Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 12 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 19

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Pendant ce temps, en effet, il se passait des événements assez graves en Catalogne et en Aragon d'un côté, en Vieille-Castille de l'autre. En Catalogne, le général Saint-Cyr avait lutté toute l'année 1809 contre les Catalans et contre les troupes du général Reding, qu'il avait fini par rejeter dans Tarragone. Il s'était ensuite reporté sur Barcelone, pour y mettre quelque ordre, y verser des vivres, et en extraire les prisonniers faits dans les quatre batailles qu'il avait gagnées sur les armées de Catalogne. Il avait conduit ces prisonniers jusqu'à la frontière, et commencé ensuite le siége de Girone, que Napoléon lui avait assigné un peu légèrement, comme une tâche facile, et qui devait être le couronnement de ses glorieux services. Le général Verdier fut chargé de diriger les travaux d'attaque, et le général Saint-Cyr se réserva la mission de les couvrir. On ne savait pas encore assez, même après la prise de Saragosse, que les siéges étaient en Espagne de grandes opérations de guerre, bien plus difficiles que les batailles, et que le plus habile chef, avec une parfaite unité de commandement, suffirait à peine pour triompher des forteresses espagnoles. Des siéges immortels et terribles devaient bientôt nous l'apprendre.

[En marge: Siége de Girone.]

Le général Saint-Cyr laissant au général Verdier toutes les forces dont il put se priver, et n'emmenant avec lui que douze mille hommes, surprit adroitement la fertile plaine de Vich, s'y procura pour lui et le général Verdier des vivres assez considérables, puis s'établit dans une position où il était en mesure d'arrêter les armées qu'on ne pouvait pas manquer d'envoyer au secours de Girone.

La grosse artillerie, longtemps attendue, étant enfin arrivée, le général Verdier commença les travaux d'approche. La ville de Girone, située au bord du Ter, au pied de hauteurs fortifiées, entourée d'ouvrages réguliers, remplie d'une population fanatique, dans laquelle les femmes elles-mêmes jouaient un rôle actif sous le titre de compagnie de Sainte-Barbe, défendue par une garnison de sept mille hommes et par un commandant héroïque, don Alvarez de Castro, s'était promis de s'immortaliser par sa résistance, et on va voir qu'elle tint parole. D'ailleurs le long intervalle de temps employé à préparer l'attaque, par suite de la difficulté des transports, lui avait permis de pourvoir complétement à sa défense.

Le général Sanson, officier habile, chargé de diriger les opérations du génie, ayant décidé qu'il fallait commencer par la conquête des hauteurs, on ouvrit la tranchée devant le fort de Montjouich, et après de longs cheminements on parvint à faire brèche. Malheureusement le siége n'étant pas conduit avec la précision convenable, on laissa s'écouler plusieurs jours entre le moment où l'assaut était devenu possible et celui où il fut donné, de manière que l'ennemi put tout disposer pour une résistance énergique. Nos troupes, arrêtées par la vaillance des assiégés, et surtout par les obstacles élevés derrière la brèche, furent repoussées, ce qui excita dans la population de la ville une exaltation extraordinaire.

Après cette épreuve, le point d'attaque contre le fort de Montjouich paraissant mal choisi, on le changea, et des travaux d'approche furent entrepris contre un autre bastion. On devine ce que devaient coûter de temps, de sang, d'efforts inutiles, ces changements dans la direction du siége. En présence de ce qui se passait le zèle de nos soldats n'avait pas dû s'accroître, ni le fanatisme des habitants s'attiédir. Enfin la brèche étant de nouveau praticable, et les Espagnols sentant cette fois l'impossibilité de nous disputer le fort de Montjouich, l'évacuèrent pendant la nuit. Ce fort devint ainsi notre conquête, mais après un nombre de jours qui égalait déjà la durée des plus grands siéges.

[En marge: Assaut donné à la place de Girone, et repoussé par les Espagnols.]

