Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 47

Chapter 473,788 wordsPublic domain

Si on se rappelle les lieux précédemment décrits, on comprendra aisément quelle était en ce moment la situation de Napoléon. Pour marcher sur Moscou, il avait passé par l'espace ouvert que laissent entre eux la Dwina et le Dniéper, entre Witebsk et Smolensk. En partant, il avait la Dwina à sa gauche, le Dniéper à sa droite; au contraire en revenant, il avait le Dniéper à sa gauche, la Dwina à sa droite, et venait de franchir l'ouverture de Smolensk à Witebsk, puisqu'il était à Orscha. Mais au delà, la Dwina et le Dniéper se trouvaient en quelque sorte réunis secondairement par une ligne d'eau continue, tantôt canal, tantôt rivière, consistant dans l'Oula qui est un affluent de la Dwina, dans le canal de Lepel qui joint l'Oula avec la Bérézina, et enfin dans la Bérézina elle-même, qui rejoint le Dniéper au-dessous de Rogaczew. Il fallait donc forcer cette seconde ligne. Sur sa gauche, autrefois sa droite, Napoléon voyait Tchitchakoff maître de Minsk et des vastes magasins de cette ville, prêt à s'emparer du pont de Borisow sur la haute Bérézina. Sur sa droite, autrefois sa gauche, il voyait Wittgenstein et Steinghel prêts à profiter de la première fausse manoeuvre des maréchaux Oudinot et Victor, pour gagner en suivant l'Oula la haute Bérézina, et donner la main à Tchitchakoff. Enfin il avait sur ses derrières Kutusof avec la grande armée russe. Il y avait là beaucoup de chances de périr, et bien peu de se sauver. Cependant au milieu de toutes ses peines, Napoléon eut une consolation, ce fut d'apprendre que les corps d'Oudinot et de Victor, quoique très-affaiblis par le feu, la marche et le froid, comptaient encore 23 mille hommes, animés du meilleur esprit, ayant conservé toute leur discipline, et pouvant avec ce qui lui restait de soldats armés, mettre dans ses mains une force de cinquante mille hommes, laquelle habilement dirigée serait une sorte de marteau d'armes, dont il saurait bien frapper tour à tour ceux qui oseraient l'aborder de trop près. Il fallait à la vérité s'en servir avec dextérité, et à cet égard on pouvait s'en fier à lui, car personne ne l'égalait dans l'art de manoeuvrer concentriquement entre des ennemis séparés les uns des autres, et il avait après un moment de confusion et d'abattement retrouvé toute l'énergie de ses puissantes facultés.

[Note en marge: Fermeté de Napoléon, et ordres qu'il envoie par le général Dode aux maréchaux Victor et Oudinot.]

Malgré l'horreur de cette situation, il se flatta encore de sortir d'embarras par un dernier, et peut-être par un éclatant triomphe. Il ordonna au général Dode, sans critiquer ce qui avait été fait, de se rendre auprès des deux maréchaux, de prescrire au maréchal Oudinot de se porter sur-le-champ par un mouvement transversal de droite à gauche, de Czéréia à Borisow, afin d'y soutenir les Polonais et de les aider à conserver le pont de la Bérézina; au maréchal Victor de rester sur la droite, en face de Wittgenstein et de Steinghel, de les contenir en leur faisant craindre une manoeuvre de la grande armée contre eux, et de lui donner ainsi le temps d'atteindre la Bérézina. Si ces instructions, comme on devait le penser, étaient bien suivies, Tchitchakoff étant éloigné de Borisow par Oudinot, et Wittgenstein étant contenu par Victor, on pouvait arriver à temps sur la Bérézina, la passer en ralliant Victor et Oudinot, reprendre Minsk et ses magasins dont Tchitchakoff n'avait pu consommer qu'une bien petite partie, rallier Schwarzenberg, se trouver ainsi avec 90 mille hommes dans la main, en mesure d'accabler une ou deux des trois armées russes, et terminer par un triomphe une campagne brillante jusqu'à Moscou, calamiteuse depuis Malo-Jaroslawetz, mais destinée peut-être à redevenir brillante, même triomphale en finissant. Quoique devenu méfiant envers la fortune, Napoléon ne désespéra pas de se relever au dernier moment, et en renvoyant le général Dode, laissa voir un rayon de satisfaction sur son visage. Il se mit immédiatement en marche d'Orscha sur Borisow.

