller ces obstinés, engourdis par le froid et la fatigue; mais ce fut sans succès. Il fallut donc voir s'écouler toute une nuit sans que l'existence des ponts, qui allait être si courte, fût utile à tant d'infortunés.

[Note en marge: Le lendemain 29 il faut incendier les ponts.]

[Note en marge: Touchante humanité du général Éblé.]

[Note en marge: Ses efforts pour sauver encore quelques malheureux.]

Le lendemain 29, à la pointe du jour, le général Éblé avait reçu ordre de détruire les ponts dès sept heures du matin. Mais ce noble coeur, aussi humain qu'intrépide, ne pouvait s'y décider. Il avait fait disposer d'avance sous le tablier les matières incendiaires, pour qu'à la première apparition de l'ennemi on pût mettre le feu, et qu'en attendant les retardataires eussent le temps de passer. Ayant encore été debout cette nuit, qui était la sixième, tandis que ses pontonniers avaient dans chaque journée pris un peu de repos, il était là, s'efforçant d'accélérer le passage, et envoyant dire à ceux qui étaient en retard qu'il fallait se hâter. Mais le jour venu il n'y avait plus à les stimuler, et, convaincus trop tard, ils n'étaient que trop pressés. Toutefois on défilait, mais l'ennemi était sur les hauteurs vis-à-vis. Le général Éblé, qui, d'après les ordres du quartier général, aurait dû avoir détruit les ponts à sept heures au plus tard, différa jusqu'à huit. À huit, des ordres réitérés, la vue de l'ennemi qui approchait, tout lui faisait un devoir de ne plus perdre un instant. Cependant, comme l'artillerie du maréchal Victor était là pour contenir les Russes, il était venu se placer lui-même à la culée des ponts, et retenait la main de ses pontonniers, voulant sauver encore quelques victimes si c'était possible. En ce moment son âme si bonne, quoique si rude, souffrait cruellement.

[Note en marge: Incendie des ponts, et désespoir de ceux qui n'ont pu passer.]

Enfin, ayant attendu jusqu'à près de neuf heures, l'ennemi arrivant à pas accélérés, et les ponts ne pouvant plus servir qu'aux Russes si on différait davantage, il se décida, le coeur navré, et en détournant les yeux de cette scène affreuse, à faire mettre le feu. Sur-le-champ des torrents de fumée et de flammes enveloppèrent les deux ponts, et les malheureux qui étaient dessus se précipitèrent pour n'être pas entraînés dans leur chute. Du sein de la foule qui n'avait point encore passé, un cri de désespoir s'éleva tout à coup: des pleurs, des gestes convulsifs s'apercevaient sur l'autre rive. Des blessés, de pauvres femmes tendaient les bras vers leurs compatriotes, qui s'en allaient, forcés malgré eux de les abandonner. Les uns se jetaient dans l'eau, d'autres s'élançaient sur le pont en flammes, chacun enfin tentait un effort suprême pour échapper à une captivité qui équivalait à la mort. Mais les Cosaques, accourant au galop, et enfonçant leurs lances au milieu de cette foule, tuèrent d'abord quelques-uns de ces infortunés, recueillirent les autres, les poussèrent comme un troupeau vers l'armée russe, puis fondirent sur le butin. On ne sait si ce furent six, sept ou huit mille individus, hommes, femmes, enfants, militaires ou fugitifs, cantiniers ou soldats de l'armée, qui restèrent ainsi dans les mains des Russes.

[Note en marge: Immortel dévouement du général Éblé et de ses pontonniers.]

L'armée se retira profondément affectée de ce spectacle, et personne n'en fut plus affecté que le généreux et intrépide Éblé, qui en dévouant sa vieillesse au salut de tous, pouvait se dire qu'il était le sauveur de tout ce qui n'avait pas péri ou déposé les armes. Sur les cinquante et quelques mille individus armés ou désarmés qui avaient passé la Bérézina, il n'y en avait pas un seul qui ne lui dût la vie ou la liberté, à lui et à ses pontonniers. Mais ce grand service, la plupart des pontonniers qui avaient travaillé dans l'eau l'avaient déjà payé ou allaient le payer de leur vie; et le général Éblé lui-même avait contracté une maladie mortelle à laquelle il devait promptement succomber.

[Note en marge: Grandeur tragique de l'événement de la Bérézina.]

[Note en marge: Injustice de Napoléon envers le maréchal Victor.]