Fatigués du temps employé aux opérations préliminaires, nos soldats entreprirent l'attaque de la place elle-même, en descendant sur les bords du Ter, et en venant s'établir sous le feu plongeant des hauteurs restées au pouvoir de l'ennemi. Un nouveau siége fut entrepris contre l'enceinte de la ville, et la brèche étant devenue accessible, on résolut de livrer l'assaut. Don Alvarez de Castro, à la tête de sa garnison, ayant derrière lui tous les habitants, hommes et femmes, avait juré de mourir plutôt que de se rendre, et d'opposer aux Français, à défaut des murailles renversées par leur canon, des monceaux de cadavres. L'assaut, en effet, fut donné avec la plus grande vigueur, repoussé et recommencé avec acharnement sous le feu de la place et des hauteurs, au bruit des cloches et des cris d'une population fanatique. Plusieurs fois nos braves soldats parvinrent à gravir le sommet de la muraille, et toujours ils y trouvèrent une foule d'hommes furieux se pressant devant eux, et leur opposant des masses impénétrables. Des femmes, des prêtres, des enfants se montraient avec les soldats sur cette brèche inondée de sang, couverte de feux, et il fallut enfin céder au noble délire du patriotisme espagnol. C'était le second assaut qui ne nous avait pas réussi pendant ce siége. Jamais rien de pareil ne nous était arrivé depuis Saint-Jean d'Acre, et ne devait nous arriver même dans les siéges d'Espagne. Nous dûmes renoncer aux attaques de vive force, et recourir au blocus, qui, du reste, semblait suffisant, car le typhus, la famine, dévoraient l'héroïque population de Girone et emportaient ses derniers défenseurs. Son gouverneur lui-même était atteint dès lors d'une maladie mortelle.

[En marge: Blocus de Girone, et combats autour de la place pour en empêcher le ravitaillement.]

Empêcher le ravitaillement était dorénavant l'unique condition du succès, et ce soin regardait le général Saint-Cyr. Ce général venait de s'attirer une disgrâce, facile à prévoir, en relevant avec trop peu d'égards ce qu'il y avait d'irréflexion dans les ordres envoyés de Paris. Il avait été remplacé par l'un des vieux compagnons d'armes de Napoléon, par le maréchal Augereau, resté sans emploi depuis Eylau, et sollicitant vivement sa rentrée au service. Mais le maréchal, après avoir désiré ardemment cette nomination, ne s'était guère pressé de remplir ses devoirs, et il avait fallu que le général Saint-Cyr continuât dans les conjonctures les plus difficiles de commander une armée qui avait cessé de lui appartenir, et qu'il n'avait plus sous ses ordres que pour quelques jours.

En ce moment le général Blake, sachant que Girone était menacée de succomber par la famine, avait réuni tous les débris des armées de Catalogne et d'Aragon, et s'était avancé avec un convoi de mille bêtes de somme pour ravitailler la place. Accouru au plus vite, le général Saint-Cyr se plaça sur la route de Barcelone pour tenir tête aux Catalans dans la partie la plus accessible et la plus menacée de la ligne du blocus. Le général Verdier resta chargé de défendre les bords du Ter et les approches immédiates de l'enceinte. On demeura trois jours entiers les uns devant les autres, et plongés dans un brouillard épais, à travers lequel on entendait la voix des hommes sans les apercevoir. Mais tandis que le général Saint-Cyr contenait cet ennemi invisible, la division Lecchi, du corps de siége, se laissa surprendre, et le général espagnol put faire entrer dans Girone, outre le convoi de vivres, un renfort de quatre mille hommes, secours plus dangereux qu'utile, car les assiégés ne manquaient pas de bras mais de subsistances.

