Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 43

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Masséna posa alors les questions suivantes: Fallait-il passer le Tage? Sur quel point fallait-il le passer, et au moyen de quelle opération? Si on apercevait des difficultés trop grandes à franchir ce fleuve en présence des Anglais, ou ce fleuve franchi à demeurer divisé sur ses deux rives avec un pont d'une solidité équivoque, ne serait-il pas plus sage, dans l'impossibilité de vivre plus longtemps où l'on se trouvait, d'exécuter un mouvement rétrograde de peu d'importance, de se retirer par exemple sur le Mondego, dont la vallée n'avait pas été dévastée, et qui offrait pour principal établissement la ville de Coimbre, d'où l'on pourrait tenir les Anglais en échec, et recevoir de France les secours dont on avait besoin?

[En marge: Empressement de tous les généraux à se conformer aux intentions de l'Empereur, et à se prononcer pour une prolongation de séjour sur le Tage.]

À peine ces diverses questions étaient-elles posées, qu'avec un zèle de parole auquel il aurait fallu que les actes répondissent davantage, on se jeta sur la dernière question, comme si elle se fût présentée la première, et la seule, comme si c'eût été un crime de la soulever, et on la proclama indigne d'être discutée, parce qu'elle était tout à fait contraire aux volontés de l'Empereur. Le maréchal Ney, qui voyait des difficultés à rester, à s'en aller, à passer le Tage, à ne pas le passer, déclara ne vouloir à aucun prix de la retraite sur le Mondego, comme opposée d'abord aux intentions de l'Empereur, et puis comme remplie de graves inconvénients, car, selon lui, on trouverait toutes les routes détruites, et le pays de Coimbre aussi dévasté que celui de Santarem, car l'artillerie et la cavalerie achèveraient de perdre leurs chevaux dans le trajet, l'équipage de pont construit à grands frais serait sacrifié, et bien que l'on rétrogradât de la moitié du chemin seulement, on se donnerait aux yeux de l'ennemi l'apparence d'une armée définitivement en retraite, et on compromettrait ainsi l'honneur des armes. Après l'allocution du maréchal Ney, chacun renchérit sur son opinion, et appuya avec une extrême chaleur la pensée de l'Empereur, rapportée par le général Foy, comme si l'Empereur eût été présent, et on brûla devant l'image du dieu absent tout l'encens qu'on eût brûlé devant le dieu lui-même.

[En marge: L'idée de rester sur le Tage ayant prévalu, il s'ensuit la nécessité de le passer pour vivre sur l'Alentejo.]

L'idée de la retraite sur le Mondego écartée, restait celle de passer le Tage, quelque périlleuse que l'opération pût être, et il semble par ce qui précède qu'on aurait dû s'attacher à en découvrir les facilités plutôt que les difficultés. Il n'en fut rien cependant, car le zèle pour l'exécution des volontés de l'Empereur une fois bien prouvé, restaient les dangers de l'opération proposée, que tout le monde sentait vivement. On partit d'abord de l'idée de choisir Punhète pour point de passage, les chantiers s'y trouvant établis, deux ponts ayant été jetés sur le Zezère, et l'armée étant ainsi rapprochée d'Abrantès, qu'elle était en mesure d'investir et de prendre. Avec de fortes têtes de pont sur le Zezère et sur le Tage, avec une division tout entière laissée pour les garder et pour conserver la possession de la rive droite, on pouvait avec le gros de l'armée occuper la plaine de l'Alentejo, y vivre, et y tendre la main au 5e corps. Junot appuyait fort ce projet, lorsque le général Loison, qui connaissait mieux que lui le confluent du Zezère dans le Tage, puisqu'il y était campé, fit sentir les dangers du plan proposé. On aurait, disait-il, à garder ces têtes de pont d'un côté contre le gros de l'armée britannique sortie de ses lignes, et de l'autre contre la garnison d'Abrantès, devenue par l'adjonction du corps de Hill une véritable armée. L'Alentejo, quoique très-fertile, devait être épuisé dans le voisinage du Tage par les fourrages qu'on y avait faits pour nourrir les troupes anglaises; il faudrait donc s'éloigner afin de trouver des vivres, et alors que deviendrait la division laissée sur la droite du Tage? Ne courrait-elle pas les plus grands périls? N'était-ce pas le cas d'examiner tout de suite la question de savoir si on passerait entièrement dans l'Alentejo, en repliant l'équipage de pont sur la gauche du Tage, en cherchant quelque poste afin de le mettre à l'abri, et de s'en servir quand on en aurait besoin?

