Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 41

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On avait transporté, comme nous l'avons dit, l'atelier de construction de Santarem situé sur le Tage, à Punhète situé sur le Zezère, et occupé en outre par de solides ponts de chevalets les deux rives du Zezère. (Voir la carte nº 53.) On était là à quelque distance de l'embouchure du Zezère dans le Tage, ayant à gauche et assez près de soi Abrantès, où lord Wellington avait envoyé tout le corps de Hill, et à droite, mais beaucoup plus bas, Santarem, où lord Wellington lui-même avait porté ses avant-postes. Pour jeter le pont il fallait d'abord conduire les bateaux du Zezère dans le Tage, et c'était facile, car il n'y avait qu'à les livrer au courant; mais après les avoir amenés jusqu'au Tage, fallait-il le leur faire remonter, pour essayer de passer près d'Abrantès, ou bien fallait-il le leur faire descendre, pour essayer de passer dans les environs de Santarem? Si on faisait remonter les bateaux jusque près d'Abrantès, on avait l'avantage de trouver en cet endroit le Tage mieux encaissé, et moindre aussi de tout le volume du Zezère qu'il n'avait pas encore recueilli; mais on avait devant soi l'ennemi nombreux et bien établi, et de plus on ne pouvait opérer qu'avec une partie de ses forces, le corps de Reynier devant être laissé dans son camp de Santarem, pour tenir tête au gros de l'armée anglaise si elle sortait de ses lignes avec l'intention d'attaquer les nôtres. Au contraire voulait-on descendre jusqu'à Santarem, ce qui se pouvait, car il n'était pas absolument impossible de conduire les bateaux jusque-là sans qu'ils fussent détruits, on avait l'avantage d'opérer avec toute l'armée réunie, mais on trouvait le Tage d'une largeur démesurée, et tour à tour se resserrant ou s'étendant, au point de ne savoir où l'on attacherait le pont, et comment on en rendrait les abords praticables. Il y avait donc d'excellentes raisons pour et contre chacune des deux opérations. Près d'Abrantès le pont était plus facile à jeter, mais on divisait l'armée; près de Santarem on la concentrait assez pour défendre nos lignes et protéger le passage, mais le fleuve était d'une largeur et d'une inconstance qui ne permettaient guère d'en embrasser les bords trop étendus. Enfin quelque parti qu'on adoptât, même après avoir réussi, devait-on rester divisés sur les deux rives du fleuve, et n'y avait-il pas à craindre, si on ne laissait sur la gauche qu'un détachement peu nombreux, que le pont faiblement défendu ne fût détruit? si au contraire on laissait un corps suffisant, qu'un accident comme celui d'Essling n'exposât ce corps à périr? Telles étaient les chances diverses que les soldats discutaient avec une rare intelligence et un prodigieux sang-froid, car on n'apercevait pas le moindre ébranlement moral dans l'armée. Chacun d'eux, bien entendu, résolvait la difficulté à sa façon. Même controverse existait dans les états-majors. Reynier, qui se trouvait mal où il était, et voulait changer de place, soutenait que le passage était à la fois urgent et praticable, s'engageait même, pendant qu'on l'exécuterait, à accabler les Anglais s'il leur prenait envie d'attaquer la position de Santarem. Mais le maréchal Ney, sur lequel pesait la responsabilité du passage, car il était placé en arrière vers le Zezère, et sa position, son énergie, le souvenir d'Elchingen, le désignaient pour cette opération hardie, le maréchal Ney, sans se refuser à jeter le pont, paraissait douter du succès avec le matériel dont il disposait, et en présence d'un ennemi aussi averti que l'était lord Wellington. Enfin, le passage exécuté, il ne répondait nullement des conséquences que pourrait avoir une rupture du pont. Quant à Junot, variable comme le vent, il argumentait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, était de l'avis du passage avec Reynier, le jugeait impossible quand il était auprès de Ney, et ne pouvait être utile qu'au moment où le feu commencerait.

