Part 12
Pendant que ces mouvements s'opéraient sous la protection d'une nombreuse artillerie, le 16e de chasseurs s'étant trop avancé à gauche, avec les voltigeurs du 9e, attira un orage sur sa tête. Le comte Pahlen lança sur lui les Cosaques de la garde impériale russe. Le 16e n'ayant personne pour le soutenir s'il chargeait, résolut d'attendre de pied ferme la charge de l'ennemi, en l'amortissant par ses feux de carabine. Il attendit en effet les escadrons russes avec sang-froid, fit sur eux une décharge générale, et abattit un bon nombre de cavaliers, mais pas assez pour arrêter leur impulsion. Il fut donc heurté vivement et ramené en arrière. Au même instant, la plus grande partie de la cavalerie russe s'ébranla, et vint fondre sur notre gauche. Les trois cents voltigeurs du 9e semblèrent perdus et comme engloutis au milieu de cette multitude de sabres levés sur leurs têtes. Cependant ils se rapprochèrent du ravin sans se désunir, se pelotonnèrent sous les ordres de deux braves officiers, les capitaines Guyard et Savary, et continuèrent à faire un feu nourri contre les nombreux escadrons qui les chargeaient. Cette nuée de cavaliers poursuivant son mouvement en avant, arriva presque au pied du monticule où se trouvait Napoléon, et vint menacer notre artillerie jusqu'à la hauteur de nos carrés. Mais le premier de ces carrés, formé par le 53e de ligne, reçut avec l'aplomb des vieilles troupes d'Italie les charges de la cavalerie russe, et les arrêta court; puis s'avançant, sans se rompre, dégagea le 16e de chasseurs et les trois cents voltigeurs du 9e, qui étaient restés comme noyés au milieu d'un flot d'assaillants. L'armée, qui assistait à ce spectacle avec une vive émotion, vit avec joie le petit groupe des voltigeurs du 9e sortir sain et sauf de cette effrayante mêlée. Napoléon, qui n'avait pas cessé de l'observer avec sa lunette, quitta la position qu'il occupait, franchit le ravin, et passant à cheval devant ces braves voltigeurs: Qui êtes-vous, mes amis? leur dit-il.--Voltigeurs du 9e de ligne, et tous enfants de Paris, répondirent ces vaillants jeunes gens.--Eh bien, vous êtes des braves, et vous avez tous mérité la croix.--Ils le saluèrent des cris de _Vive l'Empereur!_ et il se porta ensuite auprès des carrés de la division Broussier. Celle-ci s'avançait dans la plaine, ayant son artillerie dans l'intervalle des carrés, et poursuivant à coups de canon la nombreuse cavalerie de Pahlen. Bientôt arrivèrent, au centre la cavalerie Nansouty, à droite la division Delzons. Les Russes ne croyant pas prudent de tenir contre de pareilles forces, repassèrent la petite rivière de la Loutcheza, derrière laquelle leur armée était en bataille. On avait ainsi gagné la moitié du jour, et si toutes nos troupes avaient été réunies, Napoléon eût accepté sur l'heure la bataille qu'on semblait lui offrir. Mais il n'avait sous la main qu'une partie trop insuffisante de son armée. Il résolut donc d'employer le reste de cette journée en reconnaissances, en études du terrain, en concentrations de forces. Après avoir observé la ligne ennemie, et assigné dans son esprit la place que chacun de ses corps occuperait le lendemain, il vint bivouaquer au milieu de ses troupes, que les succès des jours précédents et la perspective d'une grande bataille remplissaient de joie. Nos soldats souhaitaient un événement décisif, quelque sanglant qu'il pût être. Cette marche sans résultat les fatiguait. Ils cheminaient par une chaleur de 27 degrés Réaumur; ils avaient peu d'eau-de-vie, presque pas de pain, et mangeaient la plupart du temps de la viande cuite sans sel. De braves soldats dans une position qui leur déplaît, désirent toujours une bataille, ne serait-ce qu'à titre de changement. La fatigue avait fort éclairci nos rangs. Les derniers combats nous avaient enlevé près de 3 mille hommes, sur lesquels 11 ou 1200 morts, et 1800 blessés. Le départ des Bavarois nous avait affaiblis d'environ 15 mille hommes. Il restait, avec les deux corps de cavalerie des généraux Nansouty et Montbrun, avec l'armée d'Italie, avec les trois divisions du 1er corps, avec la garde, et le maréchal Ney, environ 125 mille hommes, et des meilleurs. C'était plus qu'il n'en fallait pour venir à bout de Barclay de Tolly. On se promettait de l'écraser le lendemain.
