Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 46

Chapter 463,706 wordsPublic domain

L'opération projetée par le maréchal Soult fut aussi bien exécutée que bien conçue. Le 18 février, il était parvenu à se procurer par les soins du génie un moyen de passage sur la Guadiana, suffisant pour 6 mille hommes d'infanterie et 2 mille de cavalerie. On franchit la Guadiana dans la nuit du 18 au 19, avec des troupes d'élite prises dans les deux divisions Girard et Gazan. Les maréchaux Soult et Mortier marchaient à la tête de leurs soldats. À la pointe du jour du 19 on se trouvait sur l'autre rive de la Guadiana, ayant à droite dans la plaine la cavalerie composée des dragons de Latour-Maubourg et de deux régiments de chasseurs, au centre et à la gauche l'infanterie rangée en colonnes par bataillons. Comme on avait passé la Guadiana au-dessus de Badajoz, il fallait descendre la rive droite de cette rivière pour arriver près de Saint-Christoval et des hauteurs de Santa-Engracia, sur lesquelles était établi le camp espagnol. Un brouillard épais favorisait la marche de notre petite armée.

[En marge: Bataille de la Gevora et dispersion de l'armée espagnole d'Estrémadure.]

Bientôt on parvint au bord de la Gevora, avant que les Espagnols eussent songé à nous la disputer. La cavalerie la franchit un peu au loin sur notre droite, et culbuta en un clin d'oeil la cavalerie espagnole qui couvrait le camp du côté de la plaine. Notre infanterie, conduite par le maréchal Mortier, entra dans la Gevora, la traversa en ayant de l'eau jusqu'à mi-corps, et arriva ensuite dans le plus bel ordre au pied de l'escarpement de Santa-Engracia, au moment où le brouillard se dissipait.

Le général en chef, avant d'ordonner l'attaque, poussa d'abord sur notre gauche deux bataillons, pour les interposer entre le fort de Saint-Christoval et les Espagnols, et empêcher ceux-ci de se réfugier dans la place. En même temps il prescrivit à la cavalerie d'opérer un mouvement de conversion par notre droite, afin de déborder par ce côté, qui était en pente douce, le camp ennemi. Puis il donna le signal de l'attaque.

Nos soldats, qui craignaient peu les troupes espagnoles, abordèrent hardiment la hauteur de Santa-Engracia, sous un feu plongeant des plus vifs, et non sans faire des pertes. Mais en peu d'instants ils arrivèrent au sommet de l'escarpement, pendant que les deux bataillons envoyés à gauche interceptaient le chemin du fort de Saint-Christoval, et que la cavalerie lancée à droite dans la plaine gagnait les derrières de l'ennemi. Les Espagnols se voyant menacés de front par notre infanterie, de flanc et en queue par notre cavalerie, se formèrent en deux carrés assez gros et assez fermes dans leur attitude. Mais assaillis bientôt par notre infanterie et nos dragons, ils furent rompus, et perdirent ce que perdent des carrés lorsqu'on est parvenu à les rompre. On leur tua ou blessa près de 2 mille hommes. On en prit 5 mille avec toute l'artillerie, et un grand nombre de drapeaux. Des 12 mille hommes qu'ils avaient en bataille, les Espagnols en sauvèrent tout au plus 5 mille, lesquels s'enfuirent dans toutes les directions.

Quoique ce ne fût point une difficulté pour nos troupes de battre douze mille hommes avec huit, quand elles avaient affaire aux Espagnols sans les Anglais, c'était une opération infiniment méritoire que celle qui venait d'être exécutée, à cause de la position de l'ennemi, couverte par les hauteurs de Santa-Engracia et par le lit de la Gevora, à cause de la Guadiana qu'il fallait franchir pour aller livrer bataille au delà, à cause du siége enfin dont il fallait continuer de garder les travaux tout en allant combattre ailleurs. Ce sont toutes ces difficultés que le général en chef avait heureusement surmontées en agissant avec secret, promptitude et vigueur.

