Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 24

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L'ordre irréfléchi donné au maréchal Ney, d'aller attaquer l'importante place de Ciudad-Rodrigo sans artillerie de siége, et dans le voisinage des Anglais qui s'étaient reportés vers le nord du Portugal, n'avait pu amener qu'une vaine bravade. Le maréchal Ney avait dû se borner à envoyer contre les murs de la place quelques boulets avec son artillerie de campagne, et à sommer ensuite le gouverneur, qui avait fait à sa sommation la réponse que méritait une pareille tentative. Il était revenu à Salamanque. Le général Suchet, croyant que l'ordre de marcher sur Valence était concerté avec Napoléon, et devait prévaloir sur celui d'assiéger Lerida, Mequinenza, Tortose, s'était avancé en deux colonnes, l'une le long de la mer, l'autre par les montagnes de Teruel, et après leur jonction opérée à Murviedro, s'était montré devant Valence. Il s'était même emparé du faubourg du Grao, et avait lancé des boulets dans la ville, que plus d'un avis présentait comme disposée à se rendre. Mais les Valenciens, pour toute réponse, avaient arrêté, persécuté les habitants supposés douteux, ou portés à la paix, notamment l'archevêque de Valence, et avaient opposé une résistance que, sans grosse artillerie, on ne pouvait vaincre. Le général Suchet avait dû se retirer en toute hâte vers l'Aragon. C'était la seconde armée française (en comptant celle du maréchal Moncey) qui, après s'être montrée devant Valence, était obligée de rétrograder sans avoir pu forcer les portes de cette orgueilleuse ville. L'exaltation des Valenciens en devait être singulièrement augmentée.

[En marge: Voyage de Joseph en Andalousie. Ses illusions sur son établissement dans cette province.]

Toutefois on n'avait rien à craindre en Andalousie, avec l'armée qu'on y avait réunie, et le mal, bien grand il est vrai, se réduisait à paralyser 80 mille vieux soldats. Pour le moment on dominait tout à fait de Murcie à Grenade, de Grenade à Cordoue, de Cordoue à Séville. Ces importantes cités étaient soumises et payaient l'impôt. Joseph se promenait en roi de l'une à l'autre, et, la curiosité attirant autour de lui une certaine affluence, la fatigue de la guerre lui procurant quelques adhésions, il faisait un voyage que ses courtisans disaient triomphal, que les hommes sensés considéraient comme peu significatif. Il faut reconnaître cependant que la mobile et inconséquente populace des villes, tout en détestant les Français, applaudissait ce roi français de manière à lui faire illusion. Aussi ses flatteurs ne manquaient-ils pas de répéter qu'on avait bien raison de penser qu'il obtiendrait plus avec sa grâce personnelle et sa bonté que Napoléon avec ses terribles soldats, et que si on le laissait faire il aurait bientôt subjugué l'Espagne, oubliant, lorsqu'ils parlaient ainsi, qu'ils avaient autour d'eux 80 mille de ces terribles soldats pour les protéger, et pour ménager au roi Joseph le moyen d'essayer ses charmes sur le peuple de l'Andalousie. Joseph était donc satisfait, et le maréchal Soult se flattait d'avoir beaucoup ajouté à la somme des titres dont il croyait avoir besoin devant le sévère tribunal de Napoléon.

[En marge: Nouvelles imprévues qui viennent surprendre Joseph en Andalousie.]

