Part 22
C'est ainsi que l'armée russe qu'on avait crue si disposée à combattre, s'était tout à coup dérobée, de manière à persuader qu'elle n'y avait jamais songé. Mais le tact de Napoléon était si sûr, le maréchal Davout avait tant d'expérience, qu'il leur était impossible de s'y méprendre, et qu'ils reconnurent parfaitement dans ces haltes suivies de retraites subites, non pas les irrésolutions, mais les tâtonnements d'une armée qui, déterminée à combattre, cherchait seulement le terrain où elle pourrait le faire avec le plus d'avantage. Il était évident qu'en la suivant deux ou trois jours encore, on la trouverait enfin disposée à tenir ferme, et à recevoir la bataille qu'on lui avait tant de fois offerte. Dans un tel état de choses, s'arrêter pour deux ou trois marches qui restaient à faire, ne semblait pas une résolution suffisamment motivée, et Napoléon ayant déjà franchi les trois étapes qui séparaient Smolensk de Dorogobouge, n'hésita point à franchir les trois qui séparaient Dorogobouge de Wiasma, où il était probable qu'on joindrait enfin l'armée russe. Seulement, comme il n'était pas homme à se tromper sur les conséquences de ses actions, il ne douta plus de ce qui allait arriver, c'est-à-dire de l'enchaînement de choses qui devait le conduire jusqu'à Moscou[18]. À Wiasma il ne serait pas encore à la moitié du chemin de Smolensk à Moscou, mais il en approcherait; il l'aurait dépassée à Ghjat, et ce ne serait pas le cas, si on gagnait une grande bataille à quelques journées de Moscou, de s'arrêter, et de renoncer à l'immense éclat de l'entrée des Français dans cette vieille capitale des czars. Parti de Smolensk sans être encore fixé, il se décida définitivement à Dorogobouge, et le 26 il donna ses ordres comme il convenait de les donner pour une marche qui ne se terminerait plus qu'à Moscou même.
[Note 18: C'est l'une des questions historiques qu'on s'est le plus souvent adressées, que celle de savoir pourquoi Napoléon ne s'était pas arrêté à Smolensk, et n'avait pas employé le reste de la saison à organiser la Pologne, et à préparer son point de départ pour un second mouvement offensif, qu'il aurait exécuté en 1813; en un mot, pourquoi il ne s'était pas résigné à faire cette guerre en deux campagnes, au lieu de vouloir la faire en une seule. Cette question toujours posée n'a jamais été bien résolue, parce qu'on n'avait pas cherché dans la correspondance de Napoléon, demeurée inconnue, les motifs qui, jour par jour, l'avaient entraîné de Wilna à Witebsk, de Witebsk à Smolensk, de Smolensk à Dorogobouge, de Dorogobouge à Moscou. La lecture attentive de cette correspondance, curieuse et toujours profonde, nous a tout expliqué, et nous a révélé les échelons successifs par lesquels Napoléon se trouva conduit jusqu'à Moscou même. Nous essayons, dans ce récit, de rendre cette succession de pensées avec la plus rigoureuse exactitude, et nous affirmons que c'est en courant après une bataille, dont l'effet moral lui semblait nécessaire, que Napoléon, amené de Smolensk à Dorogobouge, à Wiasma, à Ghjat, à Borodino, se trouva presque sans l'avoir voulu aux portes de Moscou. Une fois arrivé si près, y entrer ne pouvait plus être l'objet d'un doute. Reste à savoir pourquoi il y demeura si longtemps. La même correspondance nous l'apprendra encore, et nous le dirons avec la même exactitude lorsque nous serons parvenu à cette partie de notre récit.]
[Note en marge: Soins de Napoléon pour assurer sa base d'opération en s'enfonçant en Russie.]
[Note en marge: Le corps du duc de Bellune amené à Smolensk.]
