Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 30

Chapter 303,747 wordsPublic domain

L'armée fut distribuée dans les divers quartiers de Moscou. Il fut décidé qu'Eugène occuperait le quartier du nord-ouest, compris entre la route de Smolensk et celle de Saint-Pétersbourg, ce qui répondait à la direction par laquelle il était arrivé (voir la carte nº 57). D'après le même principe, le maréchal Davout dut occuper la partie de la ville qui s'étendait de la porte de Smolensk à celle de Kalouga, c'est-à-dire tout le quartier situé au sud-ouest, et le prince Poniatowski le quartier situé au sud-est. Le maréchal Ney, qui avait traversé Moscou de l'ouest à l'est, dut s'établir dans les quartiers compris entre les routes de Riazan et de Wladimir. La garde fut naturellement placée au Kremlin et dans les environs. Les maisons regorgeaient de vivres de toute espèce. Avec un peu de soin on put satisfaire largement aux premiers besoins des soldats. Les officiers supérieurs furent accueillis à la porte des palais par de nombreux valets en livrée empressés de leur offrir une brillante hospitalité. Les maîtres de ces palais, ne prévoyant pas que Moscou fût destinée à périr, avaient eu grand soin, quoiqu'ils partageassent la haine nationale, de préparer des protecteurs à leurs riches demeures en y recevant les officiers français. On s'établit ainsi avec un vif sentiment de plaisir dans ce luxe, qui devait durer si peu. On se promenait avec curiosité dans ces palais où étaient prodigués tous les raffinements de la mollesse, où l'on trouvait des salles de bal splendides, des théâtres particuliers aussi grands que des théâtres publics, des bibliothèques remplies des livres français les plus licencieux du dix-huitième siècle, des peintures respirant le goût efféminé de Watteau et de Boucher, tous les signes enfin d'une licence qui formait avec l'ardente dévotion du peuple, avec la sauvage énergie de l'armée, un contraste singulier mais fréquent chez les nations parvenues brusquement de la barbarie à la civilisation, car ce que les hommes empruntent avec le plus de facilité à ceux qui les ont devancés dans l'art de vivre, c'est l'art de jouir. Il pouvait paraître étrange de rencontrer partout l'imitation de la France dans un pays avec lequel nous étions si violemment en guerre, et peu flatteur aussi de nous voir spécialement imités dans ce que nous avions de moins louable.

[Note en marge: Les quatre villes composant la ville de Moscou.]

Sortis de ces brillantes demeures, nos officiers erraient avec une égale curiosité au milieu de cette cité, qui ressemblait à un camp tartare, semé çà et là de palais italiens. Ils contemplaient avec surprise plusieurs villes concentriquement placées les unes dans les autres: d'abord au centre même, sur une éminence, et au bord de la Moskowa, le Kremlin, environné de tours antiques et rempli d'églises dorées; au pied du Kremlin, sous sa protection en quelque sorte, la vieille ville, dite ville chinoise, renfermant l'ancien et le vrai commerce russe, celui de l'Orient; puis tout autour, et enveloppant la précédente, une ville large, espacée, brillante de palais, dite la ville blanche; puis enfin, les englobant toutes trois, la ville dite de terre, mélange de villages, de bosquets, d'édifices nouveaux et imposants, ceinte d'un épaulement en terre. Ce qu'on voyait surtout répandu également dans ces quatre villes enfermées les unes dans les autres, c'étaient plusieurs centaines d'églises surmontées de dômes qui affectaient comme en Orient la forme d'immenses turbans, de clochers qui étaient aussi élancés que des minarets, et révélaient d'anciennes fréquentations avec la Perse et la Turquie, car, chose étrange, les religions, en se combattant, s'imitent du moins sous le rapport de l'art! Moscou quelques jours auparavant contenait un peuple de trois cent mille âmes, et de ce peuple, dont il restait un sixième à peine, une partie était cachée dans les maisons et n'en sortait pas, une autre était aux pieds des autels qu'elle embrassait avec ferveur. Les rues étaient de vraies solitudes, où l'on n'entendait que le pas de nos soldats.

