Part 20
Mais ce progrès, dû autant à l'habileté administrative qu'à l'habileté militaire du général Suchet, on était loin de l'espérer dans la Biscaye, dans les deux Castilles et le royaume de Léon. Les généraux Thouvenot en Biscaye, Bonnet dans les Asturies, Kellermann en Vieille-Castille, s'épuisaient vainement à courir après les bandes et n'y savaient plus que faire. Il est vrai que le pays se prêtait beaucoup aux courses vagabondes des guérillas, et que d'autres circonstances locales les favorisaient également. Ainsi, indépendamment de la nature des lieux, très-difficile en Biscaye, dans les Asturies, aux environs de Burgos et de Soria, il y avait dans les souffrances seules du pays des causes incessantes de soulèvement. De Bayonne à Burgos, de Burgos à Ségovie, ou de Burgos à Somo-Sierra, suivant qu'on prenait la route de droite ou celle de gauche pour se rendre à Madrid, le passage continuel des armées ruinait la contrée, et l'aurait poussée à la révolte même contre un gouvernement qu'elle eût aimé. Outre qu'il fallait satisfaire à l'avidité des bandes, il fallait suffire aux contributions en vivres ou en argent exigées pour les troupes françaises en marche. Des généraux qui n'avaient pas la sagesse du général Suchet, et ne songeaient qu'à nourrir à la hâte les troupes de passage, ramassaient où ils pouvaient des grains, du bétail, du fourrage, souvent enlevaient les récoltes sur pied ou les donnaient à manger en herbe aux chevaux, ne s'inquiétant ni du lendemain, ni de l'égale répartition des charges, mais prenant ce dont ils avaient besoin au premier endroit venu, l'arrachant même à la misère de populations déjà ruinées. Si par surcroît de malheur, au lieu d'un militaire humain, celui qui commandait était un officier endurci par vingt ans de guerre, aigri par la souffrance, irrité par les crimes commis contre nos soldats, il fusillait des infortunés qui n'avaient fait aucun mal, qui tout au plus avaient cherché à défendre le pain de leurs enfants, et les fusillait en représailles des assassinats commis par les guérillas. Puis, après nos détachements, venaient les bandes qui pendaient à des arbres nos soldats ramassés sur les routes, et souvent à côté d'eux pendaient de pauvres Espagnols accusés d'avoir favorisé les Français. On avait fréquemment trouvé à côté des victimes des écriteaux expliquant par d'atroces raisons d'atroces assassinats. Aussi, dans ces malheureuses provinces, maltraitées par les Espagnols autant que par les Français, régnait-il un sombre désespoir, et comme en définitive c'était à notre présence qu'on attribuait tout le mal, on s'en prenait à nous seuls, et des excès de nos soldats, et des crimes des Espagnols.
[En marge: Dommages causés à l'armée par les guérillas.]
Les bandes, dans ces contrées, étaient innombrables. El Pastor dans le Guipuscoa, Campillo à Santander, Porlier dans les Asturies, Longa entre l'Aragon et la Castille, Merino autour de Burgos, le Capuchino et le curé Tapia dans les plaines de Castille, el Amor à la Rioja, Duran dans les montagnes de Soria, don Camillo Gomez dans les environs d'Avila, don Julian Sanchez (brave militaire que la mort de son père, de sa mère et de sa soeur, avait arraché de ses champs et rempli de fureur), don Julian Sanchez aux environs de Salamanque, et une infinité d'autres qu'il serait trop long de nommer, couraient les montagnes à pied, les plaines à cheval, tantôt se réunissaient pour de grandes expéditions, tantôt se séparaient pour se soustraire à nos poursuites, ou quelquefois même, comme Porlier dans les Asturies, s'embarquaient à bord des vaisseaux anglais quand ils étaient serrés de trop près, pour aller descendre sur d'autres rivages. Leurs crimes étaient épouvantables, et leurs ravages désastreux. Indépendamment des blessés, des malades, qu'ils égorgeaient sans pitié, des dépêches qu'ils enlevaient et qui révélaient nos plans aux Anglais, indépendamment de l'obscurité qu'ils entretenaient autour de nous, du retard souvent fatal qu'ils apportaient dans la transmission des ordres, indépendamment des sommes qu'ils enlevaient, de l'inquiétude continuelle dans laquelle ils faisaient vivre tant les agents français que les agents espagnols entrés à notre service, ils empêchaient toute espèce d'approvisionnement en capturant les chevaux, les mulets, les conducteurs, ils rendaient impossible enfin le recrutement de nos armées en obligeant les bataillons ou les escadrons de marche à s'arrêter dans le nord, et à s'y épuiser en courses stériles avant d'avoir pu rejoindre les régiments qu'ils étaient destinés à compléter.
