Part 33
Il ne s'agissait pourtant pas d'aller conquérir la seconde capitale de la Russie, mais de rétrograder obliquement sur la Pologne, et de se placer, à titre d'appui seulement, derrière un corps qui lui-même était appelé non pas à se porter sur Saint-Pétersbourg, mais à le menacer, ce qui était bien différent, et ce qui a donné lieu depuis à la fausse version d'un projet de marcher de Moscou sur Saint-Pétersbourg, que Napoléon aurait, dit-on, formé à cette époque. La différence était essentielle, mais les esprits, inquiets et rebutés, ne s'arrêtaient pas à toutes ces distinctions. Les uns alléguaient les bruyères, les marécages, la stérilité des provinces du nord, qu'il s'agissait de traverser; les autres faisaient valoir, malheureusement avec trop de raison, l'état de l'armée, l'épuisement de la cavalerie, la ruine des charrois de l'artillerie, l'indispensable nécessité de laisser reposer hommes et chevaux, afin qu'ils pussent refaire la route si longue qui nous séparait de Smolensk, la nécessité aussi de se retirer avant la mauvaise saison, et d'entamer en attendant quelques négociations qui pussent conduire à la paix, moyen toujours le plus assuré de sortir sains et saufs du mauvais pas où l'on s'était engagé.
[Note en marge: Napoléon, contrarié dans l'exécution du plan le meilleur, flotte entre divers projets, et songe à des ouvertures de paix.]
Napoléon s'aperçut bien vite qu'il ne fallait actuellement rien demander à des esprits rebutés, et assombris par le spectacle qu'ils avaient sous les yeux, et se laissa surtout détourner de son projet par l'état de l'armée, qui exigeait impérieusement quelque repos. Obligé d'abandonner, ou d'ajourner au moins le seul plan capable de le tirer d'embarras, il laissa flotter son esprit entre plusieurs projets, qui d'abord lui avaient paru inadmissibles, comme celui de s'établir à Moscou même, et d'y passer l'hiver en étendant ses cantonnements pour se procurer des fourrages, comme celui de placer une garnison à Moscou, et d'aller ensuite se fixer dans la riche province de Kalouga, d'où il étendrait sa main gauche sur Toula, sa main droite sur Smolensk. Mais à tous ces projets il y avait de graves objections, et leur difficulté le ramenait sans cesse vers le désir de cette paix qu'il avait follement sacrifiée à ses prétentions de domination universelle, et qu'il souhaitait maintenant, quoique victorieux, aussi ardemment qu'aucun vaincu ait jamais pu la désirer.
[Note en marge: Mission de M. de Lauriston auprès du général Kutusof.]
[Note en marge: Ce qu'il doit dire au généralissime russe.]
Dans ces continuelles perplexités, il imagina d'envoyer M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg, afin d'y ouvrir franchement une négociation avec l'empereur Alexandre. Quels que fussent ses embarras, son attitude de vainqueur, traitant de Moscou même, avait assez de grandeur pour qu'il pût hasarder une pareille démarche. Mais M. de Caulaincourt, qui craignait que sous cette grandeur apparente ne perçât la difficulté de la situation, qui craignait aussi de ne plus trouver à Saint-Pétersbourg la faveur dont il avait joui autrefois, refusa une telle mission, en affirmant, du reste avec raison, qu'elle ne réussirait pas. Napoléon s'adressant alors à M. de Lauriston, dont il avait trop dédaigné le modeste bon sens, le chargea de se rendre au camp du général Kutusof, non point pour y offrir la paix, mais pour aller y exprimer au généralissime russe le désir de donner à la guerre un caractère moins féroce. Le général Lauriston devait prendre prétexte de l'incendie de Moscou, pour dire que les Français, habitués à ménager les populations vaincues, à leur épargner les maux inutiles, avaient le coeur contristé de ne rencontrer partout que des villes incendiées, des populations désolées, des blessés expirant au milieu des flammes, et qu'il était cruel pour leur humanité, fâcheux pour l'honneur de tous, mais particulièrement dommageable pour la prospérité de la Russie, de continuer un pareil genre de guerre; que s'il venait faire une telle démarche, ce n'est pas que ce genre de guerre eût embarrassé les Français, car jusqu'ici on n'avait pas réussi à les empêcher de vivre, témoin l'abondance dont ils jouissaient sur les ruines fumantes de Moscou; mais parce qu'ils voyaient avec regret qu'on imprimât à une guerre toute politique, terminable par un traité facile à conclure, un caractère révoltant de barbarie et de haine irréconciliable.
