Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 55

Chapter 553,154 wordsPublic domain

Dans ce moment, le compagnon d'armes auquel il venait de rendre un grand service sans en avoir reçu aucun, qu'il avait délivré de la présence de lord Wellington et de celle d'une ou deux divisions anglaises, le maréchal Soult était beaucoup moins heureux encore, et recueillait le prix des fautes commises par tout le monde dans les funestes campagnes de 1810 et de 1811. Lord Wellington, à peine la retraite du maréchal Masséna commencée, avait d'abord envoyé le corps de Hill vers l'Estrémadure, et puis y avait ajouté divers détachements dans l'intention de secourir la place de Badajoz, ou de la reprendre par un nouveau siége, si les Français l'avaient prise. L'ensemble des forces réunies de ce côté se composait de deux divisions anglaises d'infanterie, de plusieurs régiments de cavalerie également anglais, de plusieurs brigades portugaises, et enfin de troupes espagnoles, les unes échappées de la Gevora, les autres sorties de Cadix. On pouvait évaluer cette armée à trente mille hommes environ, dont 12 à 13 mille Anglais, 6 mille Portugais de ligne, et 11 à 12 mille Espagnols. Elle avait passé la Guadiana à Jurumenha, avait arraché la place d'Olivença aux Français qui venaient de la conquérir, mais qui n'avaient pas eu le temps de la mettre en état de défense, et qui s'en étaient retirés en soutenant des combats d'arrière-garde désespérés, pour regagner Badajoz. Une division anglaise avait investi Badajoz, où le général Philippon s'était enfermé avec des vivres, des munitions, une garnison dévouée de 3 mille hommes, et la résolution de ne rendre la place que lorsque l'ennemi y serait entré de vive force. Le reste de l'armée anglo-portugaise et espagnole, après avoir battu la campagne pour en chasser les Français, avait pris position sur l'Albuera afin de couvrir le siége. Le 5e corps, dont le maréchal Mortier, rappelé en France, avait laissé le commandement au général Latour-Maubourg, s'était posté un peu en arrière, attendant avec impatience un secours de Séville, car resté tout au plus à 8 ou 9 mille hommes après le départ du maréchal Soult, il se réduisait presque à rien depuis qu'il avait fourni une garnison à Badajoz.

[En marge: Armée anglo-espagnole envoyée en Estrémadure pour reprendre Badajoz.]

[En marge: Triste état du 5e corps réduit à quelques mille hommes après avoir mis une garnison dans Badajoz.]

[En marge: Le maréchal Soult retourne en Estrémadure pour recueillir le 5e corps et combattre les Anglais.]

Tels étaient les événements qui s'étaient passés en Andalousie pendant que le maréchal Masséna livrait la bataille de Fuentès d'Oñoro et faisait sauter Alméida. Le maréchal Soult ayant trouvé la sécurité rétablie devant Cadix par la vigueur avec laquelle le maréchal Victor avait repoussé les Anglais, et par le retour d'une partie du 4e corps dans la province de Séville, avait prêté l'oreille aux cris de détresse de la garnison de Badajoz, qui se défendait avec le plus rare courage, et s'était décidé à revenir vers elle. Après avoir donné quelques soins aux affaires de son armée, attiré à lui une partie du 4e corps, mis le maréchal Victor non pas en état de prendre Cadix, mais de conserver ses lignes si on venait les attaquer, et fait connaître de nouveau tant à Madrid qu'à Paris le besoin qu'il avait d'être promptement secouru, il était parti le 10 mai avec 11 ou 12 mille hommes pour se réunir aux restes du 5e corps sur la route de Séville à Badajoz. Il s'était mis en route à l'instant même où, comme on vient de le voir, le maréchal Masséna rentrait à Salamanque.

