Part 32
Si le 1er corps ne s'est pas emparé du plateau, S. M. C. en saura dans un moment la cause, et j'espère qu'elle reconnaîtra que sa générosité a été abusée dans les ménagements qu'elle a cru me devoir.
Le but de S. M. C. étant rempli, je croyais avoir assez contribué au succès qu'elle venait d'obtenir et à la satisfaction dont elle jouissait pour recevoir sans trouble les louanges dont elle m'a honoré. J'étais content d'avoir pu donner à S. M. C. des preuves de mon zèle et de mon dévouement. Mon coeur et ma mémoire ne me reprochant aucune faute, j'ai reçu les marques de la reconnaissance du roi avec le plaisir que donne la certitude d'avoir mérité un tel bienfait. Je ne pouvais pas penser que S. M. C. ne me fît tant d'honneur que pour me dérober son improbation sur des faits mal entrepris à la bataille de Talavera. Je suis trop intéressé à ce que les sentiments que S. M. C. a daigné me manifester ne perdent rien de leur vérité pour lui laisser plus longtemps l'opinion qu'elle a des attaques du plateau de Talavera. Je connaissais assez l'importance de cette position pour souhaiter qu'elle nous appartînt, et j'ai fait pour m'en emparer tout ce que les moyens qui étaient à ma disposition m'ont permis de faire. Au moment de passer l'Alberche avec le 1er corps, je pris la liberté de dire au roi que j'allais manoeuvrer sur l'ennemi de manière à porter rapidement toutes mes forces sur l'extrémité gauche de sa ligne de bataille; que je croyais obtenir un avantage marqué et décisif sur l'ennemi par ce mouvement qui devait rompre sa ligne et l'obliger à changer ses dispositions; mais qu'il convenait, pour en assurer le succès, de le faire soutenir par le 4e corps et la réserve, afin de distraire le général ennemi par la présence de ces troupes, et ne pas lui laisser la faculté de réunir ses forces sur sa gauche que j'allais attaquer. S. M. C. sait que j'ai exécuté ce mouvement avec l'ensemble, l'ordre et la rapidité que la circonstance exigeait; que le 4e corps et la réserve ont été arrêtés à peu de distance de l'Alberche, et que dans la position qu'on leur a fait prendre ils ne pouvaient être d'aucune utilité pour l'attaque projetée, attendu qu'ils en étaient éloignés de près de trois quarts de lieue. S. M. C. est également instruite que, malgré l'éloignement de ces forces dont j'attendais l'appui, je n'ai pas hésité à faire attaquer à dix heures du soir la position dont il s'agit par la division Ruffin; mais ce que S. M. C. peut ignorer, c'est la raison qui a fait manquer l'attaque des trois régiments destinés à l'entreprendre. Un d'eux, le 24e, qui tenait la droite, s'est égaré dans l'obscurité, et le temps qu'il a dû mettre pour revenir à sa véritable direction était celui qu'il devait employer pour seconder les efforts prodigieux que le 9e régiment d'infanterie légère venait de faire pour enlever le plateau dont il s'était rendu maître. Le 96e, qui avait l'ordre de suivre l'attaque par la gauche, rencontra des obstacles qu'on ne pouvait pas prévoir, et que la nuit avait empêché de reconnaître; il fut donc aussi retardé dans sa marche, et le 9e régiment, privé des secours des deux autres, attaqué par des forces considérables, s'est vu dans la nécessité de quitter ce poste témoin de sa haute valeur.
Dirait-on que je devais renouveler l'attaque par la division Villatte ou par la division Lapisse? Je répondrai: 1º Que celle-ci avait devant elle et à portée de fusil un ennemi qui lui était quatre fois supérieur en nombre; qu'outre cette raison de ne pas la commettre, le mouvement par notre droite, ainsi qu'il était convenu, indiquait assez qu'elle devait éviter tout engagement avec les ennemis, et attendre le résultat des premières opérations; 2º que je ne pouvais pas, sans exposer tout le corps d'armée, renouveler l'attaque du plateau par la division Villatte, qui était la seule troupe dont je pusse disposer pour soutenir la division Lapisse, nos batteries, et même la division Ruffin, qui venait de se reployer, si les ennemis les attaquaient. Cette circonspection de ma part était commandée par l'éloignement du 4e corps, que je ne voyais pas s'approcher de nous. Il est surprenant que dans cette occasion l'ennemi n'ait pas cherché à déborder la gauche de la division Lapisse, qui n'avait aucun appui.