[En marge: Défaut de subordination et de respect à l'égard du général en chef de la part des généraux.]

[En marge: Confiance des soldats dans le génie de Masséna.]

Ces divergences d'avis n'auraient pas présenté de graves inconvénients, sans les expressions amères dont on usait à l'égard du général en chef, comme s'il eût été responsable de l'étrange situation où l'on se trouvait sur le Tage, et s'il n'avait pas été la première victime d'une volonté inflexible, qui prenait des résolutions loin des lieux et des événements, et dans le plus complet oubli de la réalité des choses! On ne cessait, dans chaque quartier général, de tenir un langage souverainement déplacé contre le maréchal Masséna, et de donner un dangereux exemple, celui de l'indiscipline des esprits, la plus funeste de toutes dans les armées, car en détruisant l'unité de pensée et de volonté, elle rend l'unité d'action impossible. Reynier lui-même, aigri par la souffrance de ses soldats, se plaignait et commençait à n'avoir plus la même retenue que par le passé. Junot, suivant son usage, disant comme Ney à Thomar, comme Reynier à Santarem, et, revenu au quartier général, n'osant plus contredire devant Masséna qu'il aimait, ne s'écartait pas toutefois du respect extérieur qu'il lui devait. Reynier aussi observait jusqu'à un certain point ce respect. Ney, au contraire, avait fait de son quartier général de Thomar un centre où se réunissaient tous les mécontents de l'armée, et où l'on tenait publiquement les propos les plus inconvenants. Les membres de l'administration, que la méfiance des soldats avait privés de toute participation à l'entretien des corps, avaient porté à Thomar leur oisiveté médisante, et parmi eux le principal ordonnateur, parent du maréchal Ney, n'était pas le moins malveillant dans son langage, quoique rappelé à l'activité par la protection de Masséna. Là, toutes les décisions du quartier général étaient censurées amèrement, et les souffrances d'une longue attente étaient imputées non à la politique impériale, mais au général en chef, qui était certes bien innocent de tous les maux qu'on endurait. Les choses étaient poussées à ce point que Ney, depuis qu'on avait pris la nouvelle position sur le Tage, n'était plus venu visiter Masséna, et restait à Thomar, comme s'il eût été le chef de l'armée, et que Thomar eût été le quartier général. Naturellement on rapportait tous ces détails à Masséna, qui s'en irritait quelquefois, mais retombait presque aussitôt dans sa négligence et ses dédains accoutumés, donnant sous le rapport des moeurs des exemples qui malheureusement n'étaient pas faits pour lui ramener le respect de l'armée, mais sous le rapport de la fermeté et du sang-froid en donnant d'autres que ses lieutenants auraient dû imiter, et n'imitaient point. Du reste, cette triste indiscipline n'était pas descendue des généraux aux soldats. Ceux-ci, étrangers aux envieuses déclamations de leurs chefs immédiats, confiants dans le caractère, la gloire, la fortune de Masséna, comptant sur les secours prochains de Napoléon qui n'avait pu les envoyer si loin à la poursuite des Anglais sans leur fournir bientôt le moyen d'achever cette poursuite, s'attendaient encore à exécuter les grandes choses qu'ils s'étaient promises de cette campagne. Seulement, s'ils étaient prêts à se dévouer dans les occasions importantes, ils répugnaient à se sacrifier dans celles qui ne l'étaient pas. Le triste état des hôpitaux, où l'on manquait de médicaments, de lits, et presque d'aliments, où les vivres n'arrivaient que par un effort énergique et tous les jours renouvelé de la volonté du général en chef, le triste état des hôpitaux avait fait naître parmi eux l'opinion qu'un homme malade ou blessé était un homme mort. Aussi, résolus à se faire tuer jusqu'au dernier dans une affaire décisive, les soldats demandaient qu'on leur épargnât les petits combats dont la nécessité n'était pas démontrée. Sachant de plus qu'on manquait de munitions, ils voulaient qu'on réservât leur sang et leurs cartouches pour le moment où l'on déciderait du sort de la Péninsule et de l'Europe dans une grande journée. Ainsi cette armée invariable dans son dévouement et son héroïsme, supportant les privations, les souffrances avec une patience et une industrie admirables, n'avait perdu un peu de sa valeur que sous le rapport de la disponibilité de tous les instants: on pouvait toujours lui demander les grandes choses, mais pas toujours les petites!

