Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 53

Chapter 533,853 wordsPublic domain

En traversant l'Aguéda on trouva les avant-postes anglais en deçà et au delà d'une petite rivière, qui s'appelle l'Azava, et derrière laquelle ils se retirèrent après avoir eu quelques hommes sabrés ou pris par notre cavalerie. Leur position véritable était un peu plus loin, sur un autre gros ruisseau, le Dos-Casas, assez profondément encaissé, et offrant l'un de ces obstacles de terrain que les Anglais aimaient fort à défendre. Ce ruisseau, dans son cours de quelques lieues seulement, allait se jeter dans l'Aguéda, après avoir passé devant le fort de la Conception, à moitié détruit par nos mains l'année précédente. C'est derrière ce ruisseau que l'armée ennemie était rangée au nombre d'environ 42 à 43 mille hommes, dont 27 à 28 mille Anglais, 12 mille Portugais, 2 à 3 mille Espagnols, ceux-ci sous le partisan don Julian. Lord Wellington, parti d'Elvas le 25 avril, arrivé le 28 à son camp, avait pris lui-même toutes ses dispositions. Rangé derrière le Dos-Casas, il avait placé au loin sur sa droite, vers le village de Pozo Velho, aux sources mêmes du Dos-Casas, l'habile éclaireur don Julian, pour être averti des mouvements que les Français pourraient faire de ce côté. Plus près vers son centre, dans une partie plus encaissée du Dos-Casas, au village de Fuentès d'Oñoro, il avait établi sa division légère sous le général Crawfurd, avec une portion des troupes portugaises, et un peu en arrière trois fortes divisions d'infanterie, la 1re sous le général Spencer, la 3e sous le général Picton, la 7e sous le général Houston. Ce point de Fuentès d'Oñoro était important, car il couvrait la principale communication des Anglais avec le Portugal, c'est-à-dire le pont de Castelbon sur la grosse rivière de la Coa. Privés de ce pont, il ne leur en serait resté qu'un au-dessous d'Alméida, fort insuffisant pour une armée en retraite, surtout pour une armée vivement poursuivie. Ce motif explique pourquoi lord Wellington avait amassé tant de forces en avant et en arrière de Fuentès d'Oñoro. À sa gauche, près d'Alaméda, à un point où le Dos-Casas était d'une profondeur qui le rendait difficile à franchir, il avait échelonné la 6e division, sous le général Campbell, plus loin encore et formant crochet en arrière vers le fort de la Conception, la 5e sous le général Dunlop, puis enfin le reste des Portugais, afin de lier le fort de la Conception avec Alméida. Ainsi avec sa droite renforcée il couvrait à Fuentès d'Oñoro la principale communication de son armée sur la Coa, et avec sa gauche allongée il se liait au fort de la Conception et à la place d'Alméida. Comme d'une extrémité à l'autre de ce champ de bataille il n'y avait guère que trois lieues et demie, il pouvait, si Masséna au lieu de se porter directement contre Fuentès d'Oñoro, défilait devant lui pour descendre sur le fort de la Conception et sur Alméida, il pouvait, disons-nous, passer le Dos-Casas et se jeter dans le flanc des Français. Il est vrai que de tels mouvements, très-praticables avec l'armée française, ne l'étaient guère avec l'armée britannique. Mais sans avoir de si grandes prétentions, et sans franchir le Dos-Casas, il lui était facile de se rabattre de sa droite sur sa gauche, pour se concentrer autour du fort de la Conception, qui n'était que partiellement détruit, et qui présentait encore un solide appui pour un jour de bataille. Cette position de Fuentès d'Oñoro n'offrait qu'un inconvénient, c'était d'avoir par derrière un ruisseau assez semblable à celui qu'elle avait par devant; ce ruisseau était le Turones, et pouvait être ou un danger, ou un nouvel appui, suivant qu'on aurait le temps de s'y replier en bon ordre, ou qu'on y serait jeté en confusion. Telle était la position derrière laquelle lord Wellington, avec son ordinaire prudence et son art à choisir les sites défensifs, avait résolu d'attendre les Français. Quoique très-circonspect, nos insuccès commençaient à le rendre plus hardi, et cette fois il se hasardait à accepter une rencontre qu'à la rigueur il aurait pu éviter. Ainsi il n'en était déjà plus au temps où il ne voulait livrer que les batailles inévitables.

