Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 54

Chapter 543,491 wordsPublic domain

Témoin de ce spectacle, Masséna a déjà envoyé un officier pour faire avancer les 800 cavaliers de la garde: même réponse qu'à Wagram!... La cavalerie comme l'artillerie de la garde ne peut agir que sur un ordre du maréchal Bessières, qu'il faut aller chercher on ne sait où, sur ce vaste champ de bataille. La garde demeure donc immobile. L'infanterie, mal dirigée par Loison, a donné trop à droite, comme si son unique but était de prendre à revers Fuentès d'Oñoro, et si elle ne devait pas se lier aussi par sa gauche à Montbrun, afin d'embrasser dans son mouvement toute la ligne de l'ennemi. Elle pénètre dans les bois qui entourent Fuentès d'Oñoro; elle s'y enfonce, en chasse les Anglais, arrive au bord d'un ravin qui la sépare de Fuentès d'Oñoro, et se met à tirailler inutilement contre les troupes de Picton, tandis que Ferrey renouvelle son attaque de l'avant-veille.

[En marge: Profitant du temps perdu par les Français, la droite des Anglais se reforme.]

Cependant les heures s'écoulent. Montbrun, resté sans l'appui de la garde, sans celui de l'infanterie, n'a pu renouveler son attaque contre l'infanterie anglaise, qui a profité de ce répit pour se reformer et se remettre en ligne. Spencer, avec la première division, ralliant les Portugais, est venu se placer à côté de Crawfurd, et présente un front imposant, appuyé par une nombreuse artillerie et par toute la cavalerie anglaise. Par sa gauche, il se lie à Picton qui défend toujours Fuentès d'Oñoro, et par sa droite à la division Houston qui est de l'autre côté du Turones.

À cet aspect, Montbrun, après avoir longtemps supporté les boulets et la mitraille, abrite ses cavaliers derrière un repli du terrain, et attend ainsi la reprise de la bataille pour renouveler ses exploits du matin. Si dans ce moment Reynier, qui n'a qu'une division devant lui, celle de Campbell, attaquait fortement Alaméda, si Ferrey franchement secondé par Drouet avec tout le 9e corps, pouvait arracher Fuentès d'Oñoro à la division Picton, déjà fort réduite en nombre, la bataille serait gagnée, bien que le mouvement de la gauche des Français contre la droite des Anglais ait été ralenti. Mais Reynier croyant avoir devant lui des masses ennemies qu'il n'a pas, regardant la tâche de gagner la bataille comme réservée à d'autres, se livre à d'insignifiantes tirailleries. Ferrey attaque avec violence Fuentès d'Oñoro, et secondé par deux régiments de la division Claparède enlève les hauteurs au-dessus du village, mais, faute d'être soutenu par le reste du 9e corps, est obligé de les abandonner. Loison, plein de bonne volonté, mais égaré dans sa marche, et ayant tendu à droite au lieu de tendre à gauche, est inutilement arrêté par un ravin qui le sépare de Fuentès d'Oñoro.

[En marge: Masséna, réparant les fautes commises, prépare contre la droite des Anglais une nouvelle attaque qui doit être décisive.]

C'est ainsi que s'écoule une bonne partie de la journée, et que les brillants succès de la cavalerie et de la brigade Maucune demeurent sans résultat. Mais l'invincible obstination de Masséna est là pour tout réparer. Courant de Montbrun à Loison, il a reconnu la faute commise. Il ordonne à Loison d'appuyer à gauche, vers Montbrun; il fait avancer Solignac entre Loison et Montbrun, et se propose d'attaquer à fond la droite anglaise, composée des divisions Spencer et Crawfurd, des Portugais et de la cavalerie. Bien que cette ligne soit formidable, il ne désespère pas de l'enfoncer avec les divisions Marchand, Mermet et Solignac, avec l'héroïque cavalerie de Montbrun, surtout l'ordre étant donné à Drouet de tenter un effort désespéré sur Fuentès d'Oñoro, et à Reynier d'attaquer Alaméda sérieusement. L'ardeur de Masséna est partagée par les troupes toujours confiantes dans la victoire, et voulant à tout prix en finir avec cette armée anglaise, qui depuis si longtemps, tantôt derrière les rochers de Busaco, tantôt derrière les redoutes de Torrès-Védras, a réussi à déjouer leurs efforts.

[En marge: Au moment de commencer la nouvelle attaque, le général Éblé vient annoncer que les munitions manquent.]

[En marge: Nécessité de se procurer des munitions avant de reprendre la bataille.]

[En marge: Le maréchal Bessières alléguant l'épuisement de ses attelages, on remet au lendemain pour aller chercher des munitions à Ciudad-Rodrigo.]

