Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 48

Chapter 483,727 wordsPublic domain

Quoi qu'il en soit, les Anglais, après cette journée, avaient de suffisants motifs d'être circonspects, et les Français d'être confiants. Ney s'était replié dans un défilé qui de Redinha conduisait à Condeixa, et aboutissait à des hauteurs de facile défense, après lesquelles on tombait directement sur le Mondego et sur Coimbre. C'était le dernier échelon à parcourir sur la grande route de Lisbonne à Coimbre, et il fallait s'y maintenir vigoureusement, pour donner à Junot le temps d'établir des ponts sur le Mondego et d'occuper Coimbre, qui est sur l'autre rive de ce fleuve. Si on ne disputait pas suffisamment ce dernier point, on était jeté dans le Mondego, ou forcé de le remonter par la rive gauche, à travers une contrée difficile, en abandonnant le projet d'établissement à Coimbre, projet moyen entre le séjour prolongé à Santarem et la retraite complète jusqu'aux frontières d'Espagne. Si en effet on ne tenait pas assez devant Condeixa pour donner à Junot le temps dont il avait besoin, et qu'on fût obligé pour échapper à la poursuite des Anglais de remonter le long de la rive gauche du Mondego (voir la carte nº 53), on n'avait d'autre ressource que la position de la Sierra de Murcelha, qui ferme le bassin supérieur du Mondego sur la rive gauche, comme celle d'Alcoba le ferme sur la rive droite. Mais cette position n'était pas longtemps tenable, car les Anglais, maîtres du cours inférieur du Mondego, pouvaient la prendre à revers en remontant la rive droite de ce fleuve, et en venant se placer derrière la Sierra de Murcelha. Il n'y avait donc pas à choisir, il fallait ou s'emparer du cours du Mondego, le passer, entrer dans Coimbre, s'y établir, vivre des ressources de cette ville et de celles qu'on recueillerait dans les environs, ou se retirer sur-le-champ à Alméida et Ciudad-Rodrigo, en avouant l'insuccès complet de la campagne. Il était cependant possible d'éviter encore cette triste extrémité, car Montbrun, que Junot avait chargé de prendre les devants avec sa cavalerie, ayant trouvé une arche du pont de Coimbre coupée, avait découvert un peu au-dessous un endroit où le fleuve guéable en certaines saisons pouvait être franchi sur un simple pont de chevalets. Le général Valazé s'était procuré sur les lieux mêmes les matériaux de ces chevalets, mais il lui fallait trente-six heures pour achever le pont, et alors l'établissement à Coimbre ne faisait plus de doute, car il y avait à peine dans cette ville quelques coureurs de Trent pour nous en disputer l'entrée. En défendant Ponte de Murcelha à gauche, Busaco à droite, et en ayant son centre à Coimbre, il était facile de vivre quelque temps dans cette position, d'où l'on tenait encore les Anglais en échec, et d'où l'on pouvait partir avec avantage pour reprendre tous les projets de la campagne.

[En marge: Instances de Masséna pour engager le maréchal Ney à disputer Condeixa le plus longtemps possible.]