S. M. C. a vu les efforts que nous avons faits le lendemain à quatre heures du matin pour enlever ce plateau. La division Ruffin fut encore chargée de cette entreprise pénible et périlleuse, dont elle s'acquitta avec une intrépidité qui lui fait beaucoup d'honneur. La majeure partie de son monde était déjà sur le sommet du plateau, le reste allait s'y établir; la division Villatte pouvait y prendre place et assurer notre succès sur ce point (tel était mon dessein); mais les ennemis, libres de nous opposer toutes leurs forces par l'inaction constante du 4e corps, en réunirent assez et très-promptement pour repousser la division Ruffin et menacer les divisions Villatte et Lapisse. Il fallut donc se borner à une défensive très-prudente, et attendre le moment où les opérations prendraient plus d'unité sur toute notre ligne. Ce moment arriva, et ce qu'il produisit va achever de me justifier entièrement aux yeux de S. M. C. sur les attaques du plateau.
Je devais, d'après vos ordres, attaquer ce poste avec trois brigades, et tenir les trois autres en réserve. Cette disposition promettait beaucoup sans doute, mais il était encore réservé au 4e corps de s'y opposer. Ce corps, arrivé à la hauteur de la division Lapisse, fut engagé tout entier et à la fois contre la ligne ennemie qui lui était opposée, sans qu'on ait pensé à la possibilité d'un échec dans l'une ou l'autre de ses parties, et au moyen d'y remédier par une réserve. Cet échec arriva: le 4e corps, après avoir repoussé les premiers ennemis qu'il rencontra, fut repoussé à son tour par les forces considérables qui lui restaient à combattre; et ce corps, sans appui dans sa retraite, s'est vu dans la dure nécessité de la continuer et de céder beaucoup de terrain à l'ennemi.
La division Lapisse, qui était à sa droite, et qui chassait devant elle la portion des Anglais qu'elle avait à combattre, se trouvant alors entièrement découverte, ne pouvait pas continuer sa marche offensive sans préparer sa ruine. Elle reçut ordre de garder sa position et d'observer le terrain que venait de quitter le 4e corps. Pouvais-je dans cette situation m'en servir pour l'attaque du plateau? Une de ses brigades devait y monter pour appuyer la division Villatte, qui était destinée à en faire l'attaque principale; mais il est visible que cette division Lapisse, restée ainsi seule au centre de la ligne, ne pouvait pas diminuer ses forces sans compromettre le sort de cette journée. L'eût-elle pu d'ailleurs sans inconvénient? il se passait des événements sur notre droite, entre la montagne et le plateau, qui s'y opposaient très-impérieusement. L'ennemi prenait l'offensive sur nous de ce côté avec de grandes forces en cavalerie, infanterie et artillerie. Il fallait l'empêcher de nous forcer sur ce point, et en conséquence employer une brigade de la division Villatte pour appuyer la division Ruffin, très-affaiblie par les pertes qu'elle venait de faire. Il fallait encore nous garantir d'une descente que les ennemis préparaient contre nous de la hauteur du plateau. L'autre brigade de la division Villatte, trop faible pour y monter seule, était suffisante pour contenir l'ennemi qui était devant elle, et j'ai dû la placer de la manière la plus avantageuse pour remplir ce projet. Voilà donc tout le 1er corps employé comme il pouvait l'être après la retraite du 4e corps. Il n'était plus possible d'exécuter l'attaque du plateau sans compromettre l'armée; aussi ne pensai-je alors qu'à le menacer, tandis que les troupes de droite marchaient à l'ennemi, que celles de gauche tâcheraient par leur contenance et leurs efforts de conserver le terrain qu'elles avaient gagné sur l'ennemi, et d'empêcher qu'il ne nous débordât. Ces dispositions ont eu tout le succès désirable en pareille occurrence. La gauche des ennemis a été vivement repoussée et avec une grande perte. Celles de ces troupes qui étaient sur le plateau n'ont pas osé en descendre, et la division Lapisse s'est maintenue dans ses dispositions, aidée à la vérité par la cavalerie du général Latour-Maubourg.