Le malheureux Alvarez de Castro, dont cette opération n'avait point augmenté les ressources, ayant fait parvenir au général Blake un avis secret pour réclamer de nouveaux secours, celui-ci s'efforça encore une fois d'introduire un convoi dans la place, quel que pût être le péril, car la Catalogne entière demandait qu'on sauvât Girone à tout prix. Il s'approcha, en effet, avec d'immenses approvisionnements par des routes détournées et difficiles. Mais cette fois le général Saint-Cyr ne s'en fiant qu'à lui-même, prit les meilleures dispositions, et cacha ses forces de manière à laisser arriver le convoi et les troupes qui l'accompagnaient jusqu'aux portes mêmes de Girone. Tout à coup ses colonnes, adroitement cachées, arrêtèrent en tête, prirent en flanc et en queue le convoi ainsi que son escorte, enlevèrent plusieurs milliers de bêtes de somme richement chargées, et firent en outre quelques milliers de prisonniers. Les pauvres assiégés virent, du haut de leurs murs, passer au camp des assiégeants les vivres dont ils avaient un urgent besoin, et bientôt, décimés par la fièvre, le typhus, la famine, privés de leur commandant qui était près d'expirer, ils furent obligés de se rendre le 11 décembre, après plus de six mois de siége, laissant dans l'histoire un souvenir immortel. Le général Saint-Cyr, parti après avoir repoussé le corps de Blake, n'eut pas l'honneur de recevoir cette reddition, bien qu'il en eût tout le mérite. Il fut même mis aux arrêts pour être parti trop tôt, et le maréchal Augereau, qui n'était arrivé que pour assister à l'ouverture des portes, obtint de Napoléon les plus grandes félicitations. Ainsi le gouvernement impérial se comportait déjà comme ces gouvernements affaiblis et aveuglés, préférant les favoris qui les flattent aux bons serviteurs qui les importunent par l'indépendance de leurs avis.

[En marge: Reddition de Girone.]

[En marge: Le général Saint-Cyr remplacé en Catalogne par le maréchal Augereau.]

[En marge: Événements en Aragon pendant la fin de l'année 1809.]

[En marge: Combats livrés par le général Blake pour enlever l'Aragon au général Suchet.]

Tels avaient été les événements en Catalogne pendant la fin de 1809. Cette grande province, désolée mais non soumise par la prise de Girone, ne devait rien tenter d'important pendant l'hiver de 1809 à 1810. En Aragon, les événements avaient eu aussi leur gravité. Après la reddition de Saragosse, le 5e corps, sous le maréchal Mortier, s'était porté sur le Tage, et le 3e, épuisé par le terrible siége de Saragosse, était resté en Aragon. Heureusement ce corps venait de recevoir un chef sage, habile et ferme, c'était le général Suchet. Ce général, excellant à la fois dans la direction des opérations militaires et dans l'administration des armées, double mérite assez rare chez les lieutenants de Napoléon, plus habitués à obéir qu'à commander, savait au même degré se faire aimer du soldat et estimer des peuples, malgré les souffrances inévitables d'une guerre affreuse. Son corps était composé de trois vieux régiments d'infanterie, les 14e, 44e de ligne et 5e léger, de quatre nouveaux, les 114e, 115e, 116e, 117e de ligne, de trois régiments d'infanterie polonaise, du 13e de cuirassiers (seul corps de cette arme qui se trouvât en Espagne), de quelque cavalerie légère, enfin d'une belle artillerie. Il s'empara fortement de ces troupes, et s'efforça de faire rentrer dans leur coeur le sentiment du devoir, ainsi que la résignation à une guerre que le siége de Saragosse leur avait rendue odieuse. Après leur avoir procuré quelque repos, il les ramena droit à l'ennemi. Le général Blake, qui comme on vient de le voir, commandait toutes les armées de droite (suivant la dénomination espagnole), avant formé le projet de profiter du départ du 5e corps pour se jeter sur l'Aragon et reconquérir Saragosse, le général Suchet ne voulut point attendre son attaque, et alla à sa rencontre vers Alcanitz. Mais le général français put bientôt s'apercevoir que la fatigue, le dégoût, une organisation insuffisante avaient produit sur ses troupes des effets plus fâcheux qu'il ne le supposait d'abord, et, après une conduite assez molle de leur part, il fut obligé de les reporter en arrière. Par bonheur le général Blake, ne profitant pas de ce premier avantage, lui laissa le temps de concentrer ses forces à Saragosse, d'y recruter ses régiments avec quelques nouveaux soldats tirés de la Navarre, de les réorganiser, de les vêtir avec les ressources du pays, de les soulager de leurs souffrances, de les ranimer, de leur rendre enfin de l'assurance et de l'ardeur à combattre. Lorsque le général Suchet les eut ainsi remplis d'un esprit tout nouveau, il attendit à Maria l'armée de Blake, qui arrivait confiante et renforcée, accepta la bataille dans une position défensive bien choisie, et puis après avoir laissé s'épuiser la première ardeur des Espagnols, passant de la défense à l'attaque, il les culbuta dans d'affreux ravins, et leur causa une perte considérable. Sûr désormais de ses troupes, il suivit l'armée espagnole à Belchite, la trouva de nouveau en bataille et disposée à résister, l'assaillit vigoureusement, lui enleva toute son artillerie et plusieurs milliers de prisonniers.