[En marge: Position des divers corps de l'armée française.]

Masséna après être resté la nuit du 2 au 3 mai un peu en avant de l'Azava, prit position le 3 au matin sur le Dos-Casas, en face des Anglais. Reynier à droite vint border le Dos-Casas, vis-à-vis d'Alaméda; Solignac avec la seule division du 8e corps présente au camp, Drouet avec le 9e, se placèrent au centre, entre Alaméda et Fuentès d'Oñoro, un peu en arrière du Dos-Casas. Loison avec le 6e, Montbrun avec la cavalerie se postèrent en face même de Fuentès d'Oñoro.

[En marge: Plan de Masséna pour l'attaque de Fuentès d'Oñoro.]

Après avoir reconnu l'emplacement qu'occupait l'ennemi, Masséna arrêta ses idées. Il avait le choix entre deux plans: défiler par sa droite, en exécutant une marche de flanc devant lord Wellington, descendre le cours du Dos-Casas jusqu'au fort de la Conception, et là percer sur Alméida, ou bien attaquer brusquement par sa gauche la droite des Anglais établie à Fuentès d'Oñoro, la couper de Castelbon et de la Coa, la refouler sur leur centre et leur gauche jusqu'à Alméida, puis enfin les précipiter tous ensemble sur la basse Coa, où leur retraite aurait pu devenir très-pénible, et où ils auraient même pu essuyer un désastre. Le premier plan avait l'avantage de conduire à Alméida, probablement sans bataille, grâce à la prudence de lord Wellington; mais éviter la bataille n'était pas un avantage que recherchât Masséna, et de plus il y avait à suivre cette direction le danger d'une marche de flanc devant l'ennemi, sans compter la chance de trouver dans le fort de la Conception un obstacle peut-être fort difficile à surmonter. Masséna préféra de beaucoup le second plan. En attaquant brusquement la droite des Anglais à Fuentès d'Oñoro, en la refoulant sur leur centre et leur gauche, en la jetant ainsi sur la basse Coa, il les battait dans une direction bien choisie, et qui rendait leur retraite très-problématique; de plus le ravitaillement d'Alméida s'ensuivait comme la conséquence facile, et du reste la moins importante de la bataille gagnée, car après une victoire il était vraisemblable que les Anglais seraient d'un trait ramenés jusqu'à Coimbre, ou même jusqu'à Lisbonne, et que notre armée trouverait dans les magasins formés sur leurs derrières des moyens de les poursuivre qu'elle n'avait pas eus pour venir les attaquer.

[En marge: Bataille de Fuentès d'Oñoro, livrée les 3 et 5 mai 1811.]

Par toutes ces raisons Masséna prit sur-le-champ son parti, et le 3 au milieu du jour ordonna au général Ferrey, qui commandait la 3e division du 6e corps, d'attaquer Fuentès d'Oñoro, tandis qu'à la droite Reynier replierait les Anglais sur Alaméda, et que Solignac et Drouet, placés en observation au centre, lieraient entre elles les deux parties de l'armée.

[En marge: Première journée, celle du 3 mai.]

Le 3, en effet, vers une heure de l'après-midi, le général Ferrey, précédé de la cavalerie légère du général Fournier, s'avança par la grande route sur Fuentès d'Oñoro. Le général Fournier, avec les 7e, 3e et 20e de chasseurs, chargea la cavalerie des Anglais ainsi que leur infanterie légère, et les rejeta brusquement l'une et l'autre sur le village de Fuentès d'Oñoro, après leur avoir tué ou pris une centaine d'hommes. Les avant-postes étant ainsi balayés, le général Ferrey avec sa division d'infanterie d'environ 3 mille hommes aborda Fuentès d'Oñoro. Ce petit village de la Vieille-Castille, devenu si célèbre, se trouvait partie en deçà du Dos-Casas, partie au delà, sur le penchant d'une hauteur. Il était entouré d'enclos d'une défense facile, et rempli de tirailleurs. Le colonel anglais Williams occupait Fuentès d'Oñoro avec quatre bataillons de troupes légères, et le 2e bataillon du 83e britannique. Outre les clôtures naturelles qui rendaient le village peu accessible, les Anglais avaient barré la principale avenue.

