Part 43
[Note 28: M. Fain, dans son Manuscrit de 1812, s'en fiant aux renseignements de M. le duc de Bassano, qui avait été son informateur principal, et ignorant plusieurs dépêches qui ne lui avaient pas été communiquées, est du nombre des historiens qui se sont attachés à représenter Napoléon comme ayant été amené à cette guerre malgré lui, et après avoir épuisé tous les moyens de l'éviter. À ses yeux les missions données tour à tour à M. de Narbonne et à M. de Lauriston n'avaient d'autre objet que de prévenir la rupture avec la Russie, et cependant le texte même des dépêches prouve invinciblement qu'elles avaient pour unique but de gagner du temps, dans un intérêt exclusivement militaire. Quant à la condition d'évacuer la Prusse et les places fortes de l'Oder, il la prend comme un outrage, tandis qu'on ne demandait que l'assurance de cette évacuation, la négociation étant terminée au gré des parties. Relativement aux places de l'Oder, on ne demandait à Napoléon de les restituer qu'après les contributions de guerre acquittées, ainsi que cela résultait de la convention du 17 septembre 1808. Enfin M. Fain fait dater la résolution de rompre seulement de Gumbinnen et du 19, jour où M. Prévost, secrétaire de la légation française, vint de Saint-Pétersbourg annoncer le refus essuyé par M. de Lauriston relativement au désir qu'il avait exprimé de se rendre à Wilna, tandis que cette résolution, déjà fort ancienne, fut matériellement prise le 16 à Koenigsberg, quoique reportée au 12 par un mensonge avoué dans la date. Nous ajouterons qu'il y a des historiens, aussi naïfs dans leur haine que M. Fain dans son idolâtrie, qui supposent qu'en recevant M. Prévost le 19, Napoléon se livra aux transports d'une colère burlesque, et, ne se possédant plus, rompit la paix, et franchit le Niémen. Or, les documents authentiques qui existent font tomber tous ces récits de l'amour et de la haine, en reportant au 16, jour où les calculs de Napoléon le décidaient à agir, la résolution de la rupture. Napoléon ne fit pas un seul effort pour la paix, car il voulait la guerre, bien qu'en approchant du moment il en sentît davantage le danger, et ne feignit de négocier que pour avoir le temps d'arriver sur le Niémen sans coup férir. En cherchant à le peindre comme une victime, on le rend ridicule, car on enlève au lion sa crinière et ses ongles pour en faire un mouton. On lui ôte ainsi sa force sans lui donner la mansuétude qu'il n'avait pas, et on fait une sotte caricature de sa figure aussi grande qu'originale.]
[En marge: Départ de Napoléon pour Gumbinnen.]
Cette formalité diplomatique remplie, Napoléon, qui croyait le moment d'agir venu, partit de Koenigsberg le lendemain pour rejoindre ses troupes sur la Prégel, les passer en revue, et s'assurer définitivement si elles avaient tout ce qu'il leur fallait pour entrer en campagne. Il tenait, pour les premières opérations, à leur procurer seulement dix jours de vivres, se flattant d'exécuter dans ces dix jours des manoeuvres décisives, et ne voulant pas être gêné dans ses mouvements par la difficulté des subsistances, difficulté qui, en Italie et en Allemagne, n'en était jamais une, parce qu'on y trouvait toujours de gros villages à dévorer, mais qui était immense en Lithuanie, où l'on ne rencontrait la plupart du temps que des marécages et des forêts. Ses soldats ayant de quoi vivre dix jours, il espérait comme à Ulm en 1805, à Iéna en 1806, à Ratisbonne en 1809, frapper un de ces coups terribles, qui, dès le début des opérations, accablaient ses ennemis, et les déconcertaient pour le reste de la guerre. Les premiers convois par eau avaient apporté des vivres jusqu'à Tapiau sur la Prégel; il fallait, à force de voitures, les faire transporter jusqu'à Gumbinnen au moins, point assez rapproché de celui où l'on allait franchir le Niémen. À partir de cet endroit, dix jours de vivres devaient nous conduire au milieu de la Lithuanie. Afin d'assurer ce résultat, Napoléon se rendit à Insterbourg, où il arriva le 17 juin au soir.