Bien qu'en quittant Smolensk il se fût occupé de sa base d'opération, Napoléon dut s'en occuper davantage encore en prenant le parti de se porter à si grande distance. Cette base qui avait été d'abord à Dantzig et à Thorn, puis à Koenigsberg et à Kowno, plus tard à Wilna, s'était déplacée successivement à mesure que se prolongeait cette marche extraordinaire à travers la Pologne et la Russie. La nouvelle base sur laquelle il fallait s'appuyer était évidemment Smolensk. C'est là qu'était le noeud qui unissait la Dwina et le Dniéper, et les reliait avec Wilna et Kowno. Aussi Napoléon résolut-il d'y appeler sur-le-champ le corps du maréchal Victor, composé d'environ 30 mille hommes, dont un tiers de troupes françaises, un tiers d'excellentes troupes polonaises, et un tiers de troupes de Baden et de Berg très-bien organisées. Ce corps, qu'allait grossir le courant continuel des bataillons de marche, étant placé à Smolensk, où il se reposerait et se nourrirait bien, devait être prêt à soutenir ou le maréchal Saint-Cyr, ou le prince de Schwarzenberg, dans le cas où l'un des deux viendrait à essuyer des revers. Napoléon pensait que loin d'éprouver des revers ils obtiendraient au contraire des succès, en usant bien de leurs forces. Mettant toutefois les choses au pis, il supposait qu'ils seraient réduits à la défensive, ce qui était à ses yeux la plus défavorable des éventualités possibles, et dès lors il considérait le corps du maréchal Victor comme destiné à faire face aux troupes qui reviendraient de Turquie. Il ne lui semblait pas qu'il pût venir plus de 30 mille hommes du bas Danube, ce qui était vrai, et dans ce cas, soit que ces troupes se dirigeassent par la Volhynie sur la Pologne, soit qu'elles se dirigeassent par l'Ukraine sur Kalouga et Moscou, le 9e corps nous mettrait en mesure de leur tenir tête, en marchant au secours, ou du prince de Schwarzenberg, ou de la grande armée elle-même. Ce que Napoléon était le plus disposé à croire, c'est que la Russie étant frappée au coeur par une marche sur Moscou, ne songerait pas à porter des forces à ses extrémités, et que l'amiral Tchitchakoff ne serait pas dirigé sur Kiew, mais sur Kalouga. Aussi regardait-il la position du duc de Bellune à Smolensk comme la mieux choisie pour toutes les hypothèses imaginables. En conséquence il lui envoya ses ordres de Dorogobouge le 26 août, et lui donna des instructions conformes aux idées que nous venons d'émettre.
[Note en marge: Deux des divisions du corps d'Augereau amenées de Prusse en Lithuanie.]
[Note en marge: Ces divisions remplacées en Prusse par les troupes du général Grenier tirées d'Italie.]
Il étendit sa prévoyance plus loin encore. Il ne voulait pas que ce corps fût disséminé en petites garnisons: pour prévenir cet inconvénient il avait attiré déjà sur Wilna divers régiments saxons, polonais, westphaliens, anséatiques, restés jusqu'ici à Dantzig et à Koenigsberg. Il ordonna de les amener tous à Minsk et à Smolensk, pour y fournir les garnisons et les détachements dont on aurait besoin. Afin de les remplacer à Dantzig, il avait précédemment appelé dans cette place l'une des divisions du maréchal Augereau, commandée par le général Lagrange, et toute composée de bataillons de marche. Il résolut de faire venir cette division elle-même à Smolensk, pour renforcer les divers corps de la grande armée, y remplir les vides produits par les batailles qu'on allait livrer, et jalonner la route en attendant. Cette division dut être remplacée à Dantzig, par une autre, appartenant également au corps du maréchal Augereau, celle du général Heudelet, qui comprenait uniquement des quatrièmes bataillons. Le maréchal Augereau allait ainsi se trouver entièrement privé de l'une de ses quatre divisions, celle qu'on appellerait à Smolensk. Napoléon y pourvut au moyen de troupes qu'il résolut de tirer d'Italie. On se souvient sans doute que se défiant de la cour de Naples il avait, avec plusieurs beaux régiments français et divers corps étrangers au service de France, formé entre Rome et Naples un corps sous le général Grenier. Tenant Murat sous sa main, et n'ayant plus rien à craindre de sa légèreté, il pensa que l'armée napolitaine, qui avait été organisée avec soin, suffirait à la garde du midi de l'Italie; il lui laissa d'ailleurs les régiments d'Isembourg et de Latour-d'Auvergne, et ordonna de réunir à Vérone les troupes françaises du général Grenier, pour en former une belle division de 15 mille hommes, composée de ce qu'il y avait de meilleur en Italie. Il prescrivit au général Grenier de s'acheminer vers Augsbourg le plus tôt possible, mais toutefois en marchant avec la prudence convenable, afin de ne pas couvrir les routes de traînards. Le corps du maréchal Augereau allait ainsi gagner beaucoup plus qu'il ne perdait, et se retrouver à quatre divisions, et au chiffre de 50 mille hommes de troupes actives.