[En marge: Établissement définitif des Français en Aragon.]

À partir de ce jour le général Blake dut renoncer à disputer les campagnes de l'Aragon au général Suchet, et celui-ci n'eut plus affaire qu'aux guérillas et aux places fortes. C'était à lui et au maréchal Augereau à prendre Lerida, Mequinenza, Tortose, Tarragone, avant de songer à pénétrer dans le royaume de Valence. Mais le siége de Girone peut donner une idée de ce que devaient être des siéges dans ces contrées.

[En marge: Habile administration du général Suchet, et pacification des esprits dans la province où il commande.]

Le général Suchet, maître de Saragosse et des fertiles campagnes d'Aragon, s'était dès lors appliqué à calmer le pays, à y faire renaître un peu d'ordre, à en éloigner les guérillas, à en tirer les ressources nécessaires à l'armée avec le moindre dommage possible pour les habitants, et à préparer enfin l'immense matériel de siége qui était indispensable pour la conquête des places. Sachant par de nombreuses expériences que dans un pays riche la charge d'une armée conquérante, lourde sans doute, ne saurait pourtant être ruineuse, si pour se procurer le nécessaire on emploie, au lieu de la main dévastatrice du soldat, la main discrète d'une administration intelligente et probe, il convoqua les anciens membres du gouvernement de la province, et entre autres l'archevêque de Saragosse, leur exposa les besoins de son armée, le désir qu'il avait de ménager les habitants en la faisant vivre, la volonté bien arrêtée chez lui de les rendre heureux autant que possible, s'ils secondaient ses intentions bienfaisantes. Ils reconnurent à son langage persuasif, à son visage doux et intelligent, l'homme honnête et habile, qui, chargé de les soumettre, ne voulait pas les opprimer, et ils prirent la résolution de l'aider de tous leurs moyens. Saragosse, par son héroïque résistance, croyait avoir payé sa dette à l'indépendance de l'Espagne, et l'avait payée en effet. D'ailleurs tous les caractères passionnés et implacables avaient été ou détruits, ou dispersés, et le reste de la population demandait un repos chèrement acheté. Ces dispositions vinrent à propos seconder les intentions du général Suchet, et en peu de mois Saragosse sembla renaître de ses cendres. Le général rétablit les anciens impôts, les anciens percepteurs, les anciennes autorités, ordonna, d'accord avec les membres de l'administration provinciale, que tous les revenus fussent versés dans la caisse de la province, en abandonna une grande partie pour les besoins du pays, et prit le surplus pour les besoins de son armée, en faisant la promesse, qu'il tint scrupuleusement, de respecter les personnes et les propriétés. Tout en ne laissant manquer ses soldats de rien, il eut l'art de faire à propos certaines dépenses de nature à flatter l'esprit du pays. Au lieu de vendre l'argenterie de l'église de Notre-Dame del Pilar, objet de la vénération générale, il la rendit; il consacra quelques fonds au rétablissement du canal d'Aragon, latéral à l'Èbre, ainsi qu'à la réparation des édifices les plus endommagés par la guerre: pendant ce temps il faisait réunir, réparer la grosse artillerie, tant celle qu'on avait apportée que celle qu'on avait trouvée en Espagne, et préparait ainsi tous les moyens d'assiéger les importantes places de Lerida et de Mequinenza, qu'il fallait prendre nécessairement avant que l'armée de Catalogne pût seulement s'approcher de Tortose et de Tarragone.

