Part 32
[Note 30: Le prince de Wurtemberg dit dans ses Mémoires que lui et beaucoup d'autres regardaient la cause russe comme perdue après la sortie de Moscou, surtout à cause du découragement qui régnait dans l'armée, mais que la vue des flammes qui dévoraient la capitale rendit à cette armée une ardeur nouvelle, et que les espérances de tous ceux qui étaient attachés à la Russie se ranimèrent instantanément. Du reste le témoignage des étrangers qui servaient dans les armées russes est unanime sur ce point. Militairement l'acte du comte de Rostopchin fut nul, moralement il eut des conséquences incalculables.]
[Note en marge: Tout le monde criant vengeance, Kutusof se décide à opérer son mouvement plus près de l'ennemi.]
Ce n'était pas le cas en ce moment de s'éloigner trop des Français, et de leur laisser le champ libre, avec les dispositions qui se manifestaient chez les soldats russes. Descendre sur la route de Riazan jusqu'à la ville de Kolomna pour rejoindre l'Oka, c'était afficher trop de prudence, et une prudence d'ailleurs inutile, car exclusivement occupés d'arracher aux ruines de Moscou le pain dont ils avaient besoin, les Français n'étaient pas en mesure de suivre et d'inquiéter l'armée russe. Aussi Kutusof, arrivé sur la route de Riazan jusqu'au bord de la Moskowa, avait-il cru devoir s'y arrêter, et entreprendre, à partir de ce point, le mouvement de flanc projeté autour de l'armée française, c'est-à-dire donner un rayon de dix lieues, au lieu d'un rayon de trente, à l'arc de cercle qu'il se proposait de décrire autour de Moscou, de l'est au sud.
[Note en marge: Manière dont il échappe au général Sébastiani.]
Le général Kutusof profitant de quelques pourparlers engagés entre le général Sébastiani et le général Raéffskoi, dans le but d'éviter les batailleries inutiles, avait ordonné de se prêter à tout ce que voudraient les Français, d'endormir ainsi leur vigilance, et de leur cacher complétement la direction qu'on allait suivre. À dater du 17 en effet, tandis qu'une arrière-garde de cavalerie continuait à marcher nonchalamment sur la route de Riazan, et attirait à sa suite le général Sébastiani, le gros de l'armée changeant subitement de direction, s'était mis à tourner du sud-est au sud-ouest, et s'était porté derrière la Pakra, petite rivière qui, naissant près de la route de Smolensk (voir la carte nº 55), trace autour de Moscou un cercle semblable à celui que les Russes voulaient décrire, et dès lors était propre à leur servir de ligne de défense. C'est donc derrière cette rivière, et non derrière l'Oka, que Kutusof vint se poster, s'établissant non pas précisément sur notre ligne de communication, mais à côté, et pouvant s'y transporter en une marche.
Arrivé le 18 à Podolsk, Kutusof était le 19 à Krasnaia-Pakra, derrière la Pakra. C'est de ce point situé tout à fait au sud-ouest, fort près de notre ligne de communication, qu'il avait envoyé des coureurs sur la route de Smolensk, pour enlever nos postes et nos convois, ce qui avait donné l'éveil à Napoléon, et déterminé de sa part les mesures que nous venons de faire connaître.
[Note en marge: Murat et Bessières retrouvent la piste de l'ennemi.]
Telle était la situation prise par l'armée russe, lorsque les corps de Murat et de Bessières mis en mouvement, commencèrent à la chercher, Murat au sud-est sur la route de Riazan, Bessières au sud, sur la route de Toula. (Voir les cartes n{os} 54 et 55.) L'erreur du général Sébastiani fut bientôt reconnue, et Murat, avec son instinct d'officier d'avant-garde, tournant à droite, et remontant la Pakra, eut promptement retrouvé la piste de l'ennemi, tandis que Bessières, appuyant de son côté plus à droite, et du sud tournant un peu au sud-ouest, vint à Podolsk puis à Desna, où il rencontra le gros de l'arrière-garde russe commandée par Miloradovitch. Les généraux français qui avaient ordre de pousser vivement l'ennemi, afin de découvrir ses desseins, marchèrent résolûment à lui; et Murat qui avait franchi la Pakra sur les traces de l'armée russe, vint à son tour menacer de la prendre en flanc.