[Note en marge: Le général Barclay de Tolly résolu un moment à livrer bataille.]
[Note en marge: Ses motifs pour tout risquer dans une journée.]
En effet, Barclay de Tolly avait pris l'audacieuse détermination de livrer bataille. Les plaintes amères de ses soldats, leurs outrages même (car il s'entendait quelquefois insulter par eux, à cause de cette retraite continue dans laquelle il s'obstinait), n'auraient pas suffi pour le faire changer de conduite, si une puissante considération n'était venue le décider. Un pas de plus en arrière, et la communication entre Witebsk et Smolensk était interceptée, et Bagration, auquel il avait donné rendez-vous à Babinowiczi, était arrêté dans sa marche, peut-être pris entre Davout et Napoléon, dès lors détruit. Il résolut donc, quel que pût être le danger, de livrer, en arrière de la petite rivière de la Loutcheza, une bataille acharnée, avec ce qu'il avait de forces. La séparation du corps de Wittgenstein et les longues marches l'avaient réduit à moins de 100 mille hommes. Les trois derniers jours de combat lui en avaient coûté plus de 7 mille, en morts, blessés ou prisonniers. Il lui restait ainsi 90 mille hommes environ, soutenus, il est vrai, par le courage du désespoir, contre 125 mille, animés par le courage qui naît de l'esprit militaire à son plus haut degré d'énergie. La chance était périlleuse; mais le moment était de ceux où l'on ne doit plus calculer, et où il faut sauver les empires par des résolutions désespérées.
[Note en marge: La nouvelle du combat de Mohilew et de la retraite de Bagration au delà du Dniéper, l'amène à renoncer à son dessein.]
[Note en marge: Retraite de l'armée russe.]
[Note en marge: Position prise par l'armée russe derrière la Kasplia, pour couvrir l'espace entre Witebsk et Smolensk.]
Il avait donc employé toute la journée à se préparer, lorsqu'un officier arrivé en toute hâte lui apporta soudainement de puissantes raisons de changer d'avis. C'était un aide de camp du prince Bagration, qui venait lui annoncer le combat de Mohilew et les conséquences de ce combat. Bagration, que Davout avait forcé de passer le Dniéper beaucoup plus bas que Mohilew, était obligé de faire un plus long détour pour rejoindre Barclay de Tolly dans l'ouverture qui sépare les sources des deux fleuves. Ce n'était plus par Orscha, point du Dniéper le plus rapproché de la Dwina, que Bagration conservait l'espoir de se réunir à Barclay de Tolly, mais tout au plus par Smolensk. (Voir la carte nº 55.) Telles étaient les nouvelles qu'apportait l'aide de camp du prince Bagration. Dès lors, on pouvait rétrograder encore sans compromettre la jonction des deux armées derrière la ligne du Dniéper et de la Dwina, et il était inutile de livrer une bataille extrêmement dangereuse, pour un but placé plus loin sans doute, mais nullement compromis par un nouveau mouvement rétrograde. Déchargé de cette responsabilité immense, Barclay prit le parti de décamper dans la nuit même. Le 27 fort tard, lorsque la fatigue commençait à endormir la vigilance des Français, l'ordre de retraite, communiqué à tous les chefs de corps, fut exécuté avec un ensemble, une précision, un silence remarquables. On laissa des feux allumés et l'arrière-garde du comte Pahlen sur les bords de la Loutcheza, afin de tromper complètement l'ennemi, et l'on se retira en trois colonnes, celle de droite composée des 6e et 5e corps (Doctoroff et la garde) par la route de Roudnia sur Smolensk; celle du centre, composée du 3e corps (Touczkoff), par Kolycki sur Poreczié; celle de gauche, composée des 2e et 4e corps (Bagowouth et Ostermann), par Janowiczi sur Poreczié. Ce dernier point, où tendaient deux des colonnes russes, était situé derrière une petite rivière