Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 49

Chapter 493,697 wordsPublic domain

On avait raison de se presser, et on ne se pressait même pas assez, surtout au pont des piétons, car l'heure de la crise suprême approchait. L'ennemi ou trompé, ou en retard, se ravisait, et accourait enfin. N'ayant pas su nous empêcher de jeter des ponts, il allait nous assaillir au moment où, n'ayant pas fini de les passer, nous étions encore partagés entre les deux rives de la Bérézina. Tchitchakoff heureusement s'était complétement trompé sur le lieu qui devait servir à notre passage. Arrivant par la route de Minsk, ayant pu se convaincre de ses propres yeux des efforts que nous avions faits pour nous approvisionner dans cette direction, il avait dû considérer Borisow et Minsk comme les points par lesquels Napoléon chercherait à regagner Wilna. La présence du prince de Schwarzenberg dans le voisinage de cette route était pour lui une raison de plus de croire que Napoléon la prendrait pour rallier en passant l'armée austro-saxonne. Ajoutez que Kutusof informé par des rapports d'espions que la route de Minsk était celle de l'armée française, l'avait averti de prendre garde à lui du côté de Borisow, et au-dessous. Pour Tchitchakoff, qui avait à la fois un chef et un ennemi dans Kutusof, depuis qu'il l'avait remplacé en Orient, un tel avis était de grande importance. À se tromper avec Kutusof, il y avait une excuse. Il n'y en avait pas à se tromper tout seul. Enfin les démonstrations de passage ordonnées par Napoléon au-dessous de Borisow, avaient été une dernière cause d'illusion, et le général Tchaplitz ayant signalé à l'amiral Tchitchakoff les préparatifs qu'il apercevait à Studianka, c'étaient ces préparatifs, les seuls sérieux, que l'amiral avait pris pour les simples démonstrations destinées à l'abuser. C'est ainsi que nous ne l'avions eu sur les bras ni le 26 ni le 27, concentré qu'il était au-dessous de Borisow. Pourtant les troupes légères de Tchaplitz ayant vu bien positivement le passage d'une armée le soir du 26 et le matin du 27, le général de l'armée d'Orient avait fini par se détromper, et il avait résolu de nous attaquer violemment sur la rive droite. Mais ne voulant le faire qu'avec le concours des deux autres armées russes placées sur la rive gauche, il s'était hâté de se mettre en rapport avec elles, et leur avait proposé le 28 pour le jour d'une attaque énergique et simultanée. Il devait porter le gros de ses troupes sur le point de passage choisi par les Français, et tâcher de refouler dans la Bérézina tout ce qui l'avait déjà traversée, tandis que Kutusof et Wittgenstein devaient essayer d'y précipiter tout ce qui n'aurait pas achevé de la franchir. Afin de lier leurs mouvements, Tchitchakoff avait imaginé de faire passer son arrière-garde sur les restes du pont brûlé de Borisow, et de se mettre ainsi en communication avec Kutusof et Wittgenstein. Il pouvait disposer d'environ 30 ou 32 mille hommes, dont 10 ou 12 mille en cavalerie, ce qui n'était pas un avantage sur le terrain où l'on allait combattre.

[Note en marge: Conduite du général Kutusof.]

[Note en marge: Rôle et force des trois armées qui doivent assaillir les Français le 28.]