Ainsi avec un corps de 50 mille hommes entre Berlin et Dantzig, avec de fortes garnisons à Dantzig, à Koenigsberg, à Memel, à Kowno, à Wilna, à Witebsk, avec les deux corps des maréchaux Macdonald et Saint-Cyr sur la Dwina, avec celui du prince de Schwarzenberg sur le Dniéper, avec une belle division polonaise à Mohilew pour relier le prince de Schwarzenberg à la grande armée, avec le corps du duc de Bellune parfaitement disponible à Smolensk, et prêt à secourir celle de ses ailes qui serait en péril ou à s'élever à sa suite jusqu'à Moscou, enfin avec un courant continuel de bataillons de marche servant de garnisons dans toutes les villes de la route en attendant qu'ils vinssent recruter la grande armée, avec tous ces moyens, disons-nous, Napoléon se regardait comme en sûreté, et ne croyait pas qu'on pût jamais comparer sa conduite à celle de Charles XII.
[Note en marge: Immenses approvisionnements ordonnés en Lithuanie pour le cas où l'on viendrait y passer l'hiver.]
Assurément ces vastes mesures étaient dignes de sa haute prévoyance, et semblaient devoir le garantir contre tous les accidents. Cependant l'une d'elles était de la part de ses lieutenants l'objet de beaucoup d'observations trop timidement présentées, et malheureusement justifiées par l'événement, c'était celle qui consistait à laisser divisés en deux corps les troupes destinées à garder la Dwina. Le corps du maréchal Saint-Cyr, comptant depuis les derniers événements 20 mille Français et 10 mille Bavarois, eût été suffisant peut-être avec un général très-entreprenant, et surtout avec des subsistances, pour battre le corps de Wittgenstein. Mais réduit à moins de 24 mille combattants par l'envoi de nombreux détachements à la recherche des vivres, placé à de grandes distances de ses appuis, dans des régions inconnues, on ne devait pas s'étonner que, même sous un général habile comme le maréchal Saint-Cyr, il ne fît rien de bien décisif. Le maréchal Macdonald avec tout au plus 24 mille hommes, répartis entre Riga et Dunabourg, ne pouvait ni prendre Riga, ni se tenir en communication avec le maréchal Saint-Cyr. Au contraire en réunissant ces deux corps, ainsi que le proposait le maréchal Macdonald, on eût accablé Wittgenstein, on eût pu se porter bien au delà de la Dwina, s'établir même à Sebej, forcer ainsi Wittgenstein à se replier sur Pskow, et avoir de ce côté une supériorité décidée. (Voir la carte nº 54.) Il est vrai que la Courlande eût été exposée aux courses de la garnison de Dunabourg, et qu'on n'aurait pas assiégé Riga, dont Napoléon tenait à s'emparer. Mais si l'on occupait fortement Tilsit, si l'on gardait bien le cours du Niémen jusqu'à Kowno, les courses des Cosaques en Courlande ne pouvaient pas avoir de grandes conséquences; et quant au siége de Riga, il était bien peu vraisemblable qu'un corps de moins de 24 mille hommes, obligé de disperser un tiers de son effectif en détachements, fût capable de l'exécuter. Sauf cette disposition, dont on verra plus tard les conséquences, et qui tenait au penchant fatal de vouloir poursuivre tous les buts à la fois, Napoléon prit les véritables mesures que la situation comportait. Sentant la difficulté d'assurer la correspondance de la grande armée avec ses derrières, à travers les bandes de Cosaques, il ordonna qu'à tout relais de poste fût établi un blockhaus, espèce de petite citadelle construite avec des palissades, devant contenir cent hommes d'infanterie, deux bouches