Part 29
Il fallait avertir le gouverneur Rostopchin, Russe plein de passions sauvages cachées sous des moeurs polies, et plein surtout d'un sentiment toujours estimable sous quelque forme qu'il se manifeste, le patriotisme, même poussé jusqu'au fanatisme. Il nous haïssait à tous les titres, comme Russe, et comme membre de l'aristocratie européenne. Il aurait souhaité qu'on sacrifiât la ville même, pour faire périr vingt ou trente mille Français de plus, et pensait qu'après avoir brûlé tant de villages, il n'y avait pas une seule raison honorable de ménager Moscou. Si on lui avait offert de s'y barricader, de s'y défendre à outrance, il n'eût pas hésité à exposer cette grande ville à une entière destruction. Mais ce projet n'ayant été ni adopté ni même proposé par personne, il n'en pouvait parler, et quant à celui qu'il méditait dans le fond de son âme exaspérée, il se garda bien d'en rien dire. Les vaines espérances dont l'avait entretenu le général Kutusof l'avaient profondément irrité contre ce général, et il s'en exprima avec une extrême amertume; mais il n'était plus temps de récriminer, il fallait préparer l'évacuation. Dans l'excès de sa haine, il ne voulait pas qu'un seul Russe restât dans Moscou pour orner le triomphe des Français, pour leur rendre un service quelconque, ou pour leur fournir l'occasion de faire éclater leur douceur aux yeux des vaincus. Usant de son autorité de gouverneur, il enjoignit à tous les habitants de sortir immédiatement de Moscou en emportant ce qu'ils pourraient, et menaça des châtiments les plus sévères ceux qui ne l'auraient pas quittée dès le lendemain. D'ailleurs on avait répandu des calomnies si atroces sur la conduite des Français, qu'il n'y avait pas besoin de menaces pour obliger la population à fuir leur approche. Il comptait donc ne leur livrer qu'une ville morte et sans habitants. Il voulait plus, il voulait, sans en calculer toutes les conséquences, sans savoir quel serait le résultat, leur livrer, au lieu d'un séjour de délices, un monceau de cendres, sur lequel ils ne trouveraient rien pour vivre, et qui serait un témoignage de l'horrible haine qu'ils inspiraient, une déclaration de guerre à mort. Mais un tel projet, le dire à quelqu'un, c'était le rendre impossible, car le dire à qui? Au doux Alexandre, c'eût été révolter ce prince; à un général, c'eût été l'effrayer du poids d'une pareille responsabilité; aux habitants, c'eût été les soulever contre soi, et se montrer à eux comme cent fois plus haïssable que les Français. Il ne parla donc à personne de ce qu'il méditait dans les profondeurs de son âme. Mais, sous le prétexte de faire fabriquer une machine infernale dirigée contre l'armée ennemie, il avait accumulé beaucoup de matières inflammables dans un de ses jardins, sans que personne pût se douter de leur destination. Le moment de partir venu et une heure avant l'évacuation, il choisit pour confidents, pour complices, pour exécuteurs de son projet, ces êtres infâmes, qui ne possèdent rien que la prison où leurs crimes leur ont créé un asile, et qui ont le goût inné de la destruction, les condamnés enfin. Il les réunit, les délivra, et leur donna la mission, dès qu'on serait parti, de mettre secrètement le feu à la ville, et de l'y mettre sans relâche, sans bruit, leur affirmant que cette fois, en ravageant leur patrie, ils la serviraient, et obéiraient à ses