Part 45
Cette dernière assertion ne pouvait pas être prise au sérieux. Exécuter en effet la conquête de Badajoz dans l'espace de deux ou trois mois, et à une distance de vingt-cinq lieues du maréchal Masséna, quand celui-ci avait besoin qu'on l'aidât tout de suite à passer le Tage, était un secours dérisoire. La seule raison plausible que pût faire valoir le maréchal Soult consistait dans la difficulté de ce qu'on lui demandait. Était-il possible, ne l'était-il pas, de venir au secours de l'armée de Portugal? Telle était la question qu'il fallait s'adresser. C'était chose impraticable assurément dans le système d'occupation qu'on avait adopté en Andalousie, car étant déjà faible, et trop faible sur tous les points, on allait perdre les postes qu'on dégarnirait, sans donner au 5e corps une force suffisante pour s'avancer en sécurité sur le Tage. Or ce système, Napoléon, sans l'approuver, l'avait en quelque sorte confirmé en le laissant pratiquer pendant une année: comment le changer tout à coup, sans son ordre formel, en faisant des sacrifices de territoire qui seraient aux yeux de l'ennemi de fâcheux mouvements rétrogrades? Et pourtant il n'y avait pas de milieu: si on voulait tenter quelque chose de possible, il fallait sur-le-champ retirer le 4e corps de Grenade, le porter à Séville, en laisser une moitié dans cette capitale pour parer aux accidents imprévus sur les derrières du maréchal Victor, puis avec le reste joindre le maréchal Mortier, tomber sur tout ce qu'il y avait d'Espagnols entre les cinq places de l'Estrémadure, marcher en toute hâte sur Abrantès avec une vingtaine de mille hommes, courir la chance d'y trouver les Anglais peut-être en très-grande force sur la rive gauche du Tage, mais remédier à ce danger en avertissant bien Masséna qu'on arrivait, de façon qu'il fût prêt à jeter son pont, et à mettre le pied sur la rive gauche au moment même où l'on y paraîtrait. Avec ces précautions, avec de grands sacrifices, avec beaucoup d'audace et de dévouement, cette opération était praticable. À de moindres conditions, sans renoncer à Grenade, sans placer un corps intermédiaire qui pût au besoin soutenir le maréchal Victor, sans renforcer beaucoup le 5e corps chargé de marcher sur le Tage, la chose était impossible, et le maréchal Soult était autorisé à la refuser. Si on voulait qu'il obéît, il aurait fallu lui tracer d'avance les sacrifices qu'il aurait à faire, les lui imposer, le laisser dès lors sans raison fausse ou vraie de désobéir, et commander enfin, non pas d'une manière vague, mais précise et absolue, comme on fait lorsqu'on songe sérieusement à ce qu'on ordonne, et qu'on ordonne avec la volonté d'être obéi. Malheureusement, se plaisant dans ses illusions, distrait par d'autres objets, croyant sérieusement sinon à l'existence de 80 mille hommes, du moins à celle de 60 mille en Andalousie, Napoléon ne pensait pas qu'il dût y avoir difficulté à l'exécution de ses volontés, et se bornait à prescrire au maréchal Soult de marcher sur Abrantès, dût-on, disait-il, se rendre un peu plus faible du côté de Grenade. C'était le seul sacrifice qu'il prévoyait et autorisait. Avec de telles conditions il devait être désobéi, et il le fut de la façon la plus grave et la plus fâcheuse pour l'ensemble des événements.
[En marge: Départ du maréchal Soult pour l'Estrémadure.]