[En marge: La bataille de la Gevora aurait rendu possible un mouvement sur le Tage, pourtant le maréchal Soult reprend lentement le siége de Badajoz.]

Le maréchal Soult profita de sa victoire pour investir la place sur la droite de la Guadiana, et la priver de toute communication avec le dehors. S'il eût voulu en profiter pour accélérer la reddition de Badajoz, il aurait certainement terminé ce siége avant le 1er mars, et alors les deux places d'Olivença et de Badajoz prises avec les garnisons qu'elles contenaient, toutes les armées espagnoles de l'Estrémadure étant dispersées, il pouvait s'avancer sans grand péril sur le Tage, et avec beaucoup de chances de donner une immense impulsion aux événements. Restait, il est vrai, le danger d'agrandir du double la distance qui le séparait du maréchal Victor. Mais en prenant sur lui d'évacuer Grenade, ou du moins de n'y laisser que très-peu de monde, et de porter le plus gros du 4e corps vers Ronda, entre Grenade et Cadix, de manière que dans une circonstance pressante le 4e corps et le 1er pussent se réunir rapidement, le danger de son mouvement sur Abrantès eût été fort diminué. En tout cas l'effet moral d'un grand succès sur le Tage eût compensé les inconvénients de son absence, tandis qu'en laissant le maréchal Masséna seul, condamné à se retirer, il s'exposait à une cruelle punition, celle d'avoir bientôt sur les bras les Anglais débarrassés du maréchal Masséna. À tout prendre, après le succès qu'il venait d'obtenir, et en considérant l'avenir, il y avait encore moins de périls dans une imprudente générosité, que dans une prudente réserve. On en jugera du reste par les résultats.

[En marge: Sentiments divers du maréchal Masséna et de lord Wellington en entendant le canon de Badajoz.]

Le maréchal Soult, délivré des Espagnols, reprit tranquillement et lentement les travaux du siége de Badajoz. Pendant ce temps lord Wellington et Masséna attendaient avec des sentiments bien divers l'issue des opérations autour de cette place. Les Français ayant des troupes en Estrémadure, en ayant aussi en Castille, car la division Claparède était arrivée à Viseu, lord Wellington avait de la peine à comprendre comment ils ne se réunissaient pas en masse sur les deux rives du Tage, à la hauteur d'Abrantès. Il s'y attendait et le redoutait par-dessus tout. Pour ce cas il regardait sa situation comme difficile, car il pouvait avoir 75 mille combattants sur les bras, si la division Claparède et le 5e corps se joignaient au maréchal Masséna, et avec l'énergie de ce dernier il avait beaucoup à craindre, même derrière les lignes de Torrès-Védras. Il semble donc que tout aurait dû engager les Français à se réunir, et lord Wellington, jugeant qu'on ferait contre lui ce qu'il était si raisonnable de faire, ne cessait de presser les Portugais de ravager l'Alentejo, et d'enfermer dans Lisbonne ce qu'on pourrait transporter. Mais il ne réussissait guère à les persuader, les Portugais, quoique fort animés contre les Français, ne voulant pas, pour empêcher qu'on leur prît leur blé ou leur bétail, commencer par le détruire eux-mêmes. Loin de songer à livrer bataille au maréchal Soult, si celui-ci quittait l'Andalousie pour venir au secours de l'armée de Portugal, il avait ordonné au maréchal Béresford, qui commandait à Abrantès, de défendre les affluents du Tage qui traversent l'Alentejo, de les défendre assez pour retarder l'arrivée des Français, point assez pour perdre une bataille, et lui avait surtout recommandé de rentrer entier dans les lignes de Torrès-Védras, devenues son objet unique, et effectivement le plus important. La route se serait ainsi trouvée ouverte devant le maréchal Soult, et il n'aurait couru d'autre danger que celui de s'éloigner de Séville, et de priver ses lieutenants de son appui quelques jours de plus. Tout était donc préparé sur son chemin pour qu'il pût accomplir facilement une grande chose. Il est vrai qu'il l'ignorait, et que le fantôme de l'armée anglaise se dressait devant lui à l'idée de marcher sur Abrantès.