[En marge: Diverses manières de passer le Tage et d'en garder les deux rives.]

L'idée de faire de la plaine de l'Alentejo le siége principal de l'armée fut à l'instant repoussée par Junot, et elle présentait en effet de grands inconvénients, car il était plus difficile encore à un simple poste qu'à une division de se maintenir sur la rive droite du fleuve, et d'y assurer la conservation de l'équipage de pont. Il fallait donc regarder le matériel de passage comme définitivement sacrifié dans ce système, la rive droite comme perdue, et l'armée comme échangeant son rôle d'armée de Portugal contre celui d'armée d'Andalousie, chargée de prendre Lisbonne par la rive gauche du Tage. Sans doute les formidables lignes de Torrès-Védras n'existaient point sur la rive gauche (voir la carte nº 53), mais de ce côté Lisbonne était protégée par le fleuve, puisqu'elle est située sur la rive droite; le fleuve devant cette ville était large de plus d'une lieue (il y prend le nom de mer de la Paille), et quand il se resserrait de nouveau vis-à-vis de Lisbonne même, il offrait encore un bras de mille mètres au moins, au delà duquel on pouvait bien jeter quelques bombes, mais sans beaucoup de résultat, sans beaucoup de chances d'émouvoir lord Wellington dans ses lignes. Bien évidemment tout projet d'attaque fondé sur une seule rive était faux en principe, car sur l'une il y avait l'obstacle des lignes de Torrès-Védras, sur l'autre l'obstacle du Tage, et la seule idée admissible était d'occuper les deux rives à la fois, pour en faire la base d'une double attaque et d'un blocus complet.

Mais les difficultés du partage de l'armée sur les deux rives, avec un pont incertain, avec des forces qui ne permettaient pas d'avoir de chaque côté un corps suffisant, se reproduisaient sans cesse. On fut ainsi conduit à examiner l'idée de passer plus bas, c'est-à-dire près de Santarem, où l'on était pour ainsi dire invincible, à entendre du moins le général Reynier, qui connaissait bien cette position, puisqu'il l'occupait depuis cinq mois. Celui-ci affirmait en effet que quiconque attaquerait de front la position de Santarem serait culbuté au pied des hauteurs, et que quiconque voudrait la tourner en passant le Rio-Mayor qui la relie à la chaîne de l'Estrella, serait enveloppé et pris. En admettant comme fondée cette double assertion, et en franchissant le Tage près de Santarem, on pouvait laisser Reynier flanqué par Drouet sur la droite du fleuve, se porter ensuite sur la gauche avec tout le reste de l'armée, et alors rapprochés les uns des autres, ayant le moyen de s'aider mutuellement pendant le passage, et, le passage opéré, ayant sur la rive droite la force de la position de Santarem, sur la rive gauche la force de la réunion des deux tiers de l'armée, il était permis de se regarder comme à peu près en sûreté. Au choix de ce point il y avait donc tous les avantages, sauf une difficulté, que déjà nous avons fait connaître, et qui malheureusement était capitale, c'était l'épanchement du fleuve devant Santarem, et surtout les incessantes variations de sa largeur suivant la crue ou la baisse des eaux. Toutefois, en sacrifiant quelque chose de l'avantage attaché à la proximité de Santarem, on pouvait trouver d'assez grandes facilités dans l'existence d'une île, située à l'embouchure de l'Alviela, petite rivière qui se jette dans le Tage sous la protection des hauteurs de Boavista. Cette île étant placée au delà de la principale largeur du fleuve, comme la Lobau par rapport au Danube, il ne restait plus, quand on y était parvenu, qu'un faible bras à franchir. En l'occupant pendant la nuit avec les forces nécessaires, il était facile d'y attacher le pont, qui aboutirait ainsi à un point fixe, invariable, aisé à défendre, et dès lors on ne pouvait plus considérer le bras restant que comme une espèce de fossé, sur lequel il suffirait d'avoir un pont-levis.

