Part 42
La joie était encore toute vive dans l'armée, que Masséna était déjà en proie au chagrin, et désabusé sur la réalité des secours qu'on lui avait tant promis. Pas un boisseau de grain, pas un baril de poudre, pas un sac d'argent, bien qu'il y eût des millions à Salamanque, et, au lieu de 30 mille hommes, 9 mille tout au plus, dont 7 mille allaient repartir, et n'étaient venus que pour escorter d'insignifiantes dépêches, c'était là, au lieu d'une apparition heureuse qui avait rempli l'armée d'une fausse joie, une sorte d'apparition funeste! Mieux eût valu cent fois ne rien recevoir, ni dépêches, ni renforts, que de recevoir ce secours dérisoire, car l'espérance au moins serait restée!
[En marge: Dominé par ses instructions, le général Drouet voudrait retourner à Alméida. Masséna s'y oppose, et le retient en Portugal.]
Masséna toutefois était résolu à ne pas laisser partir le général Drouet. Le départ de celui-ci après un séjour de quelques instants pouvait jeter l'armée dans le désespoir, et devait lui ôter certainement le moyen de passer le Tage, en lui ôtant le courage de le tenter. Or, ne point passer le Tage, c'était prendre la résolution de battre en retraite, puisque dans quelques jours il allait devenir impossible de vivre sur la rive droite, qu'on avait entièrement dévorée. Masséna fit sentir tous ces inconvénients au général Drouet. Il aurait pu se borner à lui donner sous sa responsabilité des ordres formels, car le général Drouet étant tombé dans la sphère d'action de l'armée de Portugal, se trouvait évidemment sous l'autorité du général en chef de cette armée. Mais, moins impérieux qu'il n'était énergique, Masséna aima mieux persuader le général Drouet et obtenir de son libre assentiment ce qu'il aurait pu exiger de son obéissance. Le général Drouet ne mettait en tout ceci aucune mauvaise volonté, bien qu'il n'eût pas grande envie de faire partie d'une armée compromise; mais, tout plein de ses instructions et craignant d'y manquer, il en alléguait le texte, qui malheureusement était formel. Ces instructions disaient, en effet, que, tout en portant secours à l'armée de Portugal, il fallait ne pas se laisser couper d'Alméida, et ne pas perdre ses propres communications pour rétablir celles du maréchal Masséna. Or à Thomar, où était arrivé le général Drouet, à Leyria, où on voulait l'établir, il était aussi coupé de la frontière de la Vieille-Castille que Masséna lui-même. Pourtant il y avait à lui dire que s'il persistait à remplir la partie de ses instructions qui lui recommandait expressément le soin de ses communications, il en violerait une autre bien plus importante, celle qui lui enjoignait de porter secours à l'armée de Portugal; que dans l'alternative forcée de violer l'une ou l'autre, il valait mieux observer la plus importante, et la plus conforme à l'esprit de sa mission, qui était d'aider l'armée de Portugal, et que loin d'aider cette armée par son apparition, il l'aurait compromise au contraire, et peut-être perdue, en se retirant sitôt. C'était bien assez de n'amener que 7 mille hommes après en avoir annoncé 30 mille! D'ailleurs il lui restait la division Claparède, la plus forte des deux, pour veiller à ses communications et accomplir la seconde partie de sa tâche. À tous ces arguments, Masséna ajouta le plus décisif, en lui disant qu'il mettait sous sa responsabilité personnelle les événements qui pouvaient arriver, s'il rebroussait chemin immédiatement et livrait l'armée de Portugal à elle-même.
[En marge: Masséna renforcé par les troupes des généraux Gardanne et Drouet, se confirme dans la pensée de passer le Tage.]