Napoléon, suivant son usage, envoyait en bataillons ou en escadrons provisoires de marche les nouveaux soldats qui devaient recruter les corps. C'étaient des conscrits à peine adolescents, conduits par des officiers de rebut, incapables de s'occuper utilement de leurs hommes, surtout de les commander dans le danger, et ne mettant pas, d'ailleurs, grand intérêt à leur conservation. Ces détachements n'étaient pas plutôt arrivés à Pampelune, Tolosa, Vittoria, Burgos, Valladolid, qu'on s'en emparait pour les besoins locaux. On employait à courir après d'infatigables guérillas ces conscrits, nullement rompus aux fatigues, peu formés aux combats, inférieurs individuellement aux bandits qu'ils avaient à poursuivre, et on les condamnait ainsi à faire de cette guerre un apprentissage mortel. La plupart après quinze jours allaient pourrir dans des hôpitaux, qui n'étaient autre chose que des couvents ou de vastes églises, dépourvus de linge, de médicaments et même de lits, infectés de gales hideuses, de fièvres dévorantes, présentant, en un mot, le spectacle le plus révoltant. Aussi de tant d'hommes destinés aux armées agissantes, n'en parvenait-il pas le quart jusqu'à elles. La destruction des chevaux n'était pas moindre que celle des hommes, et on avait vu des troupes de trois cents cavaliers réduites en quelques jours à quatre-vingts ou cent hommes montés. À peine arrivait-on à ces premières stations de l'armée d'Espagne, qu'on y respirait un air empesté, et qu'on y était atteint d'un profond découragement. Soldats et officiers s'y regardaient comme sacrifiés d'avance à une mort inutile et sans gloire. La certitude ou presque certitude de n'y être jamais sous les yeux de Napoléon n'ajoutait pas peu à ce sentiment de répulsion et de désespoir.
Pour détruire les bandes causes de tant de maux, les généraux commandant les diverses stations, livrés chacun à leur imagination, proposaient des moyens ou ridicules ou odieux, tels que d'abattre les bois à une certaine distance des routes, de couper les jarrets des mulets et des chevaux du pays[16] afin d'en priver les guérillas, de brûler ou de décimer les villages qui avaient des jeunes gens dans les bandes. Le plus sensé d'entre eux, le général Kellermann, ne sachant plus à quel procédé recourir, adressait de Valladolid les réflexions suivantes au major général Berthier:
[Note 16: Je parle ici d'après la correspondance authentique des généraux et du ministre de la guerre, et je n'ajoute rien aux tristes couleurs de ce tableau.]
[En marge: Difficultés presque insurmontables de la guerre d'Espagne.]
«La force dont je dispose est évidemment insuffisante, puisque, indépendamment des corps ennemis auxquels il faut faire face, il faut aussi se garder contre les essaims nombreux de brigands et les fortes bandes organisées qui infestent le pays, et qui, par leur mobilité, et surtout la faveur des habitants, échappent à toutes les poursuites, et reviennent derrière vous un quart d'heure après votre passage. C'est le système de chicane qui paraît avoir été adopté par les insurgés.
