Part 20
Le général Reynier avait rétrogradé jusqu'à Slonim, afin d'aller à la rencontre du prince de Schwarzenberg, auquel avait été expédié, comme on l'a vu, l'ordre de rebrousser chemin vers le Bug, et de s'unir aux Saxons pour rejeter le général Tormazoff en Volhynie. La réunion des Saxons et des Autrichiens s'étant opérée le 3 août sous les ordres du prince de Schwarzenberg, ils s'étaient dirigés tous ensemble sur Proujany et Kobrin, là même où s'était passée la désagréable mésaventure du détachement saxon surpris par le général Tormazoff. Le général Reynier, après ses marches et contre-marches, après l'événement de Kobrin qui lui avait coûté 2 mille hommes, après le détachement de presque toute sa cavalerie au corps de Latour-Maubourg, après l'envoi d'un régiment saxon à Praga (sous Varsovie), ne comptait pas plus de 11 mille hommes, dont 1500 de cavalerie. Le prince de Schwarzenberg de son côté, à la suite du long trajet qu'il avait exécuté, ne comptait que 25 mille Autrichiens. Le total des forces alliées sur ce point s'élevait donc à environ 36 mille hommes. On en prêtait beaucoup plus au général Tormazoff, mais il en avait à peine autant, ayant été obligé de laisser des troupes à Mozyr pour garder ses derrières. Aussi n'avait-il pas manqué de rétrograder, craignant d'expier son dernier succès par un échec plus grave que celui que venaient d'essuyer les Saxons. Il s'était donc hâté de revenir sur ses pas, et de retourner vers Kobrin et vers Pinsk, pour se couvrir du Bug, du Pripet, et de tous les marécages fameux de cette contrée.
[Note en marge: Rencontre des Autrichiens et des Saxons avec les Russes au delà de Kobrin.]
[Note en marge: Position de Gorodeczna, auprès de laquelle s'opère la rencontre.]
Les Autrichiens et les Saxons, marchant fort d'accord comme Allemands, et comme gens qui avaient besoin les uns des autres, forcèrent en commun les défilés nombreux qu'on rencontre dans cette région accidentée, et suivirent activement l'armée russe. Le 11 août au soir ils étaient parvenus à un endroit qu'on appelle Gorodeczna, à quelques lieues de Kobrin, et ils y avaient trouvé les Russes établis dans une bonne position, avec la résolution évidente de s'y défendre. À Gorodeczna, la route de Kobrin gravissait une côte assez élevée, dont le pied était baigné par un ruisseau marécageux et difficile à franchir. C'est sur cette côte que le général Tormazoff s'était posté avec 36 mille hommes d'infanterie et 80 bouches à feu. Le prince de Schwarzenberg et le général Reynier, ayant reconnu la difficulté d'emporter la position de front, cherchèrent sur leur droite un passage qui leur permît de déborder la gauche de l'ennemi. Un peu sur la droite en effet, et à un village appelé Podoubié, il y avait un passage qui donnait accès sur la gauche des Russes, mais c'était toujours à travers un ruisseau marécageux, et d'ailleurs les Russes y avaient l'oeil. Pourtant un peu au delà, sur la déclivité de la côte qu'il s'agissait d'enlever, se trouvait un bois qui n'était pas occupé, et dans l'intérieur de ce bois un chemin de traverse qui allait rejoindre à une lieue plus loin la grande route de Kobrin.
Le général Reynier, qui, bien que fort brave au feu, manquait de caractère à la guerre, était un officier savant, et un tacticien habile. Il eut bientôt découvert la faute de l'ennemi, et il offrit au prince de Schwarzenberg d'en profiter, en pénétrant au-dessous de Podoubié dans le bois négligé par les Russes, de manière à tourner leur position. Le prince de Schwarzenberg apportait dans les choses une simplicité d'intention qui les rendait faciles; il consentit à cette offre, et donna au général Reynier une division autrichienne pour assurer le succès de la manoeuvre proposée. Il y ajouta même une grande portion de sa cavalerie, dont il ne pouvait guère se servir dans l'endroit où il était. On convint que le lendemain matin 12 août, le prince avec le gros de ses forces attaquerait sérieusement Gorodeczna de front, pour attirer de ce côté l'attention des Russes, tandis que le général Reynier dirigerait sur leur gauche un effort vigoureux pour la tourner.
[Note en marge: Bataille de Gorodeczna, livrée le 12 août.]