[En marge: Possibilité de passer le Tage à Boavista méconnue par les chefs de l'armée.]

Il n'y avait à cette manière d'opérer qu'une seule objection, laquelle par malheur parut au général Éblé beaucoup plus grave qu'elle n'était réellement. L'équipage de pont était à Punhète; le transporter par terre jusqu'à l'embouchure de l'Alviela eût exigé des forces de traction qui manquaient, car tous les chevaux étaient épuisés, et aurait exigé en outre un temps qui suffisait pour dévoiler notre projet à l'ennemi: le descendre par eau sur le Tage demandait plus d'une nuit, et obligeait de passer en suivant les sinuosités du fleuve, le long de la rive ennemie, sous le feu tellement rapproché des Anglais, que l'équipage de pont courait danger d'être détruit.

La grande autorité du général Éblé, qui avait accompli une sorte de merveille en créant cet équipage de pont, et dont l'opinion fut appuyée par Masséna, entraîna tous les avis, et, sans s'en douter, on tourna le dos à la fortune, en négligeant l'île qui aurait pu être une seconde Lobau. Pourquoi Napoléon, dont le coup d'oeil supérieur avait su si bien trouver le moyen de franchir le Danube devant deux cent mille Autrichiens, pourquoi n'était-il pas là, au lieu d'être à Paris, occupé à préparer la funeste expédition de Russie!...

Quoi qu'il en soit, dès que la possibilité de passer à Santarem était écartée, on ne savait plus à quel plan s'arrêter, le passage près d'Abrantès ayant déjà été repoussé par les raisons qui ont été données. On divaguait donc, lorsque le général Foy, tout plein de l'idée que les ordres impériaux seraient fidèlement exécutés, et que le maréchal Soult ne résisterait pas à la chaleur persuasive de ses lettres, dit que d'après toutes les probabilités le 5e corps devait, sous huit ou dix jours, paraître sur la gauche du Tage, qu'alors toutes les difficultés tomberaient d'elles-mêmes, car les Anglais à la vue du 5e corps ne resteraient pas vis-à-vis de Punhète, que la rive gauche serait ainsi nettoyée, et qu'on passerait le Tage en cet endroit comme en pleine paix. D'ailleurs, ajouta-t-il, après l'adjonction du 5e corps, on n'aurait plus à s'inquiéter de la division de l'armée sur les deux rives du fleuve, on pourrait même, le fleuve franchi, descendre le pont jusqu'à l'embouchure de l'Alviela, et se donner ainsi l'avantage de la concentration des forces près de Santarem. Il était probable de plus qu'on prendrait Abrantès, et qu'on y trouverait de quoi rendre le pont solide, indépendamment de ce que d'Abrantès même ne partiraient plus des moyens de le détruire.

[En marge: Le passage du Tage remis à l'arrivée prochaine et généralement espérée du 5e corps, sous le maréchal Soult.]