»Permettez-moi, prince, de vous déclarer franchement mon opinion. Ce n'est point une affaire ordinaire que la guerre d'Espagne; on n'y a point, sans doute, de revers, d'échecs désastreux à craindre, mais cette nation opiniâtre mine l'armée avec sa résistance de détail. C'est en vain qu'on abat d'un côté les têtes de l'hydre, elles renaissent de l'autre, et, sans une révolution dans les esprits, vous ne parviendrez de longtemps à soumettre cette vaste péninsule; elle absorbera la population et les trésors de la France. Elle veut gagner du temps, et nous lasser par sa constance. Nous n'obtiendrons sa soumission que par lassitude et par l'anéantissement de la moitié de la population. Tel est l'esprit qui anime cette nation, qu'on ne peut même s'y créer quelques partisans. En vain use-t-on avec elle de modération, de justice, à peine cela vous vaut-il quelque considération, quelques épithètes moins dures; mais dans un moment difficile un gouverneur ou chef quelconque ne trouverait pas dix hommes qui osassent s'armer pour sa défense.
»Il faut donc du monde: l'Empereur s'ennuie peut-être d'en envoyer, mais il en faut pour en finir, ou se contenter de s'affermir dans une moitié de l'Espagne pour faire ensuite la conquête de l'autre. Cependant les ressources diminuent, les moyens de l'agriculture se détruisent, l'argent s'épuise ou disparaît; l'on ne sait où donner de la tête pour pourvoir à la solde, à l'entretien des troupes, aux besoins des hôpitaux, enfin au détail immense de ce qui est nécessaire à une armée à qui il faut tout. La misère et les privations augmentent les maladies et affaiblissent continuellement l'armée, tandis que d'un autre côté les bandes courent en tous sens, enlèvent chaque jour de petits partis ou des hommes isolés qui se hasardent en campagne avec une imprudence extrême, malgré les défenses les plus positives et les plus réitérées.
»Quand je m'enfonce dans ces réflexions, je m'y perds, et j'en reviens à dire qu'il faut la tête et le bras d'Hercule. Lui seul, par la force et l'adresse, peut terminer cette grande affaire, si elle peut être terminée.» (_Lettre du général Kellermann au prince de Neufchâtel, extraite du dépôt de la guerre._)
Cela signifiait qu'il fallait, outre des forces immenses, la présence même de Napoléon pour terminer cette odieuse guerre. Bien que le tableau tracé par le général Kellermann fût loin d'être exagéré, et que la haine de la nation espagnole pour nous fût aussi ardente qu'il la dépeignait, toutefois les difficultés n'étaient pas également grandes dans toutes les provinces. Avec du temps, avec de la persévérance, en détruisant d'abord les armées régulières, en s'attachant surtout à expulser les Anglais, et après avoir ôté ainsi aux Espagnols toute espérance sérieuse de résistance, en s'appliquant à bien administrer le pays, en se résignant à des dépenses considérables pour lui alléger le fardeau de la guerre, ce qui supposait un énorme emploi d'hommes et d'argent, il était possible de réussir. La paix générale survenant ensuite, l'oeuvre de Louis XIV pouvait se trouver une seconde fois accomplie, dans des circonstances au moins aussi difficiles que celles qu'avait rencontrées Philippe V, mais la première condition était d'appliquer exclusivement à cette oeuvre toutes les ressources de la France et tout le génie de Napoléon.
[En marge: Opérations des armées régulières espagnoles à la fin de 1809.]
[En marge: Combat de Tamamès livré par le 6e corps à l'armée dite de gauche.]