Tout étant ainsi convenu, le général Reynier pénétra pendant la nuit dans le bois en question, s'y établit, et dès qu'il fit jour, déboucha à l'improviste dans une petite plaine, au milieu de laquelle venait finir en s'abaissant la côte occupée par les Russes. Ceux-ci, du point élevé de Gorodeczna, s'étant aperçus de bonne heure de la marche des Saxons, laissèrent à Gorodeczna une partie de leurs forces pour résister de front au prince de Schwarzenberg, et replièrent le reste sur leur flanc gauche, afin de tenir tête au général Reynier. C'est sur cette double ligne qu'on se battit toute la journée du 12.
Le prince de Schwarzenberg attaqua vivement Gorodeczna, mais sans beaucoup d'espérance de l'enlever, les Russes occupant la côte avec une nombreuse artillerie. Néanmoins les Autrichiens se comportèrent bravement comme s'ils avaient agi pour eux-mêmes. À droite, le général Reynier, ayant débouché du bois, trouva les Russes ployés en potence, et faisant front de ce côté comme de l'autre. Ses efforts pour les entamer furent énergiques, mais inutiles, car, bien que les Saxons se battissent comme les Polonais (auxquels leur sort était lié), ils furent constamment arrêtés par le feu d'une artillerie dominante. À son tour, quand les Russes voulurent le refouler dans le bois, le général Reynier les obligea de regagner la hauteur de laquelle ils avaient tenté de descendre.
[Note en marge: Retraite des Russes et avantage notable remporté par les Autrichiens et les Saxons.]
On serait resté toute la journée à lutter sans résultat, si le prince de Schwarzenberg n'avait essayé une attaque vers le point intermédiaire de Podoubié, qui donnait de plus près dans le flanc gauche des Russes. Le régiment autrichien de Colloredo se joignant aux chasseurs saxons, entra dans le marécage avec eux, y enfonça jusqu'aux genoux, le franchit, et gravit la côte au moment du plus grand engagement des Russes avec le corps du général Reynier. À cette vue, les Russes furent ébranlés, et le général Reynier saisissant l'occasion, les aborda plus vigoureusement encore avec les Saxons et la division autrichienne mise sous ses ordres. Il gagna ainsi du terrain sur leur gauche, et en même temps il porta toute sa cavalerie à son extrême droite, sur les derrières de l'ennemi, menaçant par ce mouvement la grande route de Kobrin. Les Russes craignant d'être coupés, lancèrent leur cavalerie sur la cavalerie alliée, et, après des chances diverses, jugèrent prudent de ne pas disputer plus longtemps une position difficile à conserver. La nuit favorisa leur retraite, et empêcha l'armée austro-saxonne de profiter de tous ses avantages. Néanmoins la victoire était incontestable pour celle-ci, car, outre l'acquisition d'un poste si chaudement disputé, et la conquête de la route de Kobrin, elle avait fait essuyer aux Russes des pertes considérables. Elle avait perdu environ 2 mille hommes en morts ou blessés. Les Russes en avaient perdu plus du double, dont 500 prisonniers.
[Note en marge: Grandes récompenses au corps autrichien, et particulièrement au prince de Schwarzenberg.]
Cette journée, si on savait en tirer parti, permettait de pousser les Russes en Volhynie, de les y poursuivre même, de les empêcher au moins d'en revenir, si toutefois leur force n'était pas doublée par l'arrivée des troupes de Turquie. Pour le présent, elle devait apaiser les terreurs de la Pologne, et suffisait pour couvrir notre flanc droit. Napoléon, apprenant cette nouvelle au moment de son entrée à Smolensk, en éprouva une véritable joie, envoya à l'armée autrichienne un don de 500,000 francs (c'était le second de cette valeur), y joignit un grand nombre de décorations, et écrivit à Vienne pour qu'on donnât le bâton de maréchal au prince de Schwarzenberg. Pourtant il était impossible qu'il se fît illusion sur la force de cette aile, qui devait se trouver réduite par la dernière bataille à 32 ou 33 mille hommes, et il pria son beau-père d'y ajouter 3 mille hommes de cavalerie, 6 mille d'infanterie, ce qui, avec quelques renforts demandés aussi à Varsovie, pouvait procurer au prince de Schwarzenberg une armée de 45 mille hommes, les Saxons compris. S'obstinant à croire que Tormazoff n'en avait pas 30 mille, il jugeait une force de 45 mille hommes suffisante pour le rejeter en Volhynie, et délivrer cette province du joug russe.