Après avoir rallié le 5e corps qui l'attendait sous les ordres du général Latour-Maubourg, le maréchal Soult se trouva à la tête d'environ 17 mille hommes de troupes excellentes, parfaitement disposées, et dans lesquelles il y avait 2,500 hommes de la meilleure cavalerie. Il arriva le 15 mai à Santa-Martha en vue de l'armée anglaise, qui s'était postée à quelques lieues en avant de Badajoz sur les coteaux qui bordent l'Albuera. Quoique les Anglo-Espagnols comptassent trente et quelques mille hommes et qu'il n'en comptât que 17 mille, le maréchal Soult n'hésita pas à les attaquer, car c'était le seul moyen de sauver Badajoz, et de s'épargner l'humiliation de voir tomber sous ses yeux cette place qui était son unique conquête.

[En marge: Situation de l'armée anglaise sur les hauteurs de l'Albuera.]

Le maréchal Béresford commandait l'armée combinée, comprenant la division anglaise Stuart, les trois brigades portugaises du général Hamilton, et les troupes détournées du siége de Badajoz. Ces dernières se composaient de la division anglaise Cole, et des troupes espagnoles venues de Cadix sous les généraux Blake et Castaños. Dix-sept mille Français de choix pouvaient bien tenir tête à 30 mille ennemis parmi lesquels il n'y avait que 12 à 13 mille Anglais.

L'armée anglo-espagnole était établie derrière le petit ruisseau de l'Albuera, très-facile à franchir. Elle avait sa gauche au village d'Albuera, son centre, formé surtout d'Anglais et de Portugais, sur des mamelons peu élevés, et sa droite, comprenant tous les Espagnols, sur le prolongement de ces mamelons, mais un peu sur leurs revers, de manière à être à peine aperçue. Les troupes tirées du siége de Badajoz passant actuellement derrière la ligne anglaise, venaient lui servir de prolongement et d'appui.

[En marge: Bataille de l'Albuera livrée le 16 mai.]

Le maréchal Soult prit le parti d'attaquer les Anglais le lendemain 16 mai au matin. Il plaça devant le village d'Albuera qui formait sa droite et la gauche de l'ennemi, le 16e léger, avec une batterie de gros calibre, pour canonner fortement ce village et y feindre une attaque sérieuse. Mais c'est par sa gauche et contre la droite de l'ennemi qu'il était décidé à tenter son principal effort. Il résolut de porter deux divisions d'infanterie, les divisions Girard et Gazan, au delà du ruisseau de l'Albuera, de leur confier la tâche d'enlever rapidement les mamelons sur le revers desquels on commençait à découvrir la droite des Anglais, de faire ensuite tourner ces mamelons par sa cavalerie postée à son extrême gauche sous le général Latour-Maubourg, de soutenir ce mouvement avec une réserve d'infanterie sous le général Werlé, et quand on aurait ainsi culbuté la droite des Anglais, d'emporter d'assaut le village d'Albuera, qui était l'appui de leur gauche et que notre artillerie aurait d'avance mis en ruines, et rendu presque impossible à défendre.

Le maréchal Soult espérait que les Anglais, attaqués surtout par leur droite qui couvrait leur communication avec Badajoz, seraient plus faciles à alarmer et à battre, et que battus dans cette direction leur revers pourrait avoir de plus grandes conséquences.

Dès le matin du 16 le maréchal mit ses troupes en action. Malheureusement il ne vint pas faire exécuter lui-même ses dispositions sur le terrain, et il retint trop longtemps auprès de lui le général Gazan, qui, tout en commandant une division, remplissait les fonctions de chef d'état-major, et était l'un des officiers d'infanterie les plus fermes et les plus expérimentés de l'armée. Il y eut donc peu d'ensemble et de précision dans les mouvements. Le détachement qui devait à notre droite inquiéter et canonner le village d'Albuera se mit de bonne heure en position le long du ruisseau, et commença un feu destructeur pour le village et pour les Anglais eux-mêmes. Les deux divisions Girard et Gazan, formant une masse de huit mille hommes d'infanterie, entrèrent aussi en action de bonne heure, s'avancèrent en colonnes serrées, et passèrent le ruisseau, qui n'était pas un obstacle pour elles, tandis que la cavalerie du général Latour-Maubourg, opérant un mouvement allongé sur leur gauche, menaçait la droite de l'ennemi. Par malheur, en l'absence des chefs, un certain défaut d'entente dans les mouvements amena une heure d'immobilité au delà du ruisseau, et laissa aux Anglais le temps de porter le gros de leurs forces vers le lieu du péril. Enfin, le signal de l'attaque étant donné, la division Girard gravit rapidement les mamelons, suivie de la division Gazan, qui, au lieu d'être disposée un peu en arrière de manière à pouvoir se déployer, était trop serrée contre celle qui la précédait. La division Girard arrivait à peine sur la hauteur qu'elle trouva l'ennemi y arrivant en même temps qu'elle. Elle essuya de la part des Anglais et des Espagnols un feu si meurtrier, que dans le 40e de ligne, qui formait son extrême gauche, 300 hommes furent atteints avec les trois chefs de bataillon, dont l'un fut depuis le général Voirol. Néanmoins cette brave division continua de se porter vigoureusement en avant, et renversa la première ligne, composée d'Espagnols et d'Anglais. Une charge vigoureuse de notre cavalerie déployée à la gauche de notre infanterie acheva de culbuter cette première ligne. On y recueillit un millier de prisonniers et plusieurs drapeaux. Mais au même instant le maréchal Béresford avait porté vers sa droite tout le reste de la division Stuart, et de plus la division Cole. Ces troupes s'avançaient les unes déployées et en ligne, les autres formant potence afin de prendre nos troupes en flanc. La division Girard se trouva ainsi accueillie de front et de côté par les feux justes et bien nourris des Anglais. En quelques minutes presque tous les officiers furent tués ou blessés. Il eût fallu se déployer pour répondre à des feux par des feux, mais les deux divisions françaises trop rapprochées étaient dans l'impossibilité de manoeuvrer, et elles furent obligées de se replier pour ne pas essuyer une fusillade aussi destructive qu'inutile. Le général Gazan était survenu, le maréchal Soult également, et ils essayèrent l'un et l'autre de rallier les troupes, mais il était trop tard, et il fallut revenir en deçà du ruisseau. Par bonheur la cavalerie Latour-Maubourg, accourant avec ensemble, et se déployant de la manière la plus menaçante sur le flanc droit des Anglais, les arrêta court. De son côté, le général Ruty ayant habilement disposé son artillerie sur des mamelons qui faisaient face à ceux qu'occupait l'armée ennemie, couvrit celle-ci de projectiles, qu'elle endura froidement et longtemps sans oser nous poursuivre.

[En marge: Fâcheux résultat de la bataille de l'Albuera.]

[En marge: Caractère de toutes les batailles livrées contre les Anglais.]

Les alliés perdirent par les boulets de notre artillerie presque autant de monde que nous en avions perdu par leur feu de mousqueterie, et virent le terrain presque autant couvert de leurs morts que des nôtres. On se sépara donc après un seul choc, mais des plus sanglants, les Anglo-Espagnols ayant près de 3 mille hommes hors de combat, et nous environ 4 mille. Ainsi, depuis la bataille de Vimeiro, une sorte de fatalité rendait la bravoure héroïque de nos troupes, leur habileté manoeuvrière, impuissantes contre le froid courage des Anglais. Ceux-ci prenaient position sur un terrain bien choisi, se bornaient à y tenir avec fermeté, sans exécuter d'autre mouvement que de porter sur le point menacé les forces que nos attaques décousues laissaient disponibles; et nous, les abordant avec une vigueur incomparable, mais sans ensemble, surtout sans suite, nous nous retirions sans bataille perdue, mais sans autre résultat que des pertes d'hommes considérables, et une sorte de dépit chez nos soldats qui pouvait bien finir par se changer en découragement. Les batailles de Vimeiro, de Talavera, de Fuentès d'Oñoro, d'Albuera, n'avaient pas présenté d'autres vicissitudes. À Fuentès d'Oñoro toutefois les Anglais avaient été bien attaqués, quoique tard, mais le génie du général ne faisant pas défaut, c'était la bonne volonté des lieutenants qui avait failli. Il n'y avait que deux combats, celui de Rolica, livré par le général Delaborde, celui de Redinha par le maréchal Ney, où, sachant laisser aux Anglais le désavantage de l'offensive, on les avait rudement traités. Dans toutes les autres occasions, le défaut de calcul et de suite avait rendu inutiles le courage, l'intelligence et l'expérience de nos troupes. La fortune ne nous donnerait-elle pas un jour où le mérite de nos soldats, secondé par les habiles calculs du général en chef, nous vaudrait enfin la victoire si impatiemment attendue, et si chèrement achetée? C'était là ce qui faisait tant désirer que Napoléon vînt en personne commander l'armée française contre les Anglais. Qui pouvait prévoir alors dans quelle occasion il les rencontrerait? Les esprits clairvoyants, tout en commençant à concevoir de tristes pressentiments, ne prévoyaient pas que ce serait dans un jour funeste, où tout son génie ne pourrait pas suppléer à nos ressources entièrement détruites!

[En marge: Le maréchal Soult prend position à quelque distance de Badajoz, de manière à soutenir par sa présence le courage de la garnison.]

Le maréchal Soult, privé de 4 mille hommes sur 17, ne devait pas songer à se mesurer une seconde fois avec les Anglais. Il ramassa ses blessés, et alla prendre position à quelque distance en arrière, de manière à rester toujours une espérance pour la garnison de Badajoz. Il écrivit sur-le-champ à Madrid, à Salamanque, à Paris, pour faire connaître ses embarras au roi Joseph, au maréchal Masséna, à Napoléon. Cependant bien qu'il n'eût pas débloqué la garnison de Badajoz, il lui avait procuré un ou deux jours de répit, il lui avait donné la preuve qu'on songeait à elle, et la confiance qu'elle serait secourue à temps si elle se défendait bien. La mauvaise direction des attaques commencées par les Anglais contre Badajoz ajoutait aux espérances fondées qu'inspiraient le courage de la garnison, la fermeté et l'habileté de ses chefs.

[En marge: Résumé des événements d'Espagne, et triste résultat des campagnes de 1810 et 1811, sur lesquelles on avait d'abord fondé tant d'espérances.]

Telle était la situation des affaires d'Espagne au mois de mai 1811, à la suite des grands efforts tentés par Napoléon le lendemain de la paix de Vienne. En Portugal, le maréchal Masséna, après la conquête des places frontières, après une pointe jusqu'à Lisbonne, après six mois passés devant les lignes de Torrès-Védras, avait été obligé de battre en retraite, et pour ne pas laisser prendre sous ses yeux les deux places qui étaient le seul trophée de cette campagne, venait de livrer à Fuentès d'Oñoro une bataille sanglante et indécise, qui avait suffi tout juste pour arrêter les Anglais, que d'abord on s'était flatté de chasser du Portugal. De 70 mille hommes qu'il aurait dû avoir, et qu'il n'avait pas eus, de 55 mille qu'il avait possédés véritablement, il était réduit à 30 mille soldats, épuisés, irrités, et ayant besoin d'une organisation entièrement nouvelle.

Au midi de l'Espagne, le maréchal Soult, après avoir envahi l'Andalousie, occupé Cordoue, Grenade, Séville, presque sans coup férir, était depuis quinze mois devant Cadix, où il n'avait fait autre chose que d'élever quelques batteries autour de la rade, avait conquis, il est vrai, la place de Badajoz en Estrémadure, mais, comme le maréchal Masséna, était contraint à livrer une bataille sanglante pour sauver cette unique conquête, qu'il courait le danger de voir enlever sous ses yeux. De 80 mille hommes, il était réduit par les chaleurs, par des marches incessantes, à 36 mille hommes au plus, aussi fatigués que ceux de l'armée de Portugal, mais moins en désordre parce qu'ils faisaient la guerre dans un pays riche où ils avaient essuyé moins de privations, parce qu'ils avaient reçu aussi de moins mauvais exemples de la part de leurs chefs immédiats.