C'est dans ces occasions que le jugement sûr, l'opiniâtre caractère de Masséna déploient toute leur puissance. Montbrun, Loison, Marchand, Mermet ne demandent qu'à le seconder. Mais au moment de renouveler l'attaque, et de décider la victoire par un dernier coup de vigueur, le général Éblé vient annoncer avec douleur qu'il reste très-peu de cartouches, Bessières n'en ayant point apporté, et ses trente attelages n'ayant servi qu'à conduire sur le champ de bataille quelques bouches à feu de plus. On estime qu'en réunissant tout ce qu'il y a encore de cartouches chaque soldat en aura à peine trente. Or ce n'est pas assez pour un combat qui sera désespéré de la part des Anglais, surtout si, la journée n'étant pas décisive, il faut continuer à combattre, ou pour se retirer, ou pour suivre l'ennemi. Devant cette difficulté déterminante pour tout autre, Masséna ne se décourage pas; il se résigne à attendre jusqu'au lendemain matin, comptant que les Anglais n'auront pas changé de position, et certain qu'ils n'auront pas pu se renforcer, car Picton avec la 3e division est indispensable à Fuentès d'Oñoro, Campbell avec la 6e à Alaméda, Dunlop avec la 5e au fort de la Conception. Il n'aura le lendemain matin devant lui que Crawfurd, Spencer et les Portugais, et il est résolu à leur porter un de ces coups terribles, comme il en porta jadis à Rivoli, à Zurich, à Caldiéro[26]. Il consent donc à ces quelques heures de repos qui lui procureront des munitions. En conséquence, il ordonne d'envoyer en toute hâte les attelages de Bessières à Ciudad-Rodrigo pour aller chercher des cartouches et des vivres, et de distribuer aux troupes une partie du convoi destiné à Alméida. Mais Bessières alléguant la triste raison de l'épuisement de ses attelages, qui ont marché sans relâche depuis plusieurs jours, qui ne pourront pas traîner le fardeau dont on les chargera, résiste à Masséna jusqu'à l'emportement. La fortune du vieux guerrier semblait avoir un peu fléchi depuis la retraite du Portugal; on ne lui aurait pas résisté il y a six mois, on lui tient tête aujourd'hui! Que faire? Masséna doit-il encore briser l'épée de Bessières, après avoir brisé celle de Ney? Il y a des difficultés devant lesquelles les plus grands caractères sont obligés de plier. Masséna, pour prévenir de nouveaux éclats, consent à remettre au lendemain matin l'envoi de ses caissons à Ciudad-Rodrigo, et couche sur le champ de bataille avec ses troupes, bivouaquant à portée de fusil des Anglais, et mangeant les vivres qu'on avait préparés pour Alméida.

[Note 26: Caldiéro en 1805.]

[En marge: Caractère de la bataille de Fuentès d'Oñoro; ce qu'elle aurait pu être, et ce qu'elle fut.]