[Note en marge: Napoléon, prenant en considération les derniers événements, renonce au projet d'attirer le prince de Schwarzenberg au quartier général, et le laisse avec les Saxons sur son flanc droit.]
Cet événement changeait forcément la première résolution de Napoléon, qui était d'attirer le prince de Schwarzenberg à la grande armée, conformément aux désirs de l'empereur d'Autriche, et conformément à ses propres calculs, car c'est aux Polonais et non aux Autrichiens qu'il aurait voulu confier l'insurrection de la Volhynie, et la garde de ses derrières. Mais faire parcourir cent vingt lieues au moins au prince de Schwarzenberg pour l'amener à Smolensk, en faire parcourir autant au prince Poniatowski pour le renvoyer de Smolensk à Kobrin, paralyser ainsi pendant plus d'un mois ces deux corps dans le moment le plus décisif de la campagne, les condamner à perdre un quart ou un cinquième de leur effectif par ces nouvelles marches, n'était pas raisonnable; et d'ailleurs la conduite des Autrichiens à Gorodeczna, leur vigueur contre les Russes, la cordialité de leurs procédés envers les Saxons, méritaient quelque confiance. Il ne fallait pas, sans doute, se flatter de trouver chez eux d'actifs propagateurs de l'insurrection polonaise en Volhynie, mais on pouvait, sans trop de présomption, s'en fier à leur honneur du soin de garder fidèlement notre droite et nos derrières.
[Note en marge: Événements à notre aile gauche sur les bords de la Dwina.]
[Note en marge: Mouvements du maréchal Oudinot au delà de la Dwina.]
Les événements n'avaient pas été moins favorables sur notre gauche, du côté de la Dwina. Le maréchal Oudinot, après les échecs infligés au comte de Wittgenstein dans les journées du 24 juillet et du 1er août, avait, comme on l'a vu, rétrogradé sur Polotsk, afin de procurer à ses troupes du repos, une position facile à défendre, et la commodité d'aller aux fourrages à l'abri de la Dwina. Napoléon craignant avec raison l'effet moral des mouvements rétrogrades, et s'exagérant les ressources confiées à ses lieutenants, avait adressé des reproches au maréchal Oudinot, et lui avait dit qu'en se retirant après une victoire, il avait pris pour lui l'attitude du vaincu, qu'il aurait dû laisser au comte de Wittgenstein, auquel elle appartenait bien plus justement. Cette observation était vraie sans doute, mais ce qui était plus vrai encore, c'est que les troupes du maréchal Oudinot étaient exténuées, réduites de 38 mille hommes à 20 mille par la marche, la chaleur, la désertion, et qu'il leur fallait le séjour tranquille de Polotsk pour se reposer et pour vivre. Napoléon afin de renforcer le maréchal Oudinot, lui avait envoyé les Bavarois, qui avaient également besoin de se remettre des effets de la fatigue, de la chaleur et de la dyssenterie. Ce corps, que la séparation de sa cavalerie avait déjà réduit de 28 mille hommes à 24, n'était plus que de 13 mille grâce aux maladies. En arrivant de Beschenkowiczy à Polotsk, il était hors d'état d'agir.
Toutefois, après quelques jours de repos, aussi utiles au corps d'armée tout entier qu'aux Bavarois, le maréchal Oudinot, constamment aiguillonné par Napoléon, avait cru devoir reprendre l'offensive contre le comte de Wittgenstein, et s'était reporté à gauche de Polotsk sur la Drissa, vers Valeintsoui, à quelques lieues au-dessous du gué de Sivotschina, où il avait si maltraité les Russes quelque temps auparavant. Ne les trouvant pas derrière la Drissa, il avait franchi cette rivière et s'était dirigé sur la Svoiana, derrière laquelle étaient campées les troupes du comte de Wittgenstein. Tandis que les Français avaient été renforcés par les Bavarois, ce qui les portait à 32 ou 33 mille hommes environ, dont un cinquième toujours employé aux fourrages, les Russes s'étaient renforcés aussi d'une manière au moins égale. Ils avaient reçu la garnison de Dunabourg tout entière, plus quelques-uns des bataillons de dépôt qui étaient tenus en réserve dans le voisinage des armées agissantes pour les recruter. Le tout pouvait bien monter à 10 ou 12 mille hommes de renfort, et portait à 30 et quelques mille les forces du comte de Wittgenstein. Mais ces troupes, ne manquant de rien et ayant peu marché, étaient en beaucoup meilleur état que les nôtres, quoique militairement fort inférieures. Il faut ajouter qu'elles étaient toutes russes, tandis que dans le corps du maréchal Oudinot il y avait à peine la moitié de Français.