[Note en marge: Sécurité de l'armée se flattant de jouir des richesses de Moscou.]

Quoique devenus possesseurs sans partage, et en quelque sorte légitimes, d'une ville délaissée, nos officiers et nos soldats, toujours sociables, regrettaient d'être si riches, et de n'avoir point à partager avec les habitants eux-mêmes l'abondance qu'on leur cédait. Il leur plaisait en général, quand ils entraient dans une ville, de trouver la population sur leurs pas, de la rassurer, de s'en faire aimer, de recevoir de ses mains ce qu'ils auraient pu prendre, et de l'étonner par leur bonhomie après l'avoir effrayée par leur audace. La solitude de Moscou, quoiqu'elle fût une cession volontaire en leur faveur des richesses de cette ville, les affligeait, et pourtant ils ne soupçonnaient rien, car l'armée russe, qui seule jusqu'ici avait mis le feu, étant partie, l'incendie ne semblait plus à craindre.

[Note en marge: Premier incendie dans le magasin des spiritueux, attribué au hasard, et bientôt éteint.]

On espérait donc jouir de Moscou, y trouver la paix, et, en tous cas, de bons cantonnements d'hiver, si la guerre se prolongeait. Cependant le lendemain du jour où l'on y était entré quelques colonnes de flammes s'élevèrent au-dessus d'un bâtiment fort vaste, qui renfermait les spiritueux que le gouvernement débitait pour son compte au peuple de la capitale. On y courut, sans étonnement ni effroi, car on attribuait à la nature des matières contenues dans ce bâtiment, ou à quelque imprudence commise par nos soldats, la cause de cet incendie partiel. En effet on se rendit maître du feu, et on eut lieu de se rassurer.

[Note en marge: Autre incendie, plus considérable, également attribué au hasard.]

Mais tout à coup, et presque au même instant, le feu éclata avec une extrême violence, dans un ensemble de bâtiments qu'on appelait le Bazar. Ce bazar, situé au nord-est du Kremlin, comprenait les magasins les plus riches du commerce, ceux où l'on vendait les beaux tissus de l'Inde et de la Perse, les raretés de l'Europe, les denrées coloniales, le sucre, le café, le thé, et enfin les vins précieux. En peu d'instants l'incendie fut général dans ce bazar, et les soldats de la garde accourus en foule firent les plus grands efforts pour l'arrêter. Malheureusement ils n'y purent réussir, et bientôt les richesses immenses de cet établissement devinrent la proie des flammes. Pressés de disputer au feu, et pour eux-mêmes, ces richesses désormais sans possesseurs, nos soldats n'ayant pu les sauver, essayèrent d'en retirer quelques débris. On les vit sortir du bazar emportant des fourrures, des soieries, des vins de grande valeur, sans qu'on songeât à leur adresser aucun reproche, car ils ne faisaient tort qu'au feu, seul maître de ces trésors. On pouvait le regretter pour leur discipline, on n'avait pas à le reprocher à leur honneur. D'ailleurs, ce qui restait de peuple leur donnait l'exemple, et prenait sa large part de ces dépouilles du commerce de Moscou. Toutefois ce n'était qu'un vaste bâtiment, extrêmement riche il est vrai, mais un seul, qui était atteint par les flammes, et on n'avait aucune crainte pour la ville elle-même. On attribuait à un accident très-naturel et très-ordinaire, plus explicable encore dans le tumulte d'une évacuation, ces premiers sinistres jusqu'ici fort limités.

[Note en marge: Un vent violent d'équinoxe se lève, et tout à coup l'incendie devient général.]

[Note en marge: L'arrestation de plusieurs incendiaires, surpris en flagrant délit, ne laisse plus aucun doute sur la cause de l'incendie.]