[En marge: Combien les instructions de Paris concordaient peu avec l'état des choses en Portugal.]

En présence d'une pareille situation on peut apprécier l'à-propos, l'utilité, l'exact rapport avec les faits des instructions impériales, qui recommandaient à Masséna de bien s'assurer le moyen de manoeuvrer sur les deux rives du Tage, de jeter sur ce fleuve non pas un pont, ce qui n'était pas assez sûr, mais deux, ainsi qu'on avait fait sur le Danube; de se créer de vastes magasins de vivres et de munitions afin de pouvoir prolonger son séjour sous les murs de Lisbonne, de prendre surtout Abrantès, où devaient se trouver de grandes ressources, de harceler sans cesse les Anglais, de chercher à les attirer hors de leurs lignes pour les battre, etc... Savantes leçons sans doute, que Masséna n'avait pu oublier, car il avait contribué à en assurer le succès sur le Danube, mais dont celui qui les donnait, tout grand qu'il fût, aurait été fort embarrassé de faire l'application sur le Tage, sans bois, sans fer, sans pain, sans toutes les ressources de la ville de Vienne, sans la fertilité de l'Autriche, sans communication avec la France, sans obéissance à ses vues, sans aucun des moyens enfin qu'il avait eus sous la main pour opérer le prodigieux passage du Danube le jour de la bataille de Wagram! Né sur le trône, héritier de vingt rois, n'ayant jamais fait de la guerre qu'un royal amusement, Napoléon n'aurait pas autrement adapté ses ordres à la réalité! Tant l'aveugle fortune aveugle vite même les hommes de génie, quand ils se prennent à vouloir soumettre non pas leurs désirs à la nature des choses, mais la nature des choses à leurs désirs!

L'armée comptant toujours sur de prompts et importants secours, était à la recherche des moindres indices, des moindres bruits qui pouvaient révéler l'approche de troupes amies. Une rumeur vague, parvenue aux avant-postes, avait un moment fait espérer l'apparition d'une armée française, et causé une émotion de joie, malheureusement passagère. En effet, une colonne de nos troupes était presque arrivée jusqu'aux avant-postes sur le Zezère, et puis s'en était allée, aussi vite qu'elle était venue. On avait la plus grande peine à s'expliquer ce singulier événement, qui pourtant était bien simple.

[En marge: Inutile tentative du général Gardanne pour communiquer avec l'armée de Portugal.]