[En marge: Attaques réitérées sur Fuentès d'Oñoro.]

Le général Ferrey attaqua Fuentès d'Oñoro avec 1,200 hommes, et laissa en réserve sa seconde brigade d'à peu près 1,800. Au signal donné il s'avança au pas de charge sur la partie du village qui était en avant du Dos-Casas, enleva à la baïonnette toutes les barrières élevées dans la principale avenue, et malgré une fusillade partant de tous les points, rejeta les Anglais au delà du Dos-Casas, et les suivit sur la rive gauche de ce ruisseau. Le colonel Williams y fut blessé. Lord Wellington attiré par la fusillade avait conduit du renfort sur ce point. Il joignit aux cinq bataillons du colonel Williams le 71e britannique, et ramena les Français jusqu'au bord du Dos-Casas. On se disputa vivement le cours du ruisseau, mais de notre côté on ne put le dépasser, car 1,200 hommes se battaient avec le désavantage du lieu contre 4 ou 5 mille.

C'était assurément une faute avec les forces dont on disposait de se borner à tâter cette position, au lieu de l'aborder franchement avec toute une division, même avec deux, et de l'enlever avant que l'ennemi en eût appris l'importance. À cinq heures de l'après-midi Masséna ordonna une seconde attaque plus sérieuse, exécutée par toute la division Ferrey, et une brigade de la division Marchand. C'était une nouvelle faute. L'ennemi étant cette fois mieux averti, il aurait fallu attaquer Fuentès d'Oñoro avec les trois divisions du 6e corps conduites par le brave Loison, car en ce moment il y avait encore beaucoup de chances d'emporter cette position en y employant des moyens suffisants.

Le général Ferrey amena son artillerie, en accabla le village, puis y jeta quinze cents hommes du 26e et du 66e, lesquels surmontant tous les obstacles, conquirent la partie basse de Fuentès d'Oñoro, rive droite comme rive gauche du ruisseau, et s'avancèrent jusqu'au pied de la hauteur. Entraînés par leur ardeur, ils essayèrent de la gravir. S'élevant d'enclos en enclos, de maisons en maisons, ils parvinrent presque jusqu'au sommet, mais arrivés là ils essuyèrent des feux terribles d'artillerie et de mousqueterie, et reconnurent l'insuffisance de leur nombre pour une telle entreprise. Lord Wellington, qui avait eu le temps de porter sur ce point une nouvelle division, les poussa pied à pied, et finit par les ramener au bas de la hauteur. Il allait même les tourner par leur droite, et les forcer de se replier en désordre sur la ligne du Dos-Casas, lorsque le général Ferrey, ralliant les troupes qui s'étaient engagées le matin, plus la légion hanovrienne et un régiment de la division Marchand, marcha sur les Anglais baïonnette baissée, et les obligea de regagner la position de laquelle ils étaient descendus. On coucha dans ce village inondé de sang, couvert de ruines, les Anglais restant maîtres de la partie haute, les Français de la partie basse et des deux rives du Dos-Casas. Six ou sept cents hommes du côté des Anglais étaient morts ou blessés dans les avenues et les enclos de Fuentès d'Oñoro, et à peu près autant de notre côté. C'était bien du sang répandu pour apprendre à lord Wellington toute l'importance du poste que nous voulions lui enlever. Devant Alaméda, c'est-à-dire à la droite de Fuentès d'Oñoro par rapport à nous, Reynier avait fait peu de chose; il s'était borné à prendre ce village, que les Anglais ne voulaient pas sérieusement défendre parce qu'il était situé à la droite du Dos-Casas, et il les avait décidés à se retirer sur la rive gauche, qui, sur ce point, était extrêmement escarpée. Lord Wellington y avait envoyé ses troupes légères, qu'il avait remplacées à Fuentès d'Oñoro par toutes ses divisions de droite.

[En marge: La journée du 3 s'achève par une possession partagée de Fuentès d'Oñoro, les Français dans le bas, les Anglais dans le haut du village.]