Dans la nuit du 15 au 16 septembre, la scène changea subitement. Comme si tous les malheurs avaient dû fondre à la fois sur la vieille capitale moscovite, le vent d'équinoxe s'éleva tout à coup avec la double violence propre à la saison, et aux pays de plaines, où rien n'arrête l'ouragan. Ce vent soufflant d'abord de l'est, porta l'incendie à l'ouest, dans les rues comprises entre les routes de Tver et de Smolensk, et qui sont connues pour les plus belles, les plus riches de Moscou, celles de Tverskaia, de Nikitskaia, de Povorskaia. En quelques heures le feu violemment propagé au milieu de ces constructions en bois, se communiqua des unes aux autres avec une rapidité effrayante. On le vit, s'élançant en longues flèches de flammes, envahir les autres quartiers situés à l'ouest. On aperçut aussi des fusées en l'air, et bientôt on saisit des misérables portant des matières inflammables au bout de grandes perches. On les arrêta, on les interrogea en les menaçant de mort, et ils révélèrent l'affreux secret, l'ordre donné par le comte de Rostopchin de mettre le feu à la ville de Moscou, comme au plus simple village de la route de Smolensk.

[Note en marge: Napoléon ordonne de les fusiller sur-le-champ, et de les pendre à des gibets.]

Cette nouvelle répandit en un instant la consternation dans l'armée. Douter n'était plus possible, après les arrestations faites, et les dépositions recueillies sur plusieurs points de la ville. Napoléon ordonna que dans chaque quartier, les corps qui s'y trouvaient cantonnés formassent des commissions militaires, pour juger sur-le-champ, fusiller et pendre à des gibets les incendiaires pris en flagrant délit. Il ordonna également d'employer tout ce qu'il y avait de troupes en ville pour éteindre le feu. On courut aux pompes, mais on n'en trouva aucune. Cette dernière circonstance n'aurait plus laissé de doute, s'il en était resté encore, sur l'effroyable combinaison qui livrait Moscou aux flammes.

[Note en marge: Le vent se déplaçant sans cesse, sous l'influence de l'équinoxe, porte alternativement le désastre dans presque tous les quartiers de la ville.]

[Note en marge: Le Kremlin atteint par les flammes, au moment où le parc d'artillerie y est réuni, est menacé d'une affreuse explosion.]

Outre que les moyens pour éteindre le feu manquaient, le vent, qui à chaque minute augmentait de violence, aurait défié les efforts de toute l'armée. Avec la brusquerie de l'équinoxe, de l'est il passa au nord-ouest, et le torrent de l'incendie changeant aussitôt de direction, alla étendre ses ravages là où la main des incendiaires n'avait pu le porter encore. Cette immense colonne de feu, rabattue par le vent sur le toit des édifices, les embrasait dès qu'elle les avait touchés, s'augmentait à chaque instant des conquêtes qu'elle avait faites, répandait avec la flamme d'affreux mugissements, interrompus par d'effrayantes explosions, et lançait au loin des poutres brûlantes, qui allaient semer le fléau où il n'était pas, ou tombaient comme des bombes au milieu des rues. Après avoir soufflé quelques heures du nord-ouest, le vent se déplaçant encore, et soufflant du sud-ouest, porta l'incendie dans de nouvelles directions, comme si la nature se fût fait un cruel plaisir de secouer tour à tour dans tous les sens la ruine et la mort sur cette cité malheureuse, ou plutôt sur notre armée, qui n'était coupable, hélas! que d'héroïsme, à moins que la Providence ne voulût punir sur elle les desseins désordonnés dont elle était l'instrument involontaire! Sous cette nouvelle impulsion partie du sud-ouest, le Kremlin, jusque-là ménagé, fut tout à coup mis en péril. Des flammèches brûlantes tombant au milieu des étoupes de l'artillerie répandues à terre, menaçaient d'y mettre le feu. Plus de quatre cents caissons de munitions étaient dans la cour du Kremlin, et l'arsenal contenait quelques cent mille livres de poudre. Un désastre était imminent, et Napoléon pouvait avec sa garde et le palais des czars être emporté dans les airs.

[Note en marge: On force Napoléon à sortir de Moscou.]