marécageuse et boisée, la Kasplia. Cette rivière, coulant de Smolensk à Sourage, barre en quelque sorte l'espace de dix-huit à vingt lieues qui s'étend entre les sources du Dniéper et celles de la Dwina, et ferme pour ainsi dire les portes de la Moscovie. (Voir la carte nº 55.) Établi à Poreczié avec le gros de ses forces, derrière une région de bois et de marais, protégé par le cours sinueux et fangeux de la Kasplia, libre de se porter sur Sourage, au bord de la Dwina, ou sur Smolensk, au bord du Dniéper, Barclay de Tolly pouvait attendre quelques jours la jonction de Bagration, en couvrant à la fois les routes de Moscou et de Saint-Pétersbourg. Cette résolution, prise avec autant de promptitude que l'avait été la veille celle de combattre, exécutée avec une rare précision, honorait le jugement et le caractère militaire du général en chef Barclay de Tolly, et prouvait que, livré à lui-même, moins contrarié tantôt par l'aristocratie militaire qui gouvernait l'empire, tantôt par les passions populaires qui dominaient l'armée, il aurait pu diriger sagement les opérations de cette guerre si grave et si difficile.
[Note en marge: Regrets de l'armée française lorsqu'elle s'aperçoit que l'armée russe a décampé pour éviter la bataille.]
[Note en marge: Vive poursuite des Russes malgré une chaleur étouffante.]
Le 28 juillet, Napoléon, à cheval de très-grand matin, et entouré de ses lieutenants, courait sur les bords de la Loutcheza, où il se flattait de trouver un nouveau Friedland, et surtout cette paix qu'il avait si légèrement abandonnée, et qu'il regrettait maintenant comme on regrette tout ce qu'on a trop facilement délaissé. Malgré une brillante arrière-garde fièrement conduite par le comte Pahlen, il n'était guère possible de tromper un oeil aussi exercé que celui de Napoléon, et il reconnut bien vite que les Russes, après s'être hardiment posés devant lui la veille, venaient de décamper pour éviter la bataille. Ignorant les motifs qui les avaient décidés tour à tour à combattre et à rétrograder, il put croire que cette montre d'une résolution qu'ils n'avaient pas, et à laquelle avait succédé une retraite si brusque, n'était de leur part qu'un calcul pour attirer l'armée française à leur suite, la fatiguer et l'épuiser. Cette pensée, qui pénétra beaucoup plus avant dans l'esprit de ses lieutenants que dans le sien, attrista les officiers et les soldats. On se mit immédiatement en marche par une chaleur accablante de 27 à 28 degrés Réaumur, pour tâcher de recueillir quelques débris de cette armée fugitive, et, malgré la fatigue des jours précédents, on courut à perte d'haleine. Mais la cavalerie du comte Pahlen, quoique ne refusant pas les charges de la nôtre, finissait toujours par se retirer et par évacuer le terrain disputé.
[Note en marge: Occupation de Witebsk par un détachement.]
À peine eut-on fait les premiers pas, qu'on aperçut à gauche sur la Dwina la ville de Witebsk, capitale de la Russie Blanche, peuplée de vingt-cinq mille habitants, et assez commerçante. L'un de nos détachements y entra sans difficulté, chassant devant lui des bandes de Cosaques, qui, semblables à des oiseaux malfaisants, ne se retiraient jamais sans souiller les lieux qu'ils traversaient. Ils n'avaient pas eu le temps de brûler cette ville assez jolie, mais ils avaient détruit les principaux magasins, et surtout mis les moulins hors de service. Les habitants, à l'exception de quelques prêtres et de quelques marchands, avaient fui à notre approche, épouvantés par le bruit fort exagéré des ravages que nous avions commis en Pologne, ravages presque nuls dans les villes protégées par la présence de l'armée, mais trop réels dans les campagnes livrées sans défense aux pillards isolés.
