Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 50

Chapter 503,707 wordsPublic domain

Frappé de l'inconvénient d'avoir des commandants différents à Burgos, à Valladolid, à Léon, à Salamanque, mécontent en particulier du général Kellermann, dont il blâmait l'administration, et dont il ne goûtait pas les critiques trop hardies, Napoléon avait voulu réunir toutes les troupes dispersées dans le nord de l'Espagne sous la main d'un seul commandant en chef, qui devait avoir sous ses ordres les provinces de Biscaye, de Burgos, de Valladolid, de Zamora et de Léon. Il avait choisi pour cette fonction élevée le maréchal Bessières, parce que ce maréchal avait déjà servi dans le nord de la Péninsule, où il avait remporté la brillante victoire de Rio-Seco, et parce qu'il était en outre à la tête de la garde impériale. Le plus gros corps de troupes dans cette région étant celui de la jeune garde, qui était fort de 17 mille hommes environ et résidait à Burgos, Napoléon n'avait pas cru pouvoir mieux faire que d'y renvoyer le commandant supérieur de sa garde. Le duc d'Istrie était déjà installé à Burgos au moment où l'armée de Portugal rentrait en Vieille-Castille. Masséna lui avait écrit pour lui annoncer sa venue, ses besoins, ses projets, son court séjour dans le nord de la Péninsule, et lui demander des secours immédiats en vivres, en munitions et en chevaux.

[En marge: Promesses nombreuses du maréchal Bessières à Masséna.]

Le maréchal Bessières était un fort brave homme, un excellent officier de cavalerie, originaire de Gascogne, promettant beaucoup, ne tenant pas autant qu'il promettait, s'agitant volontiers, du reste probe, spirituel, et profitant d'un dévouement connu à Napoléon pour lui dire souvent des vérités utiles. Il n'avait pas manqué, comme tous ceux qui prenaient un commandement en Espagne, de peindre au vrai l'état déplorable des choses, le grand nombre des guérillas, l'extrême souffrance des peuples, leur haine profonde pour nous, les misères de l'armée, et surtout cette circonstance singulière de voitures de blé abandonnées, faute de chevaux, sur la route de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Naturellement il avait accompagné ces vives peintures de l'engagement un peu présomptueux de remettre bientôt l'ordre dans ce chaos. Quoiqu'il témoignât pour Masséna beaucoup de déférence et d'admiration, il avait adressé à Paris des rapports peu avantageux sur ce qui venait de se passer en Portugal, se basant sur le plus trompeur des témoignages, celui d'une armée mécontente; et tandis qu'il écrivait de la sorte à Paris, il avait prodigué personnellement à Masséna les assurances du plus complet dévouement, et lui avait fait espérer des secours, qu'au surplus il lui aurait fournis volontiers, s'il avait eu le talent de se les procurer. Provisoirement il avait commencé par prendre à Salamanque une partie des sommes qui s'y étaient accumulées pour la solde de l'armée, et par les employer en marchés de blé d'un succès douteux, de manière que la dispersion des fonds avait devancé le service annoncé, et qu'au lieu de vivres il n'avait envoyé à l'armée de Portugal que des promesses fort chaleureuses.

[En marge: Le maréchal Masséna ne recevant que des promesses du maréchal Bessières, et reconnaissant l'impossibilité de se procurer les ressources nécessaires pour un mouvement offensif, renonce à une nouvelle marche sur le Tage.]