Les officiers qui accompagnaient sa personne, les soldats de l'artillerie, sachant que sa mort serait la leur, l'entourèrent, et le pressèrent avec des cris de s'éloigner de ce cratère enflammé. Le péril était des plus menaçants: les vieux artilleurs de la garde, quoique habitués à des canonnades comme celle de Borodino, perdaient presque leur sang-froid. Le général Lariboisière s'approchant de Napoléon, lui montra le trouble dont il était la cause, et, avec l'autorité de son âge et de son dévouement, lui fit un devoir de les laisser se sauver seuls, sans augmenter leurs embarras par l'inquiétude qu'excitait sa présence. D'ailleurs plusieurs officiers envoyés dans les quartiers adjacents rapportaient que l'incendie, toujours plus intense, permettait à peine de parcourir les rues et d'y respirer, qu'il fallait donc partir, si on ne voulait pas être enseveli dans les ruines de cette ville frappée de malédiction.

[Note en marge: L'armée tout entière se replie sur les routes par lesquelles elle est entrée; la garde seule reste dans Moscou pour sauver le Kremlin.]

[Note en marge: Fuite du petit nombre d'habitants restés dans Moscou.]

Napoléon, suivi de quelques-uns de ses lieutenants, sortit de ce Kremlin, dont l'armée russe n'avait pu lui interdire l'accès, mais d'où le feu l'expulsait après vingt-quatre heures de possession, descendit sur le quai de la Moskowa, y trouva ses chevaux préparés, et eut beaucoup de difficulté à traverser la ville, qui vers le nord-ouest, où il se dirigeait, était déjà tout en flammes. Le vent, dont la violence croissait sans cesse, faisait quelquefois ployer jusqu'à terre les colonnes de feu, et poussait devant lui des torrents d'étincelles, de fumée, de cendres étouffantes. Au spectacle horrible du ciel répondait sur la terre un spectacle non moins horrible. L'armée épouvantée sortait de Moscou. Les divisions du prince Eugène et du maréchal Ney, entrées de la veille, s'étaient repliées sur les routes de Zwenigorod et de Saint-Pétersbourg; celles du maréchal Davout s'étaient repliées sur la route de Smolensk, et sauf la garde, laissée autour du Kremlin pour le disputer aux flammes, nos troupes se rejetaient en arrière, saisies d'horreur devant ce feu, qui, après s'être élancé vers le ciel, semblait se reployer sur elles, comme s'il avait voulu les dévorer. Les habitants restés en petit nombre à Moscou, cachés d'abord dans leurs maisons sans oser en sortir, s'en échappaient maintenant, emportant ce qu'ils avaient de plus cher, les femmes leurs enfants, les hommes leurs parents infirmes, sauvant ce qu'ils pouvaient de leurs hardes, poussant des gémissements douloureux, et souvent arrêtés par les bandits que Rostopchin avait déchaînés sur eux, en croyant les déchaîner sur nous, et qui s'ébattaient au milieu de cet incendie comme le génie du mal au milieu du chaos.

Nos soldats consternés se retiraient, secourant quelquefois, quand ils en avaient le temps, les malheureux ruinés à cause d'eux, mais plus ordinairement se hâtant de suivre leurs régiments hors de cette ville, où ils s'étaient vainement flattés de trouver le repos et l'abondance.

[Note en marge: Napoléon s'établit pour quelques jours au château de Pétrowskoié.]

Napoléon alla s'établir au château de Pétrowskoié, à une lieue de Moscou, sur la route de Saint-Pétersbourg, au centre des cantonnements du prince Eugène. Il attendit là qu'il plût au fléau de suspendre sa fureur, car les hommes n'y pouvaient plus rien, ni pour l'exciter ni pour l'éteindre. On avait pris et fusillé quelques-uns de ces misérables incendiaires, qui subissaient leur supplice sans mot dire, et n'étaient sur les gibets auxquels on les suspendait qu'un avertissement inutile, car leurs complices n'avaient plus de mal à faire. Le vent y suffisait, et devançait toutes les mains avec son haleine infernale.

[Note en marge: Affreux effets de l'incendie.]