Quant à Kutusof et à Wittgenstein, voici quelle était leur situation. Kutusof, qui croyait avoir rempli sa tâche à Krasnoé, en livrant Napoléon presque détruit aux deux armées russes de la Dwina et du Dniéper, qui d'ailleurs n'avait pas le moindre désir de contribuer à la gloire de Tchitchakoff, et trouvait ses soldats exténués, Kutusof s'était arrêté sur le Dniéper, à Kopys, afin de procurer quelque repos à ses troupes, et de leur rendre un peu d'ensemble, car elles étaient de leur côté dans un état fort misérable. Il s'était donc contenté d'envoyer au delà du Dniéper Platow, Miloradovitch et Yermoloff avec une avant-garde d'environ dix mille hommes. Ces troupes, arrivées à Lochnitza, étaient prêtes à coopérer avec Tchitchakoff et Wittgenstein à la destruction de l'armée française. Quant à Wittgenstein, ayant ainsi que Steinghel suivi le corps de Victor, il était sur les derrières de celui-ci, entre Borisow et Studianka, avec une trentaine de mille hommes, prêt à peser de toutes ses forces sur Victor pour le jeter dans la Bérézina. C'étaient donc environ 72 mille combattants, sans compter les 30 mille restés en arrière avec Kutusof, qui allaient fondre en queue sur les 12 ou 13 mille hommes de Victor, fondre en tête sur les 9 mille d'Oudinot et les 7 à 8 mille de la garde. Eugène, Davout, Junot, tous en marche sur Zembin, n'étaient guère en mesure de servir sur ce point, et 28 ou 30 mille hommes, partagés sur les deux rives de la Bérézina, gênés par 40 mille traînards, allaient avoir à combattre en tête et en queue 72 mille hommes, pendant la difficile opération d'un passage de rivière.

[Note en marge: La lutte commence le 27 au soir contre la division Partouneaux, laissée devant Borisow.]

[Note en marge: Position périlleuse de la division Partouneaux, demeurée seule à Borisow.]

[Note en marge: Désastre de la division Partouneaux.]

Cette terrible lutte commença dès le 27 au soir. L'infortunée division française Partouneaux, la meilleure des trois de Victor, avait reçu ordre de Napoléon de se tenir encore toute la journée du 27 devant Borisow, afin d'y contenir et d'y tromper Tchitchakoff. Dans cette position, elle était séparée du gros de son corps, qui était concentré autour de Studianka, par trois lieues de bois et de marécages. Il était donc à craindre qu'elle ne fût coupée par l'arrivée des troupes de Platow, de Miloradovitch et d'Yermoloff, qui nous avaient suivis sur la grande route d'Orscha à Borisow. Cette triste circonstance, si facile à prévoir, s'était en effet réalisée, et l'avant-garde de Miloradovitch, opérant sur la route d'Orscha sa jonction avec Wittgenstein et Steinghel, s'était interposée entre la division Partouneaux consignée à Borisow, et les deux divisions de Victor chargées de couvrir Studianka. La malheureuse division Partouneaux se trouvait donc coupée, à moins que longeant la gauche de la Bérézina à travers les bois et les marécages, elle ne parvînt à rejoindre le corps de Victor par le chemin qu'Oudinot avait pris la veille pour remonter jusqu'à Studianka. C'est le 27 au soir que le général Partouneaux s'aperçut de cette situation, qui, périlleuse d'abord, d'heure en heure devenait presque désespérée. À l'instant où il se sentait assailli sur la route d'Orscha, il se vit tout à coup attaqué d'un autre côté par les troupes de Tchitchakoff, qui essayaient de passer la Bérézina sur les débris du pont de Borisow. Aux immenses périls dont il était menacé se joignait l'affreux embarras de plusieurs milliers de traînards, qui dans la croyance d'un passage au-dessous de Borisow, s'y étaient accumulés avec leurs bagages, et attendaient vainement la construction de ponts qu'on ne jetait pas. Pour mieux tromper l'ennemi, on les avait trompés eux-mêmes, et ils allaient être sacrifiés avec la division Partouneaux à la terrible nécessité d'abuser Tchitchakoff. Le danger d'être enveloppé devenant de moment en moment plus évident, les boulets arrivant de tous côtés, le désordre, la confusion furent bientôt au comble, et les trois petites brigades de Partouneaux, voulant se former pour se défendre, se trouvèrent comme inondées de quelques milliers de malheureux, qui poussaient des cris, se précipitaient dans leurs rangs, et empêchaient toute manoeuvre. Des femmes faisant partie de la colonne des bagages, ajoutaient leur épouvante et leurs clameurs à cette scène de désolation. Le général Partouneaux résolut néanmoins de se faire jour, et sortant de Borisow, la gauche à la Bérézina, la droite sur les coteaux de Staroï-Borisow, il essaya de remonter à travers le dédale de bois et de marécages glacés qui le séparaient de Studianka. Formé sur autant de colonnes que de brigades, il s'avança tête baissée, décidé à s'ouvrir un chemin ou à périr. Il avait 4 mille hommes pour résister à 40 mille. Les trois brigades, suivies de la cohue épouvantée, firent d'abord quelques progrès; mais accueillies de front par toute l'artillerie russe qui était sur les hauteurs, assaillies en queue par une innombrable cavalerie, elles furent horriblement maltraitées. Le général Partouneaux, qui marchait avec la brigade de droite, la plus menacée, voulut se dégager, prit trop à droite, ne tarda pas à être séparé de ses deux autres brigades, fut enveloppé et presque détruit. Il ne céda point cependant, refusa de se rendre malgré plusieurs sommations, et continua de combattre. Ses deux brigades de gauche, isolées de lui, suivirent son exemple, sans avoir reçu ses ordres. L'ennemi, épuisé lui-même, suspendit son feu vers minuit, certain de prendre jusqu'au dernier homme cette poignée de braves qui s'obstinait héroïquement à se faire égorger. Il espérait que l'évidence de la situation les amènerait à capituler, et lui épargnerait une plus grande effusion de sang. À la pointe du jour, 28 au matin, les généraux russes sommèrent de nouveau le général Partouneaux, resté debout sur la neige avec 4 ou 500 hommes de sa brigade, lui montrèrent qu'il était sans ressources, réduit à faire tuer inutilement les quelques soldats qu'il avait encore auprès de lui, et le désespoir dans l'âme il se rendit, ou plutôt il fut pris. Les deux autres brigades, auxquelles on alla porter cette nouvelle, mirent bas les armes, et les Russes firent environ 2 mille prisonniers, dernier reste de 4 mille et quelques cents hommes[41]. Un bataillon de 300 hommes réussit seul à la faveur des ténèbres à remonter la Bérézina, et à gagner Studianka. Les Cosaques purent ensuite recueillir à coups de lance quelques milliers de traînards qui étaient enfermés dans le même coupe-gorge.