Le général Gardanne, à qui le général Foy avait transmis l'ordre de rejoindre l'armée avec la brigade de dragons laissée en arrière, avec les hommes sortis des hôpitaux, avec des convois de vivres et de munitions, n'avait pas pu réunir plus de trois ou quatre cents cavaliers, et de quinze ou seize cents hommes d'infanterie. Il n'avait pu y ajouter ni un sac de farine, ni un baril de cartouches, ni une voiture de transport. En effet, depuis le départ de Masséna il avait été dans l'impossibilité, faute de moyens pour protéger les routes, de continuer les magasins de Salamanque et l'approvisionnement des places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo. Il avait, comme tous les commandants des provinces du Nord, vécu au jour le jour, étendant à peine son action à quelques lieues de lui, et dévorant autant de vivres qu'il parvenait à s'en procurer. Sur l'ordre reçu du général Foy, il s'était mis en marche avec une colonne de deux mille hommes, avait passé au sud de l'Estrella, suivi la vallée du Zezère, d'après les indications qu'on lui avait données, et poussé sa marche jusqu'à une journée des avant-postes du général Loison, devant Abrantès. Là, tout préoccupé des périls inconnus qui l'entouraient, ayant entendu dire, et ayant raison de croire que l'armée de Portugal avait autant d'ennemis derrière que devant elle, il avait craint de tomber dans les mains d'un corps nombreux, et ne rencontrant pas les avant-postes français, supposant qu'un corps considérable les avait forcés à se replier, il était revenu en toute hâte à Alméida, bravant pour retourner plus de dangers qu'il n'en fuyait. Le général Gardanne était cependant un officier intelligent et brave, mais dans cette guerre d'aventures et de surprises, où l'on s'attendait à tout, on se prenait à craindre autant de dangers qu'on en pouvait imaginer. De retour à Alméida, il y avait trouvé le général Drouet tant de fois annoncé, et arrivé enfin non pas avec les deux divisions d'Essling, mais avec une seule, celle du général Conroux. La division Claparède était encore à une grande distance en arrière. Sous le rapport des hommes ces divisions ne laissaient rien à désirer, car, quoique jeunes, elles avaient fait dans la campagne de 1809 un rapide et rude apprentissage de la guerre. Malheureusement ayant traversé une moitié de la France et de l'Espagne pour venir des côtes de Bretagne en Vieille-Castille, elles étaient déjà fatiguées et fort diminuées en nombre. C'est tout au plus si la division Conroux comptait 7 mille hommes en état de servir. La division Claparède, encore en marche, en comptait un millier de plus, de façon que le corps entier ne pouvait pas réunir plus de 15 mille hommes véritablement présents sous les armes.

[En marge: Départ du général Drouet pour le Portugal avec une seule de ses deux divisions, celle du général Conroux.]

Pressé par les instructions réitérées de Napoléon, et notamment par les plus récentes, de pénétrer en Portugal, de rouvrir à tout prix les communications avec Masséna, de lui rendre enfin tous les services qu'il pourrait, le général Drouet n'avait pas autre chose à faire que d'entrer immédiatement en campagne, quoiqu'il n'eût sous la main que la division Conroux. Quant à la division Claparède, il n'était pas indispensable de l'attendre, car les instructions de Napoléon assignant un double objet au 9e corps, celui de secourir l'armée de Portugal et celui de rétablir les communications avec elle, de manière à ne plus les laisser interrompre, le général Drouet pouvait remplir la première partie de sa mission avec la division Conroux, et confier à la division Claparède le soin de remplir la seconde. Bien qu'il fût autorisé à demander le concours du général Dorsenne, il n'y songea point, car il l'avait trouvé s'épuisant à courir après les guérillas, s'affligeant de la dispersion et des fatigues de la jeune garde, et peu disposé par conséquent à en envoyer un détachement jusqu'aux frontières du Portugal. Il lui demanda pour unique service de ne pas retenir la division Claparède, et laissant à celle-ci l'ordre de se placer le plus tôt possible à l'entrée de la vallée du Mondego, entre Alméida et Viseu, de tomber à outrance sur les détachements de Trent et de Silveyra, et de tenir la route toujours ouverte jusqu'à Coimbre, il se décida à partir lui-même avec la division Conroux pour s'approcher du Tage. Il s'adjoignit le détachement du général Gardanne, ce qui portait à 9 mille hommes au plus le secours tant annoncé des fameuses divisions d'Essling! Le général Drouet avait bien à la vérité reçu le commandement de la division Seras, précédemment détachée du corps de Junot, et préposée à la garde du royaume de Léon; mais elle y était si occupée qu'il n'eût pas été sage de l'en retirer. Il se mit donc en route avec ses 9 mille hommes, en suivant la vallée du Mondego. Si ce n'était pas assez pour secourir efficacement Masséna, c'était plus qu'il n'en fallait assurément pour passer sur le corps de tous les ennemis qu'on pouvait rencontrer, bien que la rumeur publique en élevât le nombre à des proportions effrayantes. Le général Drouet n'amenait avec lui, comme le général Gardanne, ni argent, ni vivres, ni munitions. L'argent eût été inutilement compromis, sans pouvoir être fort utile dans les villes désertes qu'occupait l'armée. Des vivres et des munitions il n'en avait pas, et en tout cas il avait encore moins le moyen de les transporter. Il s'était même vu pendant son séjour en Vieille-Castille contraint de vivre sur les approvisionnements des deux places d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, ce qui était un véritable malheur, ces places pouvant être tôt ou tard investies par l'ennemi.