Les provinces du nord, comme nous venons de le dire, étaient les plus difficiles à soumettre, par la nature des lieux et par l'exaspération de la population. Outre les bandes, il y avait une armée régulière à vaincre, c'était celle du duc del Parque, dite armée de gauche, et que le marquis de La Romana avait commandée. Cette armée se composait des troupes réunies de la Galice, des Asturies et de Léon, que le maréchal Soult avait négligées pour s'enfoncer en Portugal, que le maréchal Ney avait repoussées mais point détruites, et auxquelles il avait été forcé de livrer la Vieille-Castille pour se porter sur le Tage, lorsqu'on lui avait ordonné de se joindre aux autres maréchaux sur les derrières de l'armée britannique. Le maréchal Ney, après la journée de Talavera, s'était rendu à Paris pour s'expliquer avec Napoléon sur tous les sujets de contestation qui l'avaient brouillé avec le maréchal Soult. Son corps (qui était le sixième), réduit par les fatigues, par les maladies de l'automne, à 9 mille combattants, était à la fin d'octobre 1809 en présence du duc del Parque, qui en avait près de 30 mille. Celui-ci, recevant de la junte l'avis réitéré qu'on allait reprendre l'offensive, marcher même sur Madrid avec l'armée du centre réorganisée, s'avança jusqu'à Tamamès, route de Ciudad-Rodrigo à Salamanque, pour essayer de concourir en quelque chose aux vues ambitieuses du gouvernement de Séville. (Voir la carte nº 43.) Profitant de l'exemple des Anglais, il se posta avec prudence et quelque habileté sur une suite de rochers d'accès très-difficile, et du haut desquels une infanterie tirant bien pouvait arrêter les troupes les plus vaillantes, si elles n'étaient pas conduites avec beaucoup de précaution. Le général Marchand, tout plein de l'esprit audacieux de son chef, habitué à ne pas compter les Espagnols, s'avança sur Tamamès le 18 octobre, et n'hésita pas à attaquer la position de l'ennemi. Il l'assaillit en trois colonnes et au pas de charge. Quelques pièces de canon, couvertes par de la cavalerie, se trouvaient en avant des hauteurs occupées par les Espagnols. Nos cavaliers en un clin d'oeil enlevèrent cette artillerie après avoir sabré les canonniers, tandis qu'un de nos bataillons d'infanterie porté en avant, recevait la cavalerie espagnole sur ses baïonnettes, et la dispersait à coups de fusil. Mais après ce facile succès il fallait forcer la position elle-même. Deux régiments à notre gauche, le 6e léger et le 69e de ligne, ayant voulu gravir les hauteurs sous le feu de quinze mille hommes que leur situation rassurait, essuyèrent en un instant une perte considérable, et furent ramenés en arrière par le général Marchand, qui craignait de perdre trop de monde dans cette attaque téméraire. Toute notre ligne suivit ce mouvement rétrograde, et l'intrépide 6e corps pour la première fois s'arrêta devant les Espagnols. Le feu était tel que nous ne pûmes conserver l'artillerie conquise sur l'ennemi, tous les chevaux qui la traînaient ayant été tués.
[En marge: L'armée du centre reprend l'offensive malgré les conseils de lord Wellington.]
C'était là un échec insignifiant, mais très-propre à exalter les Espagnols, et à les encourager dans leur projet de campagne offensive. Il ne pouvait du reste rien nous arriver de plus heureux que de les voir venir à nous en grandes masses, car minés par les combats de détail, nous n'avions que des succès dans les actions générales. Le gouvernement central résidant à Séville, déjà fort disposé, malgré les conseils de sir Arthur Wellesley, à porter encore une fois l'armée du centre en avant, n'hésita plus après le combat de Tamamès à ordonner la marche sur Madrid, que souhaitaient ardemment beaucoup de personnages confinés en Andalousie depuis leur sortie de la capitale. La junte centrale trouvant même le général Eguia trop timide, l'avait remplacé par don Juan de Areizaga, jeune officier qui s'était distingué au combat d'Alcanitz contre les troupes du général Suchet. Ce nouveau chef, qui avait quelque activité et quelque énergie, attribuant aux officiers seuls les revers des armées espagnoles, en réforma quelques-uns, et leur substitua des sujets plus jeunes et plus habitués aux grands périls de la guerre actuelle. On applaudit fort à son esprit réformateur, et on se flatta de rentrer bientôt à Madrid malgré les méprisantes remontrances de sir Arthur Wellesley. On dit qu'on se passerait bien des Anglais puisqu'ils ne voulaient point agir, et on poussa la confiance jusqu'à discuter dans le sein du gouvernement central les mesures qu'on prendrait une fois arrivé à Madrid.
[En marge: Marche de l'armée du centre à travers la Manche pour se porter sur Madrid.]