[Note en marge: Benningsen voudrait qu'on livrât bataille aux Français.]
[Note en marge: Motifs de Kutusof pour ne pas le vouloir.]
À la vue de Murat établi au delà de la Pakra, le hardi Benningsen aurait voulu qu'on se ruât sur lui pour l'accabler. Mais Kutusof, qui déjà n'était plus d'accord avec Benningsen, son vrai rival à cette heure, ne fut pas de cet avis. Il avait en effet d'excellentes raisons à faire valoir. On ne savait pas dans le camp russe que Murat était là uniquement avec sa cavalerie et l'infanterie de Poniatowski, et on pouvait craindre qu'il n'y fût avec l'armée française elle-même. Or Kutusof, en comptant tout ce qu'il avait ramassé, n'avait pas plus de 70 mille hommes de troupes régulières, et il ne croyait pas sage, à la veille de recueillir le prix d'un plan de campagne douloureux, mais profond, d'y renoncer tout à coup pour courir la chance d'une affaire incertaine. De Kalouga, il allait lui arriver des renforts considérables de troupes régulières; il attendait de l'Ukraine une superbe division de vieux Cosaques, et dans cet intervalle la mauvaise saison, qui s'approchait, la pénurie de vivres, la difficulté des distances, devaient avoir affaibli l'armée française, presque autant que l'armée russe se serait renforcée. Ce n'était donc pas le cas de livrer bataille avant le jour où la proportion des forces serait entièrement changée au profit des Russes. Bien qu'en fait Kutusof eût tort, puisque Murat ne disposait que d'un détachement, il avait théoriquement raison, et sa pensée fondamentale était parfaitement sage. En conséquence il résolut de se retirer plus loin sur la route de Kalouga, aussi loin qu'il le faudrait pour éviter Murat, car il n'y avait pas de milieu, il fallait ou l'attaquer ou l'éviter.
[Date en marge: Octob. 1812.]
[Note en marge: Il vient prendre position au camp de Taroutino, sur la route de Kalouga.]
[Note en marge: Murat et Bessières s'arrêtent devant le camp de Taroutino.]
Ayant pris ce dernier parti, on rétrograda encore le 27, en tenant tête cependant à Murat, qui devenait pressant sur la droite, tandis que le maréchal Bessières se montrait entreprenant sur la gauche, et les jours suivants on alla s'établir successivement à Woronowo, à Winkowo, et enfin à Taroutino derrière la Nara. (Voir la carte nº 55.) Dans son projet d'éviter une bataille, le général Kutusof ne pouvait pas mieux faire que de rétrograder jusqu'au point où il trouverait une position assez forte pour arrêter les Français. La Nara est une rivière qui naissant comme la Pakra près de la route de Smolensk, aux environs de Krimskoié, vient tourner autour de Moscou, mais en décrivant un arc plus étendu que la Pakra, ce qui, au lieu de la faire aboutir dans la Moskowa, la conduit jusqu'à l'Oka. Ses rives sont escarpées, surtout sa rive droite, où s'étaient postés les Russes, et on pouvait y établir un camp presque inexpugnable. C'est ce que résolut le général Kutusof, et ce qu'il mit beaucoup de soin à exécuter. Il se proposait là, tandis qu'il serait bien nourri par les magasins de Kalouga, d'appeler ses recrues, de les verser dans ses cadres, de les instruire, et de reporter son armée à un nombre tel qu'il pût enfin affronter les Français avec avantage. Bessières et Murat l'ayant suivi jusque-là, s'arrêtèrent dans l'attitude de gens qui n'avaient pas renoncé à l'offensive, mais qui attendaient de nouveaux ordres. Ils étaient en effet à vingt lieues en arrière de Moscou, presque sur la route que nous avions suivie pour nous y rendre, et assez près de Mojaïsk où s'était livrée la bataille de la Moskowa. Pousser plus loin ne pouvait être que le résultat d'une grande et définitive détermination, que leur maître seul était capable de prendre.