De ces insinuations à des paroles de paix il n'y avait pas loin, et on était sur une pente qui ne pouvait manquer d'y conduire assez rapidement. Si on l'écoutait, M. de Lauriston avait mission de s'avancer davantage; il devait dire qu'il y avait dans la dernière brouille bien plus de malentendu que de causes véritables d'inimitiés, surtout d'inimitiés implacables, et que c'étaient les ennemis des deux pays qui s'étaient interposés entre les deux souverains pour les brouiller au profit de l'Angleterre. Il devait insinuer que la paix serait facile, et que, si la Russie la désirait, les conditions n'en seraient pas rigoureuses. Il devait enfin mettre tous ses soins à obtenir au moins un armistice provisoire, qui épargnât l'effusion du sang, effusion inutile quant à présent, puisque aucune des deux armées ne semblait disposée à tenter quelque chose de sérieux. Certes, à descendre à de telles démarches, tout victorieux qu'on était, il eût bien mieux valu ne pas commencer une guerre aussi fatale, et on peut dire que M. de Lauriston était bien vengé en ce moment du peu d'accueil que ses conseils avaient reçu à Paris six mois auparavant. Mais pour un bon citoyen la vengeance qui sort des malheurs de son pays n'est qu'un malheur de plus.
[Note en marge: Départ de M. de Lauriston pour le camp russe.]
[Note en marge: Kutusof de peur de se compromettre refuse d'abord de voir M. de Lauriston.]
[Note en marge: Fierté de celui-ci.]
[Note en marge: On court après lui pour le ramener.]
M. de Lauriston partit le 4 octobre, après s'être fait précéder auprès du général Kutusof par un billet qui annonçait son désir d'un entretien direct avec le chef de l'armée russe. Il arriva au camp ennemi le jour même. Le prudent Kutusof, entouré par les partisans les plus exaltés de la guerre, et notamment par les agents anglais accourus pour le surveiller, hésita d'abord à recevoir personnellement M. de Lauriston, dans la crainte d'être compromis, et appelé un traître, comme Barclay de Tolly. Il envoya donc l'aide de camp de l'empereur, prince Wolkonsky, pour recevoir et entretenir le général Lauriston au quartier de Benningsen. M. de Lauriston, offensé de ce procédé, refusa de s'aboucher avec le prince Wolkonsky, et rentra au quartier général de Murat, disant qu'il n'entendait traiter qu'avec le généralissime lui-même. Cette brusque rupture de relations à peine commencées inquiéta cependant l'état-major russe. Si dans les rangs inférieurs de l'armée la passion contre les Français était toujours ardente, dans les rangs plus élevés on commençait à se diviser, à trouver cette guerre bien atroce et bien ruineuse, et à ne plus regarder les Français comme les auteurs de l'incendie de Moscou; on sentait en un mot sa colère diminuer avec son sang si abondamment répandu. On n'aurait donc pas voulu qu'on rendît toute paix absolument impossible[32]. Les ennemis eux-mêmes de la paix regrettaient la conduite tenue envers le général Lauriston, par un tout autre motif. Comprenant très-bien la situation des Français, sentant l'intérêt qu'on avait à les retenir à Moscou, dans cette Capoue bien attrayante encore quoique incendiée, craignant qu'une rupture aussi offensante ne les attirât pleins de colère et de résolution sur l'armée russe, qui n'était ni renforcée ni remise, ils regrettaient qu'on eût si mal accueilli l'envoyé de Napoléon, et voulurent qu'on courût en quelque sorte après lui. Le rusé Benningsen, qui joignait la finesse à l'audace, tâcha de voir Murat, s'entretint avec lui, profita de sa facilité pour lui arracher bien des aveux regrettables, et en lui exprimant un désir de la paix qui était feint, l'amena à en exprimer un qui ne l'était pas, et qui n'était que trop visible. Des rapprochements semblables eurent lieu presque spontanément aux avant-postes, entre des officiers de divers grades, et il s'établit une espèce d'armistice de fait, à la suite duquel il fut convenu qu'on recevrait le général Lauriston au quartier même du généralissime.
[Note 32: Le général Clausewitz, dans ses intéressants Mémoires si remplis de sens et d'impartialité, dit formellement que la fatigue commençait à se faire sentir dans l'armée russe, qu'il était donc heureux que l'empereur Alexandre n'y fût pas, car peut-être ses dispositions habituellement pacifiques s'accordant avec celles de l'armée, on eût traité avec Napoléon, et perdu l'occasion d'affranchir l'Allemagne, ce qui pour le général Clausewitz, Allemand et Prussien, était naturellement l'objet essentiel de la guerre. Cette assertion, quoique vraie, n'empêche pas qu'il y eût aussi une part de calcul dans l'accueil fait au général Lauriston, ainsi qu'on va le voir. Il y eut tout à la fois ruse pour tromper les Français, et quelque peu de penchant pour la paix. Les sentiments des hommes sont toujours plus complexes qu'on ne l'imagine, ce qui rend si difficile de les démêler, et de les reproduire dans la juste mesure de la vérité.]