Mais tandis qu'ils s'applaudissaient l'un et l'autre d'avoir exécuté cette expédition d'Andalousie, un coup de foudre parti de Paris venait changer les joies de Joseph en amères tristesses. L'expédition d'Andalousie avait rempli en Espagne les premiers mois de 1810, et c'était le moment même des plus graves démêlés avec la Hollande. Napoléon n'avait pas seulement des contestations avec le roi Louis, il en avait avec le roi Jérôme pour le Hanovre, et pour l'exécution des conditions financières attachées à la cession de ce pays. Fatigué de rencontrer auprès de ses frères des difficultés incessantes, ne sachant pas reconnaître qu'ils n'étaient en réalité que les agents passifs de la résistance des choses, il se livrait à leur égard aux plus vives colères, et s'en prenait à eux non-seulement de leurs fautes mais des siennes, car, après tout, les obstacles contre lesquels il se heurtait à chaque pas, qui les avait créés, sinon lui, en voulant partout tenter l'impossible? Dans ces dispositions irritables, recevant une multitude de rapports sur la cour de Joseph, sur le langage qu'on y tenait, sur le système qu'on cherchait à y faire prévaloir, sur quelques largesses accordées à certains favoris, il prit des mesures fort dures, et qui n'étaient pas de nature à faciliter la tâche de Joseph en Espagne. D'abord il trouva très-mauvais qu'on eût détourné le général Suchet du siége de Lerida, pour le porter sans grosse artillerie sur Valence, ce qui avait exposé l'armée française à paraître deux fois en vain devant les murs de cette ville. Il blâma Joseph, il blâma le général lui-même, et lui défendit dorénavant d'obéir à aucune autre autorité qu'à celle de Paris. Il désapprouva également l'imprudente pointe ordonnée au maréchal Ney sur Ciudad-Rodrigo, et cette fois encore attribua la faute à l'état-major de Madrid qui avait prescrit ce mouvement. Mais c'était là le moins fâcheux.

[En marge: Napoléon convertit en gouvernements militaires les provinces de l'Èbre, avec la pensée de les réunir plus tard à la France.]

Voir donner de l'argent, quelque peu que ce fût, à des favoris, quand les ressources manquaient partout, lui avait déplu au delà de toute expression. Puisqu'on trouve, disait-il, de quoi donner à des oisifs, à des intrigants, on doit pouvoir nourrir les soldats qui prodiguent leur sang au roi Joseph; et puisqu'on ne veut pas pourvoir à leurs besoins, je vais y pourvoir moi-même.--Cela dit, il convertit en gouvernements militaires la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, la Biscaye, qui comprenaient les quatre provinces à la gauche de l'Èbre. Il établit que, dans ces gouvernements, les généraux commandants exerceraient l'autorité, tant civile que militaire, qu'ils percevraient tous les revenus pour le compte de la caisse de l'armée, et n'auraient avec l'autorité de Madrid que des relations de déférence apparente, mais aucune relation d'obéissance ou de comptabilité. C'était à lui seul que les chefs de corps, Augereau, Suchet, Reille, Thouvenot, devaient rendre compte de leurs actes, et de lui seul qu'ils devaient recevoir leurs instructions. Après avoir ainsi pris possession militaire des territoires situés à la gauche de l'Èbre, Napoléon écrivit en secret à chacun des généraux pour leur communiquer sa véritable pensée, qui était de réunir la rive gauche de l'Èbre à la France, afin de s'indemniser des sacrifices qu'il faisait pour assurer la couronne d'Espagne sur la tête de son frère. Toutefois ne voulant pas annoncer encore ce projet, il leur recommanda la plus grande discrétion; mais, dans le cas où on leur enverrait de Madrid des ordres contraires à ceux de Paris, il les autorisa à déclarer qu'ils avaient reçu défense d'obéir au gouvernement espagnol, et injonction de n'obéir qu'au gouvernement français. Une pareille résolution était fort grave, non-seulement pour l'Espagne, mais pour l'Europe. Il semblait, en effet, que Napoléon, insatiable dans la paix comme dans la guerre, quand il ne conquérait point par son épée, voulait conquérir par ses décrets. Il venait de réunir à l'Empire la Toscane, les États romains, la Hollande. Il songeait en ce moment, sans en parler, à faire de même pour le Valais et les villes anséatiques. Ajouter encore à ces acquisitions le revers des Pyrénées jusqu'à l'Èbre, c'était dire au monde que rien ne pouvait échapper à son avidité, et que toute terre sur laquelle se portait son terrible regard était une terre perdue pour son possesseur, ce possesseur fût-il même un frère! Prétendre que la gauche de l'Èbre devait devenir l'indemnité des dépenses de la France en Espagne, était une étrange dérision! Sans doute, si Napoléon avait laissé Ferdinand sur le trône, qu'il l'eût aidé par exemple à conquérir le Portugal sur les Anglais, et qu'il lui eût demandé la rive gauche de l'Èbre en dédommagement, on aurait pu le concevoir, sauf les justes ombrages de l'Espagne et de l'Europe! mais imposer à l'Espagne une dynastie malgré elle, forcer presque cette dynastie à régner (car Joseph n'était guère moins contraint que les Espagnols), et puis demander à l'une et à l'autre de payer ce bienfait d'un démembrement de territoire, était une véritable folie d'ambition! c'était ajouter aux causes nombreuses qui excitaient la haine des Espagnols contre nous une cause plus puissante que toutes les autres, celle de voir cette péninsule si chère à leur coeur, envahie, morcelée par un ambitieux voisin, qui, après les avoir privés de leur dynastie, les privait en outre d'une partie de leur territoire. C'était enfin réduire au désespoir et rejeter à jamais dans les rangs de l'insurrection tous ceux que l'espérance d'un meilleur régime, le besoin vivement senti d'une régénération politique, avaient rattachés un moment à la nouvelle dynastie.