L'armée du centre, sous Joseph, très-peu nombreuse, n'avait rien exécuté de considérable, et avait suffi tout juste à maintenir les communications avec l'Andalousie, à disperser vers Guadalaxara les bandes de l'Empecinado, et à tenir en état de tranquillité la province de Tolède. L'armée du nord n'avait cessé d'être tourmentée par les guérillas des deux Castilles. Le général Bonnet avait combattu avec une infatigable activité, avec une rare énergie les montagnards des Asturies, et avait vu souvent toutes ses communications interrompues tant avec les Castilles qu'avec la Biscaye. Le général Reille perdait son temps et ses forces à courir après Mina dans la Navarre, et ne parvenait pas même à protéger les convois. Une seule province offrait des apparences de soumission, d'ordre, de repos, c'était l'Aragon, où la longue résistance de Saragosse semblait avoir épuisé la haine des habitants, et où la sagesse du général Suchet avait ramené les coeurs fatigués par un grand désastre. Ce général, maître chez lui pour ainsi dire, dans une province fermée où ne passaient pas les armées pour se rendre en Espagne, avait pu régulariser l'administration, ménager le pays, et satisfaire aux besoins de ses soldats. Ayant à vaincre non les Anglais, mais les Espagnols, dans le genre de guerre, il est vrai, qu'ils savaient le mieux faire, celui des siéges, il avait conduit sa conquête pas à pas, et après s'être emparé de Lerida, de Mequinenza, de Tortose, il se disposait à attaquer Tarragone, la plus difficile à conquérir des places d'Espagne: mais toutes ses mesures étaient si bien prises, qu'on était fondé à compter sur le succès. Cependant, même dans cette région, un incident fâcheux venait de mêler quelque amertume à la satisfaction qu'on éprouvait, c'était la surprise de Figuères, qu'un commis aux vivres, Espagnol de naissance, avait livrée à l'ennemi. La division de réserve destinée à la Catalogne avait été envoyée sur-le-champ devant Figuères pour essayer de reprendre cette forteresse.

[En marge: Malheureux état de la cour de Madrid, et voyage de Joseph à Paris.]

Au triste tableau que présentent les événements militaires il faut en ajouter un autre non moins affligeant, c'est celui de la cour de Madrid. Joseph, enfermé dans sa capitale, n'ayant d'autorité que sur l'armée du centre composée seulement d'une dizaine de mille hommes valides, traité plus que légèrement par les commandants d'armée, surtout par le maréchal Soult, qu'il accusait, à tort ou à raison, de la plus noire ingratitude, Joseph, réduit à une sorte d'indigence faute de finances, n'ayant pas même la consolation de pouvoir rendre ses favoris heureux, car il n'avait plus rien à leur donner, désolé par les rapports qu'il recevait de ses deux ministres envoyés à Paris, entendant jusqu'à Madrid même l'écho des railleries de son frère, qui, trop sévère pour ses faiblesses, ne lui tenait pas assez compte de ses qualités réelles, Joseph, livré à un sombre désespoir, songeait quelquefois à abdiquer comme son frère Louis, et flottant tour à tour entre le dégoût de régner de la sorte, et la crainte aussi de ne plus régner, avait demandé à se rendre à Paris, sous le prétexte des couches de l'Impératrice. Napoléon, despote inflexible mais frère affectionné, y avait consenti, en lui destinant un rôle honorable pendant le séjour qu'il devait faire dans la capitale de la France, celui de parrain de l'héritier de l'Empire, attendu en ce moment avec une entière confiance dans la fortune. Joseph était parti en avril, presque aussi affligé que si l'ennemi l'eût pour toujours chassé de sa capitale. Voilà où en était au mois de mai 1811 l'oeuvre de Napoléon en Espagne: c'était bien la peine de bouleverser l'Europe pour y étendre son autorité par la main esclave et tourmentée de ses frères!

Pourquoi donc ces deux campagnes de 1810 et de 1811, desquelles on s'était tant promis, avaient-elles si peu répondu aux espérances qu'on avait conçues? Il est presque inutile de le dire après le sincère exposé des faits que nous venons de présenter, et tout le monde le comprend sans que nous ayons rien à ajouter à notre récit; pourtant nous résumerons ici les réflexions que ce récit inspire, afin de rendre la lumière plus vive en la concentrant!

[En marge: Causes générales et particulières de nos malheurs en Espagne.]