volontés. Il ne fallait pas de grands encouragements à ces natures perverses pour les exciter à en agir ainsi, car l'homme livré à lui-même aime à détruire, semblable sous ce rapport à ces animaux qui de domestiques redeviennent très-vite sauvages, dès que l'éducation cesse un instant d'adoucir leurs penchants. Il leur adjoignit quelques soldats de la police pour les diriger dans cette cruelle mission. Ces ordres donnés, le comte de Rostopchin craignit de laisser dans les mains des Français des moyens d'arrêter l'incendie, moyens fort perfectionnés dans les villes bâties en bois, et il fit partir toutes les pompes devant lui. Au moment où il ouvrait les prisons aux condamnés, il en fit amener deux devant lui, un Français, un Russe, accusés d'avoir répandu les bulletins de l'ennemi. Il dit au Français, qui était un de ces expatriés cherchant leur subsistance à l'étranger, et qui l'avait trouvée en Russie: Toi, tu es un ingrat, mais enfin le sentiment qui t'a fait agir est naturel; prends ta liberté, et va rejoindre tes compatriotes, en leur racontant ce que tu as vu.--Toi, dit-il au Russe, tu es un scélérat, un parricide, et tu vas expier ton crime...--Et cela dit il le fit sabrer sous ses yeux. Après cette sanglante exécution, il sortit de Moscou, le 14 au matin, à la suite de l'armée, n'emportant rien de ses richesses, et se consolant par la pensée de la surprise affreuse qu'il avait préparée aux Français. Le colonel Wolzogen l'ayant rencontré au sortir de la ville avec le convoi des pompes à incendie, et lui ayant demandé dans quel but il les emmenait, obtint cette unique réponse: J'ai mes raisons...--Le comte de Rostopchin ajouta ensuite ces paroles, sans liaison apparente avec la question qu'on lui adressait: Pour moi, je n'emporte de cette ville que le vêtement que vous voyez sur mon corps.--Il n'en dit pas davantage au colonel Wolzogen, qui dans le moment ne saisit point sa pensée[27], mais qui la comprit plus tard.
[Note 27: Je rapporte les faits qui précèdent d'après les renseignements les plus certains. Une multitude de témoins oculaires, Russes et Allemands, ont maintenant raconté leurs souvenirs personnels dans des mémoires pleins d'intérêt, et il n'est plus permis de conserver de doutes sur les causes et les circonstances de l'incendie de Moscou. Il est positif que l'empereur Alexandre n'en sut rien, que l'armée n'en sut pas davantage, et que le comte de Rostopchin, inspiré par une ardente haine nationale, unique haine qui soit toujours pardonnable, résolut à lui seul, sans calculer toutes les conséquences de sa résolution, l'incendie de la vieille capitale moscovite. Plus tard, revenu à plus de calme, habitant de la France, contre laquelle il avait commis cet excès de fureur, entouré de doutes jusque dans son pays sur le mérite de sa conduite, il fut ébranlé, et désavoua presque ce qu'il avait fait, de façon que cet acte extraordinaire semblerait même flétri par son auteur. On verra bientôt les conséquences, non pas militaires, mais morales d'une action qui conservera aux yeux de la postérité sa sauvage grandeur, quelques vicissitudes d'appréciation qu'elle ait encourues dans l'opinion des contemporains.]
[Note en marge: Retraite de l'armée russe à travers la ville de Moscou.]
[Note en marge: Sortie de tous les habitants.]
[Note en marge: Affreuses perplexités des rares habitants restés dans Moscou.]