Le maréchal Soult rêvait depuis longtemps d'exécuter lui-même le siége de Badajoz, siége beaucoup moins important que celui de Cadix, mais destiné à être son ouvrage, tandis que celui de Cadix devait être attribué spécialement au maréchal Victor, et il l'avait déjà proposé à Napoléon bien avant qu'on lui eût enjoint de marcher sur le Tage. En recevant ce dernier ordre il imagina, comme manière de s'y conformer, de se transporter tout de suite sur la Guadiana, pour entreprendre outre la conquête de Badajoz, celle du double rang de places que le Portugal et l'Espagne avaient jadis construites en Estrémadure, et qui, tournées autrefois les unes contre les autres, l'étaient aujourd'hui exclusivement contre nous. Il partit donc immédiatement pour l'Estrémadure avec le 5e corps, en laissant le maréchal Victor réduit à lui-même, mais en recommandant au général Sébastiani, s'il venait de Gibraltar ou d'ailleurs quelque force ennemie sur les derrières de Cadix, de s'y porter sur-le-champ. Il se mit en route au commencement de janvier 1811 avec la division Girard, et se fit suivre de la division Gazan, qui devait marcher plus lentement afin d'escorter l'équipage de siége. Il n'y avait pas moins de quarante lieues de route détestable de Séville à Badajoz, et, avec les guérillas qui infestaient même les pays soumis, la précaution de laisser la division Gazan en arrière était fort nécessaire.
[En marge: Siége et prise d'Olivença en quelques jours.]
Le 11 janvier on arriva devant Olivença, qu'on investit sans retard. Cette place, construite sur la gauche de la Guadiana, destinée à servir aux Espagnols contre les Portugais, avait appartenu depuis deux siècles tantôt aux uns, tantôt aux autres, et depuis 1801 elle était la propriété des Espagnols. Elle comptait 5 mille âmes de population, une garnison de 4 mille hommes, et un faible gouverneur. Assez régulièrement fortifiée, et enfermée dans une enceinte de neuf fronts, elle aurait pu opposer une certaine résistance, si le gouverneur avait pris ses précautions d'avance et avait eu soin d'armer les ouvrages extérieurs. Mais il n'y avait pas une seule demi-lune armée, et les chemins couverts n'étaient ni palissadés ni occupés. Il aurait donc été possible à la rigueur de se porter sur-le-champ au pied des murs et de tenter une escalade. Mais les escarpes en maçonnerie étant assez élevées, la tentative aurait pu être inutilement sanglante. On se contenta d'enlever une lunette qui n'était pas armée, et de commencer les travaux d'approche fort près de l'enceinte. Les officiers et les soldats du génie, bien secondés par l'infanterie, dirigèrent ces travaux avec une grande hardiesse et une extrême rapidité, et les eussent exécutés encore plus vite si les outils n'avaient manqué. Dans certains moments l'infanterie du maréchal Mortier, excitée par la présence de son noble chef, remua la terre avec la pointe de ses baïonnettes. Heureusement il survint une compagnie du génie avec un chargement d'outils, et en dix jours la batterie de brèche put ouvrir le feu et renverser un large pan de muraille. À l'aspect de nos colonnes prêtes à monter à l'assaut, la population, qui avait montré d'abord beaucoup d'ardeur, se troubla. La garnison et son chef ne cherchèrent pas à la raffermir, et le 23 janvier la place ouvrant ses portes, nous livra quelques magasins, un peu d'artillerie, et 4 mille prisonniers. Si on avait conduit aussi vite et aussi bien le siége de Badajoz, on aurait été en mesure de tenir bientôt la singulière promesse de secourir le maréchal Masséna après la conquête des places.
[En marge: Arrivée du maréchal Soult devant Badajoz, et investissement de cette place.]
Le maréchal Soult séjourna devant Olivença les 23, 24 et 25 janvier, et partit le 26 pour Badajoz. C'était la seconde place située sur la gauche de la Guadiana, du côté espagnol, et, il faut le dire, la seule importante. Celle-ci prise, il n'y avait aucun compte à tenir des trois autres, Elvas, Campo-Mayor, Albuquerque. Le maréchal Soult y arriva avec la seule division Girard, et avec celles des troupes du génie qui étaient déjà rendues au 5e corps. La division Gazan, comme nous venons de le dire, était encore en arrière occupée à escorter le grand parc. Le 27 on investit Badajoz, et la cavalerie balaya les troupes ennemies répandues dans les environs. On commença sur-le-champ la reconnaissance de la place.
[En marge: Description de Badajoz.]
[En marge: Armée de secours établie au camp de Santa-Engracia.]
