Part 10
[Note en marge: Après avoir repoussé les Russes, on prend l'offensive contre eux, et on les poursuit l'espace d'une lieue.]
Pourtant la division Paskewitch essaya de remonter sur notre droite, en longeant la Mischowska et la lisière des bois jusqu'à la hauteur du village de Seletz. Elle suivit le bord de la coupe pour se mettre à l'abri de notre artillerie, et parvint ainsi jusqu'en face du village de Seletz. Ses éclaireurs franchirent même le ruisseau. Les voltigeurs du 61e se précipitèrent aussitôt sur ceux qui avaient commis cette imprudence, et les forcèrent à repasser. Puis le régiment tout entier, s'élançant au delà de la Mischowska, entra dans le bois, et prenant à revers la coupe dont les Russes occupaient le bord, les obligea d'évacuer précipitamment cette partie du champ de bataille. Sur notre front le général Friédérichs exécuta, entre le moulin de Fatowa et le pont de Saltanowka, une manoeuvre semblable. Avec quelques compagnies d'élite il traversa le ruisseau, pénétra dans le bois sans être aperçu, tourna l'espace découvert dans lequel les Russes s'étaient déployés en face du moulin, et les assaillit par derrière à l'improviste. Nos grenadiers et voltigeurs firent à la baïonnette un vrai carnage de l'ennemi, et dégagèrent ainsi tout le front du champ de bataille. On voulut alors prendre l'offensive. On débarrassa le pont de Saltanowka, et on se porta en masse sur la grande route de Staroi-Bychow. Après avoir poursuivi les Russes pendant une lieue, on aperçut sur un terrain découvert le prince Bagration en position avec tout le reste de son armée. Sur ce nouveau terrain, le combat, jusque-là si avantageux, allait nous devenir aussi funeste qu'il l'avait été pour les Russes sur les bords de la Mischowska. L'intrépide Compans, dont la sagesse égalait la bravoure, arrêta l'ardeur de ses troupes, et les ramena en arrière, pour ne pas convertir en une alternative de succès et de revers ce beau combat défensif, qui n'avait été jusque-là qu'une victoire non interrompue. Il ne fut pas poursuivi. Le prince Bagration, épouvanté des pertes qu'il avait faites (environ 4 mille morts ou blessés jonchaient les bords de la Mischowska), et informé que des renforts allaient arriver au maréchal Davout, crut devoir rétrograder sur Staroi-Bychow, pour y passer le Dniéper et se porter ensuite sur Micislaw.
[Note en marge: Résultats du combat de Mohilew.]
Ainsi se termina ce glorieux combat, dans lequel les 28 mille hommes du 1er corps avaient arrêté les 60 mille hommes de Bagration. Il est vrai que 20 mille Russes seulement avaient combattu; mais il n'y avait pas eu plus de 8 à 9 mille Français véritablement engagés, et pour 4 mille morts ou blessés perdus par les Russes, les Français n'avaient à regretter qu'un millier d'hommes, dont une centaine du 108e restés prisonniers au delà de la Mischowska. Si le prince Bagration avait mieux connu le terrain, il aurait pu exécuter sur la droite si allongée du maréchal une attaque dangereuse avec le corps de Borosdin. Mais il restait l'infanterie des généraux Compans et Claparède, les cuirassiers du général Valence, et il ne lui eût pas été facile de passer sur le corps de pareilles troupes. On doit ajouter aussi que si, dans cette journée du 23, le prince Poniatowski avait eu le temps de paraître par Jakzitcy sur les derrières ou le flanc du prince Bagration, même après l'occasion de Bobruisk manquée, il aurait pu faire encore essuyer à cette armée russe un sanglant désastre. On a vu plus haut les causes fatales qui en avaient décidé autrement.