[En marge: Plan de campagne.]
Le plan général de ses premières opérations était définitivement arrêté dans sa tête, et c'était à Kowno qu'il voulait passer le Niémen. Ses vues en cela étaient, comme toujours, aussi vastes que profondes, car s'il a pu avoir des égaux comme tacticien sur le champ de bataille, il n'a eu ni supérieurs ni égaux dans la direction générale des opérations militaires. Pour comprendre ses motifs, il faut jeter un regard sur les vastes contrées qui allaient servir de théâtre à cette guerre formidable, la plus grande certainement, et la plus tragique des siècles.
[En marge: Traits généraux du théâtre de la guerre.]
Les immenses plaines qui de la mer Baltique s'étendent jusqu'à la mer Noire et à la mer Caspienne, sont traversées d'un côté par l'Oder, la Vistule, la Prégel, le Niémen, la Dwina, fleuves coulant à l'ouest, de l'autre par le Dniester, le Dniéper (ou Borysthène), le Don, le Volga, fleuves coulant à l'est, et composent, comme on le sait, le territoire de la Vieille-Prusse, de l'ancienne Pologne, de la Russie. (Voir la carte nº 27.) C'est dans ce champ si vaste que Napoléon, de tous les guerriers connus celui qui a embrassé les plus grands espaces, car du couchant à l'orient il est allé de Cadix à Moscou, et, du midi au nord, du Jourdain aux sources du Volga, c'est dans ce champ qu'il allait essayer de vaincre, par les efforts de son génie, la plus grave des difficultés de la guerre, celle des distances, surtout quand elles ne sont ni habitées ni cultivées. Les parties inférieures et pour ainsi dire les embouchures de l'Oder, de la Vistule, de la Prégel, du Niémen, forment le territoire triste, mais prodigieusement fertile de la Vieille-Prusse. En remontant ces fleuves et en marchant de l'occident à l'orient (voir la carte nº 54), on atteint des contrées plus sablonneuses, moins couvertes de sol végétal, où il existe moins de culture matérielle et morale, moins d'habitations, plus de forêts et de marécages, où se montrent, au lieu de villes nombreuses, propres, riches, et protestantes, des villages catholiques, sales, accroupis pour ainsi dire autour de châteaux habités par une noblesse brave et oisive, et une fourmilière de juifs pullulant partout où ils trouvent à exploiter la paresse et l'ignorance de peuples à demi barbares. Plus on s'élève, en allant à l'orient, vers les sources de la Vistule, de la Narew, du Niémen, de la Dwina, plus on découvre les caractères que nous venons de décrire. Parvenu aux sources de la Vistule et de ses affluents, à celles du Niémen et de la Dwina, pour se porter sur l'autre versant, c'est-à-dire aux sources du Dniester et du Dniéper, on rencontre un sol dont la pente incertaine, n'offrant aucun écoulement aux eaux, est couverte de marécages et de sombres forêts: on est là dans la Vieille-Pologne, dans la Lithuanie, au plus épais de ces contrées humides, boisées, qu'on traverse sur de longues suites de ponts, jetés non-seulement sur les rivières, mais sur les marécages, et où les routes, à défaut de la pierre qui manque, sont établies sur des lits de fascines, et sur des rouleaux de bois. En marchant toujours à l'est à travers cette région, on arrive entre les sources de la Dwina et du Dniéper, qui sont distantes d'une vingtaine de lieues, et on se trouve placé ainsi dans une espèce d'ouverture, comprise de Witepsk à Smolensk, par laquelle on sort de la Vieille-Pologne pour entrer en Russie. Alors les eaux coulant plus franchement, les marécages, les forêts disparaissent, et on voit s'étendre devant soi les plaines de la Vieille-Russie, au sein desquelles s'élève Moscou, Moscou la Sainte, comme l'appelle le patriotisme de ses enfants.
[En marge: Véritables portes de la Russie selon Napoléon.]
Avec son coup d'oeil sans égal, Napoléon avait aperçu d'un regard que sa marche à lui, qui venait de l'occident, devait se diriger vers cette ouverture qui est située entre les sources de la Dwina et du Dniéper, entre Witepsk et Smolensk. Ce sont là pour ainsi dire les portes de l'Orient, et c'est là en effet que jadis les Polonais et les Moscovites, dans leurs victoires et leurs défaites alternatives, s'étaient en quelque sorte réciproquement arrêtés, car la Dwina d'un côté, le Dniéper de l'autre, étaient la limite entre la Russie et l'ancienne Pologne, avant le fameux partage qui a été le malheur et la honte du dernier siècle.
Mais avant de toucher à ces portes, il fallait traverser la Vieille-Prusse, et cette partie récemment restaurée de la Pologne qui avait reçu le nom de grand-duché de Varsovie. La frontière qui séparait le grand-duché et la Vieille-Prusse du territoire russe était la suivante. (Voir la carte nº 54.)
[En marge: Frontières du grand-duché, qu'il fallait franchir pour pénétrer en Russie.]
Le cours supérieur du Bug, et le cours supérieur aussi de la Narew, l'un et l'autre affluents de la Vistule, formaient dans leurs diverses inflexions la première partie de la ligne frontière du grand-duché, du côté de la Russie. Cette ligne frontière, après avoir suivi tantôt le Bug, tantôt la Narew, depuis Brezesc-Litowsky jusqu'aux environs de Grodno, joignait le Niémen à Grodno même, longeait ce fleuve en s'élevant au nord jusqu'à Kowno, séparant ainsi la Pologne proprement dite de la Lithuanie. À Kowno, le Niémen prenant définitivement sa direction à l'ouest, et courant vers Tilsit, séparait non plus la Pologne mais la Vieille-Prusse de la Russie. La ligne frontière à franchir courait donc au nord de Brezesc à Grodno, en suivant tour à tour le Bug ou la Narew, puis courait encore au nord de Grodno à Kowno, en suivant le Niémen, et enfin tournant brusquement au couchant vers Kowno, allait jusqu'à Tilsit, continuant à suivre, à partir de ce point, le cours du Niémen. Elle faisait donc à son extrémité nord un coude vers Kowno. C'est là que Napoléon avait résolu de passer le Niémen, pour recouvrer, en se portant d'un trait sur la Dwina et le Dniéper, tous les restes de l'ancienne Pologne, point où, selon les circonstances, il s'arrêterait peut-être, et duquel peut-être aussi partirait-il pour forcer les portes de la Vieille-Russie et s'enfoncer dans ses immenses plaines.
[En marge: Quatre routes pour pénétrer en Russie.]
Voici quels avaient été ses motifs. Quatre routes s'offraient pour pénétrer en Russie: une au midi, se dirigeant à l'est, par les provinces méridionales de l'empire russe, franchissant le Bug à Brezesc, longeant la rive droite du Pripet jusqu'à sa jonction avec le Dniéper au-dessus de Kiew, traversant par conséquent la Volhynie, ancienne province polonaise, et de Kiew se redressant au nord pour se rendre à Moscou, par les plus belles provinces de l'empire; la seconde, tracée entre le midi et le nord, se dirigeant au nord-est par Grodno, Minsk, Smolensk, en pleine Lithuanie, passant à travers la trouée qui sépare le Dniéper de la Dwina, et tirant ensuite sur Moscou par la ligne la plus courte; la troisième, parallèle à la précédente, mais située un peu plus haut, se dirigeant par Kowno, Wilna, sur la trouée du Dniéper et de la Dwina, pénétrant dans la Vieille-Russie par Witepsk, au lieu d'y pénétrer par Smolensk, et aboutissant également à Moscou; la quatrième enfin, allant droit au nord, à travers les provinces septentrionales de l'empire russe, par Tilsit, Mitau, Riga, Narva, pour finir à Saint-Pétersbourg.
[En marge: Avantages et inconvénients de chacune de ces routes.]