Le général Drouet, qui était un honnête homme, victime d'instructions peu appropriées aux circonstances[23], n'hésita plus après avoir entendu le général en chef, et consentit à demeurer auprès de l'armée de Portugal. Le maréchal lui fit prendre position à Leyria, sur le revers de l'Estrella, où il empêchait que l'armée ne fût tournée par la route de la mer, pendant qu'elle était campée sur la route du Tage. L'établissement du général Drouet à Leyria avait un autre avantage, c'était de relever les troupes de Ney, et de permettre leur concentration entre Thomar et Punhète, au point où se faisaient les préparatifs de passage. Bien que le secours, en y comprenant le détachement du général Gardanne, ne fût que de 9 mille hommes environ, l'armée se trouvant reportée à près de 53 mille, Masséna y vit un moyen, non d'attaquer les lignes anglaises, mais de rendre le passage du Tage infiniment moins périlleux. En laissant en effet 23 mille hommes sur la rive droite, et en se transportant avec 30 mille sur la gauche, il y avait moins d'inquiétude à concevoir pour la position des deux fractions de l'armée séparées l'une de l'autre par un grand fleuve, le danger toutefois restant bien grave pour toutes les deux si le pont qui devait les unir venait à être rompu, comme celui du Danube à Essling. Néanmoins la témérité de se partager sur les deux rives étant beaucoup moindre avec le renfort qu'on venait de recevoir, Masséna se confirma dans la pensée de franchir le Tage, car une fois dans l'Alentejo il pouvait vivre trois ou quatre mois de plus aux environs de Santarem, remplir les instructions de Napoléon qui lui enjoignaient de persister à bloquer les lignes de Torrès-Védras, et attendre ainsi le secours tant annoncé de l'armée d'Andalousie. Si ce secours arrivait, alors les destinées de l'armée de Portugal étaient changées; de la défensive elle pouvait passer à l'offensive, et terminer sous les murs de Lisbonne la longue guerre qui depuis vingt ans désolait l'Europe.
[Note 23: Cette célèbre campagne de Portugal a donné lieu naturellement à de vives controverses. Les écrivains militaires se sont partagés en sens divers. Récemment un habile défenseur du maréchal Masséna, M. le général Koch, dans un ouvrage remarquable, a reproché au général Drouet, d'ailleurs avec vérité, d'avoir fort accru les embarras de tout genre qui vinrent assaillir le maréchal Masséna pendant cette déplorable campagne. Si le général Koch avait connu la correspondance de Napoléon, il aurait vu que le tort n'était pas au général Drouet, mais bien à Napoléon lui-même, qui, tout rempli d'illusions, se figurant que le soin des communications pouvait et devait être en Portugal ce qu'il était en Allemagne, lui donnait l'ordre étrange de secourir Masséna sur le Tage, et de conserver en même temps ses communications vers Alméida. Nous citons les propres lettres de Napoléon, lesquelles, sans détruire les allégations du général Koch relativement aux embarras causés à Masséna par le général Drouet, font voir cependant à qui doit remonter le reproche adressé au général Drouet. Ce n'est pas du reste au génie de Napoléon qu'il faut s'en prendre ici, car si quelqu'un au monde était capable de donner des instructions, c'était lui, mais à sa politique, qui le réduisait, pour suffire à toutes ses entreprises, à donner des ordres indignes de lui, indignes de sa haute prévoyance. Voici, au surplus, le texte même des lettres dont il s'agit.
«_Au major général._ »Fontainebleau, 3 novembre 1810.
»Je reçois la lettre du général Drouet du 22 octobre, de Valladolid.
»Les dispositions qu'il fait pour rouvrir les communications avec le Portugal ne me paraissent pas satisfaisantes. Réitérez-lui l'instruction d'aller à Alméida, et de réunir des forces considérables, pour pouvoir être utile au prince d'Essling et aider à ouvrir ses communications.