Badajoz, capitale de l'Estrémadure espagnole, peuplée de 16 ou 17 mille habitants, est située sur la gauche de la Guadiana, près du confluent d'une petite rivière qu'on appelle le Rivillas. (Voir la carte nº 52.) Protégée le long de la Guadiana par le fleuve et un mur à redans, elle est défendue du côté de la campagne par neuf fronts régulièrement construits, et formant un demi-cercle qui appuie à la Guadiana ses deux extrémités. À l'une de ces extrémités, celle qui est tournée vers le nord-est, s'élève un château fort, bâti sur un escarpement qui domine à la fois le Rivillas et la Guadiana au point où ils se réunissent. Les neuf fronts composant l'enceinte sont protégés par une suite de demi-lunes avec chemin couvert et glacis, par plusieurs lunettes, et surtout par un ouvrage avancé qu'on appelle le fort de Pardaleras. La place est liée à la rive droite de la Guadiana par un pont en pierre, très-ancien et très-solide, et par une forte tête de pont. Sur cette même rive, à peu près vis-à-vis du château de Badajoz, se trouve le fort de Saint-Christoval, servant d'appui à un camp retranché établi sur les hauteurs de Santa-Engracia. La rivière de la Gevora se jetant dans la Guadiana, baigne et protége ce camp de Santa-Engracia. À l'époque dont il s'agit, l'armée espagnole de La Romana, occupée à courir entre les différentes places de l'Estrémadure, avait l'habitude de se loger dans ce camp. Dispersée par les combats qu'elle avait soutenus contre le 5e corps, mais dispersée comme les armées espagnoles, qui se reformaient le lendemain de leurs défaites, elle se trouvait dans les environs de Badajoz, et attendait pour s'y porter d'être rejointe par le détachement qui avait été envoyé à Lisbonne. On l'avait redemandé à lord Wellington, qui n'avait pu refuser de le rendre, et qui l'avait laissé partir pour l'Estrémadure. Ce détachement de 7 à 8 mille hommes, un peu réduit par la saison et les maladies, arriva à Badajoz sans le général La Romana, qui venait de mourir à Lisbonne d'une maladie aiguë. L'armée entière, commandée par le général Mendizabal, pouvait, après avoir laissé dans Badajoz, c'est-à-dire à la gauche de la Guadiana, une garnison de 9 à 10 mille hommes, présenter sur l'autre rive, au camp retranché de Santa-Engracia, un corps d'environ 12 mille hommes, avec un pont en pierre pour communiquer, de manière que, dans certains moments, il était possible que les assiégeants eussent une vingtaine de mille hommes sur les bras.
La place, outre sa forte garnison, avait un excellent gouverneur, le général Menacho, des vivres et des approvisionnements pour six mois, et des ouvrages en parfait état de défense. Aux 20 mille Espagnols répandus sur les deux rives de la Guadiana et pouvant communiquer librement de l'une à l'autre, l'armée française avait à opposer 9 à 10 mille hommes, en attendant l'arrivée de la division Gazan, qui devait la porter à 15 ou 16 mille. Il faut ajouter qu'elle ne possédait aucun moyen de passage d'une rive à l'autre, si ce n'est un bac qui transportait quelques hommes à la fois.
Heureusement la qualité des soldats compensait largement cette infériorité numérique, et c'est avec un moindre nombre de troupes que le général Suchet avait pris des places infiniment plus fortes en quinze à vingt jours. Si le maréchal Soult prenait Badajoz en un pareil espace de temps, il pouvait être du 15 au 18 février en route pour Abrantès, moment où venaient de se tenir les conférences de Golgao, et où il était fort opportun de déboucher sur la gauche du Tage.
[En marge: Choix du point d'attaque.]
