Part 30
»Un seul mouvement d'indécision fut remarqué par M. le maréchal duc de Bellune dans un des régiments de la division Lapisse; Son Excellence s'y porta de suite et prévint les inconvénients qui pouvaient en résulter.
»Tandis que la division Lapisse obtenait ces avantages sur le centre de l'ennemi, le général Villatte manoeuvrait au pied du mamelon et disposait la brigade qui était destinée à couvrir le vallon. Le bataillon des grenadiers, aux ordres de M. Bigex, était déjà formé en colonne, le 27e régiment faisait le même mouvement, lorsque l'ennemi détermina une charge de cavalerie sur cette infanterie; elle fut reçue avec le plus grand calme et la plus grande valeur par le bataillon de grenadiers et le 27e d'infanterie légère. Quantité de chevaux et d'hommes vinrent tomber au pied des rangs de l'infanterie; le 23e de dragons légers qui tenait la tête de cette charge, malgré la fusillade du 27e et du bataillon de grenadiers, s'engagea dans la vallée, passant entre la division Villatte et la division Ruffin; la brigade Strolz, composée des 10e et 26e chasseurs, se porta à sa rencontre; le général Strolz manoeuvra avec ses troupes pour les laisser passer et les charger en queue; bientôt la mêlée fut complète; M. le maréchal duc de Bellune, qui du rideau où était placée l'artillerie avait vu la cavalerie ennemie faire cette pointe, fît avancer les lanciers polonais et les chevaux-légers westphaliens qui la prirent en tête et en flanc. Il ne s'échappa que cinq hommes du 23e de dragons légers; tout fut tué ou pris.
»MM. les généraux Villatte et Cassagne, qui se trouvaient avec le 27e, furent quelque temps entraînés par cette charge et obligés de la suivre.
»M. le colonel Lacoste et le chef d'escadron Bigex se sont particulièrement distingués dans cette occasion.
»Le général Ruffin avait continué son mouvement et déjà la tête de sa colonne débordait la gauche de l'ennemi, lorsqu'il reçut l'ordre de s'arrêter et de se maintenir dans cette position.
»Il était cinq heures de l'après-midi; M. le maréchal duc de Bellune insista près de Sa Majesté Catholique pour qu'elle ordonnât une seconde attaque sur toute la ligne; il était constant que l'ennemi ébranlé par celles successives qu'il avait essuyées, et par les pertes qu'il avait faites, se disposait à faire sa retraite. Déjà il montrait peu de troupes sur son centre, le feu de son artillerie s'était ralenti, ce qui donnait à croire qu'il avait retiré de ses pièces ou que les munitions lui manquaient.
»Le 4e corps, qui s'était rallié un peu loin du terrain où il avait combattu, reçut l'ordre de se porter en avant, soutenu de la réserve et de la garde du roi. L'on espérait tout de ce dernier effort, lorsqu'on vint prévenir le roi qu'une colonne ennemie suivant la grande route de Talavera se dirigeait sur l'Alberche; Sa Majesté envoya un de ses aides de camp à M. le duc de Bellune pour le prévenir de ce mouvement et lui faire connaître que son intention était que la retraite s'opérât. M. le maréchal duc de Bellune insista de nouveau près de Sa Majesté Catholique et lui fit dire que rien ne déterminait le mouvement de retraite, que l'ennemi, loin de nous attaquer, songeait plutôt à faire la sienne, et que la marche de cette colonne sur l'Alberche serait bientôt arrêtée si le 4e corps attaquait.
»Les choses restèrent dans cet état jusqu'à la nuit, les Anglais montrant peu de troupes; quelques corps de cavalerie voulurent se faire voir au centre, mais ils furent bientôt chassés par l'artillerie du plateau.
»M. le maréchal duc de Bellune fit pousser une reconnaissance sur Talavera par le 54e de ligne et le 5e de chasseurs, qui avait pour objet de connaître positivement le mouvement des ennemis dans cette direction; une partie du champ de bataille du 4e corps fut trouvée abandonnée par nos troupes et l'ennemi. Ce ne fut qu'à un quart de lieue de Talavera que l'on rencontra une colonne ennemie, qui de Talavera se dirigeait par la route de Casa de Salinas; elle parut peu considérable, et n'être qu'une simple reconnaissance que l'ennemi envoyait aussi de son côté pour savoir ce qu'étaient devenues les troupes qui l'avaient combattu dans cette partie.
»M. le maréchal duc de Bellune était décidé à se maintenir la nuit dans ses positions et à faire le lendemain de nouveaux efforts pour débusquer entièrement l'ennemi des siennes. Des ordres furent expédiés aux généraux de conserver celles qu'ils occupaient et qu'ils avaient prises sur l'ennemi, de faire remplacer les cartouches qui avaient été consommées et de se tenir prêts à combattre le lendemain 29. M. le maréchal expédiait un officier au roi pour lui rendre compte de ses dispositions, lorsqu'il eut l'avis que le 4e corps et la réserve étaient en marche pour repasser l'Alberche, et que le mouvement de retraite ordonné par le roi était nécessité par la présence de l'armée de Vénégas sous les murs de Madrid, et par l'état de fermentation dans lequel se trouvait cette ville.
»Il n'était pas possible au 1er corps de se maintenir dans les positions desquelles il avait chassé l'ennemi. La retraite fut ordonnée, après avoir laissé reposer les troupes sur le champ de bataille jusqu'à trois heures du matin. Elle se fit dans le plus grand ordre et sans laisser aucune voiture ni blessé sur le champ de bataille.
»La cavalerie ne quitta sa position qu'au point du jour.
»À six heures du matin, tout le corps d'armée se trouva en position sur la rive gauche de l'Alberche dans le même ordre qu'il observait lorsqu'il marcha à l'ennemi le 27.
»La perte de l'armée anglaise est très-considérable, on peut la porter à 10 mille hommes tués, blessés et prisonniers; cinq mille coups de canon ont été tirés dans ses lignes, à un quart de portée, par le 1er corps; les généraux Mackenzie et Langwerth, quatre colonels ont été tués; 200 officiers et 3 mille hommes blessés ont été trouvés à Talavera.
»L'on aura une idée de ce que cette armée a souffert lorsqu'on saura que le premier corps laissé seul pour l'observer, tandis que la réserve et le 4e corps se portaient sur Vénégas, est resté les 29, 30 et 31 à une lieue du champ de bataille, sans qu'elle osât rien entreprendre sur lui.
»La perte du 1er corps a été aussi très-considérable: 26 officiers et 423 soldats ont été tués, 126 officiers et 3,341 soldats ont été blessés.
»Au quartier général de Talavera, le 10 août 1809.
»_Le général de brigade, chef de l'état-major général du 1er corps._»
* * * * *
_Le roi Joseph à l'Empereur._
«Madrid, le 30 août 1809.
»SIRE,
»J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté le rapport de M. le maréchal Jourdan sur les opérations de l'armée de Votre Majesté, depuis le 23 juillet jusqu'au 15 août. J'ai chargé un officier de porter le double de ce rapport à Votre Majesté, mais il est probable que cette copie portée par l'estafette vous arrivera la première. L'officier porte aussi à Votre Majesté le rapport du maréchal Victor, que Votre Majesté ne lira pas sans peine: il est difficile de concevoir l'aveugle passion qui l'a dicté; j'ai été forcé par le sentiment de mon honneur et de celui de l'armée de lui faire la réponse ci-jointe. Si Votre Majesté éprouve quelque plaisir des succès qui ont couronné ses armