Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 14 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 11

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Son plan était donc tout aussi réalisable; il fallait seulement l'exécuter plus à droite. Il n'en différa pas d'un seul jour l'exécution, et en aurait même devancé le moment, si la réunion de son matériel l'avait permis. Le prince Eugène était le 22 juillet à Kamen; Murat, avec la cavalerie, avec les trois divisions détachées du 1er corps, était tout près sur la gauche du prince Eugène; Ney, Oudinot venaient après, et la garde les suivait par Gloubokoé. (Voir la carte nº 55.) Napoléon mit toute cette masse en marche sur Beschenkowiczy. Se doutant cependant qu'il devait rester des forces ennemies sur la basse Dwina, il prescrivit au maréchal Oudinot de franchir ce fleuve à Polotsk, de refouler au-dessous les troupes qu'il y rencontrerait, et de s'appliquer à couvrir la gauche de la grande armée. En défalquant Macdonald, laissé en Samogitie pour veiller sur le Niémen, en défalquant Oudinot, destiné à se tenir vers Polotsk, il restait à Napoléon, avec Murat, avec les trois divisions du 1er corps, avec Ney, avec le prince Eugène, environ 150 mille hommes. Sur sa droite, il devait retrouver le maréchal Davout à la tête de ses trois divisions et de toutes les forces qui avaient composé le corps de Jérôme. Il était donc en mesure de frapper sur Barclay de Tolly un coup terrible.

[Note en marge: Marche sur Beschenkowiczy.]

Le prince Eugène franchit l'Oula le 23, et se porta avec quelques troupes légères sur Beschenkowiczy, petit bourg situé au bord de la Dwina, d'où l'on pouvait distinguer les mouvements de l'armée russe au delà du fleuve. C'était l'arrière-garde de Doctoroff qu'on apercevait en ce moment sur la route de Witebsk. Sur la rive gauche de la Dwina que nous occupions, des arrière-gardes de cavalerie se montrèrent dans la direction de Witebsk, et se replièrent, mais en se défendant avec plus de ténacité que de coutume, ce qui fit naître l'espérance de voir les Russes accepter enfin la bataille qu'on désirait si ardemment. Napoléon ordonna au prince Eugène, qui n'avait pu se porter sur Beschenkowiczy qu'avec une avant-garde, d'y réunir le lendemain 24 son corps tout entier, ainsi que la cavalerie Nansouty, et d'y jeter un pont sur la Dwina pour aller en reconnaissance de l'autre côté. Quant à lui, il avait déjà quitté Gloubokoé avec son quartier général, et il était à une demi-marche en arrière du prince Eugène. Il fit exécuter au reste de l'armée un mouvement général dans le même sens.

[Note en marge: Reconnaissance au delà de la Dwina.]

Le 24, le prince Eugène porta son corps à Beschenkowiczy. Tandis que la cavalerie légère du général Nansouty, dépassant Beschenkowiczy, courait sur la route d'Ostrowno, le prince dispersa ses voltigeurs le long de la Dwina, pour en écarter les Russes, qu'on voyait sur l'autre rive, et fit approcher son artillerie afin de les tenir encore plus loin. Les pontonniers de son corps, amenés en cet endroit, se jetèrent hardiment dans le fleuve pour entreprendre l'établissement d'un pont. Ils l'eurent en peu d'heures rendu praticable, de manière que les troupes purent commencer à y passer. La cavalerie bavaroise du général Preysing, qui était attachée à l'armée d'Italie, impatiente de se montrer au delà de la Dwina, se précipita dans l'eau sans hésiter, traversa le fleuve à gué, et courut nettoyer l'autre rive. Ses escadrons, mieux conservés que l'infanterie bavaroise, galopant à la suite des Russes, se firent admirer de toute l'armée par la précision et la rapidité de leurs manoeuvres.

[Note en marge: Cette reconnaissance confirme Napoléon dans son projet de marcher sur Witebsk, pour essayer de déborder et de tourner Barclay de Tolly.]