Telle fut cette bataille de Fuentès d'Oñoro, que tant d'obstacles, de contrariétés imprévues, d'actes de mauvaise volonté, rendirent indécise, et que la bravoure des troupes, les habiles dispositions de Masséna, si elles avaient été secondées, auraient convertie en une victoire éclatante, décisive pour l'Espagne, et probablement pour l'Europe! Le lendemain 6, Masséna, toujours résolu à recommencer la lutte, employa sa journée à parcourir le champ de bataille, tandis qu'on allait lui chercher des munitions à Ciudad-Rodrigo. En ce moment la position des deux armées était singulière. D'Alaméda en remontant jusqu'à Fuentès d'Oñoro les corps de Reynier et de Drouet formaient une ligne continue, opposée de front à l'armée anglaise le long du Dos-Casas. À Fuentès d'Oñoro notre ligne s'était ployée, et, formant un angle presque droit, tenait bloquée au delà du Dos-Casas l'aile droite des Anglais repliée sur leur centre. Lord Wellington avait accumulé sur ce dernier point ses meilleures troupes, et avait suppléé à la force des lieux par celle de l'art. Bien que ses soldats fussent très-fatigués, il les avait occupés toute la nuit à élever des retranchements. Il avait fait barricader la partie haute de Fuentès d'Oñoro. Entre Fuentès d'Oñoro et Villa Formosa, village situé sur le ravin du Turones, il avait remplacé les obstacles naturels qui n'existaient pas par des levées de terre, par des abatis, et par une immense quantité d'artillerie. Enfin il avait à Villa Formosa, comme à Fuentès d'Oñoro, multiplié les barricades, les canons, les défenses de tout genre. Derrière cette ligne transversale, qui allait du Dos-Casas au Turones, et qui était tout au plus de trois quarts de lieue, il avait quatre divisions, les 7e, 1re et 3e, la division légère et les Portugais, et une innombrable artillerie. Masséna vit avec douleur que le temps consacré à faire reposer les attelages de Bessières était beaucoup plus utilement employé par l'ennemi, et que la ligne artificielle créée pendant la nuit allait devenir aussi formidable que celle que la nature avait créée sur le front de Fuentès d'Oñoro à Alaméda, en creusant le lit profond du Dos-Casas. Pourtant il était bien déterminé à recommencer le combat, se fiant sur le zèle des troupes. Mais les généraux Fririon, Lazowski, Éblé, qui étaient dévoués à lui autant qu'à l'honneur des armes, lui révélèrent de tristes vérités qu'il cherchait en vain à se dissimuler, et lui répétèrent que beaucoup d'officiers, les uns fatigués, les autres appelés à servir dans des armées différentes, ou prêts à prendre leur congé, n'étaient pas assez résolus à faire leur devoir pour qu'on pût tenter avec sûreté une attaque désespérée. Reynier, qui avait tant de savoir et de courage véritable, ne valait plus rien dès que l'inquiétude l'avait saisi, et il croyait en ce moment avoir l'armée anglaise tout entière sur les bras. Drouet, à la veille de partir pour l'armée d'Andalousie, croyait avoir largement payé sa dette à l'armée de Portugal en engageant deux régiments sous le brave général Gérard. Bessières était indéfinissable, et se conduisait devant Masséna comme les ambitieux devant une fortune qui fléchit. On dissuada donc le général en chef, en faisant agir sur lui la seule influence qui puisse vaincre un grand caractère, le conseil de céder donné par des amis éclairés, dévoués et unanimes.

[En marge: Masséna se décide à battre en retraite en faisant sauter Alméida.]

Destiné à n'emporter de cette campagne que des chagrins, Masséna se décida pour l'un des deux partis entre lesquels Napoléon lui avait laissé le choix, celui qui lui plaisait le moins, et qui consistait à faire sauter la place d'Alméida au lieu de la ravitailler. Au surplus, le convoi qu'on devait y transporter était à moitié consommé par ceux qui étaient chargés de l'introduire, et ils avaient besoin d'en dévorer le reste pour se retirer. Il n'y avait donc plus qu'à détruire Alméida, où tout était préparé pour l'entière destruction des ouvrages. Il suffisait d'un ordre, mais il fallait porter cet ordre à travers l'armée anglaise. Masséna demanda des hommes de bonne volonté; il s'en présenta trois dont l'histoire doit conserver les noms, ce furent Zaniboni, caporal au 76e de ligne, Noël Lami, soldat cantinier de la division Ferrey, et André Tillet, chasseur au 6e léger. Ils portaient chacun l'ordre au général Brenier de faire sauter la place, et puis de s'ouvrir un passage à travers la ligne des postes anglais jusqu'au pont de Barba del Puerco sur l'Aguéda. (Voir la carte nº 53.) Le 2e corps, formant l'extrême droite de l'armée française, devait être en avant de ce pont pour recueillir la garnison fugitive. Il était enjoint au général Brenier de tirer cent coups de canon du plus gros calibre, pour annoncer qu'il avait reçu l'ordre du général en chef.

[En marge: Ordres secrets envoyés au général Brenier pour faire sauter Alméida.]

Le lendemain 7, Masséna ne pouvant se décider à quitter le champ de bataille, et toujours méditant d'y recommencer l'attaque si l'occasion s'en offrait, resta en position devant les Anglais. Ceux-ci, terrifiés par le formidable combat qu'ils avaient soutenu, par celui qu'ils prévoyaient, se tenaient immobiles derrière leurs retranchements; et Masséna courant à cheval devant ces retranchements, comme un lion devant des clôtures qu'il ne peut franchir, Masséna semblait le vainqueur. Le 7 au soir on entendit les cent coups de canon qui attestaient la transmission de l'ordre envoyé à Alméida. Des trois messagers, André Tillet, le seul parti sans déguisement, avec son uniforme et son sabre, était arrivé auprès du général Brenier et avait pu remplir sa mission.

Le 8, Masséna, pour donner au général Brenier le temps de consommer la destruction d'Alméida, affecta de serrer les lignes anglaises de plus près, et reporta la division Solignac derrière le corps de Drouet, comme s'il allait exécuter une attaque sur le centre de l'ennemi. Le 9 il resta encore en position, simulant toujours un mouvement offensif, et les Anglais se tenant soigneusement dans leurs lignes, y accumulant les moyens de défense, et ne se doutant nullement du calcul du général français.