Napoléon entré dans Witebsk pour juger par ses propres yeux de l'importance de cette ville, et de l'étendue des ressources qu'elle pourrait lui offrir, y passa quelques instants, prit possession du palais du gouverneur, palais peu somptueux mais suffisant pour sa simplicité toujours grande à la guerre, et puis, après avoir donné les ordres les plus indispensables, partit pour regagner à toute bride la tête de ses colonnes. La chaleur du jour était suffocante, et, quand on la comparait au froid glacial qu'on serait exposé à éprouver plus tard, semblait une dérision de la nature. Les chevaux et les hommes tombaient sur la route, par le double effet de la mauvaise nourriture et de la chaleur, et ceux de nos soldats qui à la suite de Napoléon avaient déjà vu tant de pays divers, ne se rappelaient pas avoir respiré en Égypte un air plus brûlant, chargé d'un sable plus fin et plus étouffant. Chose étrange, tandis que nous laissions sur les chemins quantité de traînards, nous ne rencontrions pas un seul Russe en arrière, quoiqu'ils fussent bien moins alertes que les Français. Mais ayant toujours marché au milieu de leurs magasins, ils n'avaient eu à supporter aucune privation, et de plus ils avaient pour les retenir dans les rangs le stimulant de la crainte, car, tandis que nos soldats en s'attardant étaient assurés d'être recueillis par leurs camarades, eux n'avaient que la chance d'être pris ou sabrés par notre cavalerie acharnée à les poursuivre.
[Note en marge: Après avoir en vain poursuivi les Russes pendant toute une journée, Napoléon prend le parti de s'arrêter.]
[Note en marge: Résolution de séjourner quelques jours à Witebsk.]
On chemina ainsi pendant plusieurs lieues sur les traces de l'armée russe, sans trouver un seul homme de qui on pût savoir la vérité. On finit pourtant vers la chute du jour par en ramasser quelques-uns, qui n'avaient pu soutenir la rapidité de cette marche, et soit à la direction lointaine des colonnes qu'on apercevait de temps en temps des points culminants du terrain, soit aux réponses des hommes recueillis sur la route, on crut découvrir que l'ennemi se retirait, partie sur Smolensk, partie entre Smolensk et Sourage, dans l'intention évidente de se réunir au prince Bagration. Napoléon avait été jour par jour informé des opérations du maréchal Davout, du combat de Mohilew, des conséquences de ce combat, du détour auquel le prince Bagration était condamné, détour qui retardait, mais qui n'empêchait pas sa réunion avec Barclay de Tolly; il avait donc tous les éléments nécessaires pour bien juger des projets de l'ennemi. Après avoir suivi les Russes jusqu'à la fin du jour, il s'arrêta de sa personne en un petit endroit appelé Haponowtschina. Là il conféra quelques instants avec Murat et Eugène, reconnut avec eux l'inutilité et le danger d'une poursuite prolongée, car le projet de déborder Barclay de Tolly devenait impraticable, celui-ci étant aussi bien sur ses gardes, et ayant sur nous autant d'avance. Ne pouvant pas le déborder, on ne pouvait pas davantage empêcher sa réunion avec Bagration, qui était en marche au delà du Dniéper pour le rejoindre derrière la Dwina. Tout ce qu'il y avait de possible, en s'obstinant dans cette poursuite, c'était d'obliger les deux généraux russes à opérer leur jonction dix ou quinze lieues plus loin, et cet avantage de peu d'importance ne valait pas l'inconvénient d'épuiser les forces de l'armée. La cavalerie était dans un état pitoyable; l'artillerie avait la plus grande peine à suivre. Napoléon promit donc à Eugène et à Murat de s'arrêter de nouveau afin de procurer quelques jours de repos aux troupes, de rallier les hommes en arrière, et de refaire des magasins avec les ressources du pays que les Russes n'avaient pas eu le temps de détruire.
Cette résolution adoptée, Napoléon se sépara d'Eugène et de Murat, qu'il laissa avec leurs troupes, et rentra dans Witebsk le soir même.
[Note en marge: Par quelles causes avaient échoué toutes les combinaisons de la campagne.]
[Note en marge: Napoléon n'avait peut-être pas exécuté assez témérairement des combinaisons trop témérairement conçues.]