à feu, quinze hommes de cavalerie, un magasin, un petit hôpital, des chevaux de poste, un commandant intelligent et énergique. Les gouverneurs de Minsk, de Borisow, d'Orscha, de Smolensk, furent chargés d'y pourvoir avec leurs garnisons, et de la sorte ni les paysans ni les Cosaques ne pouvaient empêcher la communication des nouvelles et des ordres. Enfin s'attendant, si une victoire et la prise de Moscou n'accablaient pas le courage d'Alexandre, à revenir hiverner en Pologne, il voulut que soit avec de l'argent, soit avec des réquisitions, on levât en Lithuanie et en Pologne 1200 mille quintaux de grains, 60 mille boeufs, 12 millions de boisseaux d'avoine, 100 mille quintaux de foin, 100 mille de paille, et qu'on réunît ces vastes approvisionnements à Wilna, à Grodno, à Minsk, à Mohilew, à Witebsk, à Smolensk. Il y avait là de quoi nourrir l'armée pendant plus d'un an, et il était très-possible, surtout avec de l'argent, de se procurer ces denrées en Pologne. Napoléon avait amené à sa suite un gros trésor en numéraire, et de plus de faux roubles en papier, qu'il avait sans aucun scrupule fait fabriquer à Paris, se croyant justifié par la conduite des coalisés, qui, à une autre époque, avaient rempli la France de faux assignats.
[Note en marge: Après toutes ces précautions, Napoléon quitte Dorogobouge.]
[Note en marge: Distribution de l'armée pendant sa marche en avant.]
Toutes ces précautions prises, Napoléon quitta Dorogobouge dans l'ordre suivant. Murat, avec la cavalerie légère des maréchaux Davout et Ney, avec la cavalerie de réserve des généraux Nansouty et Montbrun, avec beaucoup d'artillerie attelée formait l'avant-garde; le maréchal Davout le suivait immédiatement, ayant toujours une de ses divisions prête à soutenir la cavalerie. Après Davout marchait Ney, après Ney la garde. À droite le prince Poniatowski avec son corps et la cavalerie de Latour-Maubourg, se tenant à deux ou trois lieues de la grande route, s'appliquait à déborder l'ennemi, et recueillait des informations, que la langue parlée par les Polonais et la moindre disparition des habitants sur les routes latérales, lui permettaient de se procurer plus facilement. Le prince Eugène occupait une semblable position sur la gauche, et marchait à deux ou trois lieues de la grande route, toujours un peu en avant du gros de l'armée, afin de déborder les Russes. Il était précédé par la cavalerie du général Grouchy.
Le quartier général suivait avec les parcs d'artillerie et du génie, avec mille voitures d'équipages chargées de vivres. Ces vivres étaient destinés à nourrir la garde, que Napoléon ne voulait pas habituer à la maraude, et à fournir la subsistance de l'armée elle-même le jour où il faudrait se concentrer pour livrer bataille. Sauf le corps de Davout qui avait huit jours de vivres sur le dos des soldats, et une réserve de trois ou quatre sur voitures, les autres corps devaient se nourrir dans le pays. On s'était aperçu en effet que les villages étaient moins dépourvus qu'on ne l'avait supposé d'abord, et que sur les routes latérales notamment, où les Russes n'avaient pas eu le temps de tout détruire, il restait une assez grande masse de subsistances. C'était la ressource réservée au prince Eugène sur la gauche, au prince Poniatowski sur la droite.
[Note en marge: Sa force numérique.]
[Note en marge: Ses dispositions morales.]
[Note en marge: Bruit répandu qu'on va à Moscou, et entraînement vers ce but lointain.]