Après quelques jours d'attente sur la frontière de la Vieille-Castille, Masséna ne voyant rien arriver, recevant en même temps de Reynier et de plusieurs autres de ses lieutenants des détails peu rassurants sur les ressources qu'on pouvait se promettre en Estrémadure, voyant diminuer les approvisionnements de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida avec une telle rapidité qu'il y avait danger à s'éloigner de ces places, qui ne pourraient pas vivre au delà de trois ou quatre semaines si on les laissait bloquer par l'ennemi, voyant sa cavalerie et son artillerie sans chevaux, et les esprits toujours plus exaspérés contre la pensée d'une nouvelle campagne sur le Tage, Masséna renonça enfin au projet qui depuis la perte successive des lignes du Mondego et de l'Alva, était devenu le seul adoucissement à ses chagrins. Dès ce moment il n'y avait plus moyen de dissimuler cette douloureuse retraite, ni de lui donner une autre signification en se portant sur Alcantara; il fallait avouer qu'après une marche hardie sur Lisbonne, après un séjour opiniâtre de six mois sur le Tage, on avait été obligé, comme les deux armées qui s'étaient antérieurement avancées en Portugal, d'évacuer cette contrée si peu favorable aux armées françaises.

Le maréchal Masséna fit partir sur-le-champ pour Paris un officier de confiance afin d'exposer à Napoléon les événements de la retraite, les causes qui avaient empêché son établissement sur le Mondego, celles qui empêchaient sa nouvelle marche sur le Tage, et les scènes regrettables qui s'étaient passées entre lui et le maréchal Ney. Cet officier devait demander des secours, des ordres, tout ce qu'il fallait enfin pour recommencer immédiatement la campagne. On n'eût pas dit que cet illustre vétéran, accablé de fatigue, abreuvé d'amertumes, eût éprouvé le moindre dégoût, tant il conservait de fermeté et de résolution. Il réclamait non du repos, mais des moyens d'agir. Il n'avait pas encore alors reçu de réponse à la mission du général Foy, qui avait été chargé d'expliquer le mouvement du Tage sur le Mondego.

[En marge: Cantonnement de l'armée de Portugal entre Alméida, Ciudad-Rodrigo et Salamanque.]

En même temps il fit rentrer l'armée en Vieille-Castille. Il la distribua entre Alméida, Ciudad-Rodrigo, Salamanque, Zamora, dans des cantonnements où elle pût se refaire, et ensuite il se rendit de sa personne à Salamanque pour essayer d'imprimer par sa présence quelque activité à l'administration de l'armée. Il espérait, en se rapprochant, obtenir quelque chose de la remuante activité du maréchal Bessières, qui ne cessait de se proclamer son lieutenant très-affectionné et très-soumis.

[En marge: Événements en Andalousie pendant la retraite de Portugal.]

[En marge: Suite du siége de Badajoz.]

Pendant la retraite dont on vient de lire le récit, le maréchal Soult avait continué et achevé le siége de Badajoz, conduit d'abord avec une grande lenteur, et dans les derniers jours avec une remarquable célérité. Le fort de Pardaleras avait été pris le 11 février, et en ayant acquis dès cette époque ce point d'appui si rapproché de l'enceinte, on n'était pas encore parvenu dans les premiers jours de mars au bord du fossé, où, d'après toutes les règles de l'art, et vu la force de la place et de la garnison, on aurait dû être en six ou huit jours. Il est vrai que la bataille de la Gevora avait été livrée dans l'intervalle; mais, d'après le journal du siége, elle n'avait détourné les troupes que pendant trois jours, et encore n'avait-elle fait que ralentir les travaux sans les suspendre. Si le temps avait été employé devant Badajoz comme il l'avait été dans les autres siéges exécutés en Espagne, si à partir de la prise du fort de Pardaleras la place eût été emportée en douze ou quinze jours, l'armée d'Andalousie aurait pu être libre du 23 au 26 février, et le secours demandé par le maréchal Masséna, ordonné par Napoléon, aurait pu arriver en temps utile, puisque le maréchal Masséna ne quitta les bords du Tage que le 7 mars[25]. Restait toujours, à la vérité, le danger de s'éloigner de l'Andalousie pour s'enfoncer en Portugal, danger cent fois moindre cependant que celui auquel on allait se voir exposé, lorsque les Anglais, débarrassés du maréchal Masséna, pourraient se jeter en masse sur le maréchal Soult.

[Note 25: Dans son ouvrage sur les divers siéges de Badajoz, le général Lamare exprime l'opinion suivante:

«Parmi les beaux faits des assiégeants, nous ne laissons pas que de trouver aussi des fautes, et la franchise avec laquelle nous allons les exposer justifiera les éloges que nous venons de leur donner.