[En marge: L'autorité de Joseph réduite en Espagne au commandement de l'armée du centre.]

Le secret ordonné aux généraux relativement à la réunion des quatre provinces n'était pas longtemps possible. L'établissement des gouvernements militaires dans ces provinces aurait suffi seul, à défaut de toute indiscrétion, pour révéler la véritable pensée de Napoléon, et personne, en effet, ne s'y trompa, comme on le verra bientôt. Du reste, Napoléon ne s'en tint pas à cette mesure. Il en prit d'autres qui limitèrent aux portes mêmes de Madrid l'autorité royale de Joseph. En dehors des commandements ci-dessus mentionnés, il divisa les armées agissantes en trois, une du midi, une du centre, une du Portugal. Il plaça à la tête de l'armée du midi le maréchal Soult, dont, après réflexion, il avait renoncé à rechercher la conduite à Oporto, et lui confia les 4e, 1er et 5e corps, qui occupaient Grenade, l'Andalousie, l'Estrémadure. Il composa l'armée du centre de la seule division Dessoles, y ajouta les dépôts généralement établis à Madrid, et la confia à Joseph. Enfin celle du Portugal dut se trouver formée, ainsi qu'on l'a vu, de toutes les troupes réunies ou à réunir dans le nord, pour marcher sur Lisbonne, sous les ordres du maréchal Masséna. Chacun des généraux commandant ces armées agissantes, ayant l'autorité qui appartient à tout chef d'une force armée sur le terrain où il opère, ne devait obéir qu'au ministère français, c'est-à-dire à Napoléon lui-même, qui avait déjà pris le titre de commandant suprême des armées d'Espagne, et avait nommé le prince Berthier son major général. Ainsi Joseph n'avait rien à ordonner aux gouverneurs généraux des provinces de l'Èbre, rien aux chefs des trois armées agissantes; seulement, comme chef de l'armée du centre, il avait à l'égard de celle-ci le droit de donner des ordres; mais elle était la moins nombreuse, n'avait qu'une tâche insignifiante, et se composait de 20 à 25 mille hommes, sains ou malades, dont 12 mille au plus en état d'agir. On ne pouvait rendre son autorité ni plus restreinte ni plus nominale, et ce n'était pas assurément une manière de le relever aux yeux des Espagnols. De plus, les prescriptions relatives aux finances furent aussi sévères que les prescriptions relatives à la hiérarchie militaire. Les revenus recueillis dans les provinces de l'Èbre furent alloués aux armées qui les occupaient. Les armées agissantes durent se nourrir sur le pays où elles faisaient la guerre, et comme il était possible qu'elles ne trouvassent pas assez de numéraire pour leur solde, Napoléon consentit à envoyer en Espagne deux millions par mois seulement. Dès lors Joseph, déjà réduit sous le rapport du commandement aux troupes stationnées autour de Madrid, allait être réduit pour les revenus à ce qui se percevait à Madrid même, c'est-à-dire à l'octroi de cette capitale, et la haine que lui portaient les Espagnols, non à cause de lui, mais de l'invasion étrangère dont il était le représentant, allait se convertir en un sentiment plus redoutable encore, celui du mépris.