»Il faudrait qu'il donnât au général Gardanne ou à tout autre général une force de 6 mille hommes avec 6 pièces de canon pour rouvrir la communication, et qu'un autre corps de même force se trouvât à Alméida pour correspondre avec lui. Enfin il est important que les communications de l'armée de Portugal soient rétablies, afin que pendant tout le temps que les Anglais ne se seront pas rembarqués, il puisse assurer les derrières du prince d'Essling.
»Envoyez-lui le _Moniteur_ d'aujourd'hui, où il y a des nouvelles de Portugal venues de Londres.
»Aussitôt que les Anglais seront rembarqués, il portera son quartier général à Ciudad-Rodrigo, _mon intention n'étant pas que le 9e corps s'engage dans le Portugal, à moins que les Anglais ne tiennent encore, et même le 9e corps ne doit jamais se laisser couper d'Alméida, mais il doit manoeuvrer entre Alméida et Coimbre_.
»Écrivez au général Drouet qu'il me tarde fort d'avoir des nouvelles de Portugal; que cela est important sous tous les points de vue, et qu'il faut que les communications soient rétablies de manière à avoir des nouvelles, sinon tous les jours, au moins tous les huit jours.
»Demandez-lui l'état des troupes laissées sur les derrières, de la division Seras, de ce qu'a laissé le prince d'Essling, cavalerie, infanterie, artillerie, enfin de ce qui est dans le 6e gouvernement.»
«_Au major général._ »Paris, le 20 novembre 1810.
»Vous trouverez ci-joint l'extrait des derniers journaux anglais. Vous sentirez l'importance d'expédier un officier d'état-major au général Drouet pour lui faire connaître qu'au 1er novembre il n'y avait pas encore eu de bataille; que l'armée française avait sa gauche à Villa-Franca et sa droite à Torrès-Védras, et que l'armée anglaise était à quatre lieues de Lisbonne; que 10 mille hommes de milices occupent Coimbre et interceptent la route, que la cavalerie n'est presque d'aucun usage; qu'il est donc important qu'il ne fasse point de petits paquets et qu'il rouvre les communications avec le prince d'Essling avec un fort corps; _que je compte du reste sur sa prudence pour ne pas se laisser couper d'Alméida_.
»Il paraîtrait par les journaux anglais que la garnison de Coimbre se serait laissé surprendre du 10 au 15 octobre et aurait laissé prendre 1,500 malades qui se trouvaient dans cette place.
»Réitérez les ordres aux généraux Caffarelli, Dorsenne et Reille pour l'exécution des mouvements que j'ai ordonnés précédemment, c'est-à-dire que la garde se réunisse à Burgos; que tout ce qui appartient au général Drouet lui soit envoyé. Recommandez au général Kellermann de ne pas retenir la division Conroux et de la laisser filer sur Salamanque.
»Quand les fusiliers de la garde arrivent-ils à Bayonne? Vous donnerez l'ordre qu'ils se reposent deux jours à Bayonne. Les détachements qui se trouvent au camp de Marac joindront leurs compagnies.
»Écrivez au duc de Dalmatie pour lui faire connaître ce que disent les Anglais de l'armée de Portugal, et lui faire comprendre l'importance de faire une diversion en faveur de cette armée.»
Ces lettres, comme on le voit, sont toutes antérieures d'un mois ou deux à la situation que nous décrivons; mais elles contiennent expressément le principe de toutes les instructions données depuis par le ministère de la guerre au général Drouet, et expliquent la position ambiguë de ce général, qui, partagé entre le désir de secourir Masséna et celui de ne pas perdre ses communications, fut pour l'armée de Portugal plus embarrassant qu'utile.]
[Date en marge: Fév. 1811.]
[En marge: L'armée déçue dans ses espérances par l'arrivée d'une seule division, demande à battre en retraite ou à passer le Tage.]