Le maréchal Davout employa la journée du lendemain à ramasser ses blessés, et à recueillir des nouvelles des Polonais et des Westphaliens, ne voulant pas avant leur arrivée sortir de cette espèce de camp retranché qui lui avait été si utile. Il disposa tout pour remonter le Dniéper jusqu'à Orscha, afin de se rapprocher de Napoléon, qui, comme nous l'avons dit, attendait à Gloubokoé l'instant propice pour tourner par Polotsk et Witebsk l'armée russe de Barclay de Tolly. Empêcher le prince Bagration de rejoindre l'armée principale était désormais impossible, car on ne pouvait le suivre indéfiniment au delà du Dniéper; mais on avait retardé sa jonction avec Barclay de Tolly, et ce résultat, quoique bien inférieur à celui qu'on avait espéré d'abord, suffisait à l'accomplissement du principal dessein de Napoléon.
[Note en marge: Position de Napoléon le 23 juillet devant la Dwina.]
C'était le 22 ou le 23 au plus tard que Napoléon, dans ses profonds calculs, avait choisi pour exécuter sa grande manoeuvre. Il était à Gloubokoé, ayant à sa droite vers Kamen le prince Eugène, devant lui, vers Ouchatsch, la cavalerie de Murat, les trois divisions Morand, Friant, Gudin, à sa gauche enfin, Ney et Oudinot, vis-à-vis du camp de Drissa. Il avait à Gloubokoé même la garde impériale. Il se tenait ainsi avec 190 mille hommes environ, prêt à traverser la Dwina sur la gauche de Barclay de Tolly. Le succès du maréchal Davout était une circonstance heureuse pour l'exécution de son dessein, mais en ce moment il se passait une révolution singulière dans l'état-major russe.
[Note en marge: Situation de l'armée russe.]
[Note en marge: Soulèvement des esprits contre le plan de retraite sur la Dwina.]
[Note en marge: Fausseté de l'idée qui avait fait choisir le camp de Drissa.]
[Note en marge: Mauvaise construction du camp de Drissa.]
Barclay de Tolly, ainsi qu'on l'a vu, s'était replié sur le camp de Drissa, et cette manoeuvre avait excité le mécontentement au plus haut degré. Dans les rangs inférieurs de l'armée, où prédominaient les passions nationales, le seul fait de reculer devant les Français avait blessé profondément le sentiment général. Dans la partie plus élevée, capable d'apprécier la sagesse d'un plan de retraite continue, l'établissement au camp de Drissa ne présentait à l'esprit de personne un sens raisonnable. En effet, l'idée de se retirer à l'intérieur était fondée sur l'espérance et la presque certitude d'épuiser les Français par une longue marche, et de tomber sur eux lorsqu'ils seraient décimés par la fatigue, la faim et le froid. Un camp retranché n'ajoutait pas beaucoup d'avantages à ce plan, car, ainsi que nous l'avons dit, l'espace indéfini était le véritable abri des Russes, et ils n'avaient pas besoin d'un Torrès-Védras, n'étant pas acculés à l'extrémité de leur continent. Mais en tout cas, un camp sur la Dwina, placé sur le chemin des Français, au début pour ainsi dire de leur course, quand ils avaient encore toutes leurs forces et toutes leurs ressources, était un non-sens, puisque Napoléon pouvait ou forcer ce camp, ou le tourner, sans compter qu'il lui était facile, en profitant de l'immobilité obligée de l'armée principale, de pénétrer par sa droite dans la trouée qui sépare les sources de la Dwina de celles du Dniéper, et de couper en deux, pour le reste de la campagne, la longue ligne des armées russes. Le mouvement du maréchal Davout contre le prince Bagration, la concentration de Napoléon à Gloubokoé, révélaient déjà cette intention de la manière la plus frappante. Enfin le camp lui-même sur la Drissa n'offrait aucune sécurité sous le rapport de sa construction. Généralement on se couvre d'un fleuve qu'on veut défendre, ici, au contraire, on s'était placé en avant du fleuve, en y appuyant ses derrières et ses ailes. Sur l'indication du général Pfuhl, les ingénieurs russes avaient choisi un rentrant profond que la Dwina forme à Drissa, et s'y étaient adossés, comme s'ils avaient été moins soucieux de se rendre inexpugnables sur leur front que sur leurs flancs et leurs derrières. Il est vrai que sur le front de ce camp on avait cherché à se créer par d'immenses ouvrages une sorte d'inexpugnabilité