[Note en marge: Relâchement de température en quittant Orscha; difficultés qui en résultent pour la marche de l'armée.]

Le 20 novembre, il s'était porté d'Orscha sur le château de Baranoui. Il vint le 21 à Kokanow, et le 22 se mit en marche pour Bobr. Le temps, quoique très-froid encore, s'était tout à coup relâché de son extrême rigueur. Mais on ne s'en trouvait pas mieux. Les superbes bouleaux qui bordaient la route laissaient s'écouler en gouttes de pluie la neige et la glace dont ils étaient couverts, et les soldats marchaient dans la boue exposés à une humidité qui rendait le froid plus pénétrant. Quant aux voitures d'artillerie, elles avaient la plus grande peine à rouler au milieu de cette fange à demi glacée. Ainsi malgré les inconvénients d'une température rigoureuse, mieux eût valu un terrain solide, des rivières gelées, maintenant surtout que le premier intérêt était d'aller vite. Mais on n'en était plus à compter avec le malheur, et on semblait marcher sous ses coups comme on marche sous la mitraille devant un ennemi qu'on est résolu à braver.

[Note en marge: Napoléon apprend à Toloczin que les Russes ont enlevé aux Polonais le pont de Borisow, seul pont qui restât pour passer la Bérézina.]

[Note en marge: Immensité du danger, et situation presque désespérée.]

Arrivé le 22 au milieu du jour à Toloczin, Napoléon reçut une dépêche de Borisow, qui lui apprenait la plus cruelle de toutes les nouvelles, c'est que les généraux Bronikowski et Dombrowski, après avoir défendu d'une manière opiniâtre la tête de pont de Borisow sur la Bérézina, après avoir repoussé plusieurs assauts, perdu 2 à 3 mille hommes, causé à l'ennemi une perte au moins égale, blessé ou tué des officiers de la plus grande distinction, notamment le général russe Lambert, avaient été obligés de se retirer en arrière de la ville de Borisow, et d'abandonner le pont de la Bérézina. Ils étaient sur la grande route qu'on suivait, à une marche et demie en avant. On n'était plus en effet qu'à quelques lieues de l'ennemi qui nous barrait le passage de la Bérézina, et on était privé du seul pont sur lequel on pût franchir cette rivière. Comment en jeter un, avec le peu de moyens dont on disposait, surtout avec aussi peu de temps, ayant à gauche Tchitchakoff victorieux, qui pouvait venir détruire tous nos travaux de passage; à droite Wittgenstein, qui ne manquerait pas de nous prendre en flanc pendant que nous essayerions de passer, et par derrière enfin Kutusof, qui, d'après toutes les probabilités, devait nous assaillir en queue tandis que les autres généraux russes nous attaqueraient de front ou par côté! Jamais on ne s'était trouvé dans une position plus affreuse, surtout si on compare cette position au degré de fortune duquel on était tombé depuis le passage du Niémen à Kowno, au mois de juin précédent. Quelle chute épouvantable en cinq mois!

[Note en marge: Entretien de Napoléon avec le général Dode.]

[Note en marge: Sur quel point faut-il essayer de passer la Bérézina?]

