Part 47
Ce ne fut que le 6 au matin que lord Wellington fut exactement informé de la retraite de notre armée. Il la prévoyait, d'après les mouvements déjà aperçus le 4, et d'après certains renseignements qui lui avaient été transmis; mais il était resté dans l'incertitude, et avec sa prudence ordinaire il n'avait rien voulu hasarder avant d'être bien assuré de ce qu'allaient tenter les Français. C'était déjà un si grand succès pour lui que leur retraite, qu'il avait parfaitement raison de ne pas compromettre ce succès par un mouvement précipité qui l'eût exposé à quelque grave échec. Il résolut donc de les suivre pas à pas, en les serrant de près, et en se préparant à profiter de la première faute qu'ils commettraient dans cette marche rétrograde. En même temps, comme il avait reçu la nouvelle que Badajoz était réduit à la dernière extrémité, il adressa au commandant de cette place un message pour lui annoncer de prompts secours, et le presser instamment de tenir quelques jours de plus. D'Abrantès il détacha le maréchal Béresford avec les troupes du général Hill, pour joindre les effets aux paroles, et sauver une place qui était la clef de l'Alentejo. Ces dispositions terminées, il se mit en route, couchant tous les soirs à une portée de canon de nos arrière-gardes. Il avait conçu du maréchal Masséna, même d'après cette campagne si blâmée depuis, une estime profonde, et il était décidé, tout en le suivant de près, à se conduire avec la plus extrême circonspection.
[En marge: L'armée française à Pombal.]
Le 9 mars, notre corps d'arrière-garde, le 6e, était à Pombal, entre Leyria et Coimbre, sous le maréchal Ney, à qui la présence de l'ennemi rendait ses éminentes qualités. Loison n'avait pas encore rejoint; il était partagé entre les deux versants, vers Anciado, liant Ney qui était au nord de l'Estrella avec Reynier qui était au sud et gravissait la chaîne entre Venda-Nova et Espinhal, pour déboucher dans la vallée du Mondego. Junot avait gagné un jour d'avance, afin d'aller occuper Coimbre et le Mondego. Masséna qui voulait lui en donner le temps résolut de séjourner le 9 et le 10 à Pombal, la position offrant quelques ressources, et étant de défense assez facile. Outre l'avantage de donner du temps à Junot, ce séjour avait celui de laisser défiler les nombreux convois de blessés, de munitions et de biscuit.
Ney établit donc les deux divisions Marchand et Mermet en avant de Pombal, en face de l'armée anglaise, qui s'arrêta aussi, et augmenta bientôt en nombre par l'accumulation de forces qu'un jour de retard suffisait pour amener, comme des eaux qui s'élèvent rapidement devant le premier obstacle qui les empêche de s'écouler.
En voyant les Français ne pas reprendre leur marche accoutumée, et rester en position toute la journée du 9, même celle du 10, lord Wellington conjectura qu'au lieu de se retirer tranquillement ils voulaient se dédommager de leur retraite par une bataille. Le caractère entreprenant des soldats et des chefs autorisait une pareille conjecture. Préoccupé, sinon intimidé par une telle chance, le général anglais envoya contre-ordre à une partie des troupes de Béresford destinées à secourir Badajoz, et amena à lui, par la grande route de Coimbre, la masse principale de ses forces. Il ne laissa que des détachements à la suite de Loison et de Reynier, sur l'autre versant de l'Estrella.
[En marge: Contestation entre Ney et Masséna sur le danger de l'armée à Pombal.]
[En marge: Le général Drouet devient l'occasion de nouvelles difficultés.]
[En marge: L'armée trop peu concentrée à Pombal.]