[En marge: Masséna après avoir reconnu la position de l'ennemi dans la journée du 4, change son plan d'attaque et prend le parti de se porter sur la droite de l'armée anglaise.]

Si Masséna n'avait pas cette clairvoyance supérieure et prompte qui chez les modernes semble n'avoir appartenu qu'à Napoléon, il s'éclairait du moins sur le champ de bataille, où la plupart des généraux perdent ordinairement ce qu'ils ont de clairvoyance, et loin de se décourager par la difficulté, il s'opiniâtrait au contraire, et trouvait des forces morales là où les autres sentent s'évanouir les leurs. Après avoir passé la journée sur le champ de bataille de Fuentès d'Oñoro, il s'était aperçu qu'en remontant vers sa gauche, et vers la droite des Anglais, le lit du Dos-Casas devenait moins profond, et qu'une sorte de plaine légèrement ondulée formait en cet endroit la seule séparation entre nous et l'ennemi. Il supposa donc que par ce côté on pourrait facilement aborder, même tourner les Anglais, et, renversant leur droite sur leur centre, leur centre sur leur gauche, réaliser sa pensée première, et toujours juste, de les rejeter sur la basse Coa, en leur enlevant la route qui conduisait au pont de Castelbon. Le lendemain 4 en effet, il parcourut tout le front des Anglais, découvrit de nouveaux préparatifs de défense sur la partie haute de Fuentès d'Oñoro, se confirma dans la résolution de chercher plus à gauche le vrai point d'attaque, envoya Montbrun en reconnaissance vers Pozo Velho, et acquit la conviction que c'était effectivement vers notre gauche, là où le terrain légèrement raviné par le Dos-Casas présentait une plaine presque continue, qu'il fallait assaillir les Anglais et les vaincre.

[En marge: Changement de position des divers corps de l'armée française.]

En conséquence le 4 mai au soir, quand l'obscurité fut assez grande pour cacher nos manoeuvres, il fit exécuter à toute l'armée un mouvement de droite à gauche, de Fuentès d'Oñoro à Pozo Velho. Il laissa Reynier devant Alaméda avec mission d'y occuper les Anglais par une attaque plus ou moins vive, selon les événements. Il laissa le général Ferrey dans la partie basse de Fuentès d'Oñoro, en lui adjoignant le 9e corps tout entier pour l'aider à prendre ce village, lorsque le progrès fait vers Pozo Velho rendrait l'opération praticable. Il porta les divisions Marchand et Mermet du 6e corps, toute la cavalerie, et la division Solignac du 8e corps (environ 17 mille hommes sur 36 mille) devant le terrain ouvert de Pozo Velho, avec ordre de faire à la hauteur de ce village un mouvement de conversion, de se ployer autour de la droite des Anglais, de la refouler sur leur centre en prenant d'abord Pozo Velho, puis Fuentès d'Oñoro, qu'on devait assaillir à revers pendant que Ferrey l'aborderait de front, et de continuer ce mouvement jusqu'au complet refoulement de l'armée britannique vers la basse Coa. Ce plan était excellent, et si l'exécution répondait à la conception, une victoire éclatante devait s'ensuivre. Il n'y avait à redire qu'aux instructions données à Drouet et à Reynier. Il eût fallu non pas attaquer accessoirement Fuentès d'Oñoro et Alaméda pendant le mouvement de notre gauche, mais les attaquer vigoureusement, pour que les Anglais attirés partout à la fois ne pussent pas accourir en masse au secours de leur droite si dangereusement menacée.

[En marge: Journée du 5 mai.]

Le lendemain 5 mai, les troupes françaises avaient achevé leur mouvement de très-grand matin. Reynier était devant Alaméda, étendant sa gauche vers Fuentès d'Oñoro. Ferrey était dans la partie basse de Fuentès d'Oñoro, et Drouet derrière lui avec le 9e corps, prêt à marcher à son soutien. Les divisions Mermet et Marchand du 6e corps, toute la cavalerie, moins celle de la garde laissée un peu en arrière, étaient à la hauteur de Pozo Velho. La division Solignac du 8e corps leur servait de réserve. L'armée, pleine de confiance et d'ardeur, croyait marcher à une victoire.