L'arrivée du 5e corps, d'après ce qui avait été dit, paraissait si vraisemblable, que tout le monde se rendit aux raisons du général Foy; et si, en effet, le 5e corps devait venir de Badajoz, il n'y avait pas à hésiter, il fallait l'attendre, dût-on l'attendre dix jours et même vingt. Le maréchal Ney, resté longtemps silencieux, appuya fort cet avis. Tous les assistants s'y rangèrent avec entraînement, car cette solution les tirait d'embarras, excepté toutefois Reynier, qui affirmait ne pouvoir pas vivre plus de cinq à six jours où il était, sans manger en entier sa réserve. Quand on est fort intéressé à une éventualité, tour à tour on y croit trop, ou trop peu. Reynier dit que l'on comptait sur l'arrivée du 5e corps, qu'il voulait bien y compter aussi, mais qu'il la trouvait beaucoup moins certaine qu'on ne le prétendait; que les ordres avaient pu être retardés en route, que les ordres parvenus il faudrait tout disposer pour leur exécution, que le maréchal Soult avant de venir voudrait peut-être prendre Badajoz, que cette arrivée tant annoncée pourrait donc ne pas se réaliser aussitôt qu'on l'espérait, que dans l'intervalle ses soldats mourraient de faim, que dans l'état de détresse où ils étaient, il ne répondait pas longtemps de leur obéissance, que quelques jours plus tôt ou plus tard on serait forcé de prendre un parti, et alors avec bien plus d'embarras, puisqu'on aurait dévoré une portion de la réserve de vivres, et perdu une moitié en plus des chevaux de l'artillerie et de la cavalerie, que mieux valait hasarder une tentative sur-le-champ, n'importe laquelle; que l'on pouvait au besoin employer toute l'armée au passage, car à lui seul il se chargeait de garder le camp de Santarem jusqu'aux sources du Rio-Mayor.

[En marge: On convient de fournir des secours en vivres au général Reynier pour lui donner le temps d'attendre.]

[En marge: Raisons qui empêchent Masséna d'insister pour la retraite sur le Mondego, plan qu'il croyait le plus sage.]

La chaleur de Reynier provoqua des répliques fort vives, et on allait se disputer au lieu de prendre une résolution, lorsque Masséna interrompit la conférence. Il voyait bien qu'on inclinait généralement à ajourner l'opération jusqu'à l'arrivée du 5e corps, arrivée que du reste on espérait de bonne foi, et il annonça qu'on attendrait en effet quelques jours. Il fut convenu, pour apaiser Reynier, que chacun l'aiderait à vivre, et qu'on lui permettrait de fouiller les îles du Tage, où il y avait de grandes ressources, et où l'on n'avait pas voulu se montrer de peur d'y attirer l'ennemi, et de compromettre quelques-uns des bateaux si laborieusement construits. Ces choses arrêtées, on se sépara dans l'espérance de voir toutes les difficultés bientôt résolues par l'apparition du 5e corps, et dans l'opinion qu'il fallait l'attendre, opinion que tout le monde partageait, à l'exception de Reynier dont nous venons d'exposer les motifs, à l'exception de Masséna dont l'esprit simple, positif et d'une infaillible justesse, ne se berçait jamais de vaines illusions. Masséna joignait à son grand coup d'oeil sur le champ de bataille, un jugement fin et sûr, développé par les traverses de la vie militaire, où les hommes ne sont pas autres qu'ailleurs, et il ne se flattait nullement que le maréchal Soult vînt à son secours. Il connaissait assez l'Espagne et les hommes pour n'en rien croire. Aussi penchait-il à se retirer tout de suite sur le Mondego, car il ne prévoyait pas un secours du côté du midi, et l'arrivée du général Drouet lui avait appris à n'en pas attendre du côté du nord. La position de Coimbre, moins gênante il est vrai pour les Anglais, moins offensive envers eux, dès lors moins imposante, mais située dans un pays neuf encore, près de la frontière d'Espagne, à portée des ressources qu'on en pouvait tirer, à portée au moins de la division Claparède, lui semblait la position qu'il eût été sensé de prendre immédiatement, avant la contrainte du besoin, avant la perte d'un plus grand nombre des chevaux de l'artillerie et du train. Mais la flatterie, même à distance, envers l'Empereur, ayant empêché qu'on fît à cet avis seulement l'honneur de l'examiner, il en coûtait au maréchal Masséna de l'adopter malgré l'opinion de tous les généraux de l'armée; d'ailleurs un tel avis reposant sur l'invraisemblance des secours annoncés, quelqu'un eût-il cru le maréchal, sauf Reynier que la faim éclairait, quelqu'un l'eût-il cru, s'il avait dit que l'armée d'Andalousie ne paraîtrait sous Abrantès, ni sous dix jours, ni sous vingt? et ne l'eût-on pas blâmé universellement de quitter le Tage avant une nécessité démontrée?