La sanglante expérience que nous avons faite des propriétés de Badajoz, qui en deux ans fut pris et repris par les Français et les Anglais, nous a enseigné que vers le sud-ouest, devant un front saillant, peu flanqué, situé sur le côté opposé au château, et assez près de la Guadiana, se trouvait un point d'attaque avantageux pour l'assiégeant, qui, abordant la place par une partie proéminente de son périmètre, n'avait pas à essuyer les feux de flanc de l'assiégé. Il est probable qu'en attaquant résolûment Badajoz de ce côté, qui se présente le premier en venant d'Olivença, on aurait pu réussir assez promptement à s'en emparer, ce qui aurait permis d'arriver en temps utile sur le Tage. Mais à peine rendu devant Badajoz, de peur apparemment de se tromper, on l'attaqua par tous les côtés à la fois, par tous ceux au moins qui regardaient la campagne, et que ne bordait pas la Guadiana. On dirigea une attaque à notre gauche, en s'appuyant à la Guadiana, vers le front qu'il aurait fallu aborder exclusivement, une au centre, en face du fort de Pardaleras, enfin une à droite, au delà du Rivillas, d'où l'on pouvait envoyer quelques projectiles de peu d'effet sur le château et dans l'intérieur de la place. C'eût été bien si on avait eu beaucoup de troupes, beaucoup d'artillerie et de munitions, car on eût divisé la défense, en divisant l'attaque. Mais ayant peu d'artillerie et de munitions, et tout au plus 9 mille hommes d'infanterie, du moins jusqu'à l'arrivée de la division Gazan, c'était s'exposer, qu'on le voulût ou non, à rester quarante jours devant Badajoz au lieu de vingt.
[En marge: Premiers travaux d'approche autour de Badajoz.]
On entreprit donc trois attaques assez décousues, et qui étaient tellement distantes les unes des autres, surtout à cause du Rivillas à traverser, qu'il fallait parcourir une lieue et demie pour communiquer de celle de droite à celle de gauche. La tranchée fut ouverte le 28 janvier, à 1000 mètres de l'enceinte vers la droite, à 500 vers le centre, et conduite avec une extrême lenteur, soit parce que l'on manquait de travailleurs, soit parce qu'on ne tenait pas à précipiter le résultat du siége. La tranchée ne fut pas plutôt ouverte qu'on se mit à construire quelques batteries, comme si on avait voulu commencer le feu presque aussitôt que les travaux d'approche. On remuait la terre au bruit d'une faible et lente canonnade, qui n'avait d'autre effet que de consommer inutilement des munitions. Il faut ajouter que les pluies continuelles de la saison ralentissaient encore les cheminements, et rendaient le sort des troupes vraiment digne de pitié, car tous les chevaux ayant été employés à amener la grosse artillerie, on n'avait pu aller fourrager au loin, et on manquait de pain. Pendant plusieurs jours les soldats ne furent nourris qu'avec de la viande, ce qui produisit parmi eux plus d'une maladie. Au lieu de quelques centaines de travailleurs dont on aurait eu besoin, on en avait à peine 150 par attaque, nouvelle preuve qu'il eût bien mieux valu concentrer sur une seule le peu de moyens dont on disposait.
[En marge: Sortie de la garnison.]
Les premiers jours de travail furent donc peu fructueux, à cause du mauvais temps, de l'absence de la division Gazan, et du défaut d'empressement à accélérer le siége. Le gouverneur Menacho, voulant de son côté employer sa nombreuse garnison à ralentir nos travaux par de vives sorties, résolut de les multiplier et de les exécuter avec de fortes colonnes. Le 31 janvier il en dirigea une vers notre attaque du centre, en avant du fort de Pardaleras, avec quatre bataillons, deux pièces de canon et deux escadrons de cavalerie. Les Espagnols s'avancèrent si promptement et si résolûment, que nos travailleurs, ayant eu à peine le temps de se réunir et de saisir leurs armes, furent ramenés en arrière. Mais le général Girard, étant accouru avec trois compagnies de sapeurs et un bataillon du 88e, les arrêta brusquement, puis les reconduisit la baïonnette dans les reins jusqu'au chemin couvert de la place. Pendant ce temps la cavalerie espagnole ayant filé au galop le long de la Guadiana, puis s'étant rabattue sur notre attaque de gauche, avait surpris nos travailleurs, et sabré quelques-uns de nos officiers du génie, qui tenaient à honneur de ne pas évacuer leurs tranchées. Le chef de bataillon du génie Cazin avait été tué à coups de sabre. Le capitaine Vainsot de la même arme avait reçu onze blessures. Cette cavalerie fut ramenée à son tour et assez maltraitée. Nous perdîmes dans cette sortie une soixantaine d'hommes, et l'ennemi une centaine. Du reste, nos travaux étaient trop éloignés et trop peu avancés pour en souffrir beaucoup.