Napoléon, en recevant cette dépêche, descendit de cheval, la lut avec une émotion dont il ne laissa rien percer, fit quelques pas vers un feu de bivouac qu'on venait d'allumer sur la grande route, et apercevant le général Dode qui était de retour de sa mission auprès des maréchaux Oudinot et Victor, il lui ordonna d'approcher. À peine le général fut-il près de lui, que Napoléon le regardant avec des yeux dont l'expression était sans égale, lui adressa ces simples mots: _Ils y sont_... ce qui se rapportait aux entretiens antérieurs du général avec l'Empereur, et voulait dire: Les Russes sont à Borisow.--Napoléon alors entra dans une chaumière, et étalant sur une table de paysan la carte de Russie, se mit à discuter avec le général Dode les moyens de sortir de cette situation presque sans issue. Napoléon était affecté, mais non abattu. Quelquefois il était attentif à la conversation, quelquefois il semblait absent, écoutait sans entendre, regardait sans voir, puis revenait à son interlocuteur et au sujet de l'entretien. Il laissa au général Dode, doué d'un esprit ferme quoique modeste, l'initiative du parti à proposer. Le général connaissait le cours de la Bérézina, qui est bordée sur ses deux rives d'une zone de marécages de plusieurs mille toises de largeur, et il soutint à l'Empereur qu'il fallait renoncer à percer par Borisow même, parce que les Russes brûleraient le pont de cette ville s'ils ne pouvaient le défendre, et au-dessous de Borisow, parce que le pays en descendant la Bérézina était toujours plus boisé et plus marécageux. Ce n'étaient pas seulement les ponts sur les eaux courantes qu'on trouverait coupés, mais les ponts sur les marais, beaucoup plus longs et plus difficiles à franchir. Au contraire, en remontant la Bérézina vers son point de jonction avec l'Oula, dans les environs de Lepel, on arriverait à des endroits où cette rivière coulait sur des sables, dans un lit peu profond, et on la franchirait avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Le général Dode affirmait que jamais le 2e corps, auquel il était attaché, n'en avait été embarrassé dans ses nombreux mouvements. Il proposa donc à l'Empereur d'appuyer à droite, de rallier en remontant la Bérézina Victor et Oudinot, de passer sur le corps de Wittgenstein, et ce détour terminé, de rentrer à Wilna par la route de Gloubokoé.

[Note en marge: Souvenir de Pultawa.]

[Note en marge: Entretien avec le général Jomini.]

Napoléon, malgré ce qu'on lui disait, n'avait pas encore pu détacher son esprit de la route de Minsk, la plus belle, la mieux approvisionnée, sur laquelle il était certain de rallier, outre Victor et Oudinot qui étaient déjà presque réunis à lui, le prince de Schwarzenberg et Reynier, et pouvait se ménager une concentration de forces de 90,000 soldats armés. Il adressait deux objections à la proposition du général Dode: premièrement la longueur du détour qui l'éloignait de Wilna, et l'exposait à y être prévenu par les Russes, et secondement la rencontre probable dans cette direction de Wittgenstein et de Steinghel, que Victor et Oudinot n'avaient pu vaincre à eux deux. Le général Dode répondait que probablement on éviterait les deux généraux russes, que d'ailleurs ils n'auraient pas vers les sources de la Bérézina un terrain aussi facile à défendre que sur les bords de l'Oula, et n'oseraient pas tenir lorsqu'ils verraient Napoléon réuni aux maréchaux Victor et Oudinot. Du reste, tout en discutant, Napoléon, qui n'avait pas besoin qu'on lui répondît, car il s'était fait d'avance à lui-même toutes les réponses que le sujet comportait, examinait la carte étalée devant lui, sans presque écouter les paroles du général Dode, suivait du doigt la Bérézina, puis le Dniéper, et, ayant rencontré des yeux Pultawa, s'écria tout à coup: Pultawa! Pultawa!--puis laissant là cette carte, et parcourant la chétive pièce où avait lieu cet entretien, se mit à répéter: Pultawa! Pultawa!... sans regarder son interlocuteur, sans même faire attention à lui. Le général Dode, saisi de ce spectacle extraordinaire, se taisait, et contemplait avec un mélange de douleur et de surprise le nouveau Charles XII, cent fois plus grand que l'ancien, mais, hélas! cent fois plus malheureux aussi, et en ce moment reconnaissant enfin sa vraie destinée. À ce point de l'entretien arrivèrent Murat, le prince Eugène, Berthier, et le général Jomini qui, ayant été gouverneur de la province pendant la campagne, avait fait comme le général Dode une étude attentive des lieux, et était fort capable de donner un avis. Le général Dode, par modestie, crut devoir se retirer, et sortit sans que Napoléon, toujours distrait, s'en aperçût. En voyant le général Jomini, Napoléon lui dit: Quand on n'a jamais eu de revers, on doit les avoir grands comme sa fortune...--Puis il provoqua l'opinion du général. Celui-ci, partageant en un point l'avis du général Dode, jugeait impossible de traverser la Bérézina au-dessous de Borisow, mais trouvait bien long, bien fatigant, pour une armée déjà épuisée, de remonter la Bérézina afin d'aller franchir cette rivière vers ses sources. Il pensait, d'après les rapports du pays, qu'il était possible de passer droit devant soi, un peu au-dessus de Borisow, et dès lors de rejoindre la route de Smorgoni, la plus courte pour aller à Wilna, et la moins dévastée par les armées belligérantes. L'événement prouva bientôt que cet avis était fort sage. Napoléon, sans le combattre, car il écoutait à peine, parut se reporter tout à coup au temps de ses plus brillantes opérations, et, se plaignant de tout le monde, marchant et parlant avec une animation extraordinaire, se mit à dire que si tous les coeurs n'étaient pas abattus (et en prononçant ces paroles il semblait regarder ses principaux lieutenants présents autour de lui), il aurait une bien belle manoeuvre à exécuter, ce serait de remonter vers la haute Bérézina, comme le lui conseillait le général Dode, et au lieu d'y chercher seulement un passage, de se jeter sur Wittgenstein, de l'enlever, de le faire prisonnier. Il ajoutait que si, en rentrant en Pologne après de grands malheurs, il emmenait cependant avec lui une armée russe prisonnière, l'Europe reconnaîtrait Napoléon, la grande armée et la fortune de l'Empire! Son imagination s'exaltant à mesure qu'il parlait, il embellissait de mille détails qui la rendaient vraisemblable cette supposition avec laquelle il consolait sa détresse actuelle. Le général Jomini se contenta de lui répondre que ce beau mouvement serait exécutable sans doute, mais en Italie, en Allemagne, dans des pays où l'on rencontrait partout de quoi vivre, et avec une armée saine et vigoureuse, que de longues privations n'auraient pas entièrement épuisée. Il eût pu ajouter, mais ce n'était pas le moment, que celui qui trouve les caractères énervés, les a le plus souvent énervés lui-même en abusant de leur dévouement, et ressemble à l'imprudent cavalier qui a tué de fatigue le cheval destiné à le porter!