Si Masséna avait pris son parti du désappointement qu'il venait d'éprouver en recevant au lieu d'un corps de 30 mille hommes, expressément chargé de le secourir, une division de 7 mille hommes n'ayant que des instructions équivoques, l'armée ne supporta pas aussi patiemment que lui cette triste déception. De l'enthousiasme elle passa au découragement; elle murmura tout haut, et murmura contre l'Empereur, qui la laissait en une pareille situation, sans vivres, sans munitions, sans secours. À quoi bon, disait-elle, la condamner à se morfondre sur le Tage, si on ne devait pas bientôt lui donner le moyen d'agir offensivement et efficacement? Le mal causé aux Anglais, si on avait pu les enfermer tout à fait dans Lisbonne, eût été assez grand sans doute pour mériter les plus pénibles sacrifices; mais les laisser circuler dans tout l'Alentejo, leur permettre de s'y nourrir à l'aise, c'était les embarrasser médiocrement, et en réalité n'embarrasser que nous-mêmes; ils vivaient bien et nous vivions mal, et bientôt, si cette situation se prolongeait, eux continuant à très-bien vivre, et nous fort mal, nous finirions par succomber d'inanition. L'armée en vint à éprouver, comme toutes les troupes envoyées en Espagne, le sentiment qu'on la sacrifiait sans pitié, sans chance de gloire, à la tâche ingrate de créer des royautés de famille. Il n'eût pas même fallu beaucoup de nouvelles causes d'irritation pour produire des mouvements insubordonnés. À la vérité devant l'ennemi cette disposition eût disparu à l'instant même, pour laisser place à l'honneur militaire et au plus noble courage: les faits le prouvèrent bientôt.
Dans le corps de Reynier la souffrance étant arrivée au comble, on n'entendait que ce cri: Passons le Tage, ou partons!--En effet, le général Éblé avait achevé son étonnante création, et il avait une centaine de grosses barques, avec des cordages et des grappins d'une certaine solidité, pour jeter le pont si impatiemment attendu. Il avait de plus assuré notre établissement sur les deux rives du Zezère, en y consolidant le pont de chevalets, et en y joignant un pont de bateaux, sans rien détourner de ce qui était nécessaire au grand pont sur le Tage. Les moyens matériels, quoique bien difficiles à réunir, ne constituaient donc plus la difficulté principale. La double question militaire d'un passage de vive force en présence d'un ennemi bien averti, et du partage de l'armée sur les deux rives d'un grand fleuve, était la véritable question à examiner et à résoudre.
[En marge: Tandis qu'on se dispose à passer le Tage, le général Foy arrive à l'armée.]
Tout le monde était occupé à la discuter, lorsque arriva enfin le général Foy avec un nouveau détachement d'environ 2 mille hommes, avec les instructions verbales de Napoléon, et les inspirations puisées dans ses nombreux entretiens. Le général Foy, parvenu à Ciudad-Rodrigo à la fin de janvier, avait attendu plusieurs jours avant qu'on pût former en recrues, en malades, en blessés sortis des hôpitaux, une escorte suffisante pour protéger sa marche et apporter un petit renfort à l'armée; et, pendant qu'on la formait, il avait profité de l'occasion d'un aide de camp qui se rendait à Séville, pour écrire au maréchal Soult les lettres les plus pressantes sur la nécessité de joindre tout ou partie de l'armée d'Andalousie à l'armée de Portugal. Le général Foy avait servi sous le maréchal Soult, et avait quelque raison de croire à sa bienveillance pour lui. S'inspirant donc des entretiens de Napoléon, il lui exposa la situation de l'Europe, celle en particulier de l'Angleterre, et l'espérance qui n'était plus douteuse d'amener la politique britannique de la guerre à la paix, si on faisait éprouver à lord Wellington un grave échec. Il ne lui présenta pas ces vues comme lui appartenant en propre, mais comme étant l'opinion même de Napoléon, et s'autorisa de ce qu'il avait entendu pour affirmer que la volonté formelle de celui-ci était que l'armée d'Andalousie marchât sur le Tage, en laissant de côté toute autre opération. En terminant il ajouta les considérations suivantes:
[En marge: Lettres écrites par le général Foy au maréchal Soult.]