[En marge: Arrivée de la division Gazan.]
[En marge: Difficultés que la saison ajoute à toutes celles que présente le siége.]
Les jours suivants les pluies, les ouragans furent si violents, que tout travail devint impossible. Le ruisseau du Rivillas débordé nous emporta des hommes et des chevaux. Heureusement la division Gazan arriva enfin avec environ 6 mille fantassins, du gros canon, et des outils. On pouvait dès lors compter sur un peu plus de 12 mille hommes d'infanterie, sur 1200 hommes du génie et d'artillerie, et sur 2,500 cavaliers, faisant en tout environ 16 mille combattants. Disposant d'une infanterie plus nombreuse, on apporta un peu plus d'activité dans les travaux. On leur donna vers la droite la forme d'une longue ligne de contrevallation, plutôt pour se couvrir contre les Espagnols du dedans et du dehors que pour entreprendre de ce côté une attaque sérieuse. Au centre on tendit à s'approcher du fort de Pardaleras, qu'on avait l'intention d'enlever afin d'en faire la base de l'attaque principale, et à gauche on enveloppa d'une ligne circulaire un mamelon dit le _Cerro del viento_, sur lequel s'appuyait l'extrémité de notre ligne. Quelques jours s'écoulèrent à débarrasser nos tranchées de la boue qu'y apportait la pluie, et à repousser les sorties de l'ennemi; pendant ces huit jours on avança peu et on se borna à jeter quelques bombes sur la place pour inquiéter la population.
[En marge: Arrivée de l'armée espagnole destinée à secourir Badajoz.]
Le 6 février on apprit l'apparition de l'armée de secours, revenue en partie de Lisbonne, ainsi qu'il a été dit plus haut. En réunissant ce qui arrivait des lignes anglaises à ce qui tenait ordinairement la campagne en dehors de Badajoz, l'ennemi pouvait présenter en troupes actives environ 10 mille hommes d'infanterie, et 2 mille de cavalerie. Les uns et les autres vinrent prendre position sur la droite de la Guadiana, au camp de Santa-Engracia, établi derrière la Gevora contre le fort de Saint-Christoval. Se trouvant en communication avec la place par le pont de pierre de Badajoz, ils pouvaient, joints à la garnison, former une force de 21 mille hommes prêts à se jeter en masse sur l'armée française. En manoeuvrant bien et en débouchant vivement sur un seul point, il n'était pas impossible qu'ils arrêtassent le siége, et peut-être même le fissent lever. Il est vrai qu'il leur était difficile de pousser aucune opération à fond, n'ayant point, quoique braves, le talent de tenir en rase campagne.
[En marge: Grande sortie tentée le 7 février, et repoussée par les Français.]
Le premier emploi qu'ils firent de leurs forces fut de tenter le 7 février une grande sortie. Après avoir exécuté une fausse démonstration sur notre gauche, ils débouchèrent sur notre droite en passant le Rivillas sous la protection des feux du château. Marchant avec vigueur en une masse compacte de 7 à 8 mille hommes, ils parvinrent jusqu'à nos lignes. Nos détachements accourus sur ce point n'étaient pas assez forts pour résister soit à leur nombre, soit à leur élan. Comme dans presque toutes les sorties, ils tinrent la campagne un instant et bouleversèrent quelques ouvrages de peu de valeur, surtout vers notre attaque de droite, qui, n'ayant pas été entreprise sérieusement, n'offrait rien de bien important à détruire. Mais le maréchal Mortier les arrêta bientôt par le déploiement de plusieurs bataillons qu'il leur présenta de front, et puis profitant de ce qu'ils s'étaient fort avancés, il jeta sur leur flanc deux bataillons, un du 88e, un du 64e, tirés de l'attaque du centre et portés rapidement au delà du Rivillas. Poussés en tête, menacés en flanc, les Espagnols après un premier moment d'impétuosité se replièrent d'abord avec ordre, puis avec confusion, et laissèrent dans nos mains 700 hommes morts ou blessés. Malheureusement la tentation trop ordinaire de les poursuivre jusque sous les feux de la place nous coûta une centaine de morts et environ 300 blessés.