[Note en marge: Napoléon choisit avec une incomparable sûreté de coup d'oeil le point où il faut passer la Bérézina.]

[Note en marge: Il se décide à la passer un peu au-dessus de Borisow.]

Napoléon ne tint pas plus compte des observations qu'on lui fit, que des rêves brillants auxquels il venait de se livrer, et qui n'étaient que les préliminaires à travers lesquels son puissant esprit allait arriver à sa véritable détermination. Son parti, en effet, était pris avec ce tact, avec ce discernement qui étaient infaillibles, quand de tristes entraînements ne l'égaraient pas, et le danger était assez grand, assurément, pour se garder de toute erreur. Passer à gauche, au-dessous de Borisow, lui semblait impossible après avoir entendu le général Dode. Passer à droite et au-dessus, était trop long, l'exposait à être prévenu sur Wilna, et il partageait en ce point l'avis du général Jomini. Percer droit devant lui pour aller par le plus court chemin sur Wilna, de manière à devancer tous ceux qui le menaçaient en flanc et par derrière, était le meilleur, le plus sage de tous les plans, quoique le plus modeste. Mais la difficulté était immense, puisqu'il fallait, ou reprendre le pont de Borisow sur les Russes, ou en jeter un dans les environs, malgré tous les ennemis qui nous serraient de près, deux succès bien peu vraisemblables, à moins d'un dernier coup de fortune égal à ceux que Napoléon avait eus dans ses plus beaux jours. Il n'en désespéra pas, et résolut de se porter droit sur la Bérézina, de pousser vivement Oudinot sur Borisow afin de reprendre ce point, et s'il n'y parvenait pas, de chercher un passage dans les environs.

Il adressa les instructions convenables à Oudinot, qui arrivait précisément sur notre droite, et il se porta lui-même à Bobr pour veiller de sa personne à l'exécution de ses volontés. L'intérêt de n'être pas pris lui et toute son armée lui avait rendu l'ardente activité de ses premiers temps, et il cessait d'être empereur pour devenir général. Retrouverait-il avec ses qualités sa bonne fortune? Ce n'était pas certain, mais c'était possible.