[Note en marge: Entrevue de M. de Lauriston avec le général Kutusof.]
[Note en marge: Envoi d'un officier à Saint-Pétersbourg, et, en attendant la réponse d'Alexandre, on convient d'un armistice tacite.]
M. de Lauriston se rendit donc auprès du prince Kutusof, et eut avec lui plusieurs entretiens. Les Russes sont aussi doux que braves, aussi dissimulés que violents, selon le calcul ou l'entraînement du moment. Soit désir de la paix, soit intention d'endormir les Français, on avait des raisons de bien accueillir leur représentant, et cela ne coûtait d'ailleurs pas beaucoup aux généraux russes, à qui la politesse est naturelle, et à qui M. de Lauriston inspirait une juste estime. Le prince Kutusof l'entretint longtemps, répondit avec adresse et dignité à toutes ses observations, lui dit, au sujet des plaintes contre le caractère imprimé à la guerre, qu'il s'appliquait de son mieux à lui conserver le caractère d'une guerre régulière entre nations civilisées, qu'elle le conserverait partout où il pourrait se faire obéir, mais que sa voix ne serait pas écoutée des paysans russes, et qu'il n'était pas étonnant qu'on ne pût pas civiliser en trois mois un peuple que les Français appelaient barbare. Il répondit aux justifications du général Lauriston relativement à l'incendie de Moscou, que pour lui il était loin d'en accuser les Français, et que dans son opinion le patriotisme moscovite était le seul auteur de ce grand sacrifice, car les Russes aimaient mieux réduire leur pays en cendres que de le livrer à l'ennemi. Relativement aux insinuations de paix, relativement même à un armistice, le général Kutusof se présenta comme dépourvu de tout pouvoir, et comme obligé d'en référer à l'empereur. Il proposa, ce qui fut accepté, d'expédier l'aide de camp Wolkonsky à Saint-Pétersbourg, afin d'y porter les ouvertures de Napoléon, et d'en rapporter une réponse. Quant à l'armistice, il n'était pas possible d'en signer un, mais il fut convenu que sur toute la ligne des avant-postes on cesserait de tirailler, ce qui ne s'étendrait pas toutefois aux ailes extrêmes des deux armées, et ce qui n'était pas dès lors un empêchement aux courses des Cosaques et aux fourrages de notre armée.
Quelques politesses qu'on eût prodiguées au général Lauriston, il ne voulut pas demeurer au camp des Russes, comme aurait pu faire un vaincu attendant la paix dont il avait besoin, et il revint à Moscou pour transmettre à Napoléon le détail de ce qu'il avait dit et entendu.
[Note en marge: Napoléon emploie le temps passé à Moscou à refaire l'armée, et à rendre possible l'exécution de divers plans.]
[Note en marge: Ses ordres sur ses derrières.]
[Note en marge: Évacuation des blessés.]
[Note en marge: Travaux de défense au Kremlin.]
[Note en marge: Soin pour se procurer des vivres.]
[Note en marge: Genre de vie de Napoléon pendant son séjour à Moscou.]
Bien que Napoléon comptât peu sur la paix depuis l'accès de rage qui avait produit l'incendie de Moscou, depuis surtout les ouvertures infructueuses dont MM. Toutelmine et Jakowleff avaient été les intermédiaires, il crut devoir cependant attendre les dix ou douze jours qu'on disait nécessaires pour avoir une réponse de Saint-Pétersbourg. Quelque vagues que fussent ses espérances de paix, il ne put toutefois se défendre d'en concevoir quelques-unes, tant était grand le besoin qu'il en éprouvait; et, en tout cas, il ne croyait pas que cette prolongation de séjour fût un temps perdu, car elle servirait à refaire l'armée. Les gens les plus habitués au climat du pays lui affirmaient que les gelées n'arrivaient point avant le milieu ou la fin de novembre. Un ajournement de dix ou douze jours devait le conduire à la mi-octobre, et rien ne le portait à croire qu'en partant du 15 au 18 il partît trop tard. En attendant, il se préparait à toutes fins, à se retirer sur Smolensk, comme à passer l'hiver à Moscou. Il enjoignit à Murat de se tenir en observation devant le camp de Taroutino, d'y faire reposer les troupes en les nourrissant le mieux possible, et il lui envoya, autant que ses moyens de transport le lui permettaient, des vivres tirés des caves de Moscou. Il ordonna un nouveau mouvement en avant, tant aux troupes laissées sur les derrières, qu'aux bataillons de marche destinés à recruter les corps. Il prescrivit la formation d'une division de quinze mille hommes à Smolensk, laquelle devait s'avancer sur