Le 12 au soir, après le superbe combat de Redinha, Masséna revint auprès de Ney, le félicita de cette journée, lui témoigna, du reste avec beaucoup de réserve, quelques regrets de ce qu'il n'avait pas voulu conserver la position en avant de la Soure, le supplia de résister en avant de Condeixa, ce qui était fort praticable, grâce à l'avantage des lieux, et grâce aussi à l'ascendant que le 6e corps venait d'acquérir sur les Anglais. Masséna lui répéta que si on ne défendait pas Condeixa, on était ou jeté dans le Mondego, ou forcé de le remonter précipitamment, en abandonnant le projet d'établissement à Coimbre. Par malheur le maréchal Ney, qui paraissait médiocrement touché des raisons du général en chef, promit de faire de son mieux, sans répondre du succès. Il semblait surtout inquiet des démonstrations des Anglais sur sa gauche, démonstrations qui, si elles avaient été sérieuses, auraient pu le séparer de Loison et de Reynier, c'est-à-dire du gros de l'armée. Pour parer à tout danger de ce côté, Masséna avait placé Loison en intermédiaire sur des hauteurs qui couraient entre la vallée de la Soure, où opérait le maréchal Ney, et celle de la Ceyra, où Reynier était descendu après avoir franchi la chaîne de l'Estrella vers Espinhal. Masséna venait en outre de détacher la division Clausel du corps de Junot, et l'avait portée au soutien de Loison, de façon que Ney avait à sa gauche deux divisions pour le lier à Reynier. Masséna aurait dû encore porter la seconde division de Junot au soutien de Ney, en ne laissant qu'un bataillon ou deux à Montbrun afin de terminer l'ouvrage des ponts. Il aurait même dû, si Drouet avait été plus obéissant, l'obliger à demeurer derrière Ney pour lui servir d'appui, et enfin y rester lui-même pour contraindre tout le monde à se conduire selon ses vues. Malheureusement il n'en fit rien, et croyant Ney assez garanti vers sa gauche par la division Clausel ajoutée à celle de Loison, le croyant assez retenu par ses instances et ses ordres, il partit le 13 au matin pour se rendre auprès de Loison, et, de la position qu'occupait celui-ci, juger les vrais projets de l'ennemi.

[En marge: Fâcheuse précipitation du maréchal Ney à quitter Condeixa, d'où résulte l'impossibilité de s'établir à Coimbre.]

À peine était-il parti que Ney, resté seul et libre de ses actions devant les Anglais, se mit à observer leurs moindres mouvements avec une étrange défiance de la situation, laquelle pourtant n'avait rien d'alarmant. Les Anglais, fort éprouvés par le combat de la veille, s'avançaient lentement, ce qui, loin de rassurer le maréchal Ney, ne fit que lui inspirer plus d'inquiétude, en le disposant à croire que peut-être ils exécutaient quelque chose ailleurs. Un mouvement du général Picton sur sa gauche, qui tendait à le déborder, lui persuada sur-le-champ que toutes ses craintes étaient près de se réaliser, et qu'il allait être séparé du gros de l'armée, peut-être même enveloppé. Ce héros au coeur infaillible, à la raison quelquefois flottante, inébranlable sur un terrain qu'il pouvait embrasser de ses yeux, moins sûr de lui-même sur un terrain plus vaste qu'il ne pouvait embrasser qu'avec son esprit, ressentit ici une sorte de trouble, et craignant toujours d'être coupé, sans doute aussi trop pressé de quitter cette terre de Portugal qui lui était devenue odieuse, disputa quelques instants les hauteurs de Condeixa, puis se hâta de les quitter, en défilant par sa gauche à travers une gorge étroite qui, par un trajet de trois ou quatre lieues, conduisait sur Miranda de Corvo, et devait le réunir à Loison, à Clausel, à Reynier.

En adoptant une résolution aussi grave, il aurait dû pourtant en référer au général en chef, qui n'était pas loin, car ayant reçu l'ordre formel de tenir, dès lors étant exonéré de la responsabilité générale, il n'avait d'autre devoir à remplir que celui de se défendre à Condeixa même. Or jusqu'à ce moment, loin d'être réduit à l'impuissance de conserver ce poste important, il n'y était pas même attaqué sérieusement. C'était donc prendre beaucoup trop sur soi, et, pour éviter un malheur douteux, même imaginaire, comme on le sut bientôt, exposer l'armée à un malheur certain. Quoi qu'il en soit, le maréchal Ney s'engagea dans le défilé dont il vient d'être parlé; mais sentant qu'il exposait Montbrun, demeuré au bord du Mondego, à être coupé et pris, il lui fit savoir ce qui arrivait, et lui envoya l'ordre de se retirer immédiatement avec sa cavalerie, en remontant au galop les bords du Mondego, par un mouvement parallèle à celui qu'il allait exécuter lui-même avec l'infanterie du 6e corps.

[En marge: Irritation qu'éprouve le maréchal Masséna, et dont il contient l'expression à cause de la gravité des circonstances.]