Telles sont les diverses circonstances qui ont été en opposition avec les attaques du plateau; elles éclaireront, je l'espère, S. M. C., et les sentiments de bienveillance qu'elle m'a fait connaître ne seront pas désormais partagés entre le contentement et l'improbation.
J'ai l'honneur d'observer à S. M. C. que les officiers que j'ai chargés de l'instruire de l'état des choses sont MM. le général Lucotte, les colonels Guye et Chateau, et un aide de camp de M. le général Latour-Maubourg; que les premiers ont dû tranquilliser S. M. C. en lui rapportant ce que je pensais de notre situation après la retraite du 4e corps, en lui disant que j'étais d'avis que ce corps revînt en ligne avec la réserve pour rendre la journée complétement avantageuse pour nous, que les ennemis, au lieu de faire des mouvements sur nous, paraissaient plutôt s'en éloigner, qu'enfin je désirais vivement me maintenir sur le champ de bataille. Le colonel Chateau a dû faire les mêmes observations à S. M. C. d'après les instructions que je lui avais données, et selon ce qu'il avait pu remarquer lui-même.
L'aide de camp de M. le général Latour-Maubourg a dû également répéter à S. M. C. ce que je lui ai dit plusieurs fois en ces termes:
«Allez près de S. M. C., rendez-lui compte de ma part que M. le général Carrois a reconnu un parti ennemi à notre gauche dans la direction de Talavera au pont de l'Alberche, que le général Villatte m'apprend qu'à notre droite quelques bataillons se montrent sur la montagne; mais surtout ne manquez pas de dire à S. M. C. que je ne crois pas que ces mouvements soient assez sérieux pour nous obliger à la retraite, et qu'il me paraît de la plus grande importance que nous restions comme nous sommes.»
Je ne connais pas d'autres officiers qui aient été chargés de mission de ma part près de S. M. C.
J'ai rapporté plus haut ce que S. M. C. a dit au colonel Chateau pour décider le mouvement rétrograde, et l'ordre positif appuyé de raisons sans réplique pour le faire. Je n'ai rien à ajouter à cet égard, si ce n'est que je ne concevrai jamais le motif qui a pu dicter la lettre de S. M. C. par laquelle elle condamne à une heure ou deux du matin une retraite qu'elle avait ordonnée malgré mes instances à onze heures du soir, et qui était achevée lorsque cette lettre m'a été remise.
Si S. M. C. avait eu des données exactes sur ma conduite de tout temps depuis que je suis en Espagne, et notamment de celle que j'ai tenue avant, pendant et après la bataille de Talavera, elle ne m'aurait pas refusé un instant son estime, elle n'aurait pas eu la peine d'entrer dans de si grands détails pour m'apprendre qu'elle me la refuse. Elle m'aurait épargné le chagrin de lire et la douleur cuisante de répondre.
Quant au rapport qui a pu si fortement indisposer S. M. C. contre moi, je puis assurer que le chef de l'état-major l'a rédigé dans l'intention d'instruire S. M. C. dans le plus grand détail de toutes les opérations du 1er corps d'armée, qu'il a écrit les choses telles qu'il les a vues et qu'elles ont été faites, et que s'il y a quelques erreurs, elles n'ont pas été marquées à dessein de manquer au respect qu'il doit ainsi que moi à S. M. C.; j'ai lu ce rapport, dont la vérité m'a frappé, mais je regrette de n'avoir pas remarqué assez attentivement, pour les supprimer, quelques passages qui peuvent manquer aux convenances.