[En marge: Confiance de l'armée dans la prochaine apparition du maréchal Soult à la tête du 5e corps.]

Chacun, après cette conférence de Golgao, rentra dans ses quartiers, attendant à défaut du secours qui n'était pas venu de la Vieille-Castille, celui qui devait arriver d'Andalousie. De fortes détonations entendues de temps en temps du côté de Badajoz, distant d'une vingtaine de lieues, faisaient supposer que le maréchal Soult assiégeait cette place, et que le siége terminé il marcherait sur le Tage. Chaque jour on appliquait l'oreille à terre pour saisir plus distinctement ces signes de voisinage donnés par les Français, et selon que les vents les apportaient ou les détournaient, on était joyeux ou triste dans cette armée de Portugal si cruellement négligée, quoiqu'en elle résidassent les destinées de la guerre et de l'Empire!

[En marge: Événements de l'Aragon et de l'Andalousie pendant la longue attente de l'armée de Portugal.]

[En marge: Prise de Mequinenza.]

[En marge: Importance de Tortose et de Tarragone.]

Pour juger de la probabilité des secours tant promis et si impatiemment attendus, il faut se reporter ailleurs, et savoir ce qui se passait en Andalousie, et même en Aragon, provinces dont les opérations se liaient les unes avec les autres. On a vu dans le livre précédent que l'habile direction imprimée par le général Suchet au siége de Lerida, lui avait valu la mission d'assiéger successivement Mequinenza, Tortose, Tarragone, que par ce motif une partie de la Catalogne avait été adjointe à son commandement, et que ces siéges terminés le général devait descendre sur Valence. Le maréchal Macdonald, commandant de la Catalogne, devait combiner ses mouvements de manière à seconder ceux du commandant de l'Aragon. Le général Suchet administrant toujours avec le même soin sa province et son armée, avait réussi à maintenir celle-ci à 28 mille combattants sur 40 mille hommes d'effectif. Dans ce nombre 12 mille gardaient les principaux postes, et 16 mille exécutaient les opérations actives. Donnant autant d'attention au matériel qu'au personnel de son armée, le général Suchet avait su réunir de puissants moyens d'attaque, et pris en quelques jours Mequinenza, place très-petite, mais d'un abord difficile, et très-importante parce qu'elle domine une partie du cours de l'Èbre. Il lui restait à prendre Tortose et Tarragone, les deux places les plus fortes de la Catalogne et de l'Aragon, peut-être même de l'Espagne, si l'on en excepte Cadix. Tortose est située sur le bas Èbre, presque à son embouchure, et commande, outre le débouché de ce fleuve vers la mer, la communication directe entre la Catalogne et Valence. Tarragone, située plus au nord, entre Tortose et Barcelone, sur le rivage de la mer, au centre d'un pays fertile, entourée d'ouvrages formidables, défendue à la fois par les Espagnols du côté de terre, par les Anglais du côté de la mer, avait la double importance de sa force et de sa position, et était au nord-est de la Péninsule ce que Cadix était au midi, et Lisbonne au sud-ouest. C'est de Tarragone comme d'un centre que l'insurrection espagnole de la Catalogne, de l'Aragon, de Valence, sous les ordres du général Blake, et plus récemment sous ceux du général O'Donnell, rayonnait dans tous les sens, pour pénétrer par Lerida en Aragon, quand Lerida n'était pas pris, pour menacer Barcelone par la route d'Ordal, pour déboucher par Tortose et le bas Èbre sur Valence. Mais il fallait isoler Tarragone avant d'essayer de la prendre, et c'est dans cette vue que le général Suchet, après s'être emparé de Lerida qui la liait avec l'Aragon, voulait se rendre maître de Tortose qui la liait avec Valence.