»Nous n'avons cependant pas le dessein d'entrer dans un examen détaillé de toutes celles qui ont été commises, car, pour y parvenir, il faudrait suivre les attaques jour par jour, et rédiger pour ainsi dire une nouvelle relation; nous nous bornerons donc à signaler celles qui nous paraissent les plus graves.

»Voici en peu de mots leur exposé: D'abord la cause principale qui a autant prolongé la durée du siége vient de ce que le premier point d'attaque des assiégeants, celui du centre, fut mal choisi. Le général Léry aurait dû profiter de l'avantage que lui offrait la position saillante du bastion dont le revêtement, vu en partie de la campagne, n'était protégé alors que par un simple chemin couvert, diriger rapidement sur ce bastion une vigoureuse attaque et cheminer en capitale jusqu'aux glacis, de manière à couronner le chemin couvert en moins de huit jours. Pendant cette opération, une seconde attaque aurait été conduite également vers Pardaleras, pour éteindre les feux de ce fort et l'enlever de vive force.

»Dans cette hypothèse, les règles du métier lui faisaient une loi d'ouvrir la première parallèle à 5 ou 600 mètres des fronts (1, 2, 2, 3) et du fort Pardaleras, en appuyant fortement, par de bonnes redoutes, la gauche de la parallèle à la Guadiana, et la droite au Calamon.

»On conçoit que ce plan d'attaque eût été préférable à celui qui fut adopté, et qu'on aurait vraisemblablement épargné beaucoup de temps et de pertes en hommes et en munitions de guerre, si l'on eût su profiter des avantages qu'il présentait.

»Bien que la défense des Espagnols ait été courageuse, que la rigueur de la saison, les pluies continuelles, les inondations qui submergeaient nos tranchées, le manque de vivres, les sorties multipliées, l'arrivée de Mendizabal, la bataille de la Gevora, et le petit nombre de travailleurs, aient contrarié et retardé les opérations du siége, nous devons cependant dire qu'outre les fautes commises dans la direction des attaques, soit de la part du génie, soit de la part de l'artillerie, le siége de Badajoz a été mené avec lenteur, et que l'armée a perdu au moins huit jours devant cette place; temps précieux qui aurait peut-être permis au duc de Dalmatie d'approcher des rives du Tage, et de changer la série des malheurs qui suivirent la retraite de l'armée de Portugal.»

(_Relation des siéges et défenses de Badajoz, d'Olivença et de Campo-Mayor_, en 1811 et 1812, par les troupes françaises de l'armée du Midi en Espagne, sous les ordres de M. le maréchal duc de Dalmatie, par le général Lamare. Paris, 1837. Pages 82 et 83.)

L'opinion de Napoléon est différente, quoique dans le même sens, et il croyait qu'on aurait pu s'emparer de Badajoz dès le mois de janvier. Il est vrai que c'était en prenant les opérations de plus haut, et en supposant que le maréchal Soult serait parti beaucoup plus tôt de Séville pour se porter en Estrémadure.

Voici la lettre qu'il écrivait à ce sujet:

«Au major général. »Paris, 5 février 1811.

»..... Écrivez au duc d'Istrie pour lui annoncer, en lui envoyant le _Moniteur_, qu'il trouvera là les dernières nouvelles que nous avons du Portugal, qui paraissent être du 13; que tout paraît prendre une couleur avantageuse: que si Badajoz a été pris dans le courant de janvier, le duc de Dalmatie a pu se porter sur le Tage, et faciliter la construction du pont au prince d'Essling.

»Il devient donc très-important de faire les dispositions que j'ai ordonnées afin que le général Drouet, avec ses deux divisions, puisse être tout entier à la disposition du prince d'Essling.