[Note en marge: Moment décisif pour Napoléon, duquel dépend son sort et celui de l'armée.]
[Note en marge: Divers partis qui s'offrent à lui.]
C'était pour Napoléon un moment grave, qui allait décider de cette campagne et probablement de son sort. Aussi ne cessait-il au fond du Kremlin de méditer sur le parti auquel il devait se résoudre. Exposer l'armée à de nouvelles fatigues pour courir après les Russes, sans la certitude de les atteindre, et pour l'unique avantage de leur livrer encore quelque combat plus ou moins meurtrier, n'était pas aux yeux de Napoléon une résolution admissible. L'infanterie était très-fatiguée et fort amoindrie par la maraude, la cavalerie était ruinée. L'armée entière à peine entrée à Moscou, et depuis qu'elle y était ayant passé presque toutes ses journées à se débattre contre l'incendie, n'avait pas eu le loisir de respirer. C'est tout au plus si elle avait goûté cinq à six jours d'un vrai repos. Il fallait donc la ménager, et ne la tirer de son immobilité qu'au moment de prendre un parti décisif. Mais ce parti le temps était venu d'y penser, car le mois de septembre s'étant écoulé, et aucune réponse aux ouvertures qu'on avait essayées n'étant arrivée de Saint-Pétersbourg, il fallait songer ou à s'établir à Moscou, ou à quitter cette capitale pour se rapprocher de ses magasins, de ses renforts, de ses communications avec la France, c'est-à-dire de la Pologne.
[Note en marge: Hiverner à Moscou.]
[Note en marge: Rentrer en Pologne.]
[Note en marge: C'est le parti qui plaît à tout le monde, et qui déplaît à Napoléon.]
Hiverner à Moscou était une résolution qui au premier abord n'avait l'approbation de personne, car personne n'admettait qu'on pût s'immobiliser pendant six mois à deux cents lieues de Wilna, à trois cents de Dantzig, à sept cents de Paris, avec le plus grand doute sur les moyens de nourrir l'armée, avec la perspective d'être bloqué non-seulement par l'hiver, mais par toutes les forces russes. Quitter Moscou, pour retourner en Pologne, était au contraire une idée qui répondait à la pensée de tous, Napoléon seul excepté. Pour lui, quitter Moscou c'était rétrograder, c'était avouer au monde qu'on avait commis une grande faute en marchant sur cette capitale, qu'on désespérait d'y trouver ce qu'on était venu y chercher, la victoire et la paix; c'était renoncer à cette paix, ressource la plus prompte, et incontestablement la plus sûre de se tirer de l'embarras où l'on s'était mis en s'avançant si loin; c'était déchoir, c'était perdre en partie, peut-être en entier, ce prestige qui tenait l'Europe subjuguée, la France elle-même docile, l'armée confiante, nos alliés fidèles; c'était non pas descendre, mais tomber de l'immense hauteur à laquelle on était parvenu.
[Note en marge: Motifs de Napoléon pour répugner à tout ce qui aurait l'apparence d'une retraite.]
Aussi fallait-il s'attendre que Napoléon ne prendrait ce parti qu'à la dernière extrémité; et ce n'était pas l'orgueil seul de ce grand homme qui répugnait à un mouvement rétrograde, c'était le sentiment profond de sa situation présente; car il suffisait d'un doute inspiré au monde sur la réalité de ses forces, pour que tout l'édifice de sa grandeur fût exposé à s'écrouler d'un seul coup. Déjà Torrès-Védras avait semblé arrêter sa puissance au Midi; toutefois il y avait une explication, c'était son absence, et la présence en Portugal de l'un de ses lieutenants, qui, quelque grand qu'il fût, n'était pas lui. Mais s'il rencontrait au Nord, là où il commandait en personne, et à la tête de ses principales armées, un nouvel obstacle, on n'allait pas manquer de le regarder comme définitivement arrêté dans le cours de ses victoires; on allait concevoir l'espérance de le vaincre, et une seule espérance rendue à l'Europe esclave pouvait la soulever tout entière sur ses derrières, et submerger le nouveau Pharaon sous les flots d'une insurrection européenne.