[En marge: Situation du maréchal Masséna pendant les opérations du maréchal Soult autour de Badajoz.]

[En marge: Une expédition du général Reynier dans l'île située près de l'Alviela, afin d'y chercher des vivres, prouve qu'on aurait pu y passer le Tage.]

Ce fantôme, Masséna ne le craignait guère, et s'il n'avait eu que cette armée à rencontrer en rase campagne, pourvu qu'on lui eût procuré des munitions, il l'aurait vite assaillie, bien que d'ailleurs il l'estimât comme elle le méritait. Mais il luttait contre la faim, le défaut de munitions, le dégoût croissant de l'armée, et surtout contre la résistance de ses lieutenants, qui prenait dans certains moments la forme d'un désespoir presque factieux. Si lors de l'arrivée du général Foy on avait courbé la tête devant l'ordre impérial de demeurer sur le Tage, on était bientôt revenu, sous l'influence de la tristesse et de la faim, au désir ardent de quitter une terre où l'on se voyait condamné à mourir de besoin, sans avoir rien de grand à exécuter. Lorsque l'on comptait sur le général Drouet d'un côté, sur le maréchal Soult de l'autre, on avait entrevu un grand but, et les moyens de l'atteindre. Le général Drouet n'ayant amené que 7 mille hommes, on avait senti une première atteinte de découragement, mais restait le maréchal Soult. On comptait sur lui; de temps en temps de vives canonnades du côté de Badajoz laissaient arriver de longs échos jusqu'à Punhète, et faisaient tressaillir les coeurs. Mais depuis quelques jours on ne les entendait plus, sans doute par un pur accident atmosphérique, et on en concluait que le maréchal Soult était rentré en Andalousie. On se regardait donc comme tout à fait délaissés, comme désormais impuissants contre les lignes de Torrès-Védras, et comme destinés à mourir de faim sur une plage déserte, sans but sérieux ni même utile à atteindre. Le maréchal Ney, il est vrai, avait fait dans les derniers jours une précieuse trouvaille, c'était celle de 400 boeufs, 2,000 moutons, 4,000 quintaux de maïs. Il en avait pris une portion pour son corps, et avait donné le surplus à ses collègues. Mais le 2e corps, celui de Reynier, était réduit à la dernière extrémité, et il n'aurait pas pu subsister, sans une découverte que lui aussi avait faite récemment. C'était dans cette île placée à l'embouchure de l'Alviela et sous les hauteurs de Boavista, dont nous avons dit qu'on aurait pu se servir comme d'une seconde Lobau. En effet, sur ses vives instances, Masséna avait consenti à lui abandonner quelques-uns des bateaux de l'équipage de pont, afin de fouiller cette île, qui semblait contenir d'assez grandes ressources. Le capitaine Parmentier s'était livré au courant du Zezère d'abord, puis à celui du Tage, et, parti de Punhète à la chute du jour, était parvenu le lendemain matin dans l'île dont il s'agit, sans autre accident que de nombreux coups de fusils de la rive gauche, nombreux mais de peu d'effet. On avait trouvé dans cette île, si bien située, des grains, du bétail, dont Reynier avait grand besoin, et la triste conviction qu'on aurait pu en profiter pour passer le Tage. L'ennemi y étant accouru en force, il n'était plus temps d'en tirer parti, et il fallait renoncer à franchir le Tage dans un endroit où l'opération aurait été praticable et sûre. C'était jusqu'ici la principale et presque la seule faute qu'on eût à reprocher à Masséna, faute que l'opinion du général Éblé excuse mais n'efface point, et que Napoléon n'aurait point commise, parce que son esprit propre à tout, aux fonctions de l'ingénieur comme à celles du général en chef, et de plus infatigable, ne se reposait que lorsqu'il avait découvert la solution cherchée. Or il est rare, quelle que soit la situation, que cette solution n'existe pas, à la guerre comme ailleurs. Seulement il faut l'esprit qui la trouve, et de plus l'ardeur de caractère qui ne s'arrête qu'après l'avoir trouvée.