Par un dernier et fatal soubresaut, le vent passa le lendemain du sud-ouest à l'ouest pur, et alors les torrents de flammes furent portés vers les quartiers de l'est, vers les rues de Messnitskaia et de Bassmanaia, et vers le palais d'été. Les restes de la population se réfugièrent dans les champs découverts qui se rencontrent de ce côté. L'incendie approchant de son affreuse maturité, on entendait à chaque minute des écroulements épouvantables. Les toits des édifices, dont les appuis étaient consumés, s'affaissaient sur eux-mêmes, et s'abîmaient avec fracas, en faisant jaillir des torrents de flammes sous la pression produite par leur chute. Les façades élégantes, composées d'ornements appliqués sur des constructions en charpente, s'écroulaient, et remplissaient les rues de leurs décombres. Les tôles rouges, emportées par le vent, allaient tomber çà et là encore toutes brûlantes. Le ciel, recouvert d'un épais nuage de fumée, apparaissait difficilement à travers ce voile, et chaque jour le soleil se montrait à peine comme un globe d'un rouge sanglant. Pas un instant, dans ces trois journées des 16, 17, 18 septembre, la nature ne cessa d'être aussi effroyable dans ses aspects que dans ses effets.

[Note en marge: Après quatre jours entiers, l'incendie commence à s'apaiser.]

[Note en marge: Il n'y a de sauvé que le Kremlin, et un cinquième de la ville.]

Enfin, les quatre cinquièmes de la ville étant dévorés, l'incendie s'arrêta presque sans cause, car dans notre monde fini, le mal, même excessif, ne s'achève pas plus que le bien. La pluie qui, dans l'équinoxe, succède ordinairement aux violences du vent, tomba tout à coup sur ce volcan, et, sans l'éteindre, parvint à l'amortir. D'ouragan qu'il était, le feu se convertit en un affreux brasier, dont la pluie, heureusement persistante, calma peu à peu les ardeurs. On ne voyait debout que quelques murs en brique, quelques hautes cheminées échappées au feu, et se présentant comme les spectres de cette magnifique cité. Le Kremlin était sauvé, et avec le Kremlin un cinquième à peu près de la ville. La garde impériale, en portant de l'eau avec des seaux, et en la jetant sur les toits d'un certain nombre d'habitations, avait contribué à les garantir.

[Note en marge: On livre au peuple et aux soldats les quartiers incendiés, pour en tirer ce qu'ils pourront.]

Dans diverses maisons à moitié brûlées, dans d'autres qui l'étaient entièrement, la populace de Moscou avait tenté de s'introduire, et de dérober ce qu'elle avait pu. Il n'était guère possible d'empêcher nos soldats d'en faire autant pour eux-mêmes, et on leur avait permis cette espèce de pillage, qui ne consistait, après tout, qu'à piller l'incendie. Ils étaient donc rentrés par bandes pour essayer de soustraire au feu quelques-unes des ressources qu'il allait détruire. Bientôt ils s'aperçurent que sous les décombres de ces maisons incendiées, si on pénétrait jusqu'aux caves, on trouvait des provisions de bouche, quelquefois un peu échauffées, mais en général intactes, et très-abondantes dans un pays où régnait l'habitude, à cause de la longueur des hivers, de s'approvisionner pour plusieurs mois. Ils découvrirent en grande quantité du blé excellent, de la viande salée, du vin, de l'eau-de-vie, de l'huile, du sucre, du café, du thé. Dans beaucoup de maisons où le feu, sans tout détruire, avait donné cependant le droit de fouiller, ils trouvèrent les objets du plus beau luxe, des vêtements, des fourrures surtout, que l'hiver qui s'approchait rendait fort appréciables, de l'argenterie que leur imprévoyante avidité les portait à préférer aux vêtements et aux vivres, des voitures que la perspective du retour faisait estimer beaucoup, enfin des porcelaines superbes, dont leur ignorance riait, et qu'ils brisaient nonchalamment.

[Note en marge: Spectacle de Moscou après l'incendie.]