Lord Wellington, qui lui aussi s'éclairait au feu, et ne s'y troublait pas, avait entrevu quelque chose de la manoeuvre de Masséna, car malheureusement il avait eu toute la journée du 4 pour deviner nos mouvements, et pour y adapter les siens. S'étant rassuré sur Alaméda, il en avait éloigné la division légère qu'il y avait portée un moment, et l'avait de nouveau acheminée vers Fuentès d'Oñoro. Il avait laissé Picton avec la 3e division sur les hauteurs de Fuentès d'Oñoro, et Spencer un peu en arrière avec la 1re; il avait envoyé vers Pozo Velho, où ne se trouvaient d'abord que les Espagnols de don Julian, la brigade portugaise Ashworth, deux bataillons anglais, une partie de sa cavalerie, et la 7e division du général Houston tout entière. Enfin il avait reporté plus à sa droite encore don Julian, et l'avait posté à Nave de Avel pour s'éclairer plus au loin. Bien que ce fussent là d'assez grandes précautions prises en faveur de sa droite, ce n'était pas assez pour résister aux 17 mille hommes que Masséna venait de diriger contre elle.

[En marge: Belles opérations de la cavalerie française sous le général Montbrun.]

Le 5 au matin, le mouvement de l'armée française commença dès l'aurore. Loison s'ébranla pour marcher vers Pozo Velho, les divisions Marchand et Mermet en tête, la division Solignac en réserve. Il avait à sa gauche Montbrun avec 1,000 dragons et 1,400 hussards et chasseurs. Montbrun voulut d'abord balayer les Espagnols de don Julian, et lança contre eux sa cavalerie légère. Le général Fournier prenant Nave de Avel par la gauche, le général Wathier le prenant par la droite, chassèrent les Espagnols, en sabrèrent une centaine, et les rejetèrent au delà du Turones. Après avoir exécuté ce mouvement allongé, la cavalerie légère vint se réunir à Montbrun, et se ranger sur les ailes de la réserve de dragons. Pendant ce temps, Marchand se ployant par sa gauche vers le village de Pozo Velho, y dirigea la brigade Maucune. Ce village, entouré d'un petit bois, était gardé par les Portugais et par une partie de la division Houston. Les soldats de Maucune abordèrent vigoureusement les Anglais, les chassèrent du bois, les poussèrent sur le village, où ils entrèrent baïonnette baissée. Ils y firent environ 200 prisonniers, et y blessèrent ou tuèrent une centaine d'hommes. Les Portugais s'enfuirent en désordre; les Anglais allèrent rejoindre la division Houston, qui se retirait lentement, couverte par deux régiments de cavalerie, un hanovrien, un anglais, appuyant sa droite au ruisseau du Turones, et sa gauche à la division légère de Crawfurd qui accourait à son secours. La brigade Maucune, poursuivant les Anglais au delà du village, trouva en sortant la cavalerie de Montbrun qui s'avançait au grand trot après son expédition de Nave de Avel. À l'aspect de la ligne anglaise, que protégeaient deux régiments de cavalerie, Montbrun bouillant d'ardeur n'hésite pas à entrer en action, et dirige la compagnie d'élite de ses dragons sur la cavalerie ennemie. Cette poignée d'hommes commandée par le capitaine Brunel s'élance bravement sur les escadrons anglais, et les culbute sur l'infanterie de la division Houston. Cette charge, exécutée sous les yeux des soldats de Montbrun et de Maucune, excite dans les troupes une sorte d'enthousiasme, et elles demandent à marcher, croyant déjà tenir la victoire. Montbrun veut alors charger l'infanterie anglaise, qui se trouve sur un terrain favorable aux manoeuvres de la cavalerie, mais qui est couverte par huit bouches à feu. Il fait demander quelques pièces à la batterie de la garde, mais celle-ci ne peut recevoir d'ordre que du maréchal Bessières, étiquette des troupes d'élite déjà bien funeste à Wagram. Ne pouvant les obtenir, Montbrun s'adresse à Masséna, qui, averti de cette difficulté, se hâte de lui envoyer quatre pièces de canon. Malheureusement il s'est écoulé une demi-heure pendant laquelle les troupes françaises ont eu le temps de se dépiter, et les troupes légères de Crawfurd celui d'arriver. Enfin Montbrun, pourvu de l'artillerie dont il a besoin, s'avance sur la division Houston, ayant en tête un escadron du 5e de hussards déployé pour cacher ses canons, les dragons au centre, un escadron du 11e de chasseurs à droite, un du 12e à gauche. Il marche ainsi se faisant précéder par une centaine de tirailleurs de la brigade Wathier, afin de provoquer le centre de la ligne anglaise. En effet, le 51e d'infanterie anglaise s'ébranle pour se porter en avant. Montbrun démasque alors ses pièces et le couvre de mitraille, puis envoie sur lui les chasseurs qui étaient sur nos ailes. Les deux escadrons lancés au galop rompent le 51e anglais, et sabrent ses fantassins désunis. L'élan est donné, on marche sur la division Houston, et, en continuant de la pousser devant soi, on la sépare de son artillerie qu'on est près de lui enlever, lorsqu'en approchant du ravin du Turones on essuie presque à bout portant le feu d'une ligne de tirailleurs postés dans quelques enclos. Ce feu imprévu et bien dirigé arrête nos cavaliers, et la division Houston, après avoir perdu du monde, réussit à se retirer derrière le Turones, où elle retrouve don Julian. Au même instant elle est remplacée sur le terrain par la division légère Crawfurd qui s'est avancée en toute hâte.