[En marge: Développement effrayant des guérillas.]

Il n'y avait qu'un obstacle à la pacification complète de l'Aragon, c'étaient les guérillas. Tandis que la junte centrale d'Espagne, dont tout à l'heure on a lu la triste histoire, s'efforçait, de Séville où elle résidait, d'organiser des armées régulières toujours vaincues, il se formait spontanément des troupes irrégulières, que personne n'avait créées, ne songeait à nourrir ni à diriger, qui, sorties pour ainsi dire du sol, conduites par l'instinct, agissant d'après les circonstances du moment, ne manquaient de rien parce qu'elles se nourrissaient elles-mêmes de leurs propres mains, réduisaient au contraire les Français à manquer de tout, paraissaient à l'improviste là où on les attendait le moins, se dispersaient si l'ennemi était en force, reparaissaient si elles le trouvaient disséminé pour la garde des postes ou l'escorte des convois, renonçaient à le vaincre en masse, mais le détruisaient homme à homme, et comme l'humanité n'était pas la qualité de la nation espagnole, ni le devoir d'un peuple perfidement envahi, ne se faisaient faute d'égorger jusqu'au dernier les blessés, les malades et leurs escortes. À la longue, un tel système d'hostilités, infatigablement soutenu, suffirait à détruire les plus nombreuses, les plus vaillantes armées, car elles ne sont pas toujours réunies en masses, elles ne le sont même que rarement, et une partie notable de leur effectif est constamment sur leur ligne d'opération employée à chercher des vivres, à escorter des munitions, à convoyer des malades, des blessés, des recrues. Une armée dont on détruit les détachements est un arbre dont on coupe les racines, et qui est destiné, après avoir langui quelque temps, à bientôt sécher et mourir.

Les guérillas, qui nous avaient déjà beaucoup incommodés, s'étaient multipliées à l'infini depuis la destruction des troupes régulières de l'Espagne, et on voyait approcher le moment où il ne resterait plus dans le pays qu'une armée organisée, celle des Anglais, et des milliers de bandes impossibles à compter, à désigner même par des noms, sans qu'on pût dire qui contribuait le plus à la défense de la Péninsule, ou de l'armée anglaise qui livrait des batailles, ou de ces milliers de coureurs qui n'en livraient pas, mais qui nous enlevaient les fruits de la victoire et rendaient désastreux les résultats des défaites.

[En marge: Présence des guérillas sur toute la frontière d'Aragon.]