Bientôt le bruit de ce singulier genre de sauvetage s'étant répandu parmi les corps demeurés en dehors de la ville, il fallut leur permettre d'aller chacun à leur tour lever cette dîme sur l'incendie, et s'y pourvoir de vivres, de spiritueux, de vêtements chauds. On mit des sauvegardes, dans l'intérêt des officiers, des blessés et des malades, à tous les bâtiments conservés, et on livra le reste à la curiosité et à l'avidité du soldat, guidé par la populace de Moscou, qui, connaissant les lieux et les habitudes du pays, découvrait mieux les secrets asiles où l'on pouvait faire de précieuses trouvailles. Ce fut un lamentable spectacle, lamentable et grotesque tout à la fois, que cette foule de soldats et de gens du peuple fouillant dans les décombres fumants d'une magnifique capitale, s'affublant en riant des plus singuliers costumes, emportant dans leurs mains les objets les plus précieux, les vendant presque pour rien à ceux qui étaient capables de les apprécier, ou les brisant avec une ignorance puérile, et souvent s'enivrant des liqueurs découvertes dans les caves. Ce spectacle bizarre et triste prenait à chaque instant un caractère plus triste encore par le retour des infortunés habitants, qui avaient fui au moment de l'incendie ou de l'évacuation, et qui venaient savoir si leurs demeures étaient sauvées ou brûlées, et s'ils pouvaient s'y procurer les moyens de vivre. Le plus souvent ils étaient réduits à pleurer sur les ruines de leurs habitations, incendiées jusqu'aux fondements, ou bien il leur fallait disputer à une populace effrénée les débris de leur aisance détruite, et ils n'étaient pas les plus forts lorsque nos soldats ne venaient pas les aider. Pour se garantir de l'intempérie de l'air, la plupart, ramassant les tôles tombées des toits de Moscou, et les plaçant sur des perches à demi calcinées, se construisaient ainsi des abris, sous lesquels ils avaient pour lit les cendres de leurs anciennes demeures. Ils étaient là sans autre ressource que de mendier auprès de nos soldats pour obtenir un morceau de pain. Moscou se repeuplait ainsi peu à peu, mais de malheureux en larmes. Avec eux étaient rentrés aussi, en poussant des croassements sinistres, les milliers de corbeaux que l'incendie avait chassés, et qui venaient reprendre possession des antiques édifices où ils étaient accoutumés à vivre. À ces spectacles désolants, il en faut ajouter un plus désolant encore, c'était celui que présentait l'intérieur de certaines maisons incendiées, où l'armée russe avait en partant accumulé ses blessés. Ces pauvres gens, ne pouvant se mouvoir, avaient péri dans les flammes. On évalue à quinze mille le nombre de ces victimes du barbare patriotisme de Rostopchin[28].

[Note 28: C'est une nouvelle preuve que l'armée russe était étrangère à l'incendie de Moscou. Elle n'y aurait certainement laissé ni ses soldats ni ses officiers blessés, si elle s'était attendue à cette affreuse catastrophe. Elle eût même, si ce sacrifice avait été résolu par elle, fait de Moscou un champ de bataille, comme nous l'avons déjà dit, dans lequel aurait pu périr une partie de l'armée française en sachant l'y attirer. Le prince Eugène de Wurtemberg, dans ses Mémoires, a poussé cette démonstration jusqu'au dernier degré d'évidence, et on ne peut plus détourner de son auteur la responsabilité de ce tragique événement, aussi difficile à juger du reste que l'acte de Brutus, mais qui ne doit être rejeté, quel qu'il soit, ni sur l'armée russe ni sur l'armée française.]

[Note en marge: Napoléon fait cesser les recherches qu'on avait permises aux soldats dans les ruines de Moscou, et qui avaient pris l'aspect d'un pillage.]

Les scènes qu'offrait Moscou étaient à la fois déchirantes et dangereuses pour la discipline de l'armée, et il était urgent de les faire cesser. Nos soldats n'étaient pas coupables, car ils n'avaient fait qu'arracher aux flammes ce que le fanatisme d'un Russe y avait jeté; mais il ne fallait pas leur permettre de s'obstiner à une occupation abrutissante, et de s'habituer à la ruine des populations conquises, n'en fussent-ils pas les auteurs. D'ailleurs ces débris de la superbe Moscou, il importait de les sauver, non pour servir à l'intempérance du soldat, mais pour alimenter l'armée, et apaiser la faim des malheureux habitants restés dans leur ville par confiance pour nous. Des ordres étaient nécessaires.

[Note en marge: Napoléon rentre avec l'armée dans Moscou, le 19 septembre.]