Vers le milieu de l'après-midi, un grand tumulte de chevaux annonça la présence de Napoléon. Les troupes d'Italie, qui ne l'avaient pas encore vu, le saluèrent de bruyantes acclamations, auxquelles il répondit par un brusque salut, tant il était occupé de l'objet qui l'amenait. Il descendit précipitamment de cheval pour adresser quelques observations au chef des pontonniers, puis, se remettant en selle, il traversa le pont au galop, et, suivant à toute bride la cavalerie bavaroise, il se porta au loin sur la rive gauche de la Dwina, pour observer la marche des Russes. Bien qu'avec sa prodigieuse sagacité il devinât la vérité sur les moindres rapports des officiers d'avant-garde, il voulait toujours, quand il le pouvait, avoir vu les choses de ses propres yeux.

Après avoir couru l'espace de deux ou trois lieues, il revint convaincu que l'armée russe avait défilé tout entière sur Witebsk, et il résolut de s'avancer plus vite et plus hardiment encore dans cette direction, pour se placer violemment, s'il le fallait, entre Witebsk et Smolensk, entre Barclay de Tolly et Bagration. Il ordonna donc au prince Eugène et au général Nansouty de s'acheminer, le lendemain 25, sur Ostrowno. Murat, qui précédemment avait marché de sa personne avec la cavalerie de Montbrun et les trois divisions Morand, Friant, Gudin, dut se mettre à la tête de la cavalerie maintenant que l'armée était réunie, et précéder le prince Eugène dans le mouvement sur Ostrowno.

Le lendemain 25, on partit de très-bonne heure. Le général Bruyère ouvrait la marche avec sept régiments de cavalerie légère, et un régiment d'infanterie de la division Delzons, le 8e léger. Suivaient les cuirassiers Saint-Germain; quant aux cuirassiers Valence, formant le complément du corps du général Nansouty, ils étaient, comme on l'a vu ailleurs, détachés auprès du maréchal Davout.

[Note en marge: Premier combat d'Ostrowno, livré le 25 juillet.]

Ce même jour le général Barclay de Tolly, voulant retarder les progrès des Français en leur disputant le terrain pied à pied, avait placé en avant d'Ostrowno le 4e corps (celui d'Ostermann), avec une brigade de dragons, avec les hussards de la garde, les hussards de Soumy, et une batterie d'artillerie à cheval. Ces troupes étaient en reconnaissance entre Ostrowno et Beschenkowiczy.

Le général Piré avec le 8e de hussards et le 16e de chasseurs à cheval, s'avançait sur la route d'Ostrowno, large, droite, bordée de bouleaux, lorsqu'au sommet d'une petite montée il découvrit tout à coup la cavalerie légère russe escortant son artillerie à cheval. On ne se fut pas plutôt reconnu, que le 8e de hussards et le 16e de chasseurs furent couverts de mitraille. Le général Piré fondant alors avec ces deux régiments sur la cavalerie russe, mit d'abord en fuite le régiment qui occupait le milieu de la route, chargea ensuite le second qui était dans la plaine à droite, revint sur le troisième qui était dans la plaine à gauche, et après s'être défait de tout ce qu'il y avait devant lui de troupes à cheval, se jeta sur les pièces, sabra les canonniers, et enleva huit bouches à feu. Murat arriva au moment de ce brillant fait d'armes suivi par la seconde brigade du général Bruyère, et par les cuirassiers de Saint-Germain. Il prit la direction du mouvement.

À peine avait-il gravi la légère éminence au pied de laquelle venait d'avoir lieu cette première rencontre, qu'il aperçut dans la plaine au delà le corps d'Ostermann tout entier, appuyé d'un côté à la Dwina, et de l'autre à des coteaux boisés. Sur-le-champ, il fit ses dispositions pour tenir tête à cette infanterie nombreuse, que flanquaient plusieurs milliers de chevaux. À sa gauche vers la Dwina, il rangea ses régiments de cuirassiers sur trois lignes. Au centre, il déploya le 8e léger, afin de répondre au feu de l'infanterie russe, et le fit soutenir par une partie de la cavalerie du général Bruyère. Il rangea sur sa droite le reste de cette cavalerie, qui se composait du 6e de lanciers polonais, du 10e de hussards polonais, et d'un régiment de uhlans prussiens. Il envoya dire au prince Eugène d'accourir le plus tôt possible avec la division d'infanterie Delzons.

[Note en marge: Brillante conduite de la cavalerie française.]