Je ne sais comment j'ai pu donner lieu à S. M. C. de penser que son commandement me pèse; il me semble que j'ai saisi toutes les occasions qui se sont présentées de lui prouver que j'étais infiniment honoré et satisfait de servir sous ses ordres, et qu'il ne fallait pas moins que sa lettre du 27 août et le désir qui la termine pour m'engager à penser autrement. Si S. M. C. a daigné lire cet écrit que l'honneur m'a prescrit de faire, que l'envie de posséder sa confiance m'a sérieusement commandé; si les éclaircissements véridiques que je lui donne la touchent assez pour lui faire connaître que sa religion a été surprise, j'oublierai sans efforts les chagrins que son mécontentement peu mérité a pu me faire éprouver, et je pourrai lui prouver encore que je suis digne de sa bienveillance. Dans le cas contraire, je profiterai de la permission qu'elle me donne de demander une nouvelle destination à S. M. l'Empereur et Roi.
Au quartier général de Tolède, le 14 septembre 1809.
_Le maréchal duc de Bellune_, VICTOR.
* * * * *
_Extrait des mémoires manuscrits du maréchal Jourdan_.
(1809.)
«En même temps que les Français se portaient, le 27, de Santa-Olalla sur l'Alberche, le général Cuesta et le général Sherbrooke se repliaient sur Talavera, et le général Wilson, qui avait poussé ses avant-postes jusqu'à Naval-Carnero, dans l'espérance de faire éclater une insurrection à Madrid, où il entretenait des intelligences, revenait sur ses pas en toute hâte.
»L'armée française commença à arriver sur le plateau qui domine l'Alberche vers deux heures après midi. De là on voyait les ennemis en mouvement; mais le terrain, couvert de bois d'oliviers et d'une forêt de chênes, ne permettait pas de distinguer s'ils se retiraient ou s'ils prenaient position. On reconnut aussi une arrière-garde restée dans la forêt, aux environs de Casa de las Salinas, composée d'une division d'infanterie, d'une brigade de cavalerie et de quatre bouches à feu, et commandée par le général Mackenzie. Dans l'espérance de battre cette arrière-garde et d'arriver sur le gros de l'armée avant que les généraux ennemis eussent achevé leurs dispositions, soit qu'ils voulussent recevoir la bataille ou l'éviter, le roi ordonna au maréchal Victor de passer l'Alberche avec ses trois divisions d'infanterie et la brigade de cavalerie légère du général Beaumont, et de se diriger sur Casa de las Salinas. Le 16e régiment d'infanterie légère, qui marchait en tête de la division Lapisse, ne tarda pas à engager la fusillade, et, après un combat d'une heure, le général Mackenzie fut obligé de se retirer précipitamment. Les 31e et 87e régiments anglais essuyèrent une perte considérable.
»Pendant que cet engagement avait lieu, les dragons de Latour-Maubourg et la cavalerie légère du général Merlin passaient l'Alberche, et se formaient dans la plaine, entre la grande route de Talavera et celle de Casa de las Salinas. Le 4e corps et la réserve suivaient ce mouvement, ayant à leur gauche la division de dragons du général Milhaud. Cette partie de l'armée s'avança dans cet ordre, et, à la nuit, s'arrêta à portée de canon des Espagnols, qu'on ne pouvait apercevoir à cause des haies et des oliviers qui les couvraient. La cavalerie légère, chargée d'aller les reconnaître, fut accueillie par une vigoureuse décharge qui la fit replier un peu en désordre, ce qui donna lieu à sir Wellesley et au général Cuesta de présenter dans leurs rapports cette simple reconnaissance comme une attaque combinée qui avait été repoussée. Sur la droite, le duc de Bellune, continuant à poursuivre et à canonner l'arrière-garde des Anglais, déboucha de la forêt, et se trouva en face d'une colline où ils appuyaient leur gauche. Cette hauteur paraissant être la clef de leur position, le maréchal crut devoir chercher à s'en emparer de suite sans prendre les ordres du roi. Le général Ruffin, à qui cette attaque fut confiée, mit sa division en mouvement à neuf heures du soir. Le 9e régiment d'infanterie légère franchit un large et profond ravin, gravit la pente escarpée de la colline et parvint jusqu'au sommet; mais n'ayant pas été soutenu par le 24e, qui, dans l'obscurité, prit une fausse direction, ni par le 96e retardé au passage du ravin, il fut repoussé avec perte de trois cents hommes tués ou blessés. Son colonel Meunier reçut trois coups de feu. Les généraux anglais et espagnols ont dit dans leurs rapports que cette attaque fut renouvelée pendant la nuit: c'est une erreur. Leur ligne fit en effet, vers les deux heures du matin, un feu de file bien nourri pendant quelques minutes, ce qui fut sans doute occasionné par une fausse alerte, car les Français ne bougèrent pas de leurs bivouacs.