De ces quatre routes, celle du midi par Brezesc et Kiew, celle du nord par Tilsit et Riga, avaient les inconvénients des partis extrêmes, et étaient inadmissibles pour un homme d'un jugement aussi sûr que Napoléon en fait de grandes opérations militaires. L'une et l'autre exposaient l'envahisseur à une redoutable manoeuvre de la part des Russes, qui, étant concentrés en Lithuanie, pouvaient, par Kobrin, Pinsk ou Mosyr, se jeter en masse dans le flanc de l'armée qui aurait marché sur Kiew, ou par Witepsk et Polotsk, dans le flanc de l'armée qui aurait marché sur Saint-Pétersbourg. Chacune de ces deux routes extrêmes avait en outre ses inconvénients particuliers. Celle qui, traversant les provinces méridionales, passait entre la Volhynie et la Gallicie, parcourait de beaux pays, mais aurait placé l'armée française dans la dépendance absolue de l'Autriche, et c'était donner à cette puissance de dangereuses tentations que de se remettre entièrement dans ses mains. Celle qui s'élevait au nord ne parcourait que des provinces couvertes de marécages et de bruyères, sous le climat le plus âpre de la Russie, et dans des contrées où le sol n'aurait fourni aucune partie de la subsistance des troupes.
Il ne fallait donc songer à aucune de ces deux voies. Le choix n'était possible qu'entre les routes intermédiaires, se dirigeant toutes deux au nord-est, toutes deux sur Moscou, sans interdire une marche sur Saint-Pétersbourg au moyen d'une inflexion au nord, toutes deux aussi pénétrant par la trouée qui sépare les sources de la Dwina et celles du Dniéper, l'une par Grodno, Minsk et Smolensk, l'autre par Kowno, Wilna et Witepsk.
[En marge: Napoléon se décide à pénétrer en Lithuanie par la route de Kowno à Wilna.]
Après mûr examen de ces deux routes, Napoléon préféra la dernière. La première, de Grodno à Minsk, quoique plus courte, côtoyait la partie la plus marécageuse du pays, connue sous le nom de Marais de Pinsk, et on pouvait par un choc vigoureux de l'ennemi y être jeté pour n'en plus sortir. La seconde, un peu moins directe, allant de Kowno à Wilna, capitale de la Lithuanie, et de Wilna à Witepsk, quoique traversant des pays difficiles, comme l'étaient d'ailleurs tous ceux qu'il s'agissait de parcourir, n'offrait pas le même inconvénient que la précédente, et de plus, ce qui devait déterminer définitivement la préférence en sa faveur, procurait le moyen assuré de couper les forces ennemies en deux masses, qui pourraient bien ne plus se réunir du reste de la campagne.
[En marge: Distribution présumée des forces russes.]
La distribution des forces russes, telle qu'on pouvait déjà l'entrevoir, était en effet de nature à confirmer Napoléon dans la pensée qu'il méditait, et qu'il avait conçue dès les premiers rapports qui lui étaient parvenus de l'armée ennemie.
Les Russes, bien qu'ils eussent leurs avant-postes à leur frontière même, sur le cours supérieur du Bug et de la Narew, et tout le long du Niémen, n'avaient cependant considéré comme ligne véritable de défense que la Dwina et le Dniéper. Ces fleuves, nous l'avons dit, naissent à une vingtaine de lieues l'un de l'autre, pour couler, la Dwina vers la Baltique, le Dniéper vers la mer Noire, et présentent, sauf l'ouverture existant entre Witepsk et Smolensk, une ligne continue et immense, qui se dirige du nord-ouest au sud-est, et traverse tout l'empire, de Riga à Nikolaïeff. Depuis que la concentration de leurs forces était commencée, les Russes avaient naturellement formé deux rassemblements principaux, un sur la Dwina, de Witepsk à Dunabourg, un autre sur le Dniéper, de Smolensk à Rogaczew, et ces rassemblements s'étaient peu à peu convertis en deux armées, qui s'étaient avancées, la première jusqu'à Wilna, la seconde jusqu'à Minsk, avec le projet de se réunir plus tard, ou d'agir séparément, selon les circonstances. Mais toutes deux avaient leur base sur la grande ligne que nous venons de décrire. La première, commandée par le général Barclay de Tolly, établie sur la Dwina, avec son quartier général à Wilna et ses avant-postes à Kowno sur le Niémen, devait recevoir les réserves du nord de l'empire. La seconde, commandée par le prince Bagration, établie sur le Dniéper, avec son quartier général à Minsk et ses avant-postes à Grodno sur le Niémen, devait recevoir les réserves du centre de l'empire, et se lier par l'armée du général Tormasof avec les troupes de Turquie. Telle était la distribution des forces russes, en attendant qu'à Wilna on eût pris un parti définitif sur le plan de campagne. Cette distribution, d'après la configuration des lieux, était naturelle, et n'était pas une faute encore, si on savait se résoudre à temps devant l'ennemi si prompt auquel on avait affaire.