Pendant ce temps Masséna s'était porté à Fuente-Cuberta, où Loison appuyé par Clausel formait la liaison de Ney avec Reynier, et était prêt à faire tourner en déroute toute tentative des Anglais pour s'interposer entre les deux masses principales de l'armée française. Du point élevé où il se trouvait, Masséna pouvait apercevoir les mouvements du général Picton, et en apprécier la portée. Or, d'après ce qu'il voyait, il n'en avait aucune inquiétude. Aussi lorsqu'on vint lui annoncer au milieu du jour que Ney avait évacué Condeixa, et avait ainsi pris sur lui de décider du destin de la campagne, il fut d'abord fort irrité, et en exprima tout haut son extrême mécontentement au chef d'état-major Fririon, qui, par son zèle, son application à rapprocher les divers chefs de l'armée, réparait, autant qu'il était en lui, les fautes commises de toute part. Masséna était même tellement exaspéré qu'il songea un instant à faire un éclat, et à retirer au maréchal Ney son commandement. Mais si près de l'ennemi, ayant besoin du concours de tous les courages, Junot n'étant pas remis de sa blessure, il sentit l'inconvénient de se priver du premier de ses lieutenants, et il s'en tint à la froide expression de son mécontentement, en ordonnant sèchement au maréchal Ney de s'arrêter au sortir du défilé dans lequel il était engagé, car il ne suffisait pas d'avoir sauvé le 6e corps d'un danger imaginaire, il fallait encore sauver Montbrun et les gros bagages d'un danger réel, en leur donnant la possibilité d'opérer un mouvement semblable à celui que venait d'exécuter le 6e corps. Du reste, Masséna, qu'un instinct sûr avertissait presque toujours de ce qu'il pouvait attendre des hommes, avait pressenti ce qui allait lui arriver, et dans cette prévision il avait dirigé d'avance une partie des convois sur la route de Miranda de Corvo. Néanmoins, bien qu'acheminés depuis la veille dans cette direction, ces convois avaient besoin de beaucoup de temps pour gagner la tête de l'armée. La retraite précipitée du maréchal Ney mit Masséna lui-même, qui avait sous la main les divisions Loison et Clausel, dans un certain péril, car découvert par sa droite il aurait pu, si les Anglais avaient été plus lestes, être séparé du 6e corps. Mais il battit promptement en retraite, et marcha toute la nuit avec les deux divisions qui l'accompagnaient, par un fort beau clair de lune. Il déboucha le matin entre Casal-Novo et Miranda de Corvo, derrière le maréchal Ney, sans avoir éprouvé d'accident.

[En marge: Réunion de l'armée à Casal-Novo.]

Le maréchal Ney au sortir du défilé qui de Condeixa conduisait dans la direction de Miranda de Corvo, devait s'arrêter d'abord au village de Casal-Novo. Là commençait un terrain plus ouvert, mais inégal, semé de mamelons, allant aboutir à Miranda de Corvo, puis de Miranda de Corvo à Foz d'Arunce sur la Ceyra. C'est sur ce terrain que Ney devait rallier successivement les divisions Loison et Clausel, les corps de Junot, de Reynier et de Drouet. Il s'arrêta à Casal-Novo le soir, se promettant, maintenant qu'il avait rejoint l'armée et qu'il était assuré de sortir du Portugal, de disputer chaque pouce de terrain, et de faire perdre toute la journée aux Anglais, afin de donner aux détachements demeurés en arrière le temps de rejoindre.