»Le duc de Bellune, en rendant compte au roi du résultat de son attaque, le prévint qu'il la renouvellerait au point du jour. Peut-être aurait-on dû lui donner l'ordre d'attendre qu'on eût bien reconnu la position des ennemis et tout disposé pour une affaire générale; mais ce maréchal, qui, resté longtemps aux environs de Talavera, connaissait parfaitement le terrain sur lequel on se trouvait, paraissait si persuadé du succès que le roi crut devoir le laisser agir comme il le désirait.
»Le 28 au matin, le général Ruffin disposa ses trois régiments de la manière suivante: le 9e d'infanterie légère à droite, le 24e de ligne au centre, et le 96e à gauche. Chaque bataillon formé en colonne serrée par division. Ces braves régiments gravirent la colline avec une rare intrépidité; le 24e, parvenu au sommet le premier, fut sur le point de s'emparer des quatre bouches à feu qui y étaient en batterie; mais l'ennemi n'étant pas menacé sur les autres points de sa ligne eut la facilité de faire marcher de nouvelles troupes qui repoussèrent les assaillants. Cependant les généraux Ruffin et Barrois, qui se firent remarquer autant par leur calme et leur sang-froid que par leur valeur, ramenèrent leurs troupes en bon ordre. Cette action de courte durée fut très-meurtrière. Voici comment s'exprimait sir Wellesley dans son rapport: _En défendant cette position importante, nous avons perdu beaucoup de braves officiers et de braves soldats, entre autres les majors de brigade Forpe et Gardner; le général Hill a été blessé lui-même, mais légèrement_. La perte des Français ne fut pas moins considérable.
»Après cette attaque infructueuse, le roi se rendit sur le terrain qu'occupait le 1er corps, d'où l'on découvrait avec moins de difficulté la position des ennemis. Cette position avait à peu près une lieue d'étendue, de la colline que couronnait la gauche des Anglais, au Tage où s'appuyait la droite des Espagnols. Cette colline, dont la pente est très-rapide, se lie à une continuité de petits mamelons qui se prolongent dans la direction de Talavera; elle est séparée d'une montagne qui forme le contre-fort du Tietar, par un vallon d'environ trois cents toises de développement, où prend naissance un ravin qui couvrait le front des Anglais. Au centre, entre les deux armées ennemies, était une élévation de terrain, sur laquelle on avait construit une redoute. Sur le front des Espagnols se trouvaient des bosquets d'oliviers, quantité de haies, de vignes et de fossés. La grande route qui conduit de l'Alberche à Talavera était défendue par une batterie de gros calibre placée en avant d'une église, occupée, ainsi que la ville, par de l'infanterie espagnole. On voit que les Français avaient de grands obstacles à franchir pour aborder les ennemis, tandis que ceux-ci, rangés sur plusieurs lignes, sur un terrain découvert, pouvaient manoeuvrer facilement et porter avec rapidité des secours sur les points les plus menacés.