Don Juan de Areizaga ayant réuni sur la Sierra-Morena les troupes de l'Estrémadure, autrefois conduites par Gregorio de la Cuesta, celles de la Manche commandées par Vénégas, plus un détachement de Valenciens, traversa la Manche dans le courant de novembre, et vint border le Tage au-dessus d'Aranjuez, aux environs de Tarancon. (Voir la carte nº 43.) Il comptait sous ses ordres cinquante et quelques mille fantassins, un peu plus habitués que les autres soldats de l'Espagne à se tenir en ligne, quatre-vingts bouches à feu bien servies, et sept à huit mille bons cavaliers. Du reste la confiance ordinaire aux Espagnols animait cette armée dite du centre. On apprit avec joie à Madrid que les Espagnols approchaient, et on s'apprêta à les bien recevoir.
[En marge: Dispositions du maréchal Soult, devenu major général de Joseph, pour recevoir l'armée du centre.]
[En marge: Concentration de l'armée française entre Aranjuez et Ocaña.]
Le maréchal Soult, devenu major général de l'armée d'Espagne depuis le départ du maréchal Jourdan, chargé par conséquent de régler le mouvement des divers corps, eut d'abord quelque peine à démêler les intentions du général espagnol, qui étaient assez difficiles à discerner. L'ennemi pouvait venir par la route d'Estrémadure débouchant de Truxillo sur Almaraz et le pont de l'Arzobispo, par la route de la Manche débouchant de Madrilejos sur Ocaña et Aranjuez, enfin par la route de Valence débouchant de Tarancon sur Fuenteduena et Villarejo. Le maréchal ayant une grande partie de ses troupes derrière le haut Tage, vers Aranjuez, était en mesure de faire face à l'ennemi dans toutes les directions, et n'avait pas à se presser de prendre un parti. La disposition de ses forces était la suivante. Le 6e corps, sous le général Marchand, était retourné en Vieille-Castille, où, comme on vient de le voir, il avait eu affaire au duc del Parque au combat de Tamamès. Le 2e, qu'avait commandé directement le maréchal Soult, et qui était maintenant sous les ordres du général Heudelet, se trouvait à Oropesa, derrière les ponts d'Almaraz et de l'Arzobispo, observant la route d'Estrémadure. Le 5e, sous le maréchal Mortier, était à Talavera prêt à appuyer le 2e. Le 4e, autrefois commandé par le maréchal Lefebvre, maintenant par le général Sébastiani, était réparti entre Tolède et Ocaña. Le 1er, toujours commandé par le maréchal Victor, se trouvait en avant d'Aranjuez, au delà du Tage, gardant les plaines de la Manche jusqu'à Madrilejos. La division Dessoles, la garde royale de Joseph, occupaient Madrid. Avec les 2e, 5e, 4e et 1er corps, le maréchal Soult pouvait réunir au moins 60,000 hommes de troupes excellentes, et c'était deux fois plus qu'il n'en fallait pour disperser toutes les armées régulières de l'Espagne. Dans l'impossibilité de deviner les plans d'un ennemi qui n'en avait guère, le maréchal Soult fit des dispositions convenables pour parer à tous les cas possibles. Il reporta le 2e corps (général Heudelet) d'Oropesa à Tavalera, avec ordre d'avoir l'oeil toujours fixé sur la route d'Estrémadure, par où seraient venus les Anglais s'ils avaient dû venir. Il ramena le 5e (maréchal Mortier) de Talavera à Tolède, et concentra le 4e (général Sébastiani) entre Aranjuez et Ocaña. Le 1er, qui était au delà d'Aranjuez au milieu de la Manche, fut reployé sur le Tage. Dans cette situation on pouvait en deux marches réunir trois corps sur quatre pour les faire agir vers le même point. On était donc prêt pour tous les cas.