L'armée était donc débarrassée d'une partie de ses charrois. Elle ne portait en quantité considérable que des munitions d'artillerie, et en fait d'équipages de pont elle s'était restreinte aux fers et aux outils nécessaires pour jeter des ponts de chevalets. Sur ce plateau central, qui sépare la Baltique de la mer Noire, les rivières, presque toutes à leur naissance, étaient lentes et peu profondes, et pour les franchir on n'avait pas besoin de traîner des bateaux avec soi. Sous le rapport de la qualité des hommes, l'armée était ramenée à ce qu'elle avait compté de meilleur dans ses rangs. Elle avait perdu depuis Witebsk environ 15 mille hommes en divers combats, notamment à Smolensk et à Valoutina; elle en avait bien perdu 10 mille par la marche. Elle avait laissé une division de la garde à Smolensk, une division italienne, et la cavalerie légère du général Pajol en observation sur la route de Witebsk, et par toutes ces causes elle était réduite de 175 mille hommes à environ 145 mille. Il est vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus beau. Le temps était d'une parfaite sérénité: on marchait sur une large et belle route, bordée de plusieurs rangées de bouleaux, à travers de vertes plaines, et, quoique l'esprit des généraux fût assombri, les soldats se laissaient guider superstitieusement par l'étoile de leur chef. Le bruit s'était déjà répandu qu'on allait à Moscou.--À Moscou! criaient les soldats, à Moscou!... et ils suivaient Napoléon comme autrefois les soldats macédoniens suivaient Alexandre à Babylone.
[Note en marge: Arrivée à Wiasma le 28 août.]
Le 28, on arriva à Wiasma, jolie ville assez peuplée, traversée par une rivière dont les ponts étaient détruits. (Voir la carte nº 55). N'épargnant pas plus les cités que les hameaux, les Russes avaient mis le feu à cette pauvre ville de Wiasma, mais, suivant leur coutume, ils l'avaient mis à la hâte, et au dernier moment. Aussi nos soldats parvinrent-ils à l'éteindre, et à sauver une partie des maisons et des vivres. Ils s'empressèrent également de rétablir les ponts. Les habitants avaient tous pris la fuite, et l'on n'était retenu ni par les égards de l'humanité, ni par ceux de la politique, dans la manière de jouir du pays conquis. On s'établissait donc dans ce qu'on avait arraché au feu, comme dans un bien à soi, et l'on en vivait sans réserve, même sans économie, devant partir le lendemain. Malheureusement, si on était prompt à se jeter au milieu des flammes pour arrêter leur ravage, on parvenait difficilement à s'en rendre maître à cause du bois, qui est en Russie la matière de la plupart des constructions; et puis quand on avait réussi, les soldats en voulant cuire du pain dans les fours que chaque maison renfermait, mettaient par négligence le feu que les Russes avaient mis par calcul, et qu'on avait éteint par besoin. Pourtant, quoique avec peine et à travers mille hasards, on vivait, car l'industrie du soldat français égalait son courage.
[Note en marge: On trouve les Russes encore en retraite.]
[Note en marge: Les Russes recherchent à chaque station un poste favorable pour combattre.]
D'après les bruits recueillis à l'avant-garde, bruits vrais d'ailleurs, nous aurions dû rencontrer les Russes à Wiasma prêts à recevoir cette terrible bataille, à laquelle ils avaient fini par se résoudre, et qu'ils étaient décidés à accepter dès que le terrain leur paraîtrait favorable. Mais les Russes n'ayant pas jugé convenable celui de Wiasma, avaient reporté leurs vues sur celui de Czarewo-Zaimitché, situé à deux journées au delà, lequel devait opposer à l'assaillant de très-grandes difficultés. Il semblait que depuis que le général Barclay de Tolly avait concédé aux passions de son armée la bataille tant demandée, on fût moins impatient de la livrer, et plus difficile sur le choix du terrain. La multitude, dans les camps comme sur la place publique, est toujours la même: lui accorder ce qu'elle désire, est presque un moyen de l'en dégoûter. Les plus ardents partisans de la bataille, le prince Bagration entre autres, ne trouvaient aucun terrain à leur gré. Ils n'avaient pas voulu de celui de l'Ouja, ils ne voulaient pas davantage de celui de Wiasma; ils remettaient maintenant jusqu'à Czarewo-Zaimitché. On voit à travers quelles vicissitudes finissait par prévaloir le système d'une retraite continue, tendant à nous attirer dans les profondeurs de l'empire.