artificielle, qui pût défier tous les efforts de l'ennemi. On avait fermé le rentrant dans lequel on s'était logé par une première ligne d'ouvrages de 3,300 toises de développement, allant de l'un à l'autre coude de la Dwina. C'étaient des abatis, des épaulements en terre très-difficiles à escalader, et de plus hérissés d'artillerie. En seconde ligne, on avait construit dix redoutes, liées par des espèces de courtines, et armées également d'une artillerie très-nombreuse. Une partie de l'armée russe occupait ces ouvrages, et le reste, rangé en arrière en masses profondes, présentait une réserve formidable. Quatre ponts devaient assurer la retraite de cette armée, si elle était obligée d'évacuer la position. Quoique ce camp dût opposer de grands obstacles, même à l'impétuosité des Français, il est bien vrai qu'il se prêtait merveilleusement à la manoeuvre de Napoléon, qui songeait à le tourner, et à venir y enfermer Barclay de Tolly. Si en effet Napoléon avait le temps de passer la Dwina et de se porter sur les derrières de l'armée russe, on n'imagine pas comment celle-ci aurait pu défiler par ces quatre ponts devant deux cent mille Français.
[Note en marge: Déchaînement contre le général Pfuhl, et contre l'empereur lui-même.]
Quoi qu'il en soit, le cri dans l'armée russe était universel. Les uns s'en prenaient à l'idée même de battre en retraite devant les Français, les autres à l'idée de s'arrêter sitôt, les autres encore à celle de laisser Napoléon s'élever sur la gauche de l'armée principale, et s'interposer ainsi entre Barclay de Tolly et Bagration. Tous unanimement imputaient l'idée qui leur déplaisait au général Pfuhl, après lui aux étrangers qui semblaient ses complices, et après ces étrangers à l'empereur Alexandre qui les patronait. L'Italien Paulucci lui-même, qui cherchait à se faire pardonner son origine par la violence de son langage, avait dit à Alexandre que son conseiller Pfuhl était un idiot ou un traître, à quoi Alexandre avait répondu en envoyant l'arrogant interpellateur à trente lieues sur les derrières. Mais la colère générale n'en était devenue que plus vive.
[Note en marge: On demande tout haut que l'empereur Alexandre quitte l'armée.]
Bientôt on ne s'était plus borné à blâmer le plan de campagne; on avait commencé à blâmer la présence même de l'empereur à l'armée, et à crier contre l'esprit de cour transporté dans les camps, là où il faut un chef dirigeant seul les opérations militaires, et point de ces réunions de courtisans propres seulement à troubler celui qui commande, à ébranler la confiance de ceux qui obéissent, à substituer enfin la confusion à cette unité absolue, qui est l'indispensable condition des succès à la guerre. On s'était mis à dire qu'Alexandre ne pouvait pas commander, qu'il ne le voulait même pas, bien qu'il ne fût point dépourvu d'intelligence militaire, et que, ne commandant pas, il empêchait de commander, parce qu'une déférence inévitable pour ses avis, la crainte d'encourir son blâme ou celui de ses familiers, devaient ôter toute décision au chef d'armée le plus résolu; qu'il fallait la liberté de verser, même en se trompant, des torrents de sang, et n'avoir pas derrière soi un maître mesurant la quantité de ce sang versé, la regrettant, ou la reprochant aux généraux; que dès lors n'agissant pas et empêchant d'agir, il fallait qu'Alexandre s'en allât, et emmenât même son frère, aussi incommode que lui, et pas plus utile. Étrange spectacle que celui de ce czar, type achevé dans l'Europe moderne de la souveraineté absolue, dépendant de ses principaux courtisans, et presque exclu de l'armée par une sorte d'émeute de cour! tant est profonde l'illusion du despotisme! On ne commande véritablement qu'en proportion des volontés qu'on est capable de concevoir et d'exécuter: le grade, le rang n'y font rien, et le maître le plus absolu sur le trône le plus redouté, n'est souvent que le valet d'un valet qui sait ce que son maître ignore. Le génie seul commande parce qu'il voit et veut, et lui-même il dépend des bons conseils, car il ne saurait tout voir, et si, aveuglé par l'orgueil, il écarte ces conseils, il aboutit à la folie, et par la folie à la ruine!