[Date en marge: Mars 1811.]

[En marge: La détresse croissante de l'armée et l'évanouissement de toutes les espérances de secours rendent la retraite inévitable.]

[En marge: Masséna se décide à se retirer du Tage sur le Mondego.]

Reynier put donc vivre quelques jours de plus, mais à la fin de février il déclara qu'il allait entamer sa réserve de biscuit. Plusieurs fois les chefs de corps avaient parlé de recourir à cette ressource extrême, mais c'était de leur part une menace destinée à ébranler le général en chef, et à laquelle il ne s'était pas laissé prendre. Cette fois il lui était impossible de douter de la réalité des besoins, et il pouvait s'assurer par ses propres yeux, par ses propres oreilles, de la passion de s'en aller qui s'était entièrement emparée de cette armée, privée de tout secours, de toute nouvelle, et abandonnée pendant près de six mois à une extrémité du continent. Depuis surtout que l'espoir d'être renforcée par le maréchal Soult s'était évanoui, on ne pouvait plus la retenir, et on devait même craindre des mouvements d'indocilité, sous l'influence de chefs qui avaient le tort de ne pas mettre un frein à leur langue. Masséna n'avait jamais cru à l'arrivée du maréchal Soult, et il n'avait cessé de le dire secrètement à un officier de sa confiance. S'il avait attendu, c'était pour rendre évidente à tous la nécessité de se retirer, et pour épuiser les dernières chances de la fortune. Le mois de mars étant venu, la présence du maréchal Soult n'étant plus à espérer, le passage du Tage n'offrant plus de chance de succès, puisque la seule chance venait d'être perdue faute d'y avoir cru, l'impossibilité de vivre résultant de l'impossibilité de se transporter au delà du Tage, la précieuse réserve de quinze jours de biscuit, seule ressource de l'armée en cas de retraite, allant être dévorée si on attendait davantage, Masséna prit le parti d'exécuter enfin le mouvement rétrograde sur le Mondego, qu'il avait toujours regardé comme le plus sage, et qu'il eût exécuté dès les conférences de Golgao, s'il n'avait fallu alors obtempérer à l'ordre formel de Napoléon de rester sur le Tage jusqu'à la dernière extrémité. Pourtant il s'agissait de savoir si une fois le mouvement de retraite commencé, on pourrait s'arrêter à mi-chemin, et si on ne serait pas entraîné jusqu'à la frontière d'Espagne. Mais quoi qu'il pût advenir d'un premier mouvement rétrograde, il fallait partir, puisque la famine arrivant à grands pas rendait ce mouvement nécessaire. Il fallait quitter Santarem, comme on ouvre les portes d'une place à sa dernière ration. Masséna donna ses ordres de manière à être en pleine retraite du 4 au 6 mars. Son plan fut conçu avec une prudence et une hardiesse qui décelaient un véritable général en chef, auquel la fortune contraire n'avait rien ôté de son sang-froid et de son intelligence.

[En marge: Mouvement habilement conçu sur Leyria, pour empêcher l'ennemi de devancer l'armée à Coimbre.]

Il était indispensable, avant de commencer la retraite de l'armée, de la faire précéder du départ des malades, des blessés et des gros bagages, et ce n'était pas trop de deux jours d'avance, si on ne voulait pas les trouver accumulés sur son chemin, et peut-être se voir réduit à leur passer sur le corps pour échapper aux atteintes de l'ennemi. Pourtant ces mouvements anticipés pouvaient avoir aussi l'inconvénient de donner l'éveil aux Anglais, et de les attirer trop tôt à notre suite. Sur la route du Tage que nous occupions en force, s'ils voulaient nous talonner de trop près, il y avait moyen de les contenir, en s'arrêtant pour leur montrer nos baïonnettes. Mais sur la route de la mer qui longe le revers de l'Estrella, il était à craindre qu'avertis de notre retraite ils ne se portassent rapidement à Leyria, Pombal, Condeixa, et qu'ils ne nous prévinssent ainsi sur Coimbre et sur le Mondego. Dans ce cas, il fallait renoncer à s'établir à Coimbre, peut-être même à suivre la vallée du Mondego, et se résoudre à une retraite courte, mais épouvantable, par la vallée du Zezère, qui est au sud de l'Estrella. On pouvait parer à tous ces inconvénients en occupant Leyria en force, par un mouvement bien combiné, et opéré en temps utile, ni trop tard, ni trop tôt. Masséna le conçut, et il le fit exécuter avec une rare précision.