[Note en marge: Miraculeuse arrivée du général Corbineau.]

[Note en marge: Ce brave général, poursuivi par une nuée de Cosaques, tandis qu'il cherche à rejoindre le 2e corps, découvre un point de passage sur la Bérézina.]

Il semble, en effet, qu'en ce moment la fortune lasse de tant de rigueurs, lui accordait enfin un miracle pour le sauver des dernières humiliations. On a vu que le maréchal Saint-Cyr, après l'évacuation de Polotsk, avait détaché du 2e corps le général de Wrède pour l'opposer à Steinghel, et que ce général bavarois, par goût ou par circonstance, s'était laissé isoler du 2e corps, et confiner dans les environs de Gloubokoé. Il avait conservé avec lui la division de cavalerie légère du général Corbineau, composée des 7e et 20e de chasseurs, et du 8e de lanciers, division que le 2e corps regrettait beaucoup et réclamait avec instance. Parti de Gloubokoé le 16 novembre pour se réunir au 2e corps, le général Corbineau était venu successivement à Dolghinow, à Pletchenitzy, à Zembin, tout près de Borisow, et était tombé au milieu des partis ennemis que l'amiral Tchitchakoff avait lancés en avant pour se lier avec Wittgenstein sur la haute Bérézina. Au nombre de ces partis se trouvait un corps de 3 mille Cosaques, sous l'aide de camp Czernicheff, qu'Alexandre venait d'envoyer tour à tour à Kutusof, à Tchitchakoff, à Wittgenstein, pour leur communiquer le fameux plan d'agir sur les derrières de Napoléon, et les amener à marcher d'accord. L'aide de camp Czernicheff, ayant quitté Tchitchakoff qui était sur la droite de la Bérézina, remontait cette rivière, et cherchait à la passer pour aller joindre Wittgenstein sur la rive gauche, et amener un concert d'efforts contre Napoléon, qui était aussi sur la rive gauche. Chemin faisant il avait eu la bonne fortune de délivrer le général Wintzingerode, envoyé en France comme prisonnier, et, par un hasard moins heureux pour lui, avait heurté en passant le général Corbineau. Celui-ci, qui sous les apparences les plus simples réunissait à beaucoup de finesse un grand courage, n'avait pas perdu la tête, quoiqu'il n'eût que 700 chevaux, s'était débarrassé à coups de sabre de ses assaillants, et avait poussé jusque près de Borisow, où les Russes étaient déjà entrés. Trouvant les Russes devant lui à Borisow, les ayant laissés la veille sur ses derrières, il n'avait vu qu'une manière de se tirer d'embarras, c'était de traverser la Bérézina, et d'aller à la rencontre de la grande armée, qui devait lui offrir un refuge assuré. Il ne se doutait pas qu'en voulant se sauver, il la sauverait, et qu'elle était tellement affaiblie en cavalerie que 700 chevaux seraient un important secours à lui apporter. Il s'était donc mis à longer la rive droite de la Bérézina au-dessus de Borisow, cherchant s'il n'y aurait pas un gué praticable, lorsqu'il avait aperçu sortant de l'eau un paysan polonais, qui venait de la franchir, et qui lui avait indiqué, vis-à-vis du village de Studianka, à trois lieues au-dessus de Borisow, un endroit où les chevaux pouvaient passer avec de l'eau jusqu'aux reins. La Bérézina, noirâtre et fangeuse, charriait de gros glaçons fort dangereux. Le général néanmoins avait formé sa cavalerie en colonne serrée, était entré dans l'eau et avait passé la rivière en perdant une vingtaine d'hommes entraînés par les glaçons. Heureux d'avoir surmonté cet obstacle, il avait gagné au galop Lochnitza, et enfin Bobr, où il avait rencontré le maréchal Oudinot coupant transversalement la route de Smolensk à Bobr pour marcher sur Borisow. Le général Corbineau avait fait son rapport à son maréchal, et rejoint ensuite le 2e corps auquel il appartenait. Presque au même moment le maréchal Oudinot, se jetant brusquement sur Borisow, y avait surpris, enveloppé l'avant-garde du comte Pahlen, fait cinq à six cents prisonniers, tué ou blessé un nombre égal d'hommes, enlevé plusieurs centaines de voitures de bagages, pris la ville, et fondu ensuite sur le pont, que les Russes, pressés de s'enfuir, avaient brûlé, désespérant de le défendre. Borisow était donc aux mains du 2e corps, sans que notre position fût améliorée, puisque le pont de la Bérézina était brûlé; mais la découverte inattendue du général Corbineau faisait luire un rayon d'espérance, et le maréchal Oudinot dépêcha le général à Bobr auprès de l'Empereur.