Ney découvrant de Pombal, où il était, la concentration de l'armée anglaise, en avertit Masséna dès le 10 au soir, et demanda ou qu'on lui permît de décamper, ou qu'on le renforçât suffisamment pour qu'il pût tenir tête à l'ennemi. Quoique sur le terrain il fût le plus hardi et le plus habile des manoeuvriers, il n'avait pas dans le conseil la tranquillité un peu dédaigneuse que Masséna devait à la trempe de son caractère et à sa vaste expérience. Masséna se rendit à la hâte au quartier général de Ney, s'efforça de le rassurer, l'engagea à tenir devant Pombal, à n'en partir que le lendemain dans la journée, à bien disputer après la position de Pombal celle de Redinha, où il devait se trouver le surlendemain, de façon à donner tout le temps nécessaire à l'occupation de Coimbre et du Mondego par les troupes de Junot. Masséna dit à Ney que les Anglais, circonspects et lents comme ils étaient, ne viendraient pas à bout de quinze mille hommes commandés par lui, sur un terrain aussi propre à la défense que l'étaient les petites vallées qu'on allait traverser successivement jusqu'à Coimbre, et qui toutes formaient des affluents du Mondego. Ney, qui avait vu de près la masse des Anglais, ne se laissa pas aussi facilement convaincre que Masséna l'aurait voulu, mais promit de tenir le plus longtemps possible. Par surcroît d'embarras, le général Drouet, chargé d'appuyer Ney, était repris du désir de s'en aller, et il annonçait son départ immédiat, ce qui devait réduire Ney à deux divisions. Drouet, appelé devant Ney et Masséna, se défendit comme font les gens de mauvaise volonté, avec embarras et entêtement. Masséna, capable de la plus grande énergie quand il était poussé à bout, mais seulement alors, commit la faute de ne pas commander impérieusement, car, bien que Drouet ne fût qu'auxiliaire, il ne pouvait y avoir en présence de l'ennemi deux généraux en chef, et Masséna ayant seul en Portugal cette qualité, n'avait qu'à donner des ordres formels, sans s'épuiser à persuader un froid entêté qui ne voulait rien entendre. Ney, ne pouvant se défendre d'une certaine sympathie pour ceux qui étaient pressés de quitter le Portugal, n'appuya guère Masséna, et on se sépara sans s'être assez clairement expliqués. Drouet promit de se retirer lentement, mais il ne dit pas le moment de son départ. Ney promit de bien disputer Pombal, mais ne dit pas combien de temps. Masséna était ici dans son tort, et parce qu'il ne commandait pas avec assez de vigueur, et parce qu'il ne songeait pas à profiter de cette position de Pombal pour infliger une rude leçon aux Anglais. La position de Pombal, effectivement, eût été bonne pour leur tenir tête, et leur faire payer cher la gloire qu'ils avaient de nous voir battre en retraite. Pour cela il aurait fallu rassembler beaucoup de forces à son arrière-garde, et malheureusement Masséna n'avait pas été assez occupé de ce soin. Que faisait en effet Loison sur le flanc de Ney, à cheval sur les deux versants? Que faisait surtout Junot, envoyé tout entier sur Coimbre à la recherche des gués du Mondego? On pouvait dire, à la vérité, que Loison était nécessaire pour lier les troupes qui marchaient au sud de l'Estrella avec celles qui marchaient au nord, pour lier Reynier avec Ney. Mais en admettant que Loison pût être utile où il était, bien qu'il fût tout à fait invraisemblable que les Anglais, circonspects et mauvais marcheurs, songeassent à se jeter entre Ney et Reynier, pourquoi employer tout le corps de Junot à occuper Coimbre et à passer le Mondego, besogne à laquelle Montbrun avec une partie de sa cavalerie et deux ou trois bataillons de troupes légères aurait suffi, besogne surtout qui aurait été bien plus naturellement dévolue à Drouet, si pressé de se retirer et de regagner Alméida? C'est dans cet art de distribuer ses forces, loin ou près de l'ennemi, que Napoléon était sans égal, et qu'aucun de ses lieutenants ne pouvait le remplacer, car c'est celle qui exige le plus d'étendue et de profondeur d'esprit. Masséna, il faut le reconnaître, donna prise ici à la mauvaise volonté de ses lieutenants, en les appuyant mal les uns par les autres, et en leur fournissant un prétexte plausible de se retirer plus tôt qu'il ne l'aurait fallu. Ney et Junot réunis, ayant Loison sur leur flanc pour les lier à Reynier, ayant Drouet sur leurs derrières pour occuper Coimbre, auraient été en mesure de donner à lord Wellington un rude choc, et de le punir de ses trop grandes prétentions.
[En marge: Combat de Pombal.]