Il décida que les malades et les gros bagages partiraient le 4 mars, en annonçant que cette évacuation avait lieu pour faciliter la concentration de l'armée sur Punhète, point sur lequel on avait toujours supposé que les Français passeraient le Tage. À la faveur de ce bruit, l'ennemi, sans même y croire entièrement, devait être retenu, dans une incertitude assez grande pour n'oser faire aucun mouvement prononcé. Le 5 au soir, la nuit venue, toute l'armée avait ordre de s'ébranler. Ney, qui n'avait qu'un court espace à franchir pour se porter sur le revers des hauteurs, en passant de Thomar à Leyria par Ourem, devait se rendre à Leyria avec les deux divisions Mermet et Marchand, et avec la cavalerie de Montbrun mise à sa disposition pour cette circonstance. (Voir la carte nº 53.) Trouvant à Leyria Drouet avec la division Conroux, mise également à sa disposition, il ne pouvait pas avoir moins de 18 ou 19 mille hommes d'infanterie, de 3 à 4 mille hommes de cavalerie, formant en tout 22 à 23 mille combattants de la première valeur, et tous les Anglais et les Portugais vinssent-ils sur lui, avec ces forces et son caractère il était certain qu'il les arrêterait. Sa troisième division, celle de Loison, devait rester à Punhète pour laisser subsister l'idée du passage. Tandis que Ney franchirait ainsi les hauteurs de Thomar à Leyria, et irait se mettre en travers de la route de la mer, les routes du Tage devenant libres, Reynier et Junot avaient ordre de décamper le même jour, à la même heure, Reynier pour suivre la route qui borde le Tage, de Santarem à Thomar, Junot pour suivre celle qui passe à mi-côte, par Trèmes, Torrès-Novas, Chao de Maçans. Ce dernier devait traverser la ligne des hauteurs vers Ourem, défiler derrière Ney, le devancer à Pombal avec la cavalerie légère, rétablir le pont de Coimbre sur le Mondego, et occuper cette ville, tandis que Reynier ne franchissant les hauteurs qu'à Espinhal, était chargé de descendre par Miranda de Corvo sur le Mondego, et d'occuper Ponte de Murcelha, qui est la clef de la rive gauche de ce fleuve. Quand ils auraient l'un et l'autre exécuté leur mouvement, et laissé les routes libres, Loison après avoir détruit l'équipage de pont, devait quitter Punhète, rejoindre Ney à Leyria par la route de Thomar, et former avec lui l'arrière-garde. Il était peu probable que les Anglais réussissent jamais à entamer une arrière-garde composée de pareilles troupes, et commandées par Loison et Ney.

Masséna eut encore bien des difficultés avec ses lieutenants, notamment avec les généraux Montbrun et Drouet, qui éprouvaient la plus grande répugnance à se trouver sous les ordres du maréchal Ney. Drouet surtout, minutieux, difficile sous des apparences tranquilles, au lieu d'être rendu plus accommodant par la liberté qu'il recouvrait de regagner la frontière d'Espagne, voulait au contraire partir tout de suite, sans être d'aucune utilité à la retraite. Il désobéit même dans plusieurs détails, ce que Masséna eut tort de supporter; pourtant il consentit à marcher quelques jours avec le maréchal Ney, et à seconder la retraite par sa présence, au moins dans les premiers instants.

[En marge: L'armée commence sa retraite le 4 mars.]