»Écrivez en même temps au duc de Dalmatie pour lui faire connaître la situation du duc d'Istrie, et pour lui réitérer l'ordre de favoriser le prince d'Essling dans son passage du Tage; que j'espère que Badajoz aura été pris dans le courant de janvier, et que la jonction avec le prince d'Essling sur le Tage aura eu lieu avant le 20 janvier; que si cela est nécessaire, il peut retirer des troupes du 4e corps; qu'enfin tout est sur le Tage.»]

[En marge: Le maréchal Soult, alarmé par les nouvelles reçues d'Andalousie et de Portugal, brusque les dernières opérations du siége.]

Quoi qu'il en soit, le 3 ou le 4 mars on touchait à peine au bord du fossé. En y arrivant on s'aperçut que les assiégés élevaient des retranchements dans l'intérieur des bastions, de manière qu'un bastion pris, on aurait été arrêté par un retranchement en arrière. À cette vue on se hâta de changer la direction de la batterie de brèche, et de la faire porter sur la courtine (la courtine est le mur qui relie les bastions entre eux), en sorte que l'assaut donné on se trouvât dans l'intérieur même de la place. À mesure qu'on approchait de l'enceinte, les feux de l'ennemi, plus concentrés sur le même point, plus faciles à diriger, étaient d'une violence extrême, bouleversaient les têtes de sape, renversaient les épaulements dans les tranchées, et tuaient ou blessaient de 50 à 60 hommes par jour. Mais les nouvelles reçues de divers côtés faisaient une loi de surmonter tous les obstacles. Les unes venues d'Andalousie apprenaient que le maréchal Victor se trouvait dans le plus grand péril, qu'une armée formée en avant de Gibraltar avec des troupes anglaises et espagnoles tirées de Sicile, de Gibraltar, de Cadix, marchait sur ce maréchal, qui n'avait pas plus de 7 à 8 mille hommes à leur opposer; que le général Sébastiani, au lieu de se tenir toujours à portée de secourir le maréchal Victor, avait au contraire dirigé ses principales forces vers le royaume de Murcie, qu'il y avait donc grand danger de voir le siége de Cadix levé, et l'immense matériel réuni pour ce siége détruit. Les autres nouvelles apportées des environs de Lisbonne annonçaient que les Anglais faisaient un mouvement vers les places de l'Estrémadure, que déjà un millier d'hommes avaient paru devant Elvas, et qu'une armée anglaise, probablement celle de lord Wellington lui-même, s'avançait pour interrompre le siége de Badajoz, ce qui, d'accord avec d'autres bruits, donnait lieu de croire que le maréchal Masséna avait enfin été contraint de se retirer du Tage sur le Mondego ou sur la Coa. On était donc menacé de la prochaine défaite du maréchal Victor, de la levée du siége de Cadix, et peut-être même de l'apparition de l'armée anglaise, qui n'ayant plus affaire au maréchal Masséna allait tourner ses forces contre le maréchal Soult réduit à 15 ou 16 mille hommes sous les murs de Badajoz. C'était une première punition de la faute qu'on avait commise en ne réunissant pas le 4e et le 1er corps sous Cadix, et en ne brusquant pas le siége de Badajoz pour courir avec le 5e sur Abrantès. Que la faute fût imputable à l'état-major général de Paris qui avait mal coordonné l'ensemble des mouvements, ou à l'état-major d'Andalousie qui avait mal exécuté les ordres de Paris, les conséquences, comme il arrive toujours à la guerre, où la justice du résultat est si prompte, les conséquences se faisaient déjà cruellement sentir.

[En marge: Contestations entre le génie et l'artillerie sur l'établissement de la batterie de brèche.]