[En marge: La distribution des forces russes confirme Napoléon dans la pensée de pénétrer par Kowno.]
Napoléon, qui, entre autres parties du génie militaire, possédait au plus haut degré celle de deviner la pensée de l'ennemi, avait clairement entrevu cette répartition des masses russes. Sur les rapports toujours confus, souvent contradictoires, des agents envoyés en reconnaissance, il avait parfaitement discerné qu'il existait une armée de la Dwina, une du Dniéper, l'une qui avait dû s'avancer dans la direction de Wilna et Kowno, l'autre dans la direction de Minsk et Grodno, l'une qu'on disait de 150 mille hommes, sous Barclay de Tolly, l'autre de 100 mille, sous le prince Bagration. Le nombre importait peu pour lui, qui seulement en première ligne amenait 400 mille hommes, et la disposition des forces ennemies était l'unique circonstance à considérer.
[En marge: Il se flatte de couper ainsi la masse des forces russes en deux parties qui ne pourront plus se rejoindre.]
Sur-le-champ il prit son parti. Le Niémen, comme on vient de le voir, coule au nord de Grodno à Kowno, puis se retournant brusquement, coule au couchant de Kowno à Tilsit. Napoléon, s'avançant sur Kowno au sein de l'angle formé par le Niémen, n'avait qu'à franchir le Niémen à Kowno même, avec une masse de 200 mille hommes, se porter sur Wilna avec cette vigueur foudroyante qui signalait toujours le début de ses opérations, et là, se plaçant entre l'armée de Barclay de Tolly ou de la Dwina, et l'armée de Bagration ou du Dniéper, il était assuré de les séparer l'une de l'autre pour le reste de la campagne. Il pouvait même s'avancer ainsi jusqu'à Moscou, s'il le voulait, n'ayant sur sa gauche et sur sa droite que les débris divisés de la puissance russe.
[En marge: Autre avantage de ce plan, consistant à s'emparer, dès le début, de la capitale de la Lithuanie.]
Outre cet avantage principal, une pareille manière d'opérer avait des avantages secondaires d'un grand intérêt. En pénétrant au fond de cet angle du Niémen, dont le sommet était à Kowno, on marchait couvert sur les ailes par les deux branches de l'angle. Puis ce fleuve franchi à Kowno, et en poussant jusqu'à Wilna, on trouvait de Kowno à Wilna la Wilia, rivière navigable, laquelle devenait ainsi un précieux prolongement de notre ligne de navigation. Enfin à Wilna même, on frappait en y entrant un premier coup, dont l'effet moral devait être très-grand, car on expulsait Alexandre de son premier quartier général, et on s'emparait de la capitale de la Lithuanie, ce qui, pour les Polonais, n'était pas de médiocre importance.
[En marge: Distribution des armées de Napoléon pour le passage du Niémen.]
[En marge: La masse principale, composée des corps des maréchaux Davout, Oudinot et Ney, de la garde et de la cavalerie de réserve, doit passer à Kowno.]
[En marge: Le maréchal Macdonald avec les Prussiens et une division polonaise doit passer à Tilsit.]
[En marge: Le prince Eugène avec l'armée d'Italie et les Bavarois doit passer à Prenn.]
[En marge: Le roi Jérôme avec les Polonais, les Saxons, les Westphaliens, doit passer à Grodno.]