Tel fut cet immortel événement de la Bérézina, l'un des plus tragiques de l'histoire. Les Russes effrayés du grand nom de Napoléon, hésitant à lui barrer le chemin, ne voulant l'essayer qu'en masse, lui avaient ainsi laissé le temps de trouver un passage, d'y jeter des ponts, et de le franchir. Napoléon dut au hasard miraculeux de l'arrivée de Corbineau, à la sagacité et au courage de celui-ci, au noble dévouement d'Éblé, à la résistance désespérée de Victor et de ses soldats, à l'énergie d'Oudinot, de Legrand, de Maison, de Zayonchek, de Doumerc, de Ney, et enfin à son discernement sûr et profond qui lui avait révélé le vrai parti à prendre, Napoléon dut d'avoir échappé, par une scène sanglante, au plus humiliant, au plus accablant des désastres. Cette tragique fin couronnait dignement cette terrible campagne, et malheureux par sa faute, Napoléon restait grand néanmoins! Il devait donc remercier tout le monde, car il était ce jour-là plus que dans ses plus éclatantes victoires, l'obligé de ses généraux, de ses soldats, de ses alliés eux-mêmes. Néanmoins, après avoir félicité Victor, le 28 au soir, des prodiges de valeur exécutés dans la journée, il lui prodigua le lendemain 29, quand il connut la catastrophe de la division Partouneaux, de sanglants reproches, revint sur le passé, sur le temps perdu le long de l'Oula en fausses manoeuvres, et paya d'une excessive sévérité le plus grand service que Victor lui eût jamais rendu. Pourtant le malheur de Partouneaux, s'il était reprochable à quelqu'un, était sa faute autant au moins que celle de Victor, car il avait voulu prolonger la fausse démonstration sur Borisow au delà du temps nécessaire. Victor, au lendemain d'un admirable dévouement, se retira le coeur contristé.

[Note en marge: Marche de l'armée sur Molodeczno.]

Il fallait marcher cependant, et marcher sans perdre une minute pour rejoindre par Zembin, Pletchenitzy, Ilia, Molodeczno, la route de Wilna, qu'on retrouvait à Molodeczno. Du point où l'on avait passé la Bérézina jusqu'à Molodeczno, on rentrait dans une région où les routes, construites au milieu de forêts marécageuses, étaient tantôt établies sur des lits de fascines, tantôt sur des ponts de plusieurs centaines de toises. Il y avait trois de ces ponts à franchir entre la Bérézina et Pletchenitzy, où les Russes, en mettant le feu, auraient facilement arrêté toute l'armée. Ils avaient une avant-garde de Cosaques appuyée de quelque cavalerie régulière à Pletchenitzy, sous le général russe Landskoy. Cette avant-garde heureusement ne fit rien de ce qu'elle aurait pu faire. Elle était occupée d'assiéger, dans une grange à Pletchenitzy, le maréchal Oudinot gravement blessé, et n'ayant avec lui qu'une cinquantaine d'hommes qui escortaient quelques officiers atteints dans la journée du 28. L'intrépide maréchal se soutenant à peine se défendait, avec ceux qui l'entouraient, contre de nombreux assaillants, et lui-même se servant de ses pistolets, tirait à travers quelques ouvertures pratiquées dans les murailles de sa chaumière. L'armée, en arrivant, dégagea lui et ses compagnons d'infortune, et dispersa les Cosaques.

[Note en marge: Ney et Maison achèvent la retraite, en restant les derniers à la tête de l'arrière-garde.]

Grâce à cette incurie de l'avant-garde russe, l'armée tout entière put traverser sans obstacle les ponts si longs de la route de Zembin à Molodeczno, et arriver sans encombre au point où les plus difficiles passages étaient franchis. Le maréchal Ney, ayant remplacé le maréchal Oudinot dans le commandement du 2e corps, avait rencontré un lieutenant digne de lui, c'était le général Maison, son égal en bonne santé, en bonne humeur, en intrépidité, et joignant à toutes les qualités du soldat une rare sagacité militaire. Le général Legrand, qui commandait l'une des deux divisions françaises du 2e corps, ayant été blessé, le général Maison réunissait dans sa main les 3 mille hommes restant de ce 2e corps, qui était de 39 mille hommes à l'ouverture de la campagne. Ney et Maison s'entendaient parfaitement. S'étant arrêtés aux ponts de Zembin, ils les couvrirent de fascines auxquelles ils mirent le feu, et quand la cavalerie ennemie s'y présenta, elle n'eut pour passer que des monceaux de cendres brûlantes étendus sur la glace à demi fondue des marais.

[Date en marge: Déc. 1812.]

[Note en marge: Redoublement de froid.]

[Note en marge: Nouvelle diminution du nombre d'hommes ayant conservé leurs armes.]