Joseph reçut ces nouvelles à Séville, et en fut accablé. Que dire, en présence de tels actes, à ses sujets tant soumis que rebelles, tant ralliés que tendant à se rallier? Indépendamment de son autorité rabaissée et exposée à l'arrogance des généraux, le démembrement du territoire devait inspirer à tous les Espagnols sincères un vrai désespoir. Déjà ils voyaient les colonies leur échapper, mais à cette perte ajouter celle des Pyrénées et des provinces à la gauche de l'Èbre, c'était subir toutes les calamités à la fois. D'ailleurs le prétendu secret avait percé dans les provinces insurgées comme dans les provinces soumises; les ennemis triomphaient de ce démembrement prochain qui justifiait leur haine, et les amis en étaient consternés, car il ôtait toute excuse à leur soumission. La régénération de la monarchie, se fût-elle réalisée, n'était rien au prix du démembrement du territoire; et d'ailleurs cette régénération tant promise, se bornait jusqu'à présent au ravage du pays, et à l'effusion du sang. MM. O'Farrill, d'Urquijo, d'Azanza, d'Almenara, qui avaient accompagné Joseph à Séville, étaient en proie à un profond chagrin. Ainsi, comme on le voit, Joseph n'était pas beaucoup plus heureux que Charles IV confiné à Marseille, que Ferdinand VII prisonnier à Valençay, que tant d'autres rois vaincus et détrônés, les uns privés d'une partie, les autres de la totalité de leurs États.

[En marge: Joseph quitte subitement l'Andalousie, afin de se rapprocher de Paris, et de pouvoir négocier avec son frère.]

Frappé d'un coup si rude, Joseph n'avait plus aucun goût de demeurer à Séville, car sa présence, lorsqu'elle était précédée ou suivie de pareils actes, ne pouvait plus avoir sur ses nouveaux sujets l'effet qu'il en avait attendu. Il se trouvait en outre sans autorité en Andalousie, le maréchal Soult étant devenu général en chef de l'armée du midi, et il lui fallait aussi se rapprocher de la France, afin de traiter avec son frère, et de lui exposer les conséquences probables des dernières mesures prises à Paris. Il partit donc avec ses ministres, laissant le maréchal Soult maître absolu de l'Andalousie, et charmé d'être débarrassé d'une royauté nominale qui ne pouvait plus que gêner sa royauté réelle. Ainsi quatre-vingt mille hommes, les meilleurs qu'il y eût en Espagne, venaient d'être paralysés pour faire non pas Joseph, mais le maréchal Soult, roi de l'Andalousie!

[Date en marge: Avril 1810.]

Joseph parcourut rapidement et sans éclat cette Andalousie où il faisait naguère des promenades triomphales, et en traversant les défilés de la Sierra-Morena où était cantonnée la division Dessoles, la seule force active qui lui restât, il la rapprocha de Madrid, car avec les blessés, les malades, les dépôts, avec les soldats des équipages et du parc général, avec les Espagnols qu'il avait eu l'imprudence de recruter parmi les prisonniers d'Ocaña, il avait à peine de quoi garder la capitale et ses environs les moins éloignés. Il laissa quelque infanterie aux défilés de la Sierra-Morena, un ou deux régiments de dragons pour battre la Manche, et concentra autour de Madrid le peu de forces sur lesquelles il pût compter.