À la réception de ces nouvelles, le maréchal Soult se transporta dans les tranchées accompagné du maréchal Mortier et des principaux officiers du génie et de l'artillerie. Il leur déclara à tous qu'il voulait être en quarante-huit heures dans Badajoz. On annonçait que la batterie de brèche serait prête le lendemain, et qu'en quelques heures elle aurait renversé la courtine de manière à rendre l'assaut possible. Mais le général de l'artillerie contredisant, suivant la coutume, celui du génie, prétendit que la batterie de brèche serait exposée à rencontrer le sommet de la contrescarpe, que dès lors elle ne plongerait pas assez pour atteindre le pied du mur qu'il s'agissait d'abattre, et que la brèche pourrait bien n'être pas praticable. Il aurait fallu deux jours pour arriver par un boyau à la contrescarpe, afin d'en démolir le sommet. Une vive discussion s'engagea à ce sujet entre le génie et l'artillerie, et le maréchal Soult la trancha en décidant qu'on irait abattre à la main le sommet du mur de la contrescarpe. Les officiers du génie soutinrent qu'il serait impossible d'exécuter un pareil ouvrage à découvert, sous les feux de la place; mais le maréchal, aiguillonné par les nouvelles reçues, n'admit pas les objections, et décida que le soir même un détachement de soldats du génie, se couvrant de la nuit à défaut d'autre chose, irait abattre une portion du mur, afin que la bouche des canons pût plonger davantage dans le fossé. À sacrifier ainsi la vie des hommes pour aller plus vite, il eût mieux valu le faire huit jours plus tôt.

[En marge: Le maréchal Soult tranche ces contestations.]

On se sépara pour procéder à l'exécution de l'ordre donné. Un officier du génie, le capitaine Gillet, mit à exécuter cet ordre l'orgueil que de vaillants militaires mettent quelquefois à faire ressortir au prix de leur sang les erreurs de leurs chefs. À minuit il alla avec vingt-cinq sapeurs du génie se placer à découvert sur la contrescarpe, et en attaquer la crête à coups de pioche. Au premier bruit du fer sur la pierre, l'ennemi, qui était aux écoutes, fit pleuvoir une grêle de balles sur les braves gens qui se dévouaient ainsi à la discipline militaire. En quelques instants seize sapeurs sur vingt-cinq furent tués ou blessés, les autres dispersés. Le capitaine Gillet rentra seul; justement fier d'avoir prouvé au péril de sa vie combien son arme avait eu raison dans cette controverse.

[En marge: La brèche étant praticable, on prépare l'assaut.]

Immédiatement après on ouvrit le feu de la batterie de brèche, et la démonstration fut complète. Quoi qu'en eût dit l'artillerie, les canons portaient assez bas pour démolir le mur, et bientôt ils en firent descendre les débris dans le fossé. Malgré un feu terrible de la place, les officiers de l'artillerie, rivalisant de bravoure avec ceux du génie, continuèrent leur oeuvre de démolition, et le 10 la brèche fut déclarée praticable. Le maréchal Soult, qui venait de recevoir de l'Andalousie et du Portugal des nouvelles plus inquiétantes encore, ne voulut pas perdre un instant, et fit sommer le gouverneur qui avait succédé au brave Menacho, tué pendant le siége. Ce gouverneur sentait le danger de la résistance, mais cherchait à parlementer, parce qu'il était informé de l'approche de l'armée britannique. Le maréchal Soult, n'entendant pas se laisser abuser, ordonna l'assaut pour quatre heures de l'après-midi. Les colonnes d'attaque furent disposées dans les tranchées, et elles étaient prêtes à s'élancer sur la brèche, quand on vit flotter le drapeau blanc, signe de la reddition de la place.

[En marge: Reddition de Badajoz.]

Ne se flattant pas de résister à la vigueur de nos soldats, les Espagnols avaient consenti à se rendre, bien qu'ils comptassent sur de prompts secours. Nos troupes entrèrent le lendemain 11 mars dans Badajoz, ayant les deux maréchaux Soult et Mortier en tête. On fit 7,800 prisonniers, on trouva dans les magasins beaucoup d'artillerie et de poudre, et, ce qui eût été quelques jours auparavant fort précieux pour l'armée, deux équipages de pont. Cette conquête avait coûté 42 jours de tranchée ouverte, temps bien considérable si on le compare à la durée des siéges de Ciudad-Rodrigo, de Lerida, de Tortose, et même à celle du siége de Tarragone, qui eut lieu bientôt après.