[En marge: Mouvement rétrograde de l'armée commencé le 10 mai.]

Le 10 enfin l'armée, d'après l'exemple de quelques-uns de ses chefs, commençant à murmurer de ce qu'on la retenait inutilement devant l'ennemi (elle ignorait l'intention du maréchal), et tout annonçant d'ailleurs que le général Brenier avait eu le temps de terminer ses dispositions, Masséna consentit à la retraite sur l'Aguéda. L'armée faisant volte-face, Drouet à droite se dirigea sur Espeja, les 8e et 6e corps au centre marchèrent directement sur Ciudad-Rodrigo, Reynier vers la gauche se rabattit sur le pont de Barba del Puerco, où il devait recueillir la garnison d'Alméida si elle réussissait à se faire jour, Montbrun enfin couvrit la retraite avec sa cavalerie. Les Anglais ne nous suivirent qu'avec une extrême circonspection, toute leur attention restant fixée sur le gros de l'armée, et nullement sur Alméida qu'ils croyaient définitivement abandonnée à ses propres forces, et condamnée à une prompte reddition. Le général Campbell seul, chargé d'observer Reynier, le suivit de loin, et sans veiller au pont de Barba del Puerco.

[En marge: Explosion qui apprend la destruction d'Alméida.]

À minuit, l'armée entendit pendant sa marche une sourde explosion, et apprit ainsi que la place d'Alméida avait été détruite. Reynier laissa le général Heudelet en avant du pont de Barba del Puerco pour recueillir la garnison. On l'attendit le lendemain avec une vive anxiété, car elle avait huit ou neuf lieues à parcourir pour gagner l'Aguéda, et c'était dans la journée du 11 qu'elle devait rejoindre. Son histoire mérite d'être connue: elle présente une des aventures les plus extraordinaires de nos longues guerres.

[En marge: Évasion héroïque de la garnison d'Alméida.]

Le général Brenier avait depuis longtemps miné les principaux ouvrages de la place, et n'attendait qu'un ordre pour y mettre le feu. L'ordre lui étant parvenu le 7 au soir, il fit jeter toutes les cartouches dans les puits, scier les affûts, tirer à boulet sur la bouche des pièces pour les mettre hors de service, et enfin charger les fourneaux de mine. Le 10 au soir tous ses préparatifs étant achevés, il assembla sa petite garnison, qui était d'environ 1,500 hommes, lui annonça qu'on allait abandonner la place, et se sauver en perçant à travers les masses ennemies. Cette nouvelle plut fort à la témérité de nos soldats, qui s'ennuyaient de tenir garnison dans un pays lointain et hostile, sous la menace continuelle de mourir de faim ou de devenir prisonniers de guerre, et tous se préparèrent à opérer des prodiges. À dix heures du soir on prit les armes. Le général Brenier laissa le chef de bataillon du génie Morlet en arrière avec 200 sapeurs pour mettre le feu aux mines, et le rejoindre par un sentier détourné. On sortit de la place par la partie la moins observée, celle qui conduisait aux bords de l'Aguéda. On parcourut plus de deux lieues sans apercevoir l'ennemi, puis on rencontra les avant-postes de la division Campbell et de la brigade portugaise Pack, et on leur passa sur le corps. Le général Brenier avait eu l'ingénieuse idée de se faire suivre par un convoi, au pillage duquel les Portugais s'acharnèrent en nous laissant passer. Pourtant le général Pack nous suivit avec la cavalerie anglaise du général Cotton. Au jour on arriva à Villa de Cuervos, pas loin de Barba del Puerco, et on rallia le brave Morlet et ses sapeurs, qui après avoir mis le feu aux mines étaient parvenus aussi à forcer la ligne des postes ennemis. En approchant de Barba del Puerco, Pack d'un côté se mit à tirailler contre notre brave garnison fugitive, et Cotton de l'autre à la charger à coups de sabre. Elle fit face à toutes ces attaques, et atteignit enfin l'entrée d'un défilé qui était pratiqué entre les profondes excavations d'une carrière de pierres. Là elle réussit à se sauver, en se jetant dans les bras des troupes du général Heudelet accourues à sa rencontre. Par malheur la colonne avait dû s'allonger pour traverser le défilé, et sa queue était restée en prise aux cavaliers du général Cotton. Deux ou trois cents hommes furent coupés, mais se jetèrent sur les côtés pour gagner par d'autres chemins les bords de l'Aguéda. Quelques-uns tombèrent dans un précipice et y entraînèrent les Portugais acharnés à les poursuivre. Quelques autres restés en arrière furent ramassés par les Anglais. Ainsi, sauf deux cents hommes au plus, cette héroïque garnison se sauva en trompant le calcul des Anglais, et en leur livrant une place détruite. On dit que lord Wellington en apprenant ce fait extraordinaire s'écria que l'acte du général Brenier valait une victoire. On conçoit cette exagération inspirée par le dépit, car il était souverainement désagréable et même humiliant de laisser détruire sous ses yeux et presque dans ses mains une place qu'on était près de recouvrer, et dont la possession eût annulé la valeur de Ciudad-Rodrigo. Lord Wellington, avec une injustice peu digne de lui, s'en prit au général Campbell, qui n'avait pas été plus coupable que le reste de l'armée, pas plus que le général en chef lui-même, car personne dans le camp britannique n'avait prévu que telle serait l'issue de cette courte campagne, et pour l'excuse de tout le monde il faut ajouter qu'elle était difficile à prévoir.