«Je vous conjure, monsieur le maréchal, au nom d'un sentiment sacré pour tous les coeurs français, du sentiment qui nous enflamme tous pour les intérêts et la gloire de notre auguste maître, de présenter le plus tôt possible un corps de troupes sur la rive gauche du Tage, vis-à-vis l'embouchure du Zezère. Une marche, un détachement de ce côté, ne peut pas compromettre l'armée à vos ordres. Il y a à peine quatre journées de Badajoz à Brito, village situé en face de Punhète. Les Anglais sont peu nombreux à la rive gauche du Tage, ils ne peuvent rien oser dans cette partie sans compromettre la sûreté de leurs formidables retranchements devant Lisbonne, qui ne sont qu'à huit lieues du pont de Rio-Mayor. Le sort du Portugal et l'accomplissement des volontés de l'Empereur, monsieur le maréchal, sont entre les mains de Votre Excellence. Suivant les déterminations que vous prendrez, l'armée de M. le prince d'Essling passera le Tage, fera la loi aux Anglais sur les deux rives du fleuve, les fatiguera, les rongera, les entretiendra dans leur pénible et ruineuse inaction, formera entre eux et vos siéges une barrière propre à accélérer la reddition des places, ou bien cette armée, manquant un passage devenu nécessaire, sera forcée de s'éloigner du Tage et des Anglais pour trouver de quoi manger, et par là même donnera gain de cause à nos éternels ennemis, dans une lutte où jusqu'à ce jour les chances ont été en notre faveur. Le pays entre le Mondego et le Tage étant mangé et dévasté entièrement, il ne peut plus être question pour l'armée de Portugal de faire un pas rétrograde de cinq ou six lieues. La faim la relancera jusque dans les provinces du nord. Les conséquences d'une pareille retraite sont incalculables. Il vous appartient, monsieur le maréchal, d'être à la fois le sauveur d'une grande armée et le principal instrument des conceptions de notre glorieux souverain. Le jour où les troupes sous vos ordres auront paru sur les bords du Tage et facilité le passage de ce grand fleuve, vous serez le véritable conquérant du Portugal.»--
[En marge: Effet produit sur l'armée par l'arrivée du général Foy.]
Ces lettres écrites, et sa colonne formée, le général Foy s'était mis en route le 27 janvier, et était parvenu au quartier général le 5 février. Son arrivée produisit sur l'armée une assez vive sensation, parce que tout plein des impressions reçues à Paris dans ses entretiens avec l'Empereur, il apportait la conviction que l'armée de Portugal était l'instrument de grands desseins, que ses longs sacrifices ne seraient pas un dévouement inutile, que des secours proportionnés à l'importance de sa mission allaient lui être envoyés, et qu'il ne fallait qu'un peu de patience pour qu'elle fût en mesure d'accomplir sa tâche glorieuse. Ses discours, tenus devant tous les généraux, répétés par ceux-ci à beaucoup d'officiers, établirent l'opinion qu'on n'était pas sacrifié à un but insignifiant; qu'il fallait pour atteindre ce but d'abord rester où l'on se trouvait, et ensuite opérer le passage du Tage. Ce fut un grand bien pour le moral de l'armée, et qui compensa en partie le fâcheux effet produit par la faiblesse des derniers secours. Par malheur l'arrivée du général Foy ajouta aux embarras du général Drouet, car un paquet de dépêches, qui lui fut remis en cette occasion, contenait l'instruction plus formelle que jamais de secourir Masséna, mais en ayant bien soin de ne pas se laisser couper d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Or, en demeurant auprès de l'armée de Portugal, le général Drouet était aussi coupé que Masséna lui-même. Ce fut une nouvelle persuasion à opérer, de nouveaux efforts à faire auprès du général. Toutefois le moment étant venu enfin de passer le Tage, l'imminence de cette opération était pour le général Drouet un argument auquel il ne résista pas. Il consentit à rester encore à Leyria, sur les derrières et le flanc de l'armée de Portugal.