Aussitôt rentré dans sa capitale, où, quoique vainqueur de l'Andalousie, il apportait le chagrin le plus amer, il reçut de Séville les plus étranges communications. Le maréchal Soult, ne se jugeant pas assez riche en troupes avec les trois corps qu'on lui avait confiés, et qui comprenaient ce qu'il y avait de meilleur en Espagne, prétendait que tout ce qui se trouvait dans l'arrondissement du midi relevait de lui, et en conséquence il enjoignait à la brigade qui était entre la Manche et l'Andalousie de se rapprocher de lui pour recevoir ses ordres. Le général Lahoussaye, à qui ces injonctions étaient adressées, répondit qu'il dépendait de l'état-major de Madrid, et qu'il ne pouvait sans l'autorisation de celui-ci quitter le poste qu'il occupait. Le maréchal Soult répliqua en accompagnant ses ordres de menaces sévères s'il n'était pas obéi. Joseph maintint ce qu'il avait ordonné, et défendit au général Lahoussaye d'obéir au maréchal Soult. Tandis qu'il avait une pareille querelle avec le maréchal Soult, il essuya un nouveau désagrément non moins pénible que tous les autres. Les généraux qui stationnaient dans le royaume de Léon et dans la Vieille-Castille, où n'étaient pas encore établis des gouvernements militaires, mettaient en pratique le principe posé par Napoléon, que chaque armée devait vivre sur la province qu'elle occupait, et levaient des contributions sans employer l'intermédiaire des agents financiers de Joseph, sans même tenir aucun compte de son autorité. Ces coups répétés humilièrent Joseph au dernier point. Ayant déjà songé à quitter Madrid pour retourner à Naples, il était prêt à abdiquer, même sans compensation, la lourde couronne d'Espagne. Soutenu toutefois par ses ministres et par quelques hommes de sa confiance, qui n'auraient pas voulu voir disparaître le roi auquel ils s'étaient attachés, il chargea sa femme qui était à Paris, et deux de ses ministres, MM. d'Azanza et d'Hervas qui allaient s'y rendre, de négocier avec son frère, pour lui faire comprendre que la perte des provinces de l'Èbre l'exposait à la haine des Espagnols, la réduction de son autorité à leur mépris, qu'il valait mieux dès lors le retirer de la Péninsule que de l'y laisser à de telles conditions.

[En marge: Envoi à Paris de MM. d'Azanza et d'Hervas.]

[En marge: Réponse de Napoléon aux représentations de Joseph.]

Napoléon reçut sans dureté mais avec un peu de dédain les ministres espagnols, qualifia de la manière la plus méprisante la politique de Joseph, qui s'imaginait, disait-il, qu'avec de l'argent sans soldats on réduirait une nation implacable, à laquelle on ne pouvait songer à tendre la main qu'après l'avoir terrassée. Il se montra inflexible sur l'article des finances; il déclara qu'il lui était impossible de suffire aux charges de la guerre, que si on ne payait pas les troupes il serait obligé de les rappeler, que Joseph ne sachant ou ne voulant pas tirer de l'Espagne l'argent qui s'y trouvait, il fallait bien qu'il le fît lui-même par la main de ses généraux; que d'ailleurs il les surveillerait de près, et les obligerait à verser dans les caisses de Joseph tout ce qui dépasserait les besoins de leurs armées; qu'au surplus il restait à Joseph, pour y percevoir des contributions, la Nouvelle-Castille, la Manche, Tolède, provinces à peu près soumises; qu'en fait de subsides envoyés de France, il ne pouvait rien ajouter aux deux millions qu'il avait promis pour fournir la portion de la solde payable en argent; que tout au plus consentirait-il à ce que l'armée du centre, confiée à Joseph, prit sa part de ces deux millions; que quant aux divers commandements, il ne pouvait en changer la distribution; qu'il fallait deux grandes armées, celle du midi et celle du Portugal, pour concourir à l'expulsion des Anglais, que lui seul était capable de les diriger, et que laissant entre deux une armée au centre, il avait concédé tout ce qui était possible en la confiant à Joseph, qui en disposerait comme il l'entendrait; qu'en définitive les généraux commandant les armées actives n'avaient d'autorité qu'en ce qui concernait les opérations militaires et l'entretien de leurs armées, que pour tout le reste ils étaient simplement les hôtes du roi d'Espagne, et lui devaient respect comme roi et comme frère de l'Empereur; qu'il allait réprimander vertement ceux qui lui avaient manqué (le maréchal Soult notamment), mais que le commandement militaire devait demeurer absolu et non partagé.