[En marge: Retour de l'armée aux environs de Salamanque.]

[En marge: Le but principal de cette courte campagne est atteint, et si on n'a pas obtenu un résultat décisif la faute n'en est pas au maréchal Masséna.]

Masséna continuant sa retraite, laissa dans Ciudad-Rodrigo le reste du convoi destiné à Alméida, plus quelques grains ramassés pendant le mouvement de l'armée, assura ainsi à cette place quatre mois de vivres, renouvela et renforça sa garnison, rentra enfin à Salamanque, pour y donner du repos à l'armée, et pour la réorganiser. Avec son obstination ordinaire, et en conformité de ses instructions, il voulait ne pas perdre les Anglais de vue, et descendre sur le Tage avec eux s'ils faisaient mine de se diriger sur Badajoz. Pour le moment, bien que très-peu secondé par ses lieutenants, il avait atteint son but, qui était de sauver les places de la frontière espagnole en les ravitaillant ou en les détruisant, de retenir et de contenir l'armée anglaise, de l'empêcher d'envoyer la plus grande partie de ses forces en Estrémadure, et, tout en l'attirant dans le haut Beira, de lui ôter le désir de pénétrer en Espagne. Ce but si compliqué, le maréchal Masséna l'avait en effet atteint, car Ciudad-Rodrigo qui nous suffisait était approvisionné pour quatre mois, Alméida qui nous était inutile ne rentrait aux mains de l'ennemi que démantelé, et les deux journées de Fuentès d'Oñoro avaient causé aux Anglais une telle impression, qu'ils ne songeaient guère, du moins tant que le défenseur de Gênes et d'Essling était présent, à pénétrer en Vieille-Castille. Quant à la bataille de Fuentès d'Oñoro elle-même, acte principal de cette dernière période, ce qu'on en peut dire, c'est que si Masséna avait vu trop tard le côté faible de la position de l'ennemi, s'il avait perdu la journée du 3 mai en attaques inutiles sur Fuentès d'Oñoro, celle du 4 en reconnaissances tardives, il avait enfin discerné le vrai point d'attaque, chose que tant de généraux n'aperçoivent ni au commencement ni à la fin des batailles, c'est que le 5 il avait agi avec une justesse de vues et une vigueur de caractère admirables, et que si dans cette troisième journée Reynier avait été plus entreprenant devant Alaméda, si Drouet eût voulu emporter Fuentès d'Oñoro en y employant tout son corps d'armée, si Loison eût marché plus vite et plus directement au véritable but de ses mouvements, si les misères de l'étiquette n'avaient retenu la garde impériale, les Anglais auraient essuyé un sanglant désastre! Il faut ajouter que malgré toutes ces faiblesses, malgré tous ces mauvais vouloirs, si le maréchal Bessières n'eût pas apporté au dernier instant de nouveaux obstacles au succès, si Masséna eût obtenu pour le lendemain 6 à la pointe du jour les munitions dont il avait besoin, il pouvait encore, surmontant par sa constance la constance anglaise, détruire la fortune de lord Wellington, devant lequel devait succomber plus tard la fortune de Napoléon!

Masséna rentra donc à Salamanque pour attendre le jugement qu'on porterait à Paris de ses opérations. Il ne lui manquait plus après toutes les bassesses dont il avait été témoin que d'encourir la disgrâce de son maître. Il n'en savait rien, mais il n'était pas loin d'y compter. L'amertume de son coeur et sa connaissance des hommes ne le disposaient pas à espérer beaucoup de justice.

[En marge: Événements qui se passent en Andalousie pendant que le maréchal Masséna livre la bataille de Fuentès d'Oñoro.]