[Note en marge: Après quelques tentatives d'un mouvement offensif, le maréchal Oudinot croit plus prudent de revenir sur la Dwina.]
Le maréchal Oudinot, évaluant son corps à 32 ou 33 mille hommes, et sachant qu'à cause des fourrages et des maladies il n'en pouvait mettre plus de 25 mille en ligne, comptant peu sur les troupes alliées, n'avait repris l'offensive que parce qu'il avait senti trop vivement la piqûre des reproches de Napoléon. Pendant plusieurs jours, il resta le long de la Svoiana, devant le camp des Russes, les provoquant avec des troupes légères, et cherchant à les entraîner à une nouvelle faute, comme celle qu'ils avaient commise sur la Drissa, au gué de Sivotschina. Mais les Russes n'avaient garde de se laisser prendre une seconde fois au piége, et durant ces quelques jours on tirailla de part et d'autre sans résultat, si ce n'est la perte fort inutile de plusieurs centaines d'hommes sacrifiés dans ces embuscades.
[Note en marge: Ce maréchal prend position en avant de Polotsk, derrière la Polota.]
Pourtant le maréchal Oudinot, qui avait pris une position avancée à gauche de Polotsk, et avait descendu la Drissa jusqu'à Valeintsoui, craignait non sans fondement d'être tourné vers sa droite, par la route de Polotsk à Sebej, laquelle était restée dégarnie de troupes. Il repassa donc la Drissa, et alla s'établir entre Lazowka et Biéloé, en avant de la vaste forêt de Gumzéléva, qui couvre Polotsk. Affaibli de nouveau par les dernières marches, s'exagérant les forces qui avaient rejoint le comte de Wittgenstein, il résolut de se rapprocher encore davantage de Polotsk, de peur d'être coupé de cette ville, et il vint se placer derrière la rivière de la Polota. Cette petite rivière, couverte de moulins, de granges, de constructions de toute espèce, traverse au sortir de la forêt de Gumzéléva des prairies, des champs cultivés, tourne autour de Polotsk, et tombe dans la Dwina au-dessous de cette ville. Le maréchal Oudinot occupait les divers passages de la Polota, et avait toutefois gardé une partie de ses troupes en deçà pour se garantir contre un corps qui, ayant passé la Polota plus haut, déboucherait sur ses derrières par la forêt de Gumzéléva, et aborderait Polotsk par le côté découvert.
[Note en marge: Conseil de guerre convoqué par le maréchal Oudinot, pour savoir s'il faut livrer bataille.]
[Note en marge: L'apparition de l'ennemi résout la question.]
[Note en marge: On reçoit les Russes sur la Polota, et on les y arrête.]
Établi dès le 16 août dans cette position, il convoqua un conseil de guerre afin d'examiner la question de savoir s'il fallait livrer bataille, ou repasser la Polota et la Dwina, pour se mettre sous la protection de ces deux rivières, vivre plus à l'aise, et se borner à bien disputer le cours beaucoup plus large de la Dwina. Le général Saint-Cyr, assistant à ce conseil en qualité de commandant de l'armée bavaroise, soutint qu'il était inutile de livrer bataille, et de s'affaiblir en la livrant, si l'ennemi n'avait pas suivi l'armée française, et si on n'avait nullement l'apparence de reculer devant lui; mais que si au contraire il avait marché sur nos traces, il fallait l'arrêter net par un combat vigoureux, et, en le rejetant au loin, lui prouver qu'on se retirait non par crainte, mais par choix, et par goût pour une position plus commode. Cet avis fort sage et fort militaire était près de rallier les esprits, lorsque le bruit du canon mit fin à toute controverse, et fit courir chacun aux armes, pour résister aux Russes qui essayaient de franchir la Polota. Une division bavaroise et une division française, placées en avant de la Polota, reçurent vigoureusement les Russes, et les arrêtèrent sur le bord de cette rivière. La nuit qui survint ne permit pas de donner plus de suite à ce premier engagement.