Jelnia pour lui donner la main s'il se portait sur Kalouga. Il recommanda au duc de Bellune de se tenir prêt à toute sorte de mouvements; il ordonna de faire partir pour Moscou tous les hommes débandés qui à Wilna, Minsk, Witebsk, Smolensk, avaient été recueillis, qu'on ne mettait pas en marche faute d'avoir des armes à leur fournir, et qu'il se proposait d'armer avec les nombreux fusils trouvés dans le Kremlin. Il recommanda de les faire venir au milieu de convois capables de les protéger. Il arrêta un règlement pour ces convois, défendit de les faire partir à moins qu'ils ne fussent de 1500 hommes d'infanterie bien armés, indépendamment des troupes de cavalerie et d'artillerie qui pourraient s'y joindre, leur prescrivit expressément de camper en carré, le commandant au milieu, veilla de nouveau à l'approvisionnement à prix d'argent de tous les postes de la route, et commença de s'occuper des évacuations de blessés. Il enjoignit à Junot d'en faire trois parts, une de ceux qui seraient capables de marcher dans quinze jours, une de ceux auxquels un temps plus long serait nécessaire, une troisième enfin de ceux qu'on devait renoncer à transporter. Il défendit de s'occuper des premiers qui pouvaient se retirer à pied, et des derniers qu'il fallait laisser mourir sur place; il ordonna l'évacuation des autres sur Wilna, soit au moyen des voitures du pays, soit au moyen des voitures du train des équipages, dont il y avait environ 1200 à Moscou, et dont il consacra 200 à cet objet. Dans la supposition même de l'hiver passé à Moscou, car dans sa perplexité Napoléon n'excluait aucune hypothèse, il entreprit des travaux de défense au Kremlin, fit détruire les bâtiments adossés à cette forteresse, hérisser les tours de canons, couvrir les portes de tambours, fortifier quelques-uns des principaux couvents de la ville servant de magasins, fabriquer avec les poudres trouvées au Kremlin des gargousses et des cartouches, afin d'assurer un double approvisionnement aux 600 bouches à feu de l'armée, veiller avec le plus grand soin à la découverte, à la conservation des denrées alimentaires, de manière à pourvoir chaque corps de cinq ou six mois de vivres, en pain, sel, spiritueux, viandes salées. L'approvisionnement en fourrages étant toujours la principale difficulté, il porta le prince Eugène sur la route de Jaroslaw, et le maréchal Ney sur celle de Wladimir, à une distance de douze ou quinze lieues, pour occuper, pacifier, conserver une grande étendue de pays, et s'y procurer l'aliment du bétail et de la cavalerie. De plus il tâcha d'attirer les paysans, en payant comptant et à très-haut prix les légumes, les fourrages, les vivres de toute espèce. Il fit chercher des popes, et les engagea à rouvrir les églises de Moscou, à y célébrer le culte divin, à y prier même pour leur souverain légitime, l'empereur Alexandre. Enfin, non pour s'amuser, car il n'en avait pas besoin, mais pour distraire ses officiers, surtout pour donner du pain à de pauvres Français exerçant en Russie le métier de comédiens, il fit rouvrir les théâtres, et, entouré d'une brillante cour militaire, assista aux représentations dramatiques qui faisaient jadis les délices de la noblesse russe, s'y prenant ainsi de son mieux pour ressusciter le cadavre de la malheureuse Moscou. Il passait ensuite les nuits à expédier les affaires administratives de son empire, qu'une estafette arrivant de Paris en dix-huit journées lui apportait plusieurs fois par semaine. Quelquefois il était attiré tout à coup aux fenêtres du Kremlin par des colonnes de fumée, s'élevant de temps en temps de l'incendie qui consumait encore sourdement la ville infortunée. Confiant quand il revenait au souvenir de tant de dangers glorieusement surmontés, triste quand il voyait l'abîme dans lequel il s'était enfoncé si profondément, il ne montrait rien sur son superbe visage de ses agitations intérieures, car il n'y avait pas un coeur autour de lui qu'il eût voulu exposer au pesant fardeau de ses confidences. Ainsi, tantôt rassuré, tantôt inquiet, pouvant faire encore un miracle après en avoir accompli tant d'autres, il était là, dans cet antique palais des czars, au solstice de sa puissance, c'est-à-dire à cette espèce de temps indéterminé qui sépare l'époque de la plus grande élévation des astres de celle de leur déclin.
FIN DU QUARANTE-QUATRIÈME LIVRE.
LIVRE QUARANTE-CINQUIÈME.
LA BÉRÉZINA.