Ces vues, dignes de son génie, une fois arrêtées, Napoléon s'occupa sur-le-champ de les réaliser. En conséquence, il résolut de réunir sous sa main, pour percer par Kowno, les corps des maréchaux Davout, Oudinot, Ney, la garde impériale, et en outre deux des quatre corps de la réserve de cavalerie. C'était une masse d'environ 200 mille hommes, après quelques réductions opérées déjà dans les effectifs par la longueur des marches. Tandis qu'avec cette masse écrasante, comprenant ce qu'il avait de meilleur, Napoléon s'avancerait par Kowno sur Wilna, le maréchal Macdonald, dont il n'avait pas été content en Catalogne, mais dont il faisait cas pour la grande guerre, devait sur sa gauche passer le Niémen à Tilsit, prendre possession des deux rives de ce fleuve, en écarter les Cosaques, et assurer la libre navigation de nos convois. Napoléon lui avait composé un corps d'environ 30 mille hommes, au moyen de la division polonaise Grandjean, et du contingent prussien, réduit à 16 ou 17 mille hommes par les garnisons laissées à Pillau et autres postes. Le but des opérations ultérieures du maréchal Macdonald devait être la Courlande. À sa droite, Napoléon avait préparé un autre passage du Niémen, et en avait chargé le prince Eugène. Ce prince, qui formait récemment à Plock le centre général de l'armée et qui en ce moment allait en former la droite, devait, avec les troupes françaises et italiennes parties de Vérone, avec la garde royale italienne, avec les Bavarois, et le troisième corps de cavalerie de réserve commandé par le général Grouchy (80 mille hommes environ), passer le Niémen un peu au-dessus de Kowno, à un endroit nommé Prenn. Plus à droite encore et plus au sud, c'est-à-dire à Grodno, le roi Jérôme devait franchir le Niémen avec les Polonais, les Saxons, les Westphaliens, et le 4e corps de cavalerie de réserve commandé par le général Latour-Maubourg. Cette extrême droite comprenait environ 70 mille hommes. C'étaient donc 380 mille combattants, faisant, avec les parcs, plus de 400 mille hommes, traînant à leur suite mille bouches à feu largement approvisionnées, indépendamment d'une réserve de 140 à 150 mille hommes laissée en arrière, laquelle avec 60 mille malades, dont beaucoup étaient légèrement atteints, complétait la masse totale de 600 à 610 mille soldats, dont nous avons parlé. Il faut remarquer que le nombre des malades s'était déjà élevé de 40 à 60 mille, par les marches de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à la Vistule, de la Vistule au Niémen. Les 30 mille Autrichiens partis de la Gallicie pour se diriger sur Brezesc, étaient en dehors de cette armée colossale, et portaient à environ 640 mille le nombre des soldats employés à cette croisade des nations occidentales contre la Russie, croisade entreprise malheureusement à une époque où ces nations, plus sensibles au mal du moment qu'au danger de l'avenir, auraient mieux aimé réunir leurs forces contre la France que les réunir contre la Russie.
Napoléon avait prescrit à son frère Jérôme, s'il apprenait que le prince Bagration descendît la rive droite du Niémen de Grodno à Kowno, d'imiter ce mouvement en suivant la rive gauche, et de se serrer ainsi contre le prince Eugène, tandis que ce dernier se serrerait contre l'armée principale. Si au contraire le prince Bagration, attirant à lui le corps de Tormasof, qui était en Volhynie, opérait le mouvement opposé, pour se jeter sur Varsovie et les Autrichiens, on devait profiter de cette bonne fortune, le laisser faire, en avertir les Autrichiens, afin qu'ils se repliassent sur Varsovie et Modlin, et puis, quand le prince Bagration serait bien engagé sur notre droite et nos derrières, de manière à n'en pouvoir plus revenir, se rabattre sur lui, et le prendre tout entier, comme Mack avait été pris sept ans auparavant à Ulm.
[En marge: Napoléon à Gumbinnen inspecte tous ses corps.]
[En marge: État de chacun d'eux.]
[En marge: Marche sur Kowno.]