Le lendemain 14, malgré un brouillard épais qui permettait à peine de discerner les objets à la plus petite distance, il commença de manoeuvrer devant les Anglais avec une précision, une dextérité, un aplomb, qui firent l'admiration générale. Presque toute l'armée anglaise le suivait à travers cette espèce de plaine tourmentée qu'arrosent la Deuça, la Ceyra, affluents du Mondego. Ney avait rangé ses troupes en plusieurs échelons, habilement disposés sur tous les accidents de terrain propres à la défensive. Une arrière-garde sous le général Ferrey, formait le premier échelon à Casal-Novo; la division Mermet formait le second un peu au delà, et la division Marchand le troisième, sur un relief de terrain près de Chao de Lamas. Enfin la division Loison, les divisions Clausel et Solignac du corps de Junot formaient un dernier échelon près de Miranda de Corvo. Bientôt on vit les deux armées se suivre lentement, l'une ne cédant le terrain que pied à pied, après une résistance bien calculée de chacun de ses échelons, l'autre s'avançant difficilement sous des feux meurtriers, et contre des positions où elle était obligée de poursuivre l'ennemi, sans jamais réussir à l'atteindre.

[En marge: Belle marche de l'armée de Casal-Novo à Miranda de Corvo.]

Le général Erskine avec les troupes légères ayant voulu déboucher sur Casal-Novo, l'arrière-garde du général Ferrey lui disputa le village à la faveur de quelques enclos, d'où nos tirailleurs tuaient les Anglais à coup sûr, sans pouvoir être atteints eux-mêmes. Il fallut aux troupes du général Erskine deux ou trois heures de cette fusillade si désavantageuse avant d'enlever les enclos. Lorsque les Français s'en retirèrent, et que les Anglais voulurent les poursuivre, le colonel Laferrière avec le 3e de hussards fondit sur eux au galop et sabra les plus téméraires. Les Anglais marchèrent pourtant en avant, et au moment de joindre l'arrière-garde du général Ferrey, ils la virent disparaître derrière la division Mermet, qui les arrêta tout court par son attitude et ses feux, et à son tour alla se retirer derrière la division Marchand, établie sur les hauteurs de Chao de Lamas. Celle-ci était là tout entière, fraîche, impatiente de combattre, car elle ne s'était pas mesurée avec l'ennemi depuis le commencement de la retraite, et elle était de plus très-avantageusement postée. Chaque effort des Anglais pour l'entamer fut vain. Puis à un signal de Ney elle se retira elle aussi, et vint se mettre en ligne avec les divisions Mermet et Loison, avec les divisions Clausel et Solignac du 8e corps, sur les hauteurs de Miranda de Corvo, où les Anglais furent réduits à la suivre, perdant du monde à chaque pas, et ne gagnant que le terrain qu'on leur cédait volontairement. Le jour finissait, et ils furent contraints de s'arrêter devant l'armée française réunie en masse sur une position à peu près inabordable. Celle-ci alla coucher le 14 au soir sur les bords de la Ceyra, qu'elle franchit, sauf deux divisions que le maréchal Ney laissa à Foz d'Arunce. Les deux armées bivouaquèrent l'une à côté de l'autre.

Cette journée du 14 si bien employée par Ney, beaucoup mieux, il faut le dire, que celle du 13, donna à tous les convois le temps de regagner la tête de l'armée, et à Reynier celui de déboucher entre Miranda de Corvo et Foz d'Arunce sur la Ceyra. Montbrun de son côté, averti par Ney, avait eu la possibilité de se retirer, et avait rejoint à toutes jambes le gros de l'armée en remontant le Mondego.

Rien n'était compromis que le plan si sage du général en chef de s'établir sur le Mondego, à la hauteur de Coimbre. Tous les corps de l'armée étaient réunis avec leur matériel, après une perte d'hommes inférieure des trois quarts au moins à celle qu'avaient essuyée les Anglais, et après avoir parcouru la plus difficile partie du chemin qu'ils avaient à faire. Masséna, arrivé sur la Ceyra dans la soirée du 14, était parvenu au pied de la Sierra de Murcelha, et voulait la franchir le lendemain pour aller prendre position à Ponte-Murcelha sur la petite rivière de l'Alva. Le général Drouet, obéissant seulement quand il fallait se mettre en tête de la retraite, s'était porté à Ponte-Murcelha, où il rétablissait les ponts de l'Alva pour lui et pour l'armée, tâche dont au reste il était heureux qu'il pût s'acquitter, car Reynier était si occupé de fourrager qu'on n'en pouvait presque rien obtenir, la moitié de ses soldats étant toujours en maraude.