[En marge: Projet du maréchal Soult de marcher contre l'armée de secours, mais après avoir pris le fort de Pardaleras.]
[En marge: Attaque et prise du fort de Pardaleras.]
Le maréchal Soult conçut alors le projet d'aller les chercher dans le camp de Santa-Engracia, et de leur ôter la possibilité de renouveler de semblables opérations en détruisant l'armée de secours, pensée fort sage, car la garnison recevait de la présence de cette armée une force morale et matérielle considérable. Mais il fallait réunir les moyens de passer la Guadiana, ce qui n'était pas facile, vu l'abondance des eaux, et en attendant il voulut faire un pas vers l'enceinte en enlevant le fort de Pardaleras. Cet ouvrage consistait en un bastion flanqué de deux demi-bastions, et fermé à la gorge par une simple palissade. Il était possible par une surprise de l'enlever, et dès lors d'en faire le point d'appui d'un cheminement presque direct vers le point de l'enceinte qu'on avait le projet d'attaquer. Le chef de bataillon Lamare, officier du génie distingué[24], disposa deux colonnes de deux cents hommes chacune, composées avec des détachements des 21e et 28e léger, des 100e et 103e de ligne, précédées par des sapeurs du génie, et commandées par deux braves officiers, le chef de bataillon Guérin et le capitaine du génie Coste. Conformément au plan arrêté, ces deux colonnes sortirent le 11 février à sept heures du soir de nos tranchées, au milieu d'une obscurité profonde, s'avancèrent directement sur le saillant du fort de Pardaleras, se séparèrent ensuite pour passer l'une à droite, l'autre à gauche, en suivant la crête des glacis, afin d'assaillir l'ouvrage par la gorge. La colonne de droite, quoique égarée dans l'obscurité, trouva le moyen de descendre dans le fossé de la courtine, aperçut une poterne entr'ouverte, et s'y porta vivement. Le capitaine Coste qui la conduisait se jeta sur un officier espagnol accouru pour fermer la poterne, le frappa de son épée, entra audacieusement suivi de ses soldats, et parvint dans l'ouvrage au moment où la colonne de gauche, ayant réussi à le tourner, abattait à coups de hache les palissades qui en fermaient la gorge. Les deux colonnes se joignirent aux cris de Vive l'Empereur, se précipitèrent ensuite à la baïonnette sur les Espagnols, en tuèrent quelques-uns, en prirent un plus grand nombre, et mirent les autres en fuite vers la place. Elles se hâtèrent de commencer un épaulement tourné du côté de l'enceinte, pour se couvrir des feux qui dès ce jour devaient être tous dirigés sur l'ouvrage dont nous étions devenus les maîtres.
[Note 24: Le même qui a publié un excellent ouvrage sur les siéges soutenus par les Espagnols et les Français dans Badajoz.]
Cet acte hardi procurait à notre attaque du centre, la seule sérieuse, un appui solide, et propre à en accélérer le succès.
Toutefois le maréchal Soult songeait plutôt à se débarrasser de l'armée espagnole, campée au delà de la Guadiana, qu'à rendre plus rapides les opérations du siége. La difficulté n'était jamais de battre une armée espagnole en rase campagne. Mais ici il fallait franchir la Guadiana fort grossie par les eaux, aborder ensuite le camp de Santa-Engracia, en traversant à gué la Gevora sous le feu ennemi, sans cependant compromettre le siége, dont les ouvrages ne seraient plus gardés que par fort peu de troupes. Heureusement les Espagnols, malgré les sages conseils de lord Wellington, n'avaient ni élevé une palissade autour de leur camp, ni remué un cube de terre; de plus ils se gardaient mal, et, avec du secret et de la promptitude, il suffisait de 7 à 8 mille hommes pour les surprendre et les culbuter. Il devait en rester autant à la garde de nos tranchées, et c'était assez pour les protéger, l'ennemi n'étant pas prévenu de ce qui le menaçait.
[En marge: Passage de la Guadiana pour aller attaquer l'armée espagnole.]