[Note 41: M. de Boutourlin, toujours prodigue de chiffres incroyables malgré son impartialité d'appréciation, parle de 7 mille prisonniers faits sur une division qui était d'environ 4 mille hommes, et dont 2 mille au moins avaient succombé dans le combat. Nous ne faisons cette remarque que dans l'intérêt de la vérité, car ces cruels désastres, dont le récit nous déchire le coeur, sont assez grands pour que nous n'ayons aucun intérêt à les diminuer, ni nos ennemis à les exagérer. N'ayant sauvé que notre gloire, il importe peu d'avoir sauvé quelques hommes de plus, lorsqu'il est malheureusement certain que presque toute l'armée se trouva détruite ou dispersée à la fin de la campagne.]

On avait entendu de Studianka, pendant cette cruelle nuit, la fusillade et la canonnade qui retentissaient du côté de Borisow. Napoléon en était inquiet, et le maréchal Victor bien davantage, car de l'endroit où il était, il appréciait mieux le danger de sa principale division, et pensait que l'ordre de demeurer à Borisow était une précaution inutile, par conséquent barbare, puisque après le passage du 26, et surtout après celui du 27, il n'était plus possible de prolonger l'illusion de l'ennemi, qu'on s'exposait donc à perdre sans profit 4 mille hommes dont la conservation eût été du plus grand prix. Mais on était en proie à des soucis de tant d'espèces, qu'on sentait à peine les nouveaux qui venaient vous assaillir à tout moment. On passa cette nuit dans de cruelles inquiétudes, mais lorsque le silence, survenu le 28 au matin, aurait pu nous révéler la catastrophe de la division Partouneaux, le feu commença sur les deux rives de la Bérézina, à la rive droite contre celles de nos troupes qui avaient passé, à la rive gauche contre celles qui couvraient la fin du passage. Dès lors on ne songea plus qu'à combattre. La canonnade, la fusillade devinrent bientôt extrêmement violentes, et Napoléon, courant sans cesse à cheval d'un point à l'autre, allait s'assurer tantôt si Oudinot tenait tête à Tchitchakoff, tantôt si Éblé continuait à maintenir ses ponts, et si Victor, qu'on voyait aux prises avec Wittgenstein, n'était pas précipité dans les flots glacés de la Bérézina, avec la foule qui n'avait pas achevé de franchir cette rivière.