Relativement aux provinces de l'Èbre où il avait institué des gouvernements, Napoléon ne dissimula pas son projet de les réunir plus tard à la France, afin de s'indemniser de ses dépenses; toutefois il ajouta qu'il ne les réunirait pas sans compensation, que le Portugal adjoint un jour à l'Espagne pouvait en fournir une fort belle, mais qu'avant de le donner il fallait le conquérir, que pour cela il fallait en chasser les Anglais, et après les avoir chassés leur arracher la paix, ce qui n'était pas aisé. Pour le présent il reconnut la difficulté de rien statuer, le danger d'annoncer quelque chose, et la convenance de l'ajournement et du silence. Après avoir répété ces discours en plus d'une occasion, Napoléon retint auprès de lui les ministres de son frère, et parut vouloir remettre sa décision sur les points difficiles jusqu'après les événements de la campagne de 1810, qui peut-être, en terminant la guerre dans l'année, ferait cesser les perplexités de Joseph, et trancherait heureusement les questions soulevées. Les ministres espagnols restèrent donc à Paris afin de négocier et de saisir toutes les occasions d'agir sur l'inflexible volonté de Napoléon.

[En marge: Plan de campagne pour 1810.]

[En marge: Le temps perdu pour l'expédition d'Andalousie ayant empêché d'agir avant l'été, on remet la campagne active à l'automne, et Napoléon se décide à employer l'été à prendre les places.]

Pour le moment Napoléon leur promit d'ajouter quelques troupes à l'armée du centre, réprimanda le maréchal Soult sur sa manière de traiter le roi, repoussa la prétention de ce maréchal d'attirer à lui la brigade de la Manche, et s'occupa de décider définitivement la marche des opérations pour 1810. C'était un vrai malheur de ne s'être pas jeté tout de suite sur les Anglais, dès le mois de février ou de mars, avec ce qu'on avait de forces, car dans le midi de l'Espagne la saison des opérations militaires pouvait commencer de très-bonne heure. Sans attendre en effet les troupes du général Junot, seulement avec les divisions Reynier et Loison, dont l'une avait servi à recruter les anciens corps, dont l'autre avait été employée à compléter le 6e (maréchal Ney), avec ce qui était arrivé de la garde, et les 80 mille vieux soldats que l'on avait réunis sur le Tage après la bataille de Talavera, il eût été possible avant les chaleurs de marcher contre les Anglais et de les pousser vivement sur Lisbonne. Mais les 80 mille vieux soldats campés autour de Madrid ayant été dispersés entre Baylen, Grenade, Séville, Cadix, Badajoz, il fallait, pour que l'armée de Portugal devînt suffisante, attendre que toutes les troupes en marche vers les Pyrénées y fussent arrivées. Dès lors ce n'était plus une campagne de printemps mais d'automne qu'on pouvait faire contre les Anglais, car pendant l'été, surtout dans le midi de la Péninsule, les chaleurs rendaient les opérations presque impossibles. Restait donc à employer fructueusement les mois de mai, juin, juillet, août. Napoléon se voyant réduit, par la faute commise en Andalousie, à une guerre plus lente, imagina de la rendre méthodique, en assiégeant les places avant de commencer une nouvelle invasion du Portugal. Déjà il était convenu que le général Suchet assiégerait Lerida et Mequinenza, que le maréchal Augereau assiégerait Tortose et Tarragone, avant de marcher de nouveau sur Valence. Napoléon décida que le maréchal Soult, tout en essayant de prendre Cadix, essayerait aussi d'enlever Badajoz, sur la frontière du Portugal; que le maréchal Masséna de son côté, pendant que son armée achèverait de se former, exécuterait les siéges de Ciudad-Rodrigo et d'Alméida, qui étaient les clefs du Portugal du côté de la Castille, et que ces points d'appui une fois assurés, on prendrait l'offensive dans le courant du mois de septembre, en marchant tous ensemble sur Lisbonne, le maréchal Masséna par la droite du Tage, le maréchal Soult par la gauche. D'après ce nouveau plan, tout l'été devait être consacré à faire des siéges. Les ordres furent donnés pour qu'on l'employât de la sorte, et avec la plus grande activité possible.

[En marge: Le général Suchet se porte sur Lerida pour en faire le siége.]