Le 15 au matin on se trouvait, Junot à gauche sur la basse Ceyra, Ney au centre vers Foz d'Arunce, Reynier à droite sur la haute Ceyra. Les Anglais, si maltraités à Redinha, à Casal-Novo, ne montraient pas grande impatience de nous joindre. Ils semblaient nous escorter plutôt que nous poursuivre. Le grand caractère de Masséna, secondé par les talents de Ney, leur ôtait toute espérance de nous faire subir un échec, ou de nous faire partir une heure plus tôt que nous ne voulions.

[En marge: Surprise de Foz d'Arunce.]

Ney, trop confiant cette fois, n'avait pas voulu se hâter de traverser la Ceyra, et il avait permis à deux de ses divisions de passer la nuit en deçà de cette rivière, côte à côte avec les Anglais. Masséna l'avait pourtant averti du péril auquel il s'exposait, mais il n'avait tenu compte de cet avis, ne croyant plus que les Anglais eussent la hardiesse de se mesurer avec lui. Il se trompait, comme on va le voir. Lord Wellington, qui malgré sa circonspection était résolu à ne pas négliger les occasions de nous entamer, si nous avions le tort de les lui offrir, s'aperçut qu'une portion considérable du 6e corps était restée en deçà de la Ceyra, et il s'empressa dès le matin du 15 d'envelopper avec des forces imposantes le terrain dominé de toutes parts au fond duquel avaient bivouaqué les divisions Mermet et Marchand. Les troupes surprises par cette attaque imprévue coururent aux armes, et la division Mermet vint occuper les hauteurs qui entouraient le terrain où l'on avait passé la nuit, afin de contenir l'ennemi tandis que le maréchal Ney dirigerait la retraite de la division Marchand par l'étroit défilé du pont de la Ceyra. Malheureusement la cavalerie légère sous le général Lamotte, obligée pour fourrager de s'établir dans un champ au bord même de la Ceyra, n'avait pu faire la garde en avant de l'infanterie, ni se rallier à temps pour se porter sur les hauteurs où la division Mermet était venue prendre position. Le général Lamotte se mit donc en bataille en avant du pont, afin de laisser écouler l'infanterie qui se retirait, et de charger l'ennemi s'il se présentait jusqu'aux approches de la rivière. Pendant ce temps le maréchal Ney, à cheval dans les rangs de la division Marchand, commença de la faire défiler sur le pont, puis, la voyant se retirer tranquillement, revint auprès de la division Mermet qui contenait les Anglais sur les hauteurs, afin de ramener celle-ci et de lui faire passer le pont à son tour. Dans ce moment une batterie menacée par les Anglais se renversa sur un régiment de la division Mermet qui se reployait, et y produisit une sorte de trouble. Les soldats de ce régiment apercevant la cavalerie en bataille devant le pont, crurent qu'elle allait le traverser, craignirent de le voir obstrué par elle, et s'y précipitèrent pour n'être pas devancés. Bientôt ce ne fut qu'un torrent de fuyards en désordre, qui s'étouffaient sur le pont, et le trouvant encombré par les plus pressés, se jetaient dans la rivière pour essayer de la franchir à gué. Ney voulut en vain les retenir, et ne put jamais faire entendre sa voix. Après quelques instants de ce tumulte, il finit cependant par rallier un bataillon du 27e et quelques compagnies de voltigeurs, remonta avec cette poignée d'hommes sur les hauteurs où le général Mermet, à la tête de sa seconde brigade, soutenait un combat acharné contre les Anglais, devenus à chaque instant plus pressants. La présence de ce faible renfort et du maréchal Ney ranima l'ardeur des troupes; on chargea les Anglais, on les repoussa, et on les obligea de s'éloigner, après leur avoir fait essuyer quelques pertes. Dans cet intervalle, le tumulte avait fini par s'apaiser autour du pont. Les fuyards voyant les hauteurs bien occupées derrière eux, s'étaient rassurés, et avaient défilé avec plus de calme. La seconde brigade de Mermet, après avoir disputé les hauteurs tout le temps nécessaire, en descendit à son tour, passa le pont avec ordre, et vint se réunir sur l'autre rive au reste du 6e corps. Dans le premier moment, le maréchal Ney crut avoir quelques centaines de noyés parmi ceux qui s'étaient jetés dans la rivière dans l'espoir de la traverser à gué. Heureusement le nombre des hommes perdus fut peu considérable. À peine cent cinquante soldats firent-ils défaut à l'appel dans les rangs des deux divisions, et la plupart encore avaient été tués ou blessés dans le combat livré par la seconde brigade du général Mermet contre les Anglais. Le maréchal Ney ne voulant pas s'en prendre à lui-même, s'en prit au général Lamotte, commandant de la cavalerie légère, qu'il renvoya sur les derrières de l'armée, quoique ce général eût bien peu de torts à se reprocher dans cette désagréable échauffourée.