L'armée russe employa toute la soirée du 13, toute la nuit du 13 au 14, et une partie de la journée du 14, à défiler à travers la ville de Moscou. Les troupes, arrêtées au pont de la Moskowa, qui était le seul existant sur ce point, s'accumulèrent dans le faubourg de Drogomilow jusqu'à faire craindre une échauffourée, et on put ainsi se former une idée du désastre qu'on se serait préparé, si l'on avait eu cette traversée de la ville à exécuter après une bataille perdue. L'encombrement augmentant, les troupes prirent le parti de passer la Moskowa à gué, ce qui mit fin à l'engorgement. Kutusof, n'ayant pas le courage de sa sagesse, se cacha en traversant Moscou; Barclay de Tolly, au contraire, se tint ostensiblement à cheval à la tête de ses soldats. Le désordre, dans cette malheureuse capitale, était à son comble. Les riches, nobles ou commerçants, avaient déjà fui pour se retirer dans leurs terres les plus éloignées. Les autres, apprenant la contrainte odieuse qu'on prétendait exercer sur eux, entendant aussi parler d'incendie par la main des Français, s'étaient décidés, le désespoir dans l'âme, à quitter leurs demeures, emmenant leurs familles, et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux sur des voitures, ou sur leurs épaules qui pliaient sous le poids. Les gens du peuple, ne sachant où ils iraient, comment ils vivraient, poussaient d'affreux gémissements, et suivaient machinalement l'armée. Pourtant tous les habitants de cette malheureuse ville n'avaient pas consenti à fuir. Quelques-uns, trouvant trop grand le sacrifice qu'on voulait leur imposer, ou plus instruits que leurs compatriotes, sachant que les Français ne brûlaient pas, ne pillaient pas, n'assassinaient pas, qu'ils usaient même assez rarement des droits de la guerre dans les villes conquises, aimaient mieux vivre avec les vainqueurs quelques jours, que de fuir à la suite d'une armée dont on ignorait la marche et les intentions. Parmi ces derniers se trouvaient beaucoup de négociants de diverses nations, et notamment de la nôtre, qui n'avaient aucune crainte des Français, et qui appréhendaient même, en suivant l'armée de Kutusof, d'être exposés à tous les excès de la brutale soldatesque avec laquelle on voulait les obliger à se retirer. Pour ces infortunés, il y eut un moment d'affreuse émotion. Le 14 au matin, ils apprirent tout à coup que les troupes russes sortaient avec les autorités de la ville, que trois mille scélérats échappés des prisons enfonçaient les boutiques, que les gens de la basse populace s'étaient joints à eux, et que tous ensemble ils se livraient à l'ivresse et au pillage. Ces malheureux habitants, tremblants dans leurs maisons, attendaient avec impatience qu'une armée fût venue prendre la place de l'autre.
Toute la première moitié de la journée du 14 s'écoula pour eux dans ces cruelles perplexités, l'armée russe traversant lentement les rues de Moscou, et ses parcs, ses bagages, surtout ses blessés, traversant plus lentement encore. Le général Miloradovitch, qui commandait l'arrière-garde, sentant qu'il lui fallait quelques heures pour achever l'évacuation, imagina de conclure une convention verbale avec l'avant-garde des Français, et lui fit proposer de s'interdire toute hostilité, dans l'intérêt de ceux qui entraient comme de ceux qui sortaient, car si un combat s'engageait, il était, disait-il, décidé à se défendre à outrance, et dans ce cas la ville serait en flammes dans peu d'instants. Un officier fut envoyé auprès de Murat pour convenir de cette espèce de suspension d'armes.
[Note en marge: Arrivée des Français devant Moscou.]