L'aristocratie militaire russe, qui tour à tour intimidant ou soutenant Alexandre, l'avait conduit peu à peu à résister à la domination française, n'était pas disposée, maintenant qu'elle l'avait entraîné à la guerre, à se laisser gêner dans la manière de la soutenir. Elle la voulait violente, acharnée, désespérée; elle était même résolue à sacrifier au besoin toutes les richesses, tout le sang de la nation, et n'admettait pas qu'un empereur, patriote sans doute, mais doux, humain, variable, vînt arrêter ses patriotiques fureurs.
[Note en marge: Démarche tentée auprès d'Alexandre pour l'engager à quitter l'armée.]
Dans leur animation, les principaux personnages de cette aristocratie militaire convinrent de tenter une démarche auprès de l'empereur Alexandre, pour lui faire abandonner le plan du général Pfuhl et l'établissement au camp de Drissa, pour le décider à remonter la Dwina jusqu'à Witebsk, où l'on serait en mesure de rejoindre l'armée de Bagration par Smolensk. Ces points une fois obtenus, ils se promirent de tenter davantage, et d'inviter Alexandre à quitter l'armée. Ils prirent pour colorer cette invitation d'une manière convenable, un prétexte non-seulement respectueux mais flatteur. Ils durent alléguer que la direction de la guerre n'était pas actuellement la principale tâche du gouvernement, que le soin d'en réunir les moyens était plus important encore; que derrière l'armée qui allait combattre, il en fallait une, et deux au besoin; que pour les avoir il fallait les obtenir du patriotisme de la nation, qu'Alexandre, adoré d'elle en ce moment, en obtiendrait tout ce qu'il voudrait; qu'il fallait donc qu'il se rendît dans les principales villes, à Witebsk, à Smolensk, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, qu'il convoquât toutes les classes de la population, la noblesse, le clergé, la bourgeoisie, et leur demandât les derniers sacrifices; que ce service était à la fois plus urgent et plus utile que tous ceux qu'il pourrait rendre en restant à l'armée; que c'était à ses généraux à combattre ou à mourir sur le seuil de la patrie, et à lui à s'en aller chercher d'autres enfants dévoués de cette même patrie, pour mourir partout où il serait nécessaire, fût-ce dans les extrêmes profondeurs de la Russie. Et on doit reconnaître à l'honneur de cette aristocratie impérieuse et dévouée, qui douze ans auparavant s'était débarrassée violemment d'un prince en démence, et qui aujourd'hui éloignait de l'armée un prince gênant, on doit reconnaître qu'elle était sincère, et qu'en l'écartant elle ne voulait qu'une chose, verser le sang de l'armée et le sien, plus à son aise, et en plus grande abondance.
L'ancien ministre de la guerre Araktchejef, homme d'une capacité ordinaire, mais d'un caractère énergique, le ministre de la police Balachoff, osèrent écrire un avis qu'ils remirent signé à Alexandre, et par lequel ils concluaient à son départ immédiat pour Moscou, d'après les motifs que nous venons de retracer. Les chefs de corps Bagowouth, Ostermann, supplièrent Alexandre, avec une énergie qui dépassait la simple prière, d'ordonner l'abandon immédiat du camp de Drissa, et un mouvement de droite à gauche sur Witebsk, pour déjouer, en se réunissant au prince Bagration, la manoeuvre de Napoléon, que l'on commençait à soupçonner.
[Note en marge: Alexandre cède aux instances impérieuses de ses généraux, et convoque un conseil de guerre.]
[Note en marge: La résolution d'abandonner le camp de Drissa est unanimement adoptée.]