[Note en marge: Napoléon, décidé à les suivre, ne compte plus les distances.]
[Note en marge: Inquiétudes qui commencent à s'emparer de l'esprit des principaux chefs de l'armée française.]
[Note en marge: Timides représentations de Berthier.]
[Note en marge: Dure réponse de Napoléon.]
Du reste, pour Napoléon ce n'était plus une question que celle de savoir s'il fallait suivre les Russes. Il avait pris son parti à cet égard, depuis qu'il était convaincu qu'ils finiraient par accepter la bataille, et une ou deux marches de plus pour arriver à ce résultat, qui à ses yeux devait être décisif, n'étaient plus une considération capable de l'arrêter. Il ne fut donc ni étonné ni dépité de trouver à Wiasma les Russes encore décampés, et il résolut de les suivre sur la route de Ghjat. Pourtant autour de lui de sinistres pressentiments commençaient à préoccuper les esprits. Chaque soir la nécessité d'aller aux fourrages faisait perdre des centaines d'hommes, et la fatigue tuait des centaines de chevaux. L'armée diminuait à vue d'oeil, surtout la cavalerie, et on pouvait craindre que ce système des Parthes, dont les Russes se vantaient dans leurs bivouacs tout en insultant les généraux qui le pratiquaient, ne fût que trop réel, et trop près de réussir. Berthier, quoique d'une réserve extrême, Berthier, qui avait à la guerre le bon sens du prince Cambacérès dans la politique, mais qui n'était pas plus hardi lorsqu'il fallait en tenir le langage, Berthier se permit d'adresser quelques représentations à l'Empereur sur les dangers de cette expédition poussée à outrance, et exécutée en une seule campagne au lieu de deux. Il fit valoir les fatigues, la disette de vivres, l'affaiblissement successif de l'effectif, la mortalité des chevaux, et par-dessus tout la difficulté du retour. Napoléon, qui savait bien tout ce qu'on pouvait dire sur ce sujet, et qui s'irritait de trouver dans la bouche des autres l'expression de pensées qui obsédaient son esprit, reçut fort mal les observations du major général, et lui adressa ce reproche blessant qu'il jetait à la face de quiconque lui faisait une objection:--Et vous aussi, vous êtes de ceux qui n'en veulent plus!--Puis il alla presque jusqu'à l'injurier, le comparant à une vieille femme, lui disant qu'il pouvait, s'il le voulait, retourner à Paris, et qu'il saurait se passer de ses services. Berthier, humilié, lui répondit avec une douleur concentrée, se retira au quartier du major général, et pendant plusieurs jours cessa d'aller s'asseoir à la table impériale, bien qu'il y prît ordinairement tous ses repas[19].
[Note 19: On a raconté beaucoup d'altercations, ou fausses ou exagérées, de Napoléon avec ses lieutenants pendant cette campagne. Je me borne, en ceci comme en toutes choses, à ce qui est constaté. Je tiens d'un témoin oculaire, digne de foi, aussi dévoué à Napoléon qu'à Berthier, et occupant un rang élevé dans l'armée, le fait que je viens de rapporter. Du reste cette altercation avec Berthier a été fort connue dans le temps, et elle se trouve mentionnée dans plusieurs des mémoires contemporains. C'est la plus constatée de toutes celles qu'on a racontées, et c'est pour cela que je la crois digne d'être consacrée par l'histoire. Le personnage de Berthier, et l'authenticité du fait, me semblent lui mériter cette exception.]
[Note en marge: Désagrément infligé au maréchal Davout, à l'occasion de la résistance que ce maréchal veut opposer à Murat.]