Le lendemain 17, le maréchal Oudinot s'exagérant toujours les forces des Russes, et trouvant en outre sa position peu sûre, n'était pas très-fixé sur la conduite qu'il avait à tenir. Cette position, en effet, n'était pas des meilleures. S'il avait sur son front pour le couvrir la Polota, qui pouvait malheureusement être passée vers sa droite, il avait la Dwina par derrière, combattait donc avec une petite rivière devant lui, et une grosse rivière à dos, et sur celle-ci ne possédait d'autre pont que celui de Polotsk, moyen de retraite bien insuffisant en cas d'échec. Comme il arrive trop souvent en pareille occasion, il prit un parti moyen, celui de disputer fortement la position avec une portion de ses troupes, et de porter l'autre portion, ainsi que ses parcs et ses bagages, sur la gauche de la Dwina.
[Note en marge: Non content de s'être replié sur la Dwina, le maréchal Oudinot songe à la repasser, lorsqu'il est blessé, et remplacé par le général Saint-Cyr.]
Par suite de cette résolution il ordonna de défendre vigoureusement les bords de la Polota, pendant que le reste de son armée traversait Polotsk et la Dwina. La défense fut en effet très-énergique et ne permit point aux Russes de faire un pas. Mais le maréchal Oudinot fut gravement blessé, comme sa rare bravoure l'y exposait trop souvent; le général Saint-Cyr le fut aussi, toutefois d'une manière plus légère. L'état du maréchal Oudinot l'empêchant de conserver le commandement, le général Saint-Cyr, quoique frappé lui-même, le prit immédiatement. La direction des opérations ne pouvait être remise dans des mains plus habiles.
[Note en marge: Le général Saint-Cyr prend la résolution de livrer bataille.]
Le général convoqua les principaux officiers de l'armée pour s'entendre avec eux sur la manière de sortir d'une situation qui s'était fort compliquée. Alliant la vigueur à la prudence, il fit sentir les inconvénients d'une attitude purement défensive, et d'une retraite en deçà de la Dwina trop évidemment obligée; il montra le danger d'être bientôt assailli, tourmenté sur l'une et l'autre rive de la Dwina, au point même de ne pouvoir plus aller aux fourrages, et en preuve il allégua les préparatifs de passage que l'ennemi faisait actuellement au-dessus de Polotsk. En conséquence, il proposa pour le lendemain, en continuant de se retirer en apparence, de profiter du terrain couvert où l'on combattait pour repasser secrètement la Dwina et la Polota avec la majeure partie des troupes, d'attaquer les Russes à l'improviste, de leur infliger, si on le pouvait, un sanglant échec, et de se reposer ensuite à l'abri de ce succès derrière Polotsk et la Dwina. Cet avis si sage et si ferme à la fois ne soulevait qu'une objection, c'était l'épuisement des soldats marchant depuis quatre jours, se battant depuis trois, ayant pu trouver à peine le temps de prendre quelque nourriture, et arrivés à un état de faiblesse physique vraiment inquiétant. Pourtant le général Saint-Cyr affirmant que quatre heures lui suffiraient pour donner aux Russes un choc vigoureux, on convint de se reposer le matin, et de combattre dans l'après-midi du lendemain. On se sépara ainsi avec la résolution de livrer cette nouvelle et dernière bataille.
[Note en marge: Belle manoeuvre, et bataille de Polotsk, livrée le 18 août.]
Le lendemain 18 août, en effet, le général Saint-Cyr exécuta toutes ses dispositions comme il les avait annoncées. Il laissa ses parcs et ses bagages sur la rive gauche de la Dwina, où le maréchal Oudinot les avait déjà envoyés; il les dirigea même sur la route d'Oula, comme s'il allait se rapprocher de la grande armée en remontant sur Witebsk (voir la carte nº 55); il profita de ce mouvement simulé pour concentrer autour de Polotsk la division Verdier et les cuirassiers Doumerc, puis vers le milieu du jour il fit brusquement repasser ses troupes sur la droite de la Dwina, les porta entre cette rivière et la Polota, et ordonna immédiatement l'attaque.
Les troupes bavaroises et françaises étaient comme cachées dans le ravin de la Polota, les Bavarois à droite, les deux divisions françaises Legrand et Verdier au centre, et une moitié de la division suisse du général Merle à gauche, avec les cuirassiers Doumerc. L'autre moitié de la division Merle était en deçà de la Polota, pour nous garder contre les troupes ennemies qui auraient pu franchir cette rivière à notre extrême droite, et déboucher de la forêt de Gumzéléva sur nos derrières.
[Note en marge: Le mouvement imprévu de l'armée française jette les Russes dans un grand désordre.]
[Note en marge: Les Russes après avoir cédé s'arrêtent, et résistent, mais sont enfoncés.]
[Note en marge: Mort du brave général Deroy, et regrets inspirés par sa mort.]