Alexandre, touché des observations qu'on venait de lui présenter sur les inconvénients de sa présence à l'armée, frappé également du danger de la position prise à Drissa, sentit s'évanouir toutes ses résolutions. Il convoqua un conseil de guerre où il admit à siéger non-seulement son propre état-major, mais celui du général Barclay de Tolly. Il y appela l'ancien ministre de la guerre Araktchejef, l'ingénieur Michaux, et le colonel Wolzogen, confident du général Pfuhl. Alexandre, après avoir expliqué le plan dans son ensemble, chargea le colonel Wolzogen de le justifier dans ses détails. Celui-ci, en convenant que certains travaux avaient été assez mal conçus, défendit cependant l'emplacement du camp de Drissa par des arguments plus ou moins spécieux. Ces arguments, au surplus, étaient sans force contre les objections que soulevait le plan du général Pfuhl. Si, en effet, il s'agissait d'un plan de retraite calculée, c'était trop tôt que de s'arrêter à la Dwina, car on s'exposait à être assailli par les Français au moment où ils disposaient encore de toutes leurs ressources; de plus, en se retirant sur Drissa on leur laissait la faculté de s'interposer entre les deux armées de la Dwina et du Dniéper; enfin, si des corps agissant sur les ailes de l'ennemi pouvaient se concevoir, ce n'était pas un motif pour diviser en deux la principale masse des forces russes, au point de n'être nulle part en état de faire face à l'ennemi. Quoique ces raisons ne fussent distinctement exprimées par aucun membre de l'état-major russe, elles agitaient confusément tous les esprits. Aussi M. de Wolzogen s'empressa-t-il lui-même d'admettre la nécessité de quitter immédiatement le camp de Drissa et de se porter sur Witebsk, où l'on donnerait la main à Bagration, qu'on espérait rejoindre à Smolensk. Cet avis, conforme à tout ce qu'on désirait, ne pouvait rencontrer de contradicteur, et il fut adopté unanimement.
[Note en marge: Alexandre quitte l'armée avec ses conseillers militaires, et laisse au général Barclay de Tolly le soin de diriger les opérations en qualité de ministre de la guerre.]
Ainsi fut abandonnée par une sorte de révolte des esprits la partie ridiculement systématique du plan du général Pfuhl, qui consistait à chercher à Drissa ce que lord Wellington avait trouvé aux lignes de Torrès-Védras. Toutefois Alexandre n'abandonna pas la partie essentielle du plan, qui, du reste, appartenait à tous les esprits sensés, celle de se retirer dans l'intérieur. Il confia l'exécution de cette pensée au général Barclay de Tolly, sans lui donner le titre de général en chef, afin de ménager l'amour-propre du prince Bagration, et il lui laissa la qualité de ministre de la guerre, qui lui subordonnait tous les chefs de corps. Il sentit en outre qu'il fallait s'éloigner, car il gênait les généraux par sa présence, assumait une responsabilité effrayante, et éprouvait au milieu de tant d'avis divers un tourment d'esprit insupportable. Il accepta donc volontiers le rôle dont on lui suggérait l'idée, celui d'aller à Moscou soulever les populations russes contre les Français, et il quitta sans différer le quartier général, emmenant tous les importuns conseillers dont Barclay de Tolly ne voulait point, et l'armée encore moins que lui. Le général Pfuhl partit pour Saint-Pétersbourg avec l'ancien ministre Araktchejef, le Suédois Armfeld, et autres. L'Italien Paulucci, d'abord disgracié pour sa franchise, fut nommé gouverneur de Riga.