Napoléon avait donc raison de se préoccuper gravement de la manière dont il quitterait Moscou, et de ne vouloir en sortir qu'avec l'attitude d'un ennemi qui manoeuvre, et non pas avec celle d'un ennemi qui bat en retraite. Dans cette vue plusieurs conduites s'offraient. Ainsi, par exemple, un retour par la route de Kalouga, où l'on trouverait toutes les ressources des riches provinces du midi, sur laquelle on battrait l'armée russe, et d'où l'on pourrait enfin revenir par Jelnia sur Smolensk, devait bien ressembler à une manoeuvre autant qu'à une retraite. Mais cette marche, qui serait toujours au fond un mouvement rétrograde, quelque soin qu'on prît de le dissimuler, car il serait impossible d'hiverner à Kalouga à cause de la distance de cette ville à Smolensk, nous condamnerait à un trajet de cent cinquante lieues au moins, et à toutes les pertes inséparables d'un pareil trajet; elle nous procurerait à la vérité l'avantage de rencontrer et de battre l'armée russe, mais en nous obligeant de porter avec nous cinq ou six mille blessés, à moins qu'on ne les livrât à l'exaspération de l'ennemi, et tout en nous ramenant vers nos quartiers, ramènerait aussi les Russes vers leurs provinces les plus riches, et surtout vers les renforts qui leur arrivaient de Turquie. Aussi Napoléon n'avait-il que très-peu de penchant pour cette opération, et, à battre en retraite, il aimait mieux purement et simplement refaire la route, à nous connue, de Mojaïsk, Wiasma, Dorogobouge, Smolensk, moins longue que celle de Kalouga d'une cinquantaine de lieues, ruinée il est vrai, mais sur laquelle les convois de vivres sortis de Smolensk pouvaient venir à notre rencontre jusqu'à mi-chemin, et sur laquelle d'ailleurs devaient nous suivre dix jours de vivres tirés de Moscou; sur laquelle enfin nous protégerions toutes nos évacuations par notre seule présence, et ne serions que très-peu exposés à livrer bataille, et à nous charger de nouveaux blessés.
[Note en marge: Belle opération imaginée par Napoléon, consistant dans un mouvement combiné qui le rapprocherait de la Pologne, en menaçant Saint-Pétersbourg.]
Mais ni l'un ni l'autre de ces projets, qui tous deux étaient une renonciation évidente à l'offensive, ne convenait à Napoléon. Le plan le seul bon à ses yeux, était celui qui réunirait les quatre conditions suivantes: 1º de le replacer dans des communications certaines et quotidiennes avec Paris; 2º de rapprocher l'armée de ses ressources en vivres, équipements et recrues; 3º de conserver entier le prestige de nos armes; 4º enfin d'appuyer fortement les négociations de paix récemment essayées. Ces quatre conditions, il les avait trouvées dans un plan que son génie inépuisable, et fortement excité par le danger de la situation, avait conçu, et qui était digne de tout ce qu'il avait jamais imaginé de plus profond et de plus grand. Ce plan consistait dans une retraite oblique vers le nord, qui, se combinant avec un mouvement offensif du duc de Bellune sur Saint-Pétersbourg, aurait le double avantage de nous ramener en Pologne, en nous laissant aussi menaçants que jamais, dès lors tout aussi puissants pour négocier. Voici le détail de ce plan que Napoléon voulut rédiger, et rédigea en effet, comme il avait coutume de faire quand il cherchait à se bien rendre compte de ses propres idées.