Ainsi ses combinaisons de l'ouverture de la campagne, qui étaient au nombre des plus belles qu'il eût jamais conçues, avaient échoué, quoiqu'il eût battu l'ennemi dans toutes les rencontres, quoiqu'il lui eût déjà fait perdre environ 15 mille hommes en morts, blessés ou prisonniers, et lui eût arraché plusieurs de ses meilleures provinces, telles que la Lithuanie et la Courlande. Quelques fautes d'exécution avaient sans doute contribué à cet insuccès, comme celle de s'être trop hâté de franchir le Niémen, et de n'avoir pas, avant tout éveil donné à l'ennemi, passé à Kowno le temps qu'il fallut passer à Wilna pour rallier l'armée et ses bagages; comme celles d'avoir trop compté sur la jonction du roi Jérôme avec le maréchal Davout, de n'avoir pas mis celui-ci en mesure à lui seul de poursuivre et d'envelopper le prince Bagration; d'avoir, en traitant trop mal son jeune frère, amené une fâcheuse interruption de commandement, d'avoir enfin en toutes choses trop peu compté avec les hommes et les éléments. Mais indépendamment de ces fautes, l'insuccès provenait, comme ces fautes elles-mêmes, de l'imprudence de cette guerre, consistant à tenter avec des soldats violemment arrachés à tous les pays, et précipitamment enrégimentés, des marches sans fin, dans des contrées immenses, trop peu fertiles et trop peu habitées pour suppléer à tout ce qu'il est impossible de porter avec soi; d'avoir, non pas manqué de penser aux difficultés d'une telle entreprise, ou négligé les moyens de les vaincre, mais d'avoir trop facilement cru à l'efficacité des moyens employés; d'avoir agi, en un mot, avec tout l'enivrement d'un pouvoir abusé par la continuité des succès, et par la soumission générale des peuples. Remarquons cependant que la folie de cette guerre étant commencée, si Napoléon eût été plus fou encore, s'il eût marché droit devant lui, sans s'arrêter dix-huit jours à Wilna pour y rallier ses troupes et ses convois, il aurait sans doute laissé beaucoup plus de monde en arrière, mais il eût peut-être aussi accablé Barclay de Tolly d'un côté, Bagration de l'autre, et frappé des coups terribles, qui auraient pu amener la paix, qui auraient suffi dans tous les cas à remplir grandement cette première campagne, et l'auraient dispensé d'aller chercher au fond de la Russie les résultats éclatants dont il avait besoin pour conserver son prestige, pour imposer à l'Europe, pour tenir ses troupes en haleine. Plus tard il eût recueilli une partie des hommes laissés en chemin, les plus solides au moins, et du reste il n'en eût jamais perdu autant qu'il en perdit bientôt, pour courir après un triomphe qui le fuyait sans cesse. On voit déjà ici, comme on le verra dans la suite, cette fatale guerre marquée au coin d'un double caractère, celui d'une conception téméraire, et d'une exécution incertaine, du génie, en un mot, qui commence les fautes, s'en repent aussitôt après les avoir commencées, et échoue par l'hésitation même que ce repentir produit dans son action. Oserons-nous le dire? Plus aveuglé, Napoléon eût peut-être mieux réussi! Il faut ajouter que, quoique sa santé ne fût pas atteinte, son activité semblait moindre, qu'il allait plus souvent en voiture, moins souvent à cheval, soit que la chaleur, un embonpoint croissant, eussent quelque peu appesanti non pas son esprit mais son corps, soit que l'énormité de ce qu'il avait entrepris effrayât, énervât sa volonté jadis si forte et si ardente, soit, dirions-nous enfin si nous partagions davantage les superstitions humaines, que la fortune inconstante ou fatiguée cessât de seconder ses desseins!
[Note en marge: Nécessité du parti pris par Napoléon de se reposer quinze jours à Witebsk.]