Vers le 15 novembre, l'ennemi ayant tout à fait quitté la route de Séville pour celle de Valence et paru se diriger contre notre gauche, le maréchal Soult porta le 1er corps vers Santa-Cruz de la Sarza, et fit faire un premier mouvement au général Sébastiani dans le même sens. Pourtant don Juan de Areizaga après quelques incertitudes craignit d'être coupé de la route de Séville et rejeté sur Valence, ce qui eût découvert l'Andalousie; il changea donc de direction, et marchant par sa gauche se reporta sur notre droite vers Ocaña et vis-à-vis Aranjuez. Le maréchal Soult, suivant avec attention les mouvements de l'ennemi, ramena le 4e (général Sébastiani) de gauche à droite, et lui ordonna de passer le Tage près d'Aranjuez, au pont dit de la Reyna. Il attira le 5e (maréchal Mortier) de Tolède sur Aranjuez. Voulant assurer l'unité du commandement, il plaça les 4e et 5e corps sous l'autorité supérieure du maréchal Mortier, et leur enjoignit de déboucher dans la journée sur Ocaña. Il prescrivit au maréchal Victor, avec le 1er corps, de passer le Tage entre Villareja et Fuenteduena, sur la gauche des corps de Sébastiani et Mortier, mouvement un peu décousu, et qui pouvait rendre inutile le maréchal Victor, mais qui n'avait aucun danger devant un ennemi que l'un de nos corps d'armée, même réduit à lui seul, n'avait pas à craindre. Le maréchal Soult partit lui-même de Madrid avec le roi Joseph, la garde espagnole de ce prince, et le reste de la division Dessoles.
Le 18, dans l'après-midi, le général Sébastiani s'approcha du Tage avec les dragons de Milhaud, dont trois régiments seulement, les 5e, 16e, 20e, étaient actuellement sous sa main; les deux autres avaient été envoyés en reconnaissance. Le général passa le fleuve au pont de la Reyna avec sa cavalerie, laissant en arrière son infanterie, qui était encore en marche. Quand on quitte les bords du Tage en suivant la route de la Manche, on gravit par des pentes assez rapides le bord d'un vaste plateau, qui d'Ocaña s'étend presque sans interruption jusqu'à la Sierra-Morena, et compose ce qu'on appelle le plateau de la Manche. Le général Sébastiani, parvenu au bord extrême de ce plateau, aperçut la cavalerie espagnole qui couvrait le gros de l'armée d'Areizaga en marche de Santa-Cruz sur Ocaña. Cette troupe présentait une masse d'environ 4,000 cavaliers, bien montés, bien équipés, et faisant bonne contenance. N'ayant pas plus de 8 à 900 dragons, le général Sébastiani se trouvait dans une disproportion de forces embarrassante. Heureusement que le maréchal Mortier, arrivé dans le moment à Aranjuez, s'était pressé de venir à son secours, et de lui envoyer le 10e de chasseurs avec les lanciers polonais. Le général Sébastiani eut alors à sa disposition environ 1,500 chevaux.
[En marge: Première rencontre aux environs d'Ocaña le 18 novembre au soir.]
Le général Paris, qui commandait le 10e de chasseurs et les lanciers polonais, déboucha immédiatement sur le plateau, et opéra par notre gauche un mouvement offensif sur la cavalerie espagnole, afin de la prendre en flanc. Jusque-là cette cavalerie avait montré de la fermeté, mais, en se voyant menacée sur sa droite, elle voulut reployer une partie de sa ligne en arrière pour faire face à cette attaque de flanc. Le général Milhaud, saisissant l'à-propos, la chargea de front avec ses dragons, tandis que le général Paris la chargeait en flanc avec le 10e de chasseurs et les Polonais. En un instant toute cette masse, d'abord si imposante, fut culbutée. Les lanciers polonais détruisirent un régiment presque tout entier. Quatre ou cinq cents cavaliers furent tués, blessés ou pris. Il nous resta environ cinq cents beaux chevaux pour remonter notre cavalerie. Malheureusement le général Paris reçut une blessure mortelle en chargeant de sa personne avec la plus grande bravoure. Ce brillant fait d'armes était d'un bon augure pour la journée du lendemain, dont on apercevait déjà les préparatifs. On distinguait, en effet, derrière le rideau actuellement déchiré de la cavalerie espagnole, le gros de l'armée d'Areizaga qui se portait de Santa-Cruz sur Ocaña pour y livrer bataille.