Barclay de Tolly, resté seul à la tête de l'armée avec la qualité de ministre de la guerre, était de tous les généraux russes le plus capable de la bien diriger. Instruit, connaissant à fond les détails de son métier, flegmatique et opiniâtre, il n'avait qu'un inconvénient, c'était d'inspirer à ses subordonnés de vives jalousies qu'il ne pouvait faire taire par une supériorité reconnue, et d'être responsable aux yeux de l'armée d'un système de retraite qui, tout raisonnable qu'il était, la blessait profondément. Pour le moment, il adhéra de grand coeur à la pensée d'évacuer le camp de Drissa, de remonter la Dwina jusqu'à Witebsk, de s'établir là en face de Smolensk, où l'on espérait que Bagration arriverait bientôt en remontant le Dniéper, et de tendre la main à celui-ci en se portant au besoin au milieu de la trouée qui sépare les sources de la Dwina de celles du Dniéper. Par ce mouvement il allait nous interdire la route de Moscou, mais celle de Saint-Pétersbourg restait ouverte. Afin de la fermer autant que possible, il résolut de laisser en position sur la basse Dwina, entre Polotsk et Riga, le corps du comte de Wittgenstein, lequel avec 25 mille hommes, bientôt augmentés des troupes de Finlande et des réserves du nord de l'empire, couvrirait l'importante place de Riga, et menacerait le flanc gauche des Français, tandis que l'armée du Danube, si elle revenait de Turquie à temps, menacerait leur flanc droit.
[Note en marge: Le général Barclay de Tolly remonte la Dwina pour se porter à Witebsk.]
Ces dispositions arrêtées, Barclay de Tolly se mit en marche le 19 juillet, et remonta la Dwina, l'infanterie sur la rive droite, la cavalerie sur la rive gauche. Cette dernière en remontant la rive gauche occupée par les Français, pouvait avoir avec eux plus d'un engagement; mais elle avait la ressource de repasser la Dwina à gué, ce qui, dans cette saison, et au-dessus de Polotsk, était facile. Le général Doctoroff devait former l'arrière-garde. Après la séparation du corps de Wittgenstein et les pertes résultant de la marche, Barclay de Tolly conservait encore environ 90 mille hommes. L'adjonction du prince Bagration pouvait lui procurer 150 mille hommes. Parti le 19, il marcha par les deux rives de la Dwina, les 20, 21, 22 juillet, en se tenant à une assez grande distance des Français, qui, dans leur projet de manoeuvre, avaient résolu de ne pas trop s'approcher des Russes.
[Note en marge: Au milieu des mouvements confus de la cavalerie russe, Napoléon discerne le plan de l'ennemi, consistant à rejoindre le prince Bagration entre Witebsk et Smolensk.]
[Note en marge: Napoléon persiste dans son dessein contre l'armée de Barclay de Tolly, et suit son mouvement sur Witebsk.]
Napoléon, qui, lorsqu'il était en opération, avait les yeux continuellement fixés sur l'ennemi, devait ne pas tarder à s'apercevoir d'un tel mouvement, bien que la cavalerie russe s'appliquât à le couvrir, et à le dissimuler par des reconnaissances dirigées dans tous les sens. Il remarqua bientôt, à travers l'agitation de cette cavalerie, un mouvement vers la haute Dwina, qui pour les Français était de gauche à droite, et de droite à gauche pour les Russes. Avec son incomparable discernement, il reconnut tout de suite que Barclay de Tolly remontait la Dwina vers Witebsk, pour tendre la main à Bagration, qui de son côté remonterait probablement le Dniéper jusqu'à Smolensk. Cette manoeuvre de l'ennemi fut loin de le décourager de son grand dessein, bien au contraire. Si les Russes avaient décampé de Drissa pour s'enfoncer directement dans l'intérieur de la Russie, il aurait pu désespérer de les atteindre, mais Barclay s'élevant sur la Dwina par un mouvement transversal, pendant que Bagration allait s'élever sur le Dniéper par un mouvement semblable, il avait toujours la chance de s'interposer entre l'un et l'autre, pour exécuter son plan primitif. Le maréchal Davout après avoir obligé le prince Bagration à descendre le Dniéper, devait être bien avant celui-ci à Smolensk, et Napoléon n'avait qu'à remonter lui-même la Dwina, en s'élevant vivement par sa droite, pour trouver le moyen de faire à Witebsk ce qu'il n'avait pu faire à Polotsk, c'est-à-dire de passer la Dwina sur la gauche de Barclay de Tolly, de le déborder, et de le prendre à revers, pourvu toutefois que les circonstances ne lui fussent pas complétement défavorables.