[En marge: Prompt retour du maréchal Soult en Andalousie.]

À peine le maréchal Soult eut-il consacré deux jours au soin de faire réparer, armer, approvisionner Badajoz, afin de tenir tête aux Anglais, qu'il songea à se reporter vers Cadix, ayant les plus grandes inquiétudes sur ce qui se passait de ce côté. Il laissa au maréchal Mortier environ 7,500 hommes d'infanterie, 600 de cavalerie, quelques centaines d'artillerie et du génie, le tout ne s'élevant pas à plus de 9 mille hommes, avec la mission de mettre Badajoz en complet état de défense, et de garder la frontière d'Estrémadure le mieux qu'il pourrait, sauf à se jeter dans les places espagnoles et portugaises qu'on venait de conquérir, s'il n'avait pas d'autre ressource. Entré dans Badajoz le 11, le maréchal Soult en partit le 13 pour Séville, avec 7 mille hommes à peu près, afin d'aller au secours du maréchal Victor, qui avait eu, disait-on, un combat des plus rudes à soutenir contre les Anglais. Voici en effet ce qui s'était passé dans les environs de Cadix.

Craignant toujours la concentration de nos forces sur le Tage, les Anglais avaient résolu de se donner tant de mouvement entre Murcie, Grenade, Gibraltar et Cadix, que les Français retenus en Andalousie n'osassent pas en sortir, même eussent-ils pris Badajoz. Le plan était fort bien conçu, et des fautes multipliées de notre part leur en avaient singulièrement facilité l'exécution. Murat à Naples, après avoir tout préparé pour une descente en Sicile, ne trouvant pas ses moyens suffisants, avait ajourné l'expédition projetée, ce qui était tout simple; mais, au lieu de tenir son armée toujours rassemblée près du détroit de Messine, il avait eu le tort de la disperser, et de revenir de sa personne à Naples, en annonçant l'abandon du projet de descente, tort que Napoléon avait sévèrement blâmé, et qui avait laissé aux Anglais la liberté de détacher 4 à 5 mille hommes de leurs meilleures troupes pour les envoyer à Gibraltar. Ces troupes, jointes à quelques autres qui étaient déjà à Gibraltar, à une partie de la garnison de Cadix, s'étaient réunies au camp de Saint-Roch, au nombre de 8 à 9 mille Anglais et de 12 mille Espagnols, ce qui composait une armée de 20 mille hommes environ. S'il n'y avait eu dans ce rassemblement que des Espagnols, si peu redoutables en rase campagne, quoique si braves dans la défense des places, le danger n'eût pas été grand, mais la présence de 8 à 9 mille Anglais rendait la nouvelle armée imposante, et il ne fallait pas moins que la jonction du général Sébastiani avec le maréchal Victor pour lui tenir tête. Par malheur, d'après le plan des Anglo-Espagnols, le général Blake s'était montré fort remuant à Murcie, et y avait attiré le général Sébastiani, qui, se laissant prendre au piége, s'y était dirigé, et n'avait envoyé qu'une faible colonne de quelques centaines d'hommes à Tarifa, une autre de 12 ou 15 cents à Ronda. Ces colonnes isolées, privées de direction, ne pouvaient être d'aucun secours au maréchal Victor. (Voir la carte nº 43.)

[En marge: Événements survenus devant Cadix.]

[En marge: Armée sortie de Gibraltar et de Cadix.]

L'armée anglo-espagnole sortie de Gibraltar devait feindre une marche vers Medina-Sidonia, comme si elle avait voulu pénétrer dans l'intérieur de l'Andalousie, puis se rabattre brusquement sur l'île de Léon, et tomber sur les derrières du maréchal Victor, tandis que la garnison restée dans Cadix l'attaquerait de front, et tâcherait d'enlever tous les petits camps qui formaient la ligne d'investissement. La flotte devait en même temps tenter des débarquements dans la rade, pour s'emparer des redoutes élevées par le maréchal Victor le long de la mer.