[En marge: Impatience d'avoir des nouvelles de France, éprouvée par toute l'armée.]

Le général Drouet ayant pris par la vallée du Mondego, suivit la rive gauche et non la rive droite de ce fleuve, afin d'abréger. Il traversa presque sans obstacle la Sierra de Murcelha, déboucha sur Leyria, vivant de ce qu'il trouvait sur son chemin, et n'ayant pas de peine à disperser les coureurs qui rôdaient autour de lui. L'armée de Portugal, aux oreilles de laquelle était parvenu le bruit de la tentative du général Gardanne, éprouvait la plus vive impatience de voir arriver une troupe française, fût-ce même une simple colonne de quelques centaines d'hommes. On soupirait après les communications avec la Vieille-Castille et avec la France, autant qu'après un secours. On voulait savoir enfin si on était oublié ou non, si on était destiné ou non à quelque chose de grand, de praticable, de simplement intelligible, car on n'avait pas reçu un courrier de France depuis le 16 septembre 1810, jour du passage de la frontière de Portugal, et on était au milieu de janvier 1811. Aussi, malgré la répugnance pour les combats de détail, chacun s'était-il prêté aux plus hardies reconnaissances, exécutées avec des colonnes de douze et quinze cents hommes, et dans tous les sens, le long du Tage jusqu'à Villa-Velha, le long du Zezère jusqu'à Pedragosa, et sur le Mondego jusqu'à Coimbre. Chaque fois on avait fait fuir les paysans ainsi que les milices de Trent et de Silveyra, et tout s'était réduit à tuer du monde, à brûler des villages, à ramener du bétail, quelquefois des grains, consolation précieuse, il est vrai, dans l'état de pénurie dont on était menacé, mais qui ne dédommageait pas des nouvelles si impatiemment et si vainement attendues. Depuis quelques jours notamment on avait vu sur la rive gauche du Tage des masses de paysans chassant devant eux leurs troupeaux à travers les plaines de l'Alentejo, portant leurs hardes sur des bêtes de somme, et gagnant les environs de Lisbonne, comme si l'armée d'Andalousie avait été sur leurs traces, et on en avait conclu que Napoléon peut-être avait donné au maréchal Soult l'ordre de venir joindre l'armée de Portugal, et que le maréchal l'avait exécuté. La joie dans le camp avait été générale, mais courte.

[En marge: Arrivée du général Drouet à Leyria, et grande joie de l'armée.]