Le lendemain 11 de très-grand matin, Ney placé à Pombal sur la rive droite de la petite rivière de l'Arunça, vit les Anglais la descendre par la rive gauche afin de la passer au-dessous de Pombal, et à cette vue il ordonna brusquement la retraite, sans vouloir entendre le chef d'état-major Fririon qui essayait de le retenir. Cependant celui-ci ayant insisté, et Ney s'apercevant qu'on pouvait jeter un grand désordre parmi les Anglais en leur reprenant Pombal, y lança un bataillon du 69e, un du 2e et un du 6e léger. Ces troupes, conduites par le général Fririon, rentrèrent impétueusement dans Pombal, refoulèrent les Anglais jusqu'au pont de l'Arunça, en précipitèrent quelques-uns dans la rivière, mirent le feu au bourg, où les blessés anglais périrent dans les flammes, et retardèrent ainsi de quelques heures la marche de l'armée britannique.
Après ce coup de vigueur, Ney reprit tranquillement sa retraite, et descendit la rive droite de l'Arunça à la face des Anglais qui en occupaient la rive gauche. La route suivant la vallée pendant une lieue jusqu'à Venda da Cruz, quittait ensuite le bord de la rivière, perçait la berge gauche couverte de bois, et allait en parcourant un terrain tour à tour accidenté ou uni, descendre dans la vallée de la Soure, à un village nommé Redinha. Le maréchal Ney s'arrêta le soir à Venda da Cruz, au point où la route quittait la vallée de l'Arunça pour pénétrer dans celle de la Soure.
Masséna, averti de l'engagement de Ney à Pombal, lui fit dire qu'il allait rapprocher le général Loison, ramener en outre une des divisions de Junot (dispositions bonnes, quoique tardives), et tenter de nouveaux efforts pour retenir le général Drouet, mais qu'il le conjurait, en se repliant le lendemain sur Redinha, de se retirer lentement, car on avait peu de chemin à faire pour se trouver au bord du Mondego, et il ne fallait pas s'y laisser serrer de trop près, si on voulait le passer tranquillement, et avoir le temps de s'y établir.
[En marge: Retraite du maréchal Ney sur Redinha.]
Le lendemain 12, Ney décampa avant le jour, pour n'avoir pas l'ennemi à ses trousses dans les défilés qu'il avait à franchir.
[En marge: Beau combat de Redinha.]
Il s'engagea ainsi dans un pays accidenté où l'on marchait tantôt en plaine, tantôt sur des collines. Précédé à une assez grande distance par la division Marchand, Ney avait directement sous la main la division Mermet, forte de 6 mille fantassins admirables, ceux d'Elchingen, d'Iéna, de Friedland, n'ayant jamais servi qu'avec lui, le devinant d'un regard, prêts à se précipiter partout à un signe de son épée. Il avait en outre quatorze pièces d'artillerie, deux régiments de dragons, les 6e et 11e, et le 3e de hussards. Avec ces 7 à 8 mille hommes il se retirait lentement, suivi par 25 mille Anglais formés en trois colonnes, l'une à droite composée des troupes du général Picton et des Portugais de général Pack, l'autre au centre composée des troupes du général Cole, la troisième à gauche, de l'infanterie légère du général Erskine. La cavalerie du général Slade, celle des Portugais et les tirailleurs liaient ces trois colonnes entre elles. Ney, comme un lion poursuivi par des chasseurs, tenait les yeux fixés sur ses assaillants pour se jeter sur le plus téméraire. Quand l'une de ces colonnes le serrait de trop près, il la couvrait de mitraille, ou la chargeait à la baïonnette, ou bien enfin lançait sur elle ses dragons, employant chaque arme selon le terrain avec un art admirable et une vigueur irrésistible. Masséna, accouru sur les lieux, ne pouvait s'empêcher d'admirer tant d'aisance, de dextérité et d'énergie. Lorsque les Anglais arrêtés court poussaient leurs ailes en avant, pour forcer les Français à se retirer en les débordant, ce qu'ils faisaient toujours un peu gauchement, n'étant ni adroits, ni agiles, Ney se rabattait sur la colonne qui avait eu la témérité de le déborder, et à son tour la prenant en flanc la renvoyait cruellement maltraitée à son corps de bataille. Il avait employé ainsi une moitié du jour à parcourir tout au plus deux lieues, et préparait aux Anglais, au bord même de la Soure, une dernière et chaude réception qui devait terminer dignement la journée. Masséna, le voyant si bien disposé, lui témoigna sa vive satisfaction, lui dit qu'il comptait sur lui, le pressa de ne pas abandonner les hauteurs qui précédaient Redinha, et le conjura de garder du terrain le plus qu'il pourrait, afin d'en avoir davantage à disputer le lendemain, puis il le quitta pour aller s'occuper du reste de l'armée.