Ces dispositions n'étaient pas achevées, que les dragons d'Ingrie s'avancèrent pour charger son extrême droite. Les Polonais, que la vue des Russes animait d'une singulière ardeur, exécutèrent un changement de front à droite, se précipitèrent au galop sur les dragons d'Ingrie, les rompirent, en tuèrent un grand nombre, et en prirent deux ou trois cents. En un instant, cette partie du champ de bataille se trouva balayée, et on donna ainsi à l'infanterie de la division Delzons du temps pour arriver. Dans cet intervalle, les deux bataillons déployés du 8e léger occupaient le milieu du champ de bataille, et protégeaient notre cavalerie contre le feu de l'infanterie russe. Pour s'en débarrasser, le général Ostermann envoya contre eux trois bataillons détachés de sa gauche. Murat fit aussitôt charger ces trois bataillons par quelques escadrons, et les força de se replier. Notre cavalerie remplissait ainsi chacune des heures de la journée par des combats brillants, en attendant l'apparition de l'infanterie. Le comte Ostermann n'osant plus aborder notre cavalerie de front, fit, à la faveur des bois, avancer plusieurs autres bataillons sur notre droite, et en poussa aussi deux sur notre gauche, dans le même dessein. Murat, qui jusqu'à ce moment encore n'avait que de la cavalerie, lança contre les bataillons qui se présentaient sur sa droite les lanciers et hussards polonais et les uhlans prussiens. Cette cavalerie étrangère, fondant à toute bride sur les bataillons russes, les culbuta, et les contraignit de rentrer dans le bois. À l'aile opposée, le 9e de lanciers, soutenu par un régiment de cuirassiers, rompit avec la même vigueur les bataillons russes envoyés contre notre gauche, et les mit dans la nécessité de rétrograder.

Il y avait plusieurs heures que durait cette lutte incessante de la cavalerie française contre toute l'infanterie russe, lorsque arriva enfin la division Delzons, qui du reste avait marché aussi vite qu'elle avait pu, et à la vue de ses lignes profondes, le comte Ostermann se mit en retraite sur Ostrowno. Cette journée, qui nous avait coûté tout au plus 3 à 4 cents hommes, avait fait perdre aux Russes 8 bouches à feu, 7 ou 8 cents prisonniers, et 12 ou 15 cents hommes mis hors de combat. Notre cavalerie s'était signalée par la vigueur, la promptitude et l'à-propos de ses manoeuvres, grâce surtout à Murat, qui possédait au plus haut degré l'art difficile, non de la ménager, mais de s'en servir.

Ce combat annonçait de la part des Russes l'intention de disputer le terrain, et peut-être de livrer bataille. Rien ne convenait davantage à Napoléon, qui en persistant dans la résolution de s'interposer entre Barclay de Tolly et Bagration, et surtout de déborder le premier, ne demandait pas mieux que d'y parvenir au moyen d'une bataille, laquelle aurait pu lui procurer sur-le-champ tous les résultats qu'il attendait d'une savante manoeuvre. Il ordonna donc au prince Eugène et à Murat de se porter en masse le lendemain sur Ostrowno, et de dépasser même ce point, pour approcher le plus possible de Witebsk.

[Note en marge: Second combat d'Ostrowno, livré le 26 juillet.]

Le lendemain en effet, Murat et Ney ayant bien concerté leurs mouvements s'avancèrent fortement serrés l'un à l'autre. La cavalerie légère et les deux bataillons du 8e léger ouvraient la marche, puis venaient les cuirassiers Saint-Germain, et enfin la division d'infanterie du général Delzons. La division Broussier était à une heure en arrière. On traversa ainsi Ostrowno dès le matin, et à deux lieues au delà on trouva l'ennemi rangé derrière un gros ravin, avec de fortes masses d'infanterie et de cavalerie. On avait devant soi la division Konownitsyn, que Barclay de Tolly avait envoyée pour soutenir le corps d'Ostermann, et le remplacer au besoin. Le champ de bataille présentait les mêmes caractères que les jours précédents. Remontant la vallée de la Dwina, nous avions à droite des coteaux couverts de bois, au centre la grande route bordée de bouleaux, traversée de ravins sur lesquels étaient jetés de petits ponts, et à gauche la Dwina décrivant de nombreux circuits, et souvent guéable en cette saison.