Enfin, après plusieurs jours de cette vive attente, une troupe de dragons, conduite par le général Gardanne, joignit les avant-postes de Ney entre Espinhal et Thomar. On se reconnut, on s'embrassa avec effusion, on se raconta d'un côté les perplexités d'une longue et pénible attente de plusieurs mois, de l'autre les hasards menaçants bravés en vain pour rejoindre l'armée. Le général Gardanne, qui déplorait plus vivement que personne son expédition du mois précédent, crut racheter ses torts, qu'on ne songeait guère à lui reprocher, en annonçant des merveilles à ses camarades impatients d'apprendre ce qu'on allait faire pour eux. Il dit qu'outre sa propre brigade, le général Drouet amenait une forte division, mais que ce n'était pas tout, qu'une autre division suivait, que le 9e corps réuni ne serait pas de moins de 25 à 30 mille hommes, que l'abondance l'accompagnerait, car il y avait un trésor à Salamanque, et que, les communications rétablies, les vivres, les munitions, tout arriverait aisément. On sait que d'exagérations, bien excusables assurément, naissent de ces effusions entre militaires qui se revoient après de grands dangers! À peine cette rencontre avait-elle eu lieu, que la nouvelle de l'apparition du général Drouet se répandit dans toute l'armée, de Thomar à Santarem, et y produisit une sorte d'enthousiasme. Comptant sur la prochaine arrivée de trente mille de leurs camarades, les soldats de Masséna se crurent bientôt capables de tout tenter, et se livrèrent aux plus flatteuses espérances. L'hiver si court dans ces régions allait faire place au printemps. Devant soi on avait les lignes de Torrès-Védras, qui ne paraissaient plus insurmontables à une armée de 75 mille Français, à gauche le Tage, qui ne devait plus être un obstacle, et au delà la fertile plaine de l'Alentejo, où l'on recueillerait en abondance ce que l'on commençait à ne plus trouver dans la plaine de Golgao presque entièrement dévorée.

[En marge: Instructions et nouvelles apportées par le général Drouet.]

Masséna vit le général Drouet et en reçut une masse de dépêches arriérées qui n'avaient pu lui parvenir encore. Les unes n'avaient plus aucun rapport à la situation actuelle, et prouvaient seulement les illusions dont on se berçait à Paris; les autres, plus récentes, et écrites depuis la mission du général Foy, contenaient quelques critiques qui avaient survécu aux efforts justificatifs de ce général, et dont au reste il n'y avait qu'à sourire, à sourire tristement il est vrai, en voyant les erreurs dans lesquelles Napoléon s'obstinait. Toutefois ces critiques étaient compensées par les plus belles promesses de secours, par l'annonce de la prochaine arrivée du général Drouet, par la communication des ordres adressés au maréchal Soult, par l'approbation la plus complète donnée à l'établissement sur le Tage, celle-ci accompagnée des plus vives instances pour y rester indéfiniment. Quelque peu appropriées que fussent à la circonstance beaucoup des prescriptions venues de Paris, pourtant c'était quelque chose que cette approbation donnée au séjour sur le Tage, et cette volonté fortement exprimée qu'on ne le quittât point. Il y avait de quoi ôter toute anxiété au général en chef sur la conduite qu'il avait à tenir, et de quoi inspirer une entière confiance à l'armée dans la marche par lui adoptée, puisque c'était celle que Napoléon avait ordonnée de loin, comme la meilleure et la plus conforme à ses grands desseins. Mais il s'agissait de savoir enfin ce que Napoléon envoyait de moyens pour exécuter sa résolution, par lui si fermement arrêtée, ou de forcer la position des Anglais, ou de les y bloquer jusqu'à ce qu'ils fussent contraints de l'abandonner. Ici malheureusement tout était déception et sujet de chagrin. Le 9e corps, annoncé comme devant être de 30 mille hommes, s'élevait à peine à 15 mille. De ces 15 mille le général Drouet en amenait 7 sous le général Conroux, sans compter les 2 mille de Gardanne, réduits à 1500 par un double voyage. Quant aux 8 mille du général Claparède, il les avait laissés à Viseu, c'est-à-dire à soixante lieues en arrière, afin de maintenir les communications. Et même les 7 mille hommes de la division Conroux, le général Drouet pouvait difficilement les laisser d'une manière permanente à Thomar, car ses instructions lui enjoignant formellement de conserver toujours ses communications avec la frontière d'Espagne, il était forcé de rebrousser chemin pour disperser de nouveau l'insurrection, qui s'était reformée sur ses derrières, comme l'onde se reforme derrière un vaisseau qui l'a fendue pour la traverser.

[En marge: Profond chagrin de Masséna en voyant à quoi se réduit le secours amené par le général Drouet.]