Napoléon, ainsi qu'on l'a vu, s'était ménagé, outre l'armée du prince de Schwarzenberg sur le Dniéper, et l'armée des maréchaux Saint-Cyr et Macdonald sur la Dwina, le corps du duc de Bellune au centre, lequel attendait à Smolensk des ordres ultérieurs. Le corps de ce maréchal, fort de 30 mille hommes, pouvait être élevé à 40 mille par la réunion d'une partie des troupes westphaliennes, saxonnes, polonaises, qui n'avaient pas eu le temps de rejoindre, et des bataillons de marche destinés au recrutement de l'armée. Il était facile de le porter au nord de la Dwina, sur la route de Saint-Pétersbourg par Witebsk et Veliki-Luki. (Voir la carte nº 54.) Réuni là au maréchal Saint-Cyr et à une division du maréchal Macdonald, il devait compter 70 mille hommes au moins, prêts à se diriger sur la seconde capitale de la Russie, siége actuel du gouvernement. Devant ce corps le comte de Wittgenstein n'aurait autre chose à faire qu'à se retirer promptement sur Saint-Pétersbourg. Au moment où le duc de Bellune commencerait son mouvement, Napoléon avec la garde, le prince Eugène, le maréchal Davout, pouvait se retirer obliquement au nord, dans la direction de Veliki-Luki, en marchant presque parallèlement à la route de Smolensk, et à une distance de douze ou quinze lieues de cette route, par Woskresensk, Wolokolamsk, Zubkow, Bieloi, tandis que le maréchal Ney suivant avec son corps la route directe de Moscou à Smolensk, couvrirait toutes nos évacuations, et que Murat se dérobant à Kutusof, par un mouvement sur sa droite, se porterait à Mojaïsk, et viendrait avec le maréchal Ney s'établir entre Smolensk et Witebsk. Après dix ou douze jours de cette marche si profondément combinée, l'armée serait ainsi placée: le duc de Bellune avec 70 mille hommes à Veliki-Luki, menaçant Saint-Pétersbourg, Napoléon avec 70 à Wielij, prêt à l'appuyer, ou à se réunir aux 30 mille hommes de Ney et de Murat pour tenir tête à Kutusof, par quelque route que celui-ci vînt nous chercher. D'après toutes les probabilités, on devait achever ce trajet sans être rejoint par l'ennemi, sans être talonné, sans perdre tout ce qu'on perd quand on est suivi de trop près, sans souffrir de la disette, car la route de Woskresensk, Wolokolamsk, Bieloi, que Napoléon se proposait de prendre, était toute neuve, par conséquent assez bien approvisionnée, et Ney et Murat, sur la route de Smolensk, qui était la nôtre, pouvaient bien amener des vivres pour 30 mille hommes. De plus nous aurions attiré les Russes en sens inverse de leurs renforts, ce qui les exposerait à en perdre la moitié pour nous rejoindre, et tout en nous retirant en Pologne, nous aurions pris une position offensive, nécessaire à la paix; nous serions ainsi, sans avoir rien perdu, ni moralement ni physiquement, sortis du mauvais pas de Moscou par une marche des plus hardies et des plus belles qu'on eût jamais exécutées. Quant à l'hivernage, tout annonçait que dans ces conditions il serait facile. Nos magasins étant réunis à Wilna, pouvaient par le traînage, si commode en hiver, être prochainement transportés à Polotsk et à Witebsk, d'où l'armée tirerait ses vivres. L'immense quantité de boeufs réunis à Grodno, n'ayant qu'à traverser un pays ami, arriveraient à Witebsk sans difficulté. Puis, le printemps venu, Napoléon ayant employé l'hiver à rassembler de nouvelles forces, serait en mesure de marcher avec 300 mille hommes sur Saint-Pétersbourg. Il est probable que devant la simple menace d'une telle marche, la paix, si nous n'étions pas trop difficiles sur les conditions, serait signée, ou qu'en tout cas nous occuperions Saint-Pétersbourg comme nous avions occupé Moscou, sans danger de trouver cette seconde capitale incendiée, car le bois y était moins employé dans les constructions qu'à Moscou, car les Russes ne feraient pas deux fois un pareil sacrifice, car enfin le fanatisme moscovite y était beaucoup moins ardent.
[Note en marge: La disposition des esprits dans l'armée rend impraticable le beau plan que Napoléon avait conçu.]