»Après cette reconnaissance, le roi ayant demandé au maréchal Jourdan s'il était d'avis de livrer bataille, ce maréchal répondit qu'une aussi forte position, défendue par une armée bien supérieure en nombre, lui paraissait inattaquable de front; que sir Wellesley ayant d'abord négligé d'occuper le vallon et la montagne qui se trouvaient sur sa gauche, on aurait pu chercher à le tourner, si, au lieu d'attirer de ce côté son attention par deux attaques, on eût fait au contraire de sérieuses démonstrations sur sa droite; que pendant la nuit, et dans le plus profond silence, on aurait pu réunir toute l'armée sur la droite, la placer en colonne à l'entrée du vallon, le franchir à la pointe du jour, et se former ensuite sur la gauche en bataille; que vraisemblablement on se serait rendu maître de la colline sur laquelle l'armée eût pivoté, ce qui aurait forcé les ennemis à faire un changement de front, mouvement dont on aurait pu profiter en poussant l'attaque vigoureusement; que toutefois on n'aurait pu se flatter du succès d'une manoeuvre aussi audacieuse qu'autant qu'on aurait dérobé à l'ennemi le passage du vallon, ce qui maintenant était impossible, puisque le général anglais, averti par les attaques précédentes des dangers que courait sa gauche, la mettait en sûreté par un gros corps de cavalerie qui, au même moment, prenait poste à la sortie du vallon, et par une division d'infanterie espagnole qui gravissait la montagne; que d'ailleurs, quand il serait encore temps de diriger l'attaque ainsi qu'il venait de l'exposer, il hésiterait de le conseiller au roi, attendu qu'en cas de malheur on ne pourrait se retirer que sur Avila par des chemins impraticables aux voitures, en sacrifiant l'artillerie et les équipages de l'armée et livrant aux ennemis Madrid et tout le matériel qui s'y trouvait réuni.
»Le maréchal termina par dire qu'il était d'avis de rester en observation devant les ennemis, soit dans la position qu'on occupait, soit en retournant sur l'Alberche jusqu'au moment où les Anglais seraient forcés par la marche du duc de Dalmatie de se séparer des Espagnols.
»Le maréchal Victor, consulté à son tour, répondit que si le roi voulait faire attaquer la droite et le centre des ennemis par le 4e corps, il s'engageait, avec ses trois divisions, d'enlever la hauteur contre laquelle il avait échoué deux fois, ajoutant que, _s'il ne réussissait pas, il faudrait renoncer à faire la guerre_. Le roi, placé entre deux avis si opposés, était un peu embarrassé. D'un côté, le succès lui paraissait fort douteux; de l'autre, il sentait que s'il adoptait l'avis du maréchal Jourdan, le duc de Bellune ne manquerait pas d'écrire à l'Empereur qu'on lui avait fait perdre l'occasion d'une brillante victoire sur les Anglais. Toutefois, il est probable qu'il aurait suivi le conseil de la prudence, si au même moment il n'eût pas reçu une lettre du duc de Dalmatie, annonçant que son armée ne serait réunie à Plasencia que du 3 au 5 août. Cette circonstance dérangeait tous les calculs. On savait que l'ennemi avait mené du canon devant Tolède, et que l'avant-garde de Vénégas s'approchait d'Aranjuez. Il fallait donc, dans deux jours au plus tard, faire un détachement pour secourir la ville attaquée et sauver la capitale. Le roi, avant de diviser ses forces, crut devoir hasarder une affaire générale.
»Cette détermination prise, le maréchal Victor, au lieu de se disposer à faire attaquer la colline par ses trois divisions, comme il s'y était engagé, ordonna au général Ruffin de disposer ses troupes en colonne, de se porter à l'extrémité de la droite et de pénétrer dans le vallon, en longeant le pied de la montagne, sur laquelle il jeta le 9e régiment d'infanterie légère pour l'opposer à la division espagnole qui venait d'y arriver. Il donna ordre au général Villatte de former également ses troupes en colonne, et de se placer à l'entrée du vallon, au pied de la colline; enfin le général Lapisse fut chargé, seul, d'attaquer cette colline. La division de cavalerie légère du général Merlin et les dragons de Latour-Maubourg furent placés en arrière de l'infanterie du 1er corps, pour la soutenir au besoin, et pour être à portée de traverser le vallon, en passant entre les divisions Ruffin et Villatte, si celle de Lapisse enlevait la colline.