Quoique le feu fût terrible sur tous les points, et emportât des milliers de victimes qui devaient toutes expirer sur ce champ lugubre, pourtant sur l'une et l'autre rive on se soutenait. Les généraux russes, comme on l'a vu, étaient convenus entre eux d'assaillir les Français sur les deux rives de la Bérézina, et de les précipiter tous ensemble dans cette rivière, si toutefois ils pouvaient y réussir. Mais heureusement ils étaient si intimidés par la présence de Napoléon et de la grande armée, que même en ayant tous les avantages de la situation et du nombre, ils agissaient avec une extrême réserve, et ne nous pressaient pas avec la vigueur qui aurait pu décider notre ruine.

[Note en marge: Combat du maréchal Oudinot sur la droite de la Bérézina contre l'armée de Tchitchakoff.]

[Note en marge: Oudinot blessé est remplacé par Ney.]

Le maréchal Oudinot avait eu affaire dès le matin aux troupes de Tchaplitz et de Pahlen, appuyées par le reste des forces de Tchitchakoff, et par un détachement de Yermoloff, qui, pour les joindre, avait traversé la Bérézina sur les débris réparés du pont de Borisow. Le terrain sur lequel on combattait, appelé Ferme de Brill, et situé sur la rive droite, à la même hauteur que Studianka sur la rive gauche, était une suite de bois de sapins, au milieu desquels avaient été opérées des coupes nombreuses. Les arbres abattus couvraient encore la terre. Le champ de bataille était donc plus propre à des combats de tirailleurs qu'à de grandes attaques en ligne, circonstance très-favorable pour nos soldats, aussi intelligents que braves. Le maréchal Oudinot, avec les divisions Legrand et Maison, avec les 1200 cuirassiers du général Doumerc, et les 700 cavaliers légers du général Corbineau, soutenait une lutte opiniâtre dans ces bois, tour à tour fort épais ou présentant d'assez vastes éclaircies. C'était un combat de tirailleurs des plus vifs, des plus meurtriers, et tout à l'avantage de nos soldats. Les généraux Maison, Legrand, Dombrowski, dirigeant leurs troupes avec autant d'habileté que de vigueur, tantôt remplissant les bois d'une nuée de tirailleurs, tantôt faisant des charges à la baïonnette quand ils avaient de l'espace, avaient fini par gagner du terrain, et par rejeter Tchaplitz et Pahlen sur le gros du corps de Tchitchakoff. Le maréchal Oudinot, qui, toujours malheureux au feu, était aussi prompt à exposer sa personne que s'il n'eût jamais été atteint, avait été blessé, et emporté du champ de bataille. Le général Legrand avait été frappé également, et Ney, sur l'ordre de Napoléon, était accouru pour remplacer Oudinot. Napoléon avait adjoint aux 2 mille hommes environ qui restaient des corps de Ney et de Poniatowski, 1500 hommes de la légion de la Vistule sous Claparède. Il tenait en réserve Mortier avec 2 mille soldats de la jeune garde, Lefebvre avec 3,500 de la vieille garde, et environ 500 cavaliers, dernier reste de ses grenadiers et chasseurs à cheval.

[Note en marge: Belle charge des cuirassiers Doumerc.]

[Note en marge: Victoire complète sur la droite de la Bérézina.]