C'est à quoi le général Suchet venait d'employer la fin de 1810 et les premiers jours de 1811. La grande difficulté que le général Suchet avait à vaincre pour assiéger Tortose consistait dans le transport d'un matériel d'artillerie considérable; mais heureusement la prise de la petite place de Mequinenza avait fourni, outre beaucoup d'objets utiles à un siége, la possession des gorges à travers lesquelles l'Èbre coule vers la mer. L'habile général Valée, avec ce qu'il y avait de meilleur à Lerida et à Mequinenza, avait composé un vaste parc d'artillerie; il y avait joint les outils et les munitions nécessaires, et le tout, embarqué sur une vingtaine de grosses barques, avait attendu au pied de Mequinenza les crues d'eau pour descendre jusqu'à Tortose. Mais comme ces crues pouvaient ne pas avoir lieu avant l'hiver, le général Suchet avait entrepris de construire une route de terre, qui, traversant les montagnes de la basse Catalogne, venait déboucher par le chemin le plus court sur le bas Èbre. Les soldats travaillant au milieu des chaleurs et des piqûres des moustiques avaient cruellement à souffrir, là comme dans toutes les parties de l'Espagne; mais bien nourris, bien payés, ils avaient patiemment supporté leurs souffrances, et vaillamment exécuté les travaux dont ils étaient chargés. Pendant qu'on s'occupait de cette route, le général Suchet avait investi Tortose sur les deux rives de l'Èbre en portant la division Habert sur la gauche, la division Leval sur la droite du fleuve, et tour à tour rejeté O'Donnell sur Tarragone, et ramené Caro avec les Valenciens sur Valence. Enfin pour que le maréchal Macdonald, chargé de prendre position près de lui et de le seconder, n'eût aucune peine à vivre, il lui avait abandonné une portion des magasins formés par sa prévoyance.

[En marge: Siége de Tortose.]

Ces opérations préliminaires n'avaient pas exigé moins de plusieurs mois, et enfin l'automne étant venu, les crues d'eau ayant permis d'amener sous Tortose les parties du matériel impossibles à transporter par terre, le général Suchet ouvrit la tranchée devant cette place du 19 au 20 décembre. (Voir la carte nº 52.)

[En marge: Description de Tortose.]

La place de Tortose, située sur la gauche de l'Èbre, pas très-loin de son embouchure, mais assez loin cependant pour que la marine anglaise ne pût lui prêter secours, était construite au pied des contre-forts détachés de l'Alba, partie au bord du fleuve, partie sur l'extrémité des hauteurs, de manière que son enceinte longeant alternativement la plaine ou gravissant les collines, suivait toutes les sinuosités du sol. Elle était régulièrement fortifiée, pourvue d'une enceinte bastionnée, d'un château, et de plusieurs ouvrages avancés. La portion qui bordait l'Èbre avait pour défense le fleuve même, et au delà une tête de pont très-solidement construite. La place comptait 11 mille hommes de garnison, un bon gouverneur et des approvisionnements considérables.

[En marge: Choix du point d'attaque.]

Le général Haxo, appelé à Dantzig, avait été remplacé par le général Rogniat, esprit bizarre mais énergique, et officier d'un haut mérite. Le point d'attaque avait été choisi au sud, entre les montagnes et le fleuve, dans un terrain plat, devant les bastions Saint-Pierre et Saint-Jean, à cause de la facilité des travaux dans cette partie du terrain. Notre attaque principale, s'appuyant par la gauche à l'Èbre, devait être précédée par une attaque secondaire, celle de la tête de pont. À droite elle était exposée aux feux d'un fort extérieur, construit sur les hauteurs, et nommé fort d'Orléans, en mémoire du duc d'Orléans, qui prit la place en 1708 par ce côté. On avait donc aussi ouvert la tranchée devant ce fort, pour en détourner les feux, et le prendre en temps et lieu, lorsque le moment des assauts serait venu.

[En marge: Grande sortie de la garnison.]

[En marge: Reddition de Tortose.]