Ney en ce moment était arrivé sur la chaîne des hauteurs qui longent la Soure, et au pied desquelles se trouve, au bord même de la rivière, le village de Redinha. Il était donc adossé au lit de la Soure et à Redinha, et avait devant lui une petite plaine arrondie, au milieu de laquelle cheminaient pesamment les Anglais, cherchant, comme ils avaient fait toute la matinée, à déborder nos ailes soit à droite, soit à gauche. La position était avantageuse à défendre, puisque de tous côtés elle entourait et dominait le petit bassin au fond duquel on apercevait l'ennemi. Elle offrait même l'occasion d'un grand succès, car on pouvait en repoussant les Anglais, les refouler pêle-mêle dans le défilé qu'on avait traversé le matin avec eux, et les précipiter ensuite dans la vallée de l'Arunça. Ney, avec les 12 mille fantassins et les 12 cents chevaux dont il disposait, était presque certain d'obtenir ce succès, mais il était retenu par plus d'une raison de prudence. En effet, il était adossé à un terrain dangereux, d'où il risquait d'être jeté dans la Soure et poursuivi aussi dans un affreux défilé, celui qui va de Redinha à Condeixa. S'il avait eu la division Loison en réserve, et qu'il eût pu la placer sur l'autre rive de la Soure pour le recueillir en cas d'échec, il aurait été en mesure de livrer une vraie bataille avec les divisions Marchand et Mermet, et il l'aurait certainement gagnée. N'ayant pas cette réserve, il n'osa rien hasarder.
Délivré de la présence de Masséna, qui probablement eût voulu engager le combat à fond, il fit défiler devant lui la division Marchand, ordonna à cette division de descendre au bord de la Soure, de traverser la rivière par le pont de Redinha, puis de remonter sur l'autre bord, et d'y prendre position, ce qui lui permettait de se réfugier auprès d'elle s'il était trop vivement poussé. Avec la seule division Mermet, avec ses trois régiments de cavalerie et quelques bouches à feu, il résolut de tenir plusieurs heures en avant de Redinha, comme pour montrer ce qu'il était possible de faire avec sept mille hommes contre vingt-cinq mille, en manoeuvrant bien sur un terrain propre à la défensive.
Posé fièrement sur les hauteurs qu'il voulait disputer, il avait ses quatre régiments d'infanterie déployés sur deux rangs, son artillerie un peu en avant, de nombreux pelotons de tirailleurs dispersées à droite et à gauche sur tous les accidents de terrain, et ses trois régiments de cavalerie en arrière au centre, prêts à charger à travers les intervalles de l'infanterie au premier moment favorable. Derrière sa gauche un chemin descendait sur Redinha, et formait sa ligne de retraite, sur laquelle il avait l'oeil ouvert. Derrière sa droite il avait reconnu un gué par lequel sa cavalerie pouvait traverser la Soure et se dérober quand il en serait temps. Après s'être ainsi bien assuré ses moyens de retraite, il ne craignait pas de s'engager, étant toujours sûr de se replier à propos.
Les Anglais, déployés dans la plaine, continuaient leur manoeuvre de la journée, et cherchaient à déborder nos flancs. Les généraux Picton et Pack essayaient de gravir les hauteurs à notre gauche pour disputer à Ney la retraite sur Redinha, pendant que les généraux Cole et Spencer s'avançaient en masse profonde au centre, et que l'infanterie légère d'Erskine tâchait de franchir la rivière sur notre droite aux gués choisis d'avance pour notre cavalerie. Mais Ney employant toutes ses armes avec la même présence d'esprit, commença par cribler de boulets les troupes de Picton, et leur emportant des files entières, les obligea à un mouvement oblique pour se dérober à ses coups. Parvenues toutefois à gravir les hauteurs après beaucoup de pertes, elles s'avançaient presque de plain-pied sur le flanc de Ney, et en étaient à portée de fusil, lorsque celui-ci réunissant six bouches à feu les couvrit de mitraille à bout portant, puis dirigea sur elles un bataillon du 27e, un du 59e, et tous ses tirailleurs ralliés et formés en un troisième bataillon. Ces trois petites colonnes abordèrent les Anglais de Picton à la baïonnette, les chargèrent vigoureusement, et les précipitèrent au pied des hauteurs, après en avoir tué ou blessé une assez grande quantité. En quelques instants la déroute sur ce point fut complète. Lord Wellington alors porta son centre en avant pour rallier et recueillir sa droite, et attaquer de front la position des Français. Ney laissant avancer cette masse, lui présenta le 25e léger et le 50e de ligne, avec son artillerie dans les intervalles des bataillons, et fit appuyer ces deux régiments par le 6e de dragons et le 3e de hussards. Après avoir accueilli les Anglais d'abord par les feux de son artillerie, puis par ceux de son infanterie, il les fit charger à la baïonnette et pousser vivement sur la pente du terrain. Il lança ensuite sur eux le 3e de hussards, qui rompit leur première ligne et sabra un bon nombre de leurs fantassins. La confusion en cet instant devint extrême dans toute la masse anglaise; et si Ney, ayant gardé là division Marchand auprès de lui, avait pu engager davantage la division Mermet, la déroute serait devenue générale et irrévocable. Pourtant Ney ne voulant pas compromettre ses troupes, les ramena, les remit en bataille, et demeura en position encore plus d'une heure, continuant à envoyer aux Anglais des boulets qui faisaient dans leurs rangs de profondes trouées.