La présence de Ney suffisait pour ranimer les coeurs que l'éloignement forcé d'Oudinot et de Legrand avait affectés. Se faisant suivre de Claparède, et conduisant les débris de son corps, il s'attacha d'abord à soutenir Maison et Legrand, puis les aida à rejeter la tête des troupes de Tchitchakoff sur leur corps de bataille. Le terrain, plus découvert en cet endroit, permettait des attaques en ligne. Ney prescrivit à Doumerc de se tenir prêt avec les cuirassiers à charger vers la droite, et il disposa ses colonnes d'infanterie de manière à charger lui-même à la baïonnette soit au centre, soit à gauche. En attendant il établit un feu d'artillerie violent sur les masses russes adossées à la partie la plus épaisse des bois. Doumerc, impatient de saisir l'occasion, aperçut sur la droite six ou sept mille Russes de vieille infanterie (c'était celle qui depuis trois ans combattait les Turcs) appuyés par une ligne de cavalerie, et fit ses dispositions pour les charger. Afin de garantir ses flancs pendant qu'il serait engagé, il plaça sa cavalerie légère à droite, le 4e de cuirassiers à gauche, puis il lança le 7e sur l'infanterie russe, et se mit en mesure de le soutenir avec le 14e. Le colonel Dubois, colonel du 7e de cuirassiers, anima ses soldats, leur dit que le salut de l'armée dépendait de leur courage, ce qu'il n'eut pas de peine à leur persuader, et fondit au galop sur l'infanterie russe formée en carré. La charge fut si violente, que, malgré un feu de mousqueterie des mieux nourris, le carré enfoncé livra entrée à nos cavaliers. Ceux-ci alors se rabattant sur les fantassins rompus, se mirent à les percer de leurs longs sabres. Au même instant Doumerc accourut avec le 14e de cuirassiers pour empêcher les lignes russes de se reformer, tandis que le 4e contenait à gauche la cavalerie ennemie, et que la cavalerie légère la contenait à droite. On ramassa ainsi environ deux mille prisonniers, outre un millier d'hommes frappés à coups de sabre. Ney, à son tour, porta son infanterie en avant. L'héroïque Maison mettant pied à terre, se saisit d'un fusil, chargea l'ennemi à la tête de ses fantassins, culbuta les Russes, et les obligea de se replier dans l'épaisseur des bois. Ney, qui dirigeait le combat, fit continuer la poursuite jusqu'à l'extrémité de la forêt de Stakow, à moitié chemin de Brill à Borisow. Là, devant un ravin qui séparait les deux armées, il s'arrêta, et entretint une canonnade pour finir la journée. Mais il n'y avait plus aucun danger d'être forcé de ce côté, et la victoire y était assurée. L'ennemi avait perdu, outre 3 mille prisonniers, environ 3 mille morts ou blessés.

Cette bonne nouvelle, répandue sur les derrières, y provoqua les acclamations de la jeune et de la vieille garde, qui dès ce moment restaient disponibles pour porter secours de l'autre côté de la Bérézina, si un danger pressant venait à s'y produire. Le combat y était acharné, car Victor, avec 9 à 10 mille soldats, embarrassé de 10 ou 12 mille traînards, et d'une multitude de bagages, y tenait tête à près de 40 mille ennemis.

[Note en marge: Bataille sur la rive gauche entre Victor et Wittgenstein.]

Heureusement, sur cette rive gauche de la Bérézina qu'il fallait disputer le plus longtemps possible avant de la quitter définitivement, le terrain se prêtait à la défense. Le maréchal Victor avait pris position sur le bord d'un ravin assez large, qui venait aboutir à la Bérézina, et y avait rangé la division polonaise Girard, ainsi que la division allemande et hollandaise de Berg. Par sa droite il couvrait Studianka, et protégeait les ponts; par sa gauche il s'appuyait à un bois qu'il n'avait pas assez de forces pour occuper, mais en avant duquel il avait placé les 800 chevaux qui lui restaient, et qui étaient sous les ordres du général Fournier. Avec son artillerie de 12, il avait établi sur les Russes un feu dominant et meurtrier, et était ainsi parvenu à les contenir.

[Note en marge: Le maréchal Victor se soutient pendant la matinée malgré son infériorité numérique.]