[En marge: Commencement de succès contre la droite des Anglais, et grande probabilité d'une victoire décisive.]

Masséna voyant la droite anglaise entamée, et en partie déjà rejetée au delà du Turones, ordonne au général Loison de faire avancer les divisions Marchand et Mermet, pour que débouchant de Pozo Velho, elles secondent l'effort de la cavalerie, et se portent aux environs de Fuentès d'Oñoro, qu'elles doivent prendre à revers. Ce mouvement continué avec vigueur, la droite des Anglais doit être renversée sur leur centre, ainsi que l'a résolu Masséna. En même temps il profite de l'élan extraordinaire des cavaliers de Montbrun, pour les jeter sur Crawfurd, qui à l'aspect de notre cavalerie s'est formé en trois carrés, avec de l'artillerie dans les intervalles de chacun des trois.

Montbrun ordonne au général Fournier de faire attaquer le carré qu'il aperçoit à notre gauche par l'un de ses régiments légers, de fondre en personne avec les deux autres sur le carré du centre, qui est le plus considérable. Il ordonne au général Wathier de charger celui qui est à notre droite. Lui-même il suit avec ses dragons le mouvement de la cavalerie légère, prêt à l'appuyer lorsqu'il en sera temps.

Cette masse de cavalerie conduite avec une précision et une vigueur admirables, s'avance sous une horrible mitraille, que vomit l'artillerie placée entre les carrés anglais. Arrivés à portée de l'ennemi, les hussards et les chasseurs partent au trot, puis chargent au galop. En un clin d'oeil le carré de gauche est enfoncé. Fournier pénètre lui-même dans celui du centre avec ses deux régiments. Quinze cents hommes de l'infanterie anglaise se rendent, et le colonel Hill remet son épée. Le carré de droite, protégé par un pli du terrain, échappe seul à ce désastre, et ne peut être entamé par le général Wathier. En ce moment de nouvelles décharges de mitraille pleuvent comme de la grêle sur nos cavaliers. Le général Fournier, dont le cheval est tué, tombe à la vue de ses soldats, ce qui produit quelque émotion parmi eux. Les Anglais en profitent; une partie de ceux qui s'étaient rendus s'enfuient, et recommencent le feu; les autres, cependant, au nombre de quatre ou cinq cents, restent prisonniers. Montbrun, apercevant les ravages de la mitraille, et voyant venir sur lui toute la cavalerie anglaise, fait replier ses chevaux-légers, de crainte de n'avoir pas assez de monde pour les soutenir. Il demande à grands cris la cavalerie de la garde, et en outre l'appui de l'infanterie.

[En marge: Les carrés anglais enfoncés par la cavalerie de Montbrun.]

[En marge: La garde ne voulant obéir qu'au maréchal Bessières, et le 6e corps s'étant trompé dans la direction à suivre, laissent Montbrun sans appui.]