[En marge: Les discours du général Foy contribuent à réparer le mauvais effet produit dans l'armée par la faiblesse des derniers secours.]
Cette armée se trouvait, avec le dernier renfort amené par le général Foy, portée à une force totale de 55 mille hommes. Masséna était disposé à tenter le passage, mais beaucoup d'objections s'étant élevées à ce sujet, il voulut conférer avec ses lieutenants, et les mettre d'accord sur une opération qui n'avait chance de réussir que par leur concours dévoué et sans réserve. D'ailleurs la présence du général Foy, dépositaire des volontés formelles de l'Empereur, ne pouvait qu'être d'un utile effet sur les généraux réunis. Il se décida donc à les convoquer, mais ne voulant point recourir à l'appareil d'un conseil de guerre, il fit réunir dans un déjeuner, donné par le général Loison à Golgao, la plupart des chefs de l'armée dont l'avis était bon à recueillir.
[En marge: Réunion des généraux à Golgao pour conférer sur le passage du Tage.]
Cette réunion, qui sous une forme amicale devait avoir toute l'importance d'un conseil de guerre, eut lieu en effet le 17 février à Golgao. Le maréchal Masséna comme général en chef, le maréchal Ney, les généraux Reynier et Junot comme chefs des trois corps d'armée, le général Fririon comme chef de l'état-major, les généraux Éblé et Lazowski en qualité de commandants de l'artillerie et du génie, enfin les généraux Foy, Loison et Solignac à divers titres, se trouvèrent assis à la même table. Une fois le repas terminé, Masséna dit à ses lieutenants qu'il saisissait volontiers l'occasion qui les réunissait autour de lui, pour avoir leur avis sur la conduite à tenir, car il était urgent de prendre un parti, l'armée ne pouvant plus vivre où elle était, les chevaux de l'artillerie et de la cavalerie mourant chaque jour de fatigue et d'inanition, la nécessité de changer de place devenant dès lors pressante, et le choix s'offrant entre une retraite sur le Mondego où il restait quelques ressources, et un passage du Tage qui permettrait de vivre dans l'Alentejo sans s'éloigner de Lisbonne, et qui, bien que fort difficile, fort dangereux, était devenu praticable, grâce au zèle et à l'habileté du général Éblé. En sollicitant leur avis, ajouta Masséna, il fallait qu'avant de le donner ils connussent les intentions de l'Empereur, recueillies de sa propre bouche par le général Foy lui-même, qui était présent et pouvait les faire connaître. Masséna invita alors le général Foy à rapporter tout ce qu'il avait entendu dans ses divers entretiens avec l'Empereur.
[En marge: Le général Foy chargé d'exposer les intentions de l'Empereur.]
Le général Foy prit la parole et répéta ce que nous avons dit tant de fois de la grande utilité de tenir les Anglais en échec sous Lisbonne, jusqu'à ce qu'on les obligeât de se retirer ou par la famine ou par la force; de la nécessité, pour atteindre ce but, de passer le Tage, afin de se nourrir dans l'Alentejo, et de donner la main au 5e corps, qui ne pouvait manquer d'arriver sous peu de jours à la suite des ordres formels partis de Paris; enfin de la persuasion positive où était l'Empereur qu'on obtiendrait un immense résultat politique en chassant les Anglais du Portugal, et qu'on les amènerait ainsi à une paix prochaine. Le général Foy parlant de ce qu'il avait entendu dans ses conférences avec l'Empereur, en parlant avec la chaleur qui lui était naturelle, remplit tous ceux qui l'écoutaient de la pensée impériale et du désir de s'y conformer. Restaient à discuter les moyens d'exécution pour opérer le passage du Tage.