Vers huit heures, au bord du ravin derrière lequel l'ennemi était établi, on rencontra ses tirailleurs. Notre cavalerie légère fut obligée de se replier et de laisser à l'infanterie le soin de forcer l'obstacle. Murat se tint un peu en arrière avec ses escadrons, se contentant pour le moment d'envoyer au delà de la Dwina une partie de ses chevaux-légers, afin de battre l'estrade et de menacer le flanc des Russes. Le général Delzons arrivé devant le ravin qui nous arrêtait, dirigea sur les bois épais qui étaient à notre droite le 92e de ligne, avec un bataillon de voltigeurs du 106e, sur la gauche un régiment croate appuyé par le 84e de ligne, et garda au centre le reste du 106e en réserve. L'artillerie, mise en batterie par le général d'Anthouard, dut protéger de son feu l'attaque qu'allait exécuter l'infanterie.

Tandis que les troupes de droite essayaient de gravir les hauteurs boisées sous un feu très-vif, celles de gauche, conduites par le général Huard, s'approchèrent du ravin, le franchirent, et parvinrent à s'établir sur un plateau que l'ennemi évacua. Le centre suivit ce mouvement. Le 8e léger, l'artillerie, la cavalerie allèrent successivement occuper le plateau abandonné par l'ennemi. Pendant que la gauche, composée du régiment croate et du 84e, poursuivait son succès sans s'inquiéter de ce qui arrivait à l'aile opposée, et s'engageait fort avant, la droite ne faisait pas des progrès aussi rapides, et s'épuisait en vains efforts pour pénétrer dans l'épaisseur des bois, défendus par une infanterie nombreuse. Notre aile droite était ainsi retenue en arrière, tandis que notre centre se portait en avant, et notre gauche plus en avant encore. Le général Konownitsyn discernant cette situation, dirigea contre notre gauche et notre centre toutes ses réserves, et les conduisit vigoureusement à l'attaque. Le régiment croate et le 84e, qui ne s'attendaient pas à ce brusque retour, se trouvant pris en flanc, furent bientôt ramenés à la hauteur du centre. Déjà même ils allaient être culbutés dans le ravin, et notre artillerie courait le danger d'être enlevée, lorsque Murat, prompt comme l'éclair, se précipitant avec les lanciers polonais sur la colonne russe, renversa le premier bataillon, et se servant de ses lances contre cette infanterie rompue, joncha la terre de morts. Au même instant le chef de bataillon Ricard, à la tête d'une compagnie du 8e léger, se porta au secours de nos pièces dont l'ennemi était près de s'emparer. Eugène lança également le 106e, tenu jusque-là en réserve, pour appuyer le 84e et les Croates. Ces efforts réunis arrêtèrent les masses russes, ramenèrent notre gauche en avant, et maintinrent notre centre. Pendant ce temps, Murat, Eugène, Junot (celui-ci commandait l'armée d'Italie sous Eugène) étaient accourus à notre droite, où le général Roussel à la tête du 92e de ligne et des voltigeurs du 106e avait la plus grande peine à vaincre le double obstacle des hauteurs et des bois. Junot se mit à la tête du 92e, l'électrisa par sa présence, et notre droite triomphante força enfin les Russes à se retirer.

Murat et Eugène apercevant au delà des troupes de Konownitsyn d'autres colonnes profondes (c'étaient celles d'Ostermann), sur un terrain toujours plus accidenté, craignaient, quoique victorieux, de se trop engager, car ils ne savaient s'il convenait à Napoléon de provoquer une action générale. Mais tout à coup ils furent tirés d'embarras par les cris de _Vive l'Empereur!_ qui signalaient ordinairement l'approche de Napoléon. Il parut en effet suivi de son état-major, jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille, qu'il trouva jonché de morts, mais de morts russes beaucoup plus que de morts français, et reconnut clairement l'intention de l'ennemi, qui n'était pas encore de livrer bataille, mais de disputer fortement le terrain pour ralentir notre mouvement. Il ordonna de le poursuivre sans relâche jusqu'au soir.

Durant cette poursuite, que la droite était toujours obligée d'exécuter en se soutenant sur le flanc de hauteurs boisées, le brave général Roussel qui disputait le terrain d'un bouquet de bois à l'autre, fut atteint d'un coup de feu, et mourut en emportant les regrets de l'armée.