Tantôt un officier resté sans service après la dispersion des armées, tantôt un moine inquiet, un curé voulant défendre son village, un fermier troublé dans ses terres, un étudiant quittant volontiers ses études ou un pâtre ses troupeaux pour embrasser une vie nouvelle, un contrebandier privé de son état, les uns poussés par le patriotisme, les autres par la religion, par l'esprit d'aventure, par la cupidité, recueillaient çà et là quelques paysans, surtout quelques déserteurs des armées battues, quelques prisonniers échappés des mains des Français, prenaient courage s'ils avaient du succès, ou allaient se réunir à d'autres qui avaient acquis du renom, s'établissaient à demeure dans certaines provinces, y dominaient les habitants par la communauté des sentiments ou par la terreur, obtenaient d'eux des renseignements sûrs, des vivres, des asiles, les empêchaient de se soumettre, faisaient des exemples terribles de quiconque passait pour ami des Français, se transportaient d'une province dans une autre s'ils étaient poursuivis ou s'ils avaient une opération à combiner, tourmentaient ainsi leurs vainqueurs, ne leur laissaient aucun repos, les rendaient aussi malheureux, aussi troublés, aussi dénués que les vaincus mêmes. Tandis que le centre de l'Aragon avait été soumis par les armes et la politique du général Suchet, tout le pourtour de cette belle province s'était couvert en quelques mois de bandes hardies et quelquefois nombreuses. Un officier sorti de Lerida, le nommé Renovalès, s'était établi dans la vallée de Jaca, au sud des Pyrénées, dans un couvent, presque inabordable, et très-vénéré de ces contrées, celui de Saint-Jean de la Peña. Au sein de la Navarre, un jeune étudiant dont le nom devait bientôt devenir célèbre par ses oeuvres et celles de son oncle, Mina, alors âgé de dix-neuf ans, s'était mis à la tête de quelques centaines d'hommes et interceptait complétement la route de Pampelune à Saragosse, qui était la grande route de l'armée d'Aragon. Au midi de la province, un ancien officier, Villacampa, ayant réuni autour de lui les débris des régiments de Soria et de la Princesse, avec un certain nombre de paysans fanatiques, dominait les environs de Calatayud. Il donnait la main au colonel Ramon-Gayan, lequel avec environ trois mille hommes était posté dans les montagnes de Montalvan, au couvent célèbre de Notre-Dame del Aguila. Tous deux étaient en relation avec un partisan non moins fameux, l'Empecinado, qui infestait la route de Saragosse à Madrid par Calatayud, Siguenza, Guadalaxara. Enfin Garcia Navarro, à la tête de deux mille cinq cents insurgés, s'appuyant sur Tortose vers le bas Èbre, terminait en quelque sorte la ligne d'investissement tracée autour de la province d'Aragon, qui, fort paisible au centre, était troublée ainsi sur toute sa circonférence.

[En marge: Guerre heureuse que le général Suchet fait aux bandes de guérillas.]

Le général Suchet, après avoir dispersé l'armée régulière du général Blake et rétabli l'ordre dans l'administration de la province, s'était mis à faire la guerre aux bandes. Il avait confié au général Harispe le soin de poursuivre Mina. Ce général, après une poursuite acharnée, avait fini par prendre le jeune guérillas, et, sans le fusiller, comme on lui en avait expédié l'ordre de Paris, l'avait envoyé en France, où ce prisonnier devait être enfermé à Vincennes. Mais à peine Mina avait-il été pris, qu'un oncle de ce jeune homme, jaloux de la gloire de son neveu, avait recueilli les débris de sa bande, et commencé à se montrer en Navarre. Le général Suchet avait dirigé une expédition sur Jaca, et fait enlever à Renovalès le couvent de Saint-Jean de la Peña. Sans purger tout à fait les Pyrénées, on était parvenu ainsi à dégager la grande route de la Navarre. Au midi de la province, le colonel Henriod avait battu et dispersé pour quelque temps la bande de l'intrépide et infatigable Villacampa, et lui avait enlevé Origuela. Un autre détachement français avait surpris le couvent de Notre-Dame del Aguila, et dispersé la bande de Ramon-Gayan. Par ces heureux coups de main, les routes de Valence et de Madrid étaient devenues libres, et on pouvait se promettre que les places de Lerida, de Mequinenza une fois prises, et après elles celles de Tortose et Tarragone, la province d'Aragon, peut-être celle de Catalogne, seraient pacifiées.

[En marge: Affreux ravages causés par les guérillas en Biscaye, en Castille, dans les Asturies.]