Certes, il restait encore à Napoléon bien des combinaisons à imaginer, et son inépuisable génie n'était pas à bout de ressources. Barclay de Tolly, dont on n'avait pu empêcher la jonction avec le prince Bagration, et qui de 90 mille hommes allait se trouver porté à 140 mille par la réunion des deux armées de la Dwina et du Dniéper, n'en devenait pas invincible pour les 250 mille hommes que Napoléon était en mesure de lui opposer après avoir rallié le maréchal Davout; Barclay de Tolly, qu'on n'avait pu jusqu'alors ni surprendre ni envelopper, n'était pas tout à coup devenu tellement clairvoyant qu'il fût impossible d'endormir sa vigilance, et de faire tomber sur sa tête l'un de ces coups imprévus sous lesquels avaient succombé depuis quinze ans les plus vaillantes armées de l'Europe. Les résultats merveilleux qui signalaient chez Napoléon tous ses débuts de campagne n'étaient donc qu'ajournés, et en attendant on avait des résultats solides, la Lithuanie, la Courlande conquises, et, de plus, l'ascendant des troupes françaises sur les troupes ennemies maintenu dans tout son éclat. On pouvait donc se reposer à Witebsk sans de trop sombres pensées; et si le repos qu'on avait pris à Wilna prêtait à la critique, celui qu'on allait prendre à Witebsk était à l'abri de tout reproche; car à Wilna, au prix de trente ou quarante mille traînards de plus, il eût été possible d'arriver à temps sur les derrières de Bagration, sur le flanc de Barclay, mais à Witebsk on ne pouvait rien, qu'agrandir davantage en s'avançant le cercle que Barclay et Bagration allaient décrire pour se rejoindre, sans arriver à interrompre ce cercle nulle part, sans faire autre chose que sacrifier à un résultat insignifiant l'armée tout entière, en l'exposant à périr actuellement de chaleur, de peur que plus tard elle ne pérît de froid.
[Note en marge: Distribution de la grande armée dans l'espace compris entre la Dwina et le Dniéper.]
Napoléon s'installa donc pour douze ou quinze jours dans le palais du gouverneur de Witebsk avec sa cour militaire. Il distribua ses corps d'armée autour de lui, de manière à se garder de toute surprise, à les nourrir le mieux possible, à leur préparer une réserve de vivres pour les prochains mouvements, et à pouvoir se concentrer à propos sur les points où il faudrait agir. Il établit à Witebsk même la garde impériale; en avant de lui à Sourage, petite ville située au-dessus de Witebsk sur la Dwina, le prince Eugène; un peu à droite, vers Roudnia, au milieu de l'espace compris entre la Dwina et le Dniéper, et derrière le rideau de bois qui longeait les bords de la Kasplia, le maréchal Ney, et en avant de celui-ci, à tous les débouchés par où l'ennemi pouvait se présenter, la masse entière de la cavalerie. (Voir la carte nº 55.) Il fit camper derrière Ney, entre Witebsk et Babinowiczi, les trois divisions du 1er corps, qui attendaient avec impatience le moment de se réunir au chef sévère mais paternel sous lequel elles avaient l'habitude de vivre et de combattre.
[Note en marge: Réunion du maréchal Davout à la grande armée, et distribution des troupes de ce maréchal.]
Le maréchal Davout, en effet, avait remonté le Dniéper, après le combat de Mohilew. Il s'était établi à Orscha, où il gardait le Dniéper, comme à Witebsk Napoléon gardait la Dwina. Il avait étendu la cavalerie de Grouchy sur sa gauche, pour se lier vers Babinowiczi avec la grande armée, et avait jeté sur sa droite la cavalerie légère de Pajol et Bordessoulle, pour suivre et observer au delà du Dniéper le prince Bagration, qui faisait un grand détour par Micislaw afin de rejoindre Barclay de Tolly vers Smolensk. Le maréchal Davout avait enfin rallié les Westphaliens et les Polonais, exténués les uns et les autres par une marche de plus de cent cinquante lieues, exécutée du 30 juin au 28 juillet, dans un pays difficile et la plupart du temps sans vivres. Les Polonais étaient à Mohilew, les Westphaliens entre Mohilew et Orscha. Le général Latour-Maubourg, avec sa cavalerie fatiguée, se retirait lentement de Bobruisk sur Mohilew, observant les troupes détachées de Tormazoff. Reynier, à la tête des Saxons destinés à garder le grand-duché, se croisait avec les Autrichiens, qui étaient en marche vers la grande armée.
[Note en marge: Napoléon rend à chaque commandant en chef les troupes momentanément détachées de son corps.]