Le 4 au soir, les malades et les blessés, sauf quelques mourants impossibles à transporter et confiés à la loyauté anglaise, le grand parc d'artillerie, les gros bagages se mirent en mouvement, en répandant la nouvelle d'un prochain passage du Tage. La partie la plus précieuse de ce fardeau, c'est-à-dire la masse des blessés, était portée sur des ânes. On avait, faute de chevaux, réduit l'artillerie à la moindre proportion possible, et on n'avait laissé dans chaque corps que les pièces les plus mobiles, et en quantité indispensable pour combattre. Les gargousses devenues inutiles avaient été par l'industrie du général Éblé converties en cartouches. L'armée quitta ce séjour avec une satisfaction qu'empoisonnait cependant la renonciation forcée à de grands desseins. Masséna au moment de décamper expédia de nouveau le général Foy, pour aller exposer à Paris les motifs qui l'obligeaient à se retirer sur le Mondego, et l'urgente nécessité de lui envoyer immédiatement des secours, si on voulait reprendre l'offensive, ou du moins conserver l'ascendant des armes.

Les malades, les blessés et les gros bagages ayant pris une avance de vingt-quatre heures, l'armée s'ébranla le 5 mars à la chute du jour. Reynier, qui était à Santarem, placé très-près de l'ennemi, fit bonne contenance toute la journée. Le soir il détruisit les ponts du Rio-Mayor, et puis se dirigea en silence sur la route de Golgao. Junot, qui avait sur le cours supérieur du Rio-Mayor de gros détachements, en agit de même, et quitta Torrès-Novas pour suivre la route la plus rapprochée de la chaîne des hauteurs, celle de Torrès-Novas, Chao de Maçans et Ourem. Cet excellent homme, malheureusement moins sensé que brave, avait, dans un combat récent d'avant-postes, reçu au front une blessure qui devait plus tard lui être funeste, et toujours dévoué quoique peu docile, il voulait rester à cheval pendant la retraite. Masséna, pour lui en épargner la fatigue, était venu se mettre personnellement à la tête du 8e corps. Ney de son côté s'était porté sur Ourem et Leyria, pour barrer la grande route de Coimbre sur le versant maritime, et laisser libres Thomar, Chao de Maçans, Ourem, aux corps qui allaient cheminer sur le versant du Tage.

[En marge: Le premier mouvement rétrograde s'exécute heureusement, sans que les Anglais en aient eu le moindre soupçon.]

Les dispositions de Masséna s'accomplirent avec une grande précision, nul ne faisant de faute dans l'exécution d'un mouvement qui plaisait à tous. Le 6 l'armée entière se trouva en pleine marche, sans être suivie par les Anglais. Le 7 elle était en ligne de bataille, à cheval sur les deux versants, et pouvant combattre sur l'un ou sur l'autre. Reynier était à Thomar, Junot à Ourem, Ney à Leyria. Loison resté à Punhète attendait la fin du jour pour livrer aux flammes cet équipage de pont, merveilleux et inutile ouvrage de l'industrie du général Éblé. Le soir après avoir tout brûlé il partit pour Thomar en emportant quelques chargements d'outils, et ayant à son extrême arrière-garde le bataillon des marins, qui escortait les blessés ou malades attardés dans leur marche. Le 8 toute l'armée se trouva hors d'atteinte, Reynier à droite gravissant la gorge allongée qui par Thomar, Cabaços et Espinhal, va descendre sur le Mondego, Junot au centre venant franchir la chaîne des hauteurs à Ourem, et passant derrière Ney pour aller avec la cavalerie légère occuper Coimbre et rétablir les ponts du Mondego, Ney enfin ayant ralenti le pas pour laisser écouler tout ce qui devait le précéder, et s'apprêtant à former une arrière-garde invincible avec les trois divisions Marchand, Mermet, Loison, avec la cavalerie de Montbrun, avec l'infanterie de Drouet.

[En marge: Lord Wellington s'étant enfin aperçu de la retraite des Français, les suit avec circonspection.]