[En marge: L'armée s'arrête sur l'Alva.]

Du reste, cet accident était de médiocre importance. L'armée prit position derrière la Ceyra sans être inquiétée, car la résistance du général Mermet en avant de Foz d'Arunce avait de nouveau prouvé à lord Wellington que cette armée, toujours si grande dans les périls, n'était pas facile à entamer. Les ponts de l'Alva, par lesquels on devait passer après avoir franchi la Sierra de Murcelha, n'étant pas rétablis, on séjourna le 16 entre la Ceyra et l'Alva sans être attaqué par les Anglais. Le 17 on se porta sur l'Alva. Le caractère de Masséna, comme il est aisé de le concevoir, souffrait cruellement d'être réduit à une pareille retraite, par la faute de son maître qui lui avait assigné une tâche impossible, par celle de ses lieutenants qui l'avaient contrarié dans tous ses plans, par celle de ses voisins qui ne l'avaient pas secouru, par celle des circonstances enfin qui avaient pour ainsi dire conspiré contre lui; et il aurait voulu donner à son mouvement le caractère d'une manoeuvre plutôt que celui d'une retraite. C'est par ce motif qu'il avait projeté un établissement sur le Mondego, à la hauteur de Coimbre, ce qui n'était qu'une position prise un peu en arrière de celle de Santarem, mais point un abandon du Portugal. Privé de cette ressource par la promptitude du maréchal Ney à quitter le poste de Condeixa, il aurait désiré au moins s'arrêter sur l'Alva, qui longe la Sierra de Murcelha, correspondante, avons-nous dit, à la Sierra d'Alcoba. Mais cette position était peu sûre, puisqu'elle pouvait être tournée si les Anglais remontaient la rive droite du Mondego, et de plus elle n'était pas assez offensive pour compenser l'inconvénient d'être à plusieurs jours d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, où étaient réunies les ressources de l'armée, et d'exiger pour vivre des moyens de transport qui n'existaient point. C'était donc plutôt une consolation pour son noble orgueil, qu'une manoeuvre dont le succès importât beaucoup. En tout cas, ses lieutenants n'étaient pas juges de cette question, et dès qu'il voulait s'établir sur l'Alva, leur devoir était de concourir à son dessein. Ils ne le servirent pas plus sur l'Alva qu'ils ne l'avaient servi sur le Mondego.

Le 18 on était sur l'Alva, dont les ponts étaient entièrement rétablis. Junot se trouvait à droite (droite en regardant l'ennemi) près de l'embouchure de l'Alva dans le Mondego; Ney au centre derrière Ponte-Murcelha, Reynier à gauche vers les montagnes et sur les flancs de l'Estrella, où l'Alva prend sa source; Drouet enfin, que les ordres de Masséna ne retenaient plus, sur le chemin d'Alméida. Masséna avait expressément recommandé à Ney de bien défendre la position de Ponte-Murcelha, ce qu'il avait promis, et ce qu'il était résolu à faire, pour réparer le désagrément essuyé à Foz d'Arunce.

[En marge: Un faux mouvement du général Reynier oblige l'armée à abandonner l'Alva.]