Ce ne fut que le lendemain 30 que l'arrière-garde atteignit Pletchenitzy. Là elle fut assaillie par le général Platow, qui dirigeait la poursuite. Un encombrement effroyable se produisit à l'entrée du village, et un moment le maréchal Ney et le général Maison furent dans l'impossibilité de se mouvoir et de faire agir leur artillerie. Ayant enfin réussi à se débarrasser, ils ne trouvèrent plus qu'un millier d'hommes dans le rang, les autres s'étant laissé débaucher par la foule des débandés. Le froid, qui avait un moment fléchi avant le passage de la Bérézina, avait repris depuis, et de 11 ou 12 degrés, le thermomètre Réaumur était descendu à 18, 19 et 20 degrés. La souffrance s'était augmentée à proportion, et les hommes ne pouvaient presque plus se tenir debout. La vue des blessés, qu'on ne songeait pas à ramasser, n'était pas faite d'ailleurs pour encourager les combattants, et il n'était point étonnant qu'ils profitassent d'un moment de confusion pour se soustraire à une charge qui ne pesait que sur les derniers restés au drapeau. Le maréchal Ney et le général Maison ne se déconcertèrent pas, tinrent tête à l'ennemi, et, secondés par 12 ou 1500 Polonais qui arrivèrent sur ce point, parvinrent à repousser les Russes.

On fut, grâce à cet énergique effort, délivré de la cavalerie ennemie pour deux ou trois jours, mais le froid ayant atteint 24 degrés, la perte des hommes alla encore en augmentant. Les bivouacs étaient couverts de ceux qui ne se réveillaient pas, ou qui se réveillaient avec des membres gelés, et qui, réduits à l'impossibilité de marcher, étaient dépouillés par les Russes, et laissés nus sur la terre glacée.

[Note en marge: Dernier et rude combat à Molodeczno, où l'on se venge en faisant un horrible carnage des Russes.]

Le 4 décembre la tête de l'armée était arrivée à Smorgoni, l'arrière-garde à Molodeczno. Il y eut là un violent et terrible combat entre les Russes et l'arrière-garde commandée par Ney et Maison. À la cavalerie de Platow s'était jointe la division Tchaplitz. Maison et Ney n'avaient pas plus de 6 à 700 hommes, mais un reste assez considérable d'artillerie du 2e corps, qu'on avait traîné jusque-là, et dont il n'était pas à espérer, vu l'état des chevaux, qu'on pût se faire suivre plus longtemps. Ney et Maison résolurent de dépenser là leurs dernières munitions, et de faire une épouvantable immolation des Russes pour venger nos pertes quotidiennes. Ils criblèrent de mitraille la cavalerie de Platow et l'infanterie de Tchaplitz, et les arrêtèrent longtemps devant Molodeczno. Le maréchal Victor, qui avait devancé Ney et Maison à Molodeczno, et qui s'y trouvait avec 4 mille hommes restés du 9e corps, se joignit à eux et les aida à repousser les Russes. Ceux-ci firent une perte considérable, et ne nous prirent que des hommes isolés, que malheureusement ils ramassaient chaque jour par centaines. Ce dernier combat nous valut encore quelques jours de répit.

Mais arrivés là, Ney et Maison n'ayant guère que 4 à 500 hommes, ne pouvaient plus suffire au service de l'arrière-garde. Le maréchal Victor en fut chargé, avec les Bavarois du général de Wrède, qui après une longue séparation rejoignaient enfin, déjà privés en grande partie des quatre mille recrues reçues le mois précédent.

[Note en marge: Napoléon songe enfin à quitter l'armée.]

[Note en marge: Opinions de MM. Daru et de Bassano sur ce départ.]

Napoléon, parvenu à Smorgoni, et croyant avoir assez fait pour son honneur en restant avec l'armée jusqu'au point où les fourches caudines n'étaient plus à craindre pour elle, résolut enfin d'exécuter le projet qu'il méditait depuis plusieurs jours, et dont il ne s'était ouvert qu'avec M. Daru de vive voix, avec M. de Bassano par écrit. Ce projet, fort sujet à contestation, était celui de partir pour retourner à Paris. M. Daru, toujours appliqué avec fermeté à ses devoirs, et, sans se faire une vertu de déplaire, se faisant une obligation de dire la vérité quand elle était utile, soutint à Napoléon que l'armée était perdue s'il la quittait. M. de Bassano, qui n'avait pas même le stimulant de ses dangers personnels pour opiner comme il le fit, car il n'était pas dans les rangs de l'armée, eut le mérite bien grand dans la situation actuelle, d'écrire à Napoléon une longue lettre pour lui conseiller de rester. Il lui disait que la conspiration de Malet n'avait produit en France aucune émotion, que les esprits étaient plus soumis que jamais (assertion vraie, s'il s'agissait de soumission matérielle), qu'il serait obéi de Wilna aussi bien que des Tuileries même; que sans sa présence, au contraire, l'armée achèverait de se dissoudre, et que la dissolution complète de cette armée serait la plus grande des calamités qui pût terminer la campagne. Comme dernier motif, M. de Bassano disait à l'Empereur que sa présence à la tête de ses soldats contiendrait l'Allemagne, et l'empêcherait de se jeter sur nos débris. Aucune de ces raisons ne toucha Napoléon, et quelques-unes même produisirent chez lui l'effet tout opposé à celui qu'en attendait M. de Bassano.