C'était le général Diebitch, chef d'état-major de Wittgenstein, qui dirigeait l'attaque, devenue très-vive dès la pointe du jour. Après une forte canonnade, le général russe, voulant se débarrasser de la gauche des Français, composée de la cavalerie Fournier, la fit attaquer par de nombreux escadrons, qui, placés à la naissance du ravin, n'avaient pas de grands obstacles à franchir pour nous aborder. Le général Fournier, chargeant à son tour avec la plus extrême vigueur, parvint à repousser la cavalerie ennemie, quoique trois ou quatre fois plus nombreuse que la nôtre, et réussit même à la ramener au delà du ravin. En même temps les chasseurs russes d'infanterie, attaquant sur notre droite, étaient descendus dans le fond du ravin, s'étaient logés dans les broussailles, et avaient donné le moyen au général Diebitch d'établir une forte batterie, qui, tirant par delà notre droite, atteignait les ponts, près desquels une masse de traînards et de bagages se pressait avec épouvante.

[Note en marge: Vive canonnade établie d'une rive à l'autre.]

Le maréchal Victor, qui craignait pour ce côté de sa ligne, car c'étaient les ponts qu'il devait surtout s'attacher à défendre, lança plusieurs colonnes d'infanterie afin d'écarter les batteries russes, tandis que sur l'autre bord de la Bérézina la garde impériale, s'étant aperçue du péril, avait disposé quelques pièces de canon pour contre-battre l'artillerie ennemie. On échangea ainsi pendant quelques heures une grêle de boulets de l'une à l'autre rive, et tout près des ponts qui recevaient une partie des projectiles russes.

[Note en marge: Les boulets arrivant au milieu de la foule accumulée près des ponts, y produisent un désordre effroyable.]

Il n'est pas besoin de dire quelle confusion effroyable se produisit alors dans la foule de ceux qui avaient négligé de passer les ponts, ou de ceux qui étaient arrivés trop tard pour en profiter. Les uns et les autres, ignorant que le premier pont était réservé aux piétons et aux cavaliers, le second aux voitures, s'entassaient avec une impatience délirante vers la double issue. Mais les pontonniers placés à la tête de celui de droite, étaient obligés de repousser les voitures, et de leur indiquer le pont à gauche, situé à cent toises plus bas. Si ce n'eût été qu'une affaire de consigne, on aurait pu se relâcher, mais c'était une nécessité absolue, puisque le pont de droite était incapable de porter des voitures. Les malheureux, obligés de rebrousser chemin, ne pouvaient rompre qu'avec la plus grande peine la colonne qui les pressait, et leur effort pour revenir sur leurs pas, opposé à l'effort de ceux qui étaient impatients d'arriver, produisait une lutte épouvantable. Ceux qui réussissaient à s'arracher à ce conflit de deux courants contraires, se rejetant de côté, y trouvaient une autre masse tout aussi serrée, celle qui se dirigeait sur le pont des voitures. La passion de parvenir aux ponts était telle, qu'on avait bientôt fini par s'immobiliser les uns les autres. Les boulets de l'ennemi, tombant au milieu de cette masse compacte, y traçaient d'affreux sillons, et arrachaient des cris de terreur aux pauvres femmes, cantinières ou fugitives, qui étaient sur les voitures avec leurs enfants. On se serrait, on se foulait, on montait sur ceux qui étaient trop faibles pour se soutenir, et on les écrasait sous ses pieds. La presse était si grande que les hommes à cheval étaient, eux et leurs montures, en danger d'être étouffés. De temps en temps des chevaux, devenus furieux, s'élançaient, ruaient, écartaient la foule, et un moment se faisaient un peu de place en renversant quantité de malheureux. Mais bientôt la masse se reformait aussi épaisse, flottant et poussant des cris douloureux sous les boulets[42]: spectacle atroce, bien fait pour rendre odieuse, et à jamais exécrable, cette expédition insensée!

[Note 42: Je parle ici d'après des relations manuscrites qui sont en mes mains, et qui sont dignes de toute confiance.]

[Note en marge: Efforts impuissants du général Éblé pour rétablir l'ordre près des ponts.]