[Note en marge: D'après le rapport du général Corbineau, Napoléon se décide à choisir le point de Studianka au-dessus de Borisow, pour y jeter un pont.]

[Note en marge: Fausse démonstration ordonnée au-dessous de Borisow pour tromper les Russes.]

Napoléon connaissait et aimait les frères Corbineau, dont l'aîné avait été tué à côté de lui à Eylau. Il accueillit celui-ci comme un envoyé du ciel, le questionna longuement, lui fit décrire minutieusement les lieux, bien expliquer la possibilité de passer la rivière à Studianka sur de simples ponts de chevalets, et résolut sur-le-champ de l'essayer. Il renvoya sans différer le général Corbineau à Oudinot, avec ordre de commencer tout de suite et très-secrètement les préparatifs de passage à Studianka, au-dessus de Borisow, mais en faisant des démonstrations très-apparentes au-dessous de cette ville, de manière à tromper Tchitchakoff, et à détourner son attention du véritable point où l'on voulait passer. Ce n'était pas tout, en effet, que d'avoir miraculeusement trouvé un point où, grâce au peu de profondeur de la Bérézina, des chevalets suffiraient pour la franchir. Il fallait que le travail auquel on allait se livrer restât assez longtemps inaperçu de l'ennemi pour que l'on eût le moyen de porter sur l'autre rive des forces capables d'arrêter les Russes de Tchitchakoff, et de les empêcher de s'opposer au passage. Napoléon ordonna même à Oudinot de répandre dans l'armée le bruit qu'on devait passer au-dessous de Borisow, afin d'y attirer la foule des traînards et de rendre complète chez l'ennemi l'illusion qui pouvait seule nous sauver.

Le général Corbineau quittant Napoléon le 23 novembre fort tard, rejoignit en toute hâte le maréchal Oudinot, et celui-ci dès le lendemain matin 24, se conformant aux ordres qu'il venait de recevoir, fit les démonstrations prescrites au-dessous de Borisow, puis profitant de la nuit et des bois qui bordaient la Bérézina, envoya secrètement le général Corbineau avec ce qu'il avait de pontonniers pour commencer les travaux de passage à Studianka. C'était une grande et difficile opération, car il fallait trouver des bois préparés, ou en préparer, les disposer, les fixer dans l'eau, tout cela devant les avant-postes de Tchitchakoff, qui, après la perte de Borisow, était resté sur l'autre rive, et avait des vedettes jusque vis-à-vis de Studianka. Il y avait donc cent chances d'insuccès contre une ou deux de réussite.

Pendant ce temps, Napoléon s'était transporté le 24 à Lochnitza, sur la route de Borisow, se proposant d'arriver le lendemain 25 avec la garde à Borisow même, pour confirmer les Russes dans la pensée qu'il voulait passer au-dessous de cette ville, tandis qu'il était résolu au contraire à passer au-dessus, c'est-à-dire à Studianka, et à se rendre secrètement en ce dernier endroit au moyen d'un chemin de traverse. Il avait expédié au maréchal Davout, qui depuis la bataille de Krasnoé formait de nouveau l'arrière-garde, l'ordre de hâter le pas, afin d'accélérer le passage de la Bérézina si on parvenait à se procurer les moyens de la franchir, mais avant tout il avait envoyé le général Éblé avec les pontonniers et leur matériel directement à Studianka, pour exécuter la construction des ponts que les pontonniers du 2e corps n'avaient pu que commencer.

[Note en marge: Le général Éblé chargé de jeter deux ponts à Studianka.]