[En marge: Résultats et caractère du combat de Redinha.]
Il était quatre heures de l'après-midi. Lord Wellington, piqué au vif en se voyant ainsi retenu, maltraité par une poignée d'hommes, réunit toute son armée, la forma sur quatre lignes, et s'avança avec la détermination manifeste de forcer la position à tout prix. C'était pour le maréchal Ney le moment de se retirer, car n'ayant pas ses réserves, et voulant non pas conserver le terrain, mais le disputer, il lui était permis de l'abandonner sans regret. Il exécuta sa retraite avec l'aplomb et la vigueur qui avaient caractérisé toute cette belle journée. Tandis que les Anglais s'avançaient lentement, mais résolûment, chaque régiment d'infanterie française défilait successivement devant eux en exécutant des feux de bataillon, puis se reployait à gauche pour descendre sur la Soure par le chemin de Redinha. Les quatre régiments de la division Mermet ayant salué ainsi de leurs feux l'armée anglaise, se retirèrent par la gauche sans être même poursuivis, escortant leur artillerie qui les avait devancés, pendant que notre cavalerie, défilant par la droite, descendait paisiblement sur la Soure pour la passer à gué. Toutes les troupes de Ney vinrent s'établir de l'autre côté de la Soure, derrière la division Marchand, qui s'y trouvait en position. Les Anglais parvenus alors sur les hauteurs que nous leur avions abandonnées, se hâtèrent de descendre sur le bord de la rivière pour essayer de la franchir. Mais ils aperçurent la division Marchand postée sur l'autre rive, et couverte par une nuée de tirailleurs qui ne permettaient pas d'approcher. L'artillerie de cette division incendia le pauvre bourg de Redinha, et le rendit inhabitable. Les Anglais durent donc s'arrêter sur la Soure, après une laborieuse journée qui ne leur avait pas coûté moins de 1,800 morts ou blessés, ce qui était considérable pour eux, tandis qu'elle nous en avait à peine coûté 200. L'armée française, sous la main du plus habile de ses manoeuvriers, avait montré dans cette occasion tous les genres de perfection auxquels elle arrive quand elle joint l'éducation à la nature, c'est-à-dire la vigueur, l'adresse, l'aplomb, l'art de se ployer et de se déployer sous le feu comme sur un champ d'exercice, la facilité de passer de la défensive à l'offensive, et de celle-ci à celle-là, avec une prestesse et une solidité que rien n'égalait, il faut le dire, dans aucune armée de l'Europe, et que les Anglais ne purent s'empêcher d'admirer. Si Ney dans cette journée avait été aussi hardi comme général en chef qu'il l'avait été comme manoeuvrier, il aurait certainement ramené l'armée anglaise bien loin en arrière. Mais dominé par des raisons de prudence qui avaient leur mérite, il se borna à un combat d'arrière-garde, quand il aurait pu livrer et gagner une grande bataille. Quant à Masséna, son tort fut de s'être éloigné, et surtout de n'avoir pas eu là une division de plus. L'armée britannique aurait probablement essuyé une sanglante défaite, et payé cher l'honneur de nous avoir fait évacuer les bords du Tage.
[En marge: Nécessité de défendre Condeixa le plus longtemps possible, afin de donner à Junot le temps de passer le Mondego et d'occuper Coimbre.]