Pendant ce temps l'armée française s'avançait d'un pas rapide vers les hauteurs d'où elle espérait enfin apercevoir la grande ville de Moscou. Si du côté des Russes tout était désolation, tout était joie, orgueil, brillantes illusions du côté des Français. Notre armée réduite à 100 mille hommes de 420 mille qu'elle comptait au passage du Niémen (cent mille, il est vrai, gardaient ses derrières), exténuée de fatigue, traînant avec elle beaucoup de soldats blessés qui pouvant marcher avaient voulu suivre, sentait s'évanouir le sentiment de ses peines à l'approche de la brillante capitale de la Moscovie. Dans ses rangs il y avait une quantité de soldats et d'officiers qui avaient été aux Pyramides, aux bords du Jourdain, à Rome, à Milan, à Madrid, à Vienne, à Berlin, et qui frémissaient d'émotion à l'idée qu'ils allaient aussi visiter Moscou, la plus puissante des métropoles de l'Orient. Sans doute l'espoir d'y trouver le repos, l'abondance, la paix probablement, entrait pour quelque chose dans leur satisfaction, mais l'imagination, cette dominatrice des hommes, surtout des soldats, l'imagination était fortement ébranlée à la pensée d'entrer dans Moscou, après avoir pénétré dans toutes les autres capitales de l'Europe, Londres, la protégée des mers, seule exceptée. Tandis que le prince Eugène venu par la route de Zwenigorod s'avançait sur la gauche de l'armée, que le prince Poniatowski venu par celle de Wereja s'avançait sur sa droite, le gros de l'armée, Murat en tête, Davout et Ney au centre, la garde en arrière, suivaient la grande route de Smolensk. Napoléon, à cheval de bonne heure, était au milieu de ses soldats, qui à sa vue et à l'approche de Moscou, oubliant bien des jours de mécontentement, poussaient des acclamations pour célébrer sa gloire et la leur. Le temps était beau, on hâtait le pas malgré la chaleur, pour gravir les hauteurs d'où l'on jouirait enfin de la vue de cette capitale tant annoncée, et tant promise.
L'officier envoyé par Miloradovitch étant survenu fut parfaitement accueilli, obtint ce qu'il demandait, car on n'avait pas la moindre envie de mettre le feu à Moscou, et on promit de ne pas tirer un coup de fusil, à condition, ajouta Napoléon, que l'armée russe continuerait, sans s'arrêter un instant, de défiler à travers la ville.
[Note en marge: Aspect de Moscou.]
Enfin, arrivée au sommet d'un coteau, l'armée découvrit tout à coup au-dessous d'elle, et à une distance assez rapprochée, une ville immense, brillante de mille couleurs, surmontée d'une foule de dômes dorés resplendissants de lumière, mélange singulier de bois, de lacs, de chaumières, de palais, d'églises, de clochers, ville à la fois gothique et byzantine, réalisant tout ce que les contes orientaux racontent des merveilles de l'Asie. Tandis que des monastères flanqués de tours formaient la ceinture de cette grande cité, au centre s'élevait sur une éminence une forte citadelle, espèce de Capitole où se voyaient à la fois les temples de la Divinité et les palais des empereurs, où au-dessus de murailles crénelées surgissaient des dômes majestueux, portant l'emblème qui représente toute l'histoire de la Russie et toute son ambition, la croix sur le croissant renversé. Cette citadelle c'était le Kremlin, ancien séjour des czars.
[Note en marge: Enthousiasme de l'armée.]
[Note en marge: Émotion de Napoléon.]
À cet aspect magique l'imagination, le sentiment de la gloire, s'exaltant à la fois, les soldats s'écrièrent tous ensemble: Moscou! Moscou!--Ceux qui étaient restés au pied de la colline se hâtèrent d'accourir; pour un moment tous les rangs furent confondus, et tout le monde voulut contempler la grande capitale où nous avait conduits une marche si aventureuse. On ne pouvait se rassasier de ce spectacle éblouissant, et fait pour éveiller tant de sentiments divers. Napoléon survint à son tour, et saisi de ce qu'il voyait, lui qui avait, comme les plus vieux soldats de l'armée, visité successivement le Caire, Memphis, le Jourdain, Milan, Vienne, Berlin, Madrid, il ne put se défendre d'une profonde émotion. Arrivé à ce faîte de sa grandeur, après lequel il allait descendre d'un pas si rapide vers l'abîme, il éprouva une sorte d'enivrement, oublia tous les reproches que son bon sens, seule conscience des conquérants, lui adressait depuis deux mois, et pour un moment crut encore que c'était une grande et merveilleuse entreprise que la sienne, que c'était une grande et heureuse témérité justifiée par l'événement que d'avoir osé courir de Paris à Smolensk, de Smolensk à Moscou! Certain de sa gloire, il crut encore à son bonheur, et ses lieutenants, émerveillés comme lui, ne se souvenant plus de leurs mécontentements fréquents dans cette campagne, retrouvèrent pour lui ces effusions de la victoire auxquelles ils ne s'étaient pas livrés à la fin de la sanglante journée de Borodino. Ce moment de satisfaction, vif et court, fut l'un des plus profondément sentis de sa vie! Hélas! il devait être le dernier!