[Note en marge: Résultats du second combat d'Ostrowno.]

Cette seconde journée nous avait coûté 1200 hommes, dont 400 morts, les autres blessés. Les Russes en avaient perdu environ deux mille. Nous n'avions pas pris de canons, et nous avions fait peu de prisonniers. Les troupes, du reste, s'étaient conduites avec la plus rare valeur.

Napoléon passa cette nuit au milieu de l'avant-garde, résolu à se mettre dès le matin à la tête de ses troupes, car chaque pas qu'on faisait rendait la situation plus grave, et pouvait amener des événements importants. Il avait prescrit aux trois divisions détachées du 1er corps, à la garde, et au maréchal Ney de rejoindre la tête de l'armée le plus promptement possible, afin d'être en mesure de livrer bataille, s'il trouvait l'ennemi disposé à la recevoir. Les Bavarois épuisés de fatigue avaient été laissés en arrière à Beschenkowiczy, pour couvrir les communications avec Polotsk, poste assigné à Oudinot, et avec Wilna, centre de toutes nos ressources et de toutes nos communications.

[Note en marge: Combat livré le 27, en avant de Witebsk.]

Le lendemain dès la pointe du jour, Napoléon, suivi du prince Eugène, du roi Murat, se porta en avant, pour tout ordonner lui-même dans cette journée. On était fort près de Witebsk, dont on découvrait déjà les clochers sur notre gauche, au bord de la Dwina, et au pied d'un coteau. Un ravin nous séparait de l'ennemi, et le pont qui servait à le passer avait été brûlé. Plus loin on découvrait une plaine assez étendue, dans laquelle une nombreuse arrière-garde, composée de cavalerie et d'infanterie légères, s'apprêtait à disputer le passage du ravin. Au fond de la plaine enfin, on apercevait une petite rivière, se jetant dans la Dwina près de Witebsk, et au delà de cette rivière, l'armée russe en bataille, présentant une masse qu'on pouvait évaluer à 90 ou 100 mille hommes. Voulait-elle enfin livrer bataille, pour nous empêcher de nous établir entre elle et Bagration, et de pénétrer dans la trouée qui sépare la Dwina du Dniéper? Son attitude autorisait à le penser, et aussitôt Napoléon envoya aides de camp sur aides de camp, afin de presser l'arrivée du reste de l'armée. Pour la journée il ne fallait s'attendre qu'à un nouveau choc de notre avant-garde contre l'arrière-garde russe, mais pour le lendemain la bataille semblait certaine. Napoléon l'appelait de tous ses voeux; l'armée partageait ses désirs et ses espérances.

En approchant du ravin qui nous séparait de l'arrière-garde ennemie, il fallut s'arrêter pour rétablir le pont, et défiler ensuite par ce pont, qui était fort étroit. Napoléon se plaça un peu à gauche en arrière, sur une éminence d'où son regard embrassait toute l'étendue du champ de bataille. Les chasseurs de la garde se rangèrent devant lui. La journée était superbe, le soleil étincelant, la chaleur extrêmement vive. L'armée d'Italie formait comme les jours précédents la tête de notre colonne, de compagnie avec la cavalerie du général Nansouty. La division Delzons ayant combattu la veille, avait cédé le pas à la vaillante division Broussier. Le général Broussier se hâta de faire réparer le pont, ce qui prit un peu de temps, après quoi le 16e de chasseurs à cheval, de la brigade Piré, passa le ravin, suivi de 300 voltigeurs du 9e de ligne. Ces troupes, défilant par la gauche au pied de l'éminence où était Napoléon, s'avancèrent dans la plaine pendant que les régiments de Broussier franchissaient le pont. Ces régiments vinrent l'un après l'autre se former en carré dans la plaine, le 53e en tête, les autres en échelons successifs. En même temps le général de brigade Bertrand de Sivray, avec le 18e d'infanterie légère, se dirigea vers les hauteurs boisées qui bordaient notre droite.

[Note en marge: Brillante aventure de trois cents voltigeurs du 9e de ligne.]

[Note en marge: Probabilité d'une bataille pour le 28 juillet.]

[Note en marge: Joie de l'armée.]