Ce plan réunissait donc toutes les conditions que Napoléon s'était proposées, de rétablir ses communications quotidiennes avec le centre de son empire, de ramener l'armée vers la Pologne, de conserver intact le prestige de ses armes, et d'appuyer par un mouvement sérieusement offensif les négociations pacifiques qu'il avait le projet d'entamer. Son génie n'avait jamais rien imaginé de plus habile, de plus profond, de plus admirable. Conçu dans les derniers jours de septembre, arrêté et rédigé[31] dans les deux ou trois premiers jours d'octobre, ce projet pouvait, en partant immédiatement, être complétement exécuté au 15 octobre, époque où le temps devait être beau encore, et où il fut en effet superbe. Tout se prêtait donc parfaitement à l'exécution du nouveau plan, qui était en quelque sorte une inspiration d'en haut venue à Napoléon pour son salut. Mais tout ce qu'il imaginait de meilleur était destiné à échouer, par le vice même de la situation qu'il s'était créée, en s'aventurant à une pareille distance. Ayant déjà tant demandé à ses soldats et à ses lieutenants, les ayant menés si loin, et n'ayant à leur offrir à Moscou que des ruines, il était obligé de les ménager infiniment, de les consulter plus que de coutume, de chercher à les concilier à ses projets, au lieu de commander impérieusement, brièvement, comme il avait fait à toutes les époques de sa carrière, où chaque jour amenait un résultat prodigieux, et accroissait son ascendant. Or, il commençait à régner dans l'armée, outre une immense lassitude, une tristesse profonde, qui naissait de la vue seule de cette ville en cendres, et du secret effroi qu'on éprouvait en songeant à la longueur du retour, et à ce terrible hiver de Russie, duquel on était séparé par un mois tout au plus. À des esprits ainsi disposés il fallait parler non plus en maître impérieux qui commande sans explication parce que le succès quotidien suffit à tout expliquer, mais en maître doux, presque caressant, qui consulte, et persuade plutôt qu'il n'ordonne. Napoléon entretint donc successivement chacun de ses lieutenants de son projet, mais à peine avait-il dit les premiers mots qu'ils se récrièrent tous contre une nouvelle course au nord, contre une nouvelle conquête de capitale. Le mouvement sur Moscou, auquel, dans l'espoir d'un grand résultat, on avait sacrifié toutes les considérations de prudence, avait trop mal réussi, pour qu'on fût tenté de recommencer, en s'engageant plus loin, au milieu d'une saison plus avancée, dans une marche sur Saint-Pétersbourg.
[Note 31: Ce projet est rapporté, mais entièrement défiguré, dans le récit de M. Fain (Manuscrit de 1812). Il est rapporté à une date qui ne peut être la véritable, car M. Fain prétend que l'Empereur le conçut et l'arrêta au château de Pétrowskoié, où il séjourna pendant l'incendie de Moscou, du 16 au 19 septembre. Or il existe aux archives et dans la correspondance de Napoléon, un exposé de ce plan, divisé en titres et articles comme un projet de loi, et contenant l'opinion de Napoléon sur l'état de la guerre de Russie, et sur les meilleurs moyens de la terminer. Ce document, l'un des plus importants de la campagne et des plus glorieux pour le génie de Napoléon, porte la date d'octobre, sans désignation de jour. Il ne pouvait donc avoir été arrêté au château de Pétrowskoié, que Napoléon quitta le 19 septembre. De plus tout donne lieu de croire, d'après les circonstances indiquées dans l'exposé lui-même, que le plan se rapporte aux deux ou trois premiers jours d'octobre, et point du tout au 16, 17 ou 18 septembre. Évidemment ce plan fut rédigé pour être communiqué aux lieutenants de Napoléon, et ne dut être abandonné qu'après une consultation avec eux. Il fut vraisemblablement conçu dans les derniers jours de septembre, et mis par écrit du 1er au 3 octobre. Dans l'ordre des idées qui ont dû se succéder dans l'esprit de Napoléon, on ne peut le placer ni avant ni après. M. Fain n'a dû avoir que le souvenir de cette dictée, et ne l'avait certainement pas sous les yeux en écrivant son ouvrage, sans quoi il l'aurait ajoutée aux pièces justificatives, dans lesquelles il a mis tout ce qu'il possédait de la correspondance de Napoléon.]