[Note en marge: Entrée de Murat dans Moscou à la tête de notre avant-garde.]
[Note en marge: Murat chasse du Kremlin quelques bandits qui s'en étaient emparés.]
Murat reçut l'injonction de marcher avec célérité pour prévenir tout désordre. Le général Durosnel fut envoyé en avant pour aller s'entendre avec les autorités, et les amener au pied du vainqueur, qui désirait recevoir leurs hommages et calmer leurs craintes. M. Denniée fut chargé d'aller préparer les vivres et les logements de l'armée. Murat galopant à la tête de la cavalerie légère, parvint enfin à travers le faubourg de Drogomilow au pont de la Moskowa. Il y trouva une arrière-garde russe qui se retirait, et s'informa s'il n'y avait pas là quelque officier qui sût le français. Un jeune Russe qui parlait correctement notre langue, se présenta sur-le-champ devant ce roi que les peuples ennemis connaissaient si bien, et s'informa de ce qu'il voulait. Murat ayant exprimé le désir de savoir quel était le commandant de cette arrière-garde, le jeune Russe montra un officier à cheveux blancs, revêtu d'un manteau de bivouac à longs poils. Murat, avec sa bonne grâce accoutumée, tendit la main au vieil officier, et celui-ci la prit avec empressement. Ainsi la haine nationale se taisait devant la vaillance! Murat demanda au commandant de l'arrière-garde ennemie si on le connaissait.--Oui, répondit celui-ci par le moyen de son jeune interprète, nous vous avons assez vu au feu pour vous connaître.--Murat ayant paru frappé de ce manteau à longs poils qui semblait devoir être fort commode au bivouac, le vieil officier le détacha de ses épaules pour lui en faire présent. Murat le recevant avec autant de courtoisie qu'on en mettait à le lui offrir, prit une belle montre, et en fit don à l'officier ennemi, qui accepta ce présent comme on avait accepté le sien. Après ces politesses, l'arrière-garde russe défila rapidement pour céder le terrain à notre avant-garde. Le roi de Naples, suivi de son état-major et d'un détachement de cavalerie, s'enfonça dans les rues de Moscou, traversa tour à tour d'humbles quartiers et des quartiers magnifiques, des rangées de maisons en bois serrées les unes contre les autres, et des suites de palais splendides s'élevant au milieu de vastes jardins: partout il n'aperçut que la solitude la plus profonde. Il semblait qu'on pénétrât dans une ville morte, et dont la population aurait subitement disparu. Ce premier aspect, fait pour surprendre, ne rappelait point notre entrée à Berlin ou à Vienne. Cependant un premier sentiment de terreur éprouvé par les habitants pouvait expliquer cette solitude. Tout à coup quelques individus éperdus apparurent: c'étaient des Français, appartenant aux familles étrangères établies à Moscou, et demandant au nom du ciel qu'on les sauvât des brigands devenus maîtres de la ville. On leur fit bon accueil, on essaya mais vainement de dissiper leur effroi, on se fit conduire au Kremlin, et à peine arrivé en vue de ces vieux murs on essuya une décharge de coups de fusil. C'étaient les bandits déchaînés sur Moscou par le féroce patriotisme du comte de Rostopchin. Ces misérables avaient envahi la citadelle sacrée, s'étaient emparés des fusils de l'arsenal, et tiraient sur les Français qui venaient les troubler dans leur règne anarchique de quelques heures. On en sabra plusieurs, et on purgea le Kremlin de leur présence. Mais en questionnant on apprit que toute la population avait fui, excepté un petit nombre d'étrangers, ou de Russes éclairés sur les moeurs des Français, et ne redoutant pas leur présence. Cette nouvelle attrista les chefs de notre avant-garde, qui s'étaient flattés de voir venir au-devant d'eux une population qu'ils auraient le plaisir de rassurer, de remplir de surprise et de reconnaissance. On se hâta de remettre un peu d'ordre dans les quartiers de la ville, et de poursuivre les pillards, qui avaient cru jouir plus longtemps de la proie que le comte de Rostopchin leur avait livrée.
[Note en marge: Napoléon passe la nuit dans le faubourg de Drogomilow.]
Ces détails transmis à Napoléon l'affligèrent. Il avait attendu toute l'après-midi les clefs de la ville, qu'aurait dû lui apporter une population soumise, venant implorer sa clémence toujours prompte à descendre sur les vaincus. Ce mécompte, succédant à un moment d'enthousiasme, fut pour ainsi dire l'aurore de la mauvaise fortune. Ne voulant pas entrer la nuit dans cette vaste capitale, qu'un ennemi implacable évacuait à peine, et qui pouvait recéler bien des embûches, Napoléon s'arrêta dans le faubourg de Drogomilow, et envoya seulement des détachements de cavalerie pour occuper les portes de la ville, et en faire la police. Il était naturel de supposer que beaucoup de blessés et de traînards se trouvaient encore dans Moscou, et il était simple de chercher à s'en emparer. Eugène à gauche, garda la porte à laquelle aboutit la route de Saint-Pétersbourg; Davout au centre, garda celle de Smolensk par laquelle arrivait le gros de notre armée, et s'étendit même par sa droite jusqu'à celle de Toula. La cavalerie, qui avait traversé la ville, dut garder les portes du nord et de l'est, opposées à celles par lesquelles nous nous présentions. Mais dans l'ignorance où l'on était des lieux, en l'absence d'habitants, on laissa ouvertes bien des issues, et il put s'échapper encore douze ou quinze mille traînards de l'armée russe, capture qui eût été bonne à faire. Toutefois il resta quinze mille blessés au moins que les Russes recommandèrent à l'humanité française. C'est à l'humanité russe qu'ils auraient dû les recommander, car ces malheureux allaient périr par d'autres mains que les nôtres!
[Note en marge: Napoléon entre le 15 septembre dans Moscou, au milieu d'une solitude profonde.]
L'armée bivouaqua cette nuit, et ne jouit point encore de l'abondance et des délices qu'elle se promettait. Le lendemain matin 15 septembre, Napoléon fit son entrée dans Moscou à la tête de ses invincibles légions, mais traversa une ville déserte, et pour la première fois ses soldats, en entrant dans une capitale, n'eurent qu'eux-mêmes pour témoins de leur gloire. L'impression qu'ils ressentirent fut triste. Napoléon arrivé au Kremlin, se hâta de monter à la tour élevée du grand Ivan, et de contempler de cette hauteur sa magnifique conquête, que la Moskowa traversait lentement en y décrivant de nombreux contours. Des milliers d'oiseaux noirs, corbeaux et corneilles, aussi multipliés dans ces régions que les pigeons à Venise, voltigeant autour du faîte des palais et des églises, donnaient à cette grande ville un aspect singulier, qui contrastait avec l'éclat de ses brillantes couleurs. Un morne silence, interrompu seulement par les pas de la cavalerie, avait remplacé la vie de cette cité, qui la veille encore était l'une des plus animées de l'univers. Malgré la tristesse de cette solitude, Napoléon, en trouvant Moscou abandonnée comme les autres villes russes, s'estima heureux cependant de ne pas la trouver incendiée, et ne désespéra pas de calmer peu à peu les haines qui depuis Witebsk accueillaient la présence de ses drapeaux.
[Note en marge: Distribution de l'armée dans les divers quartiers de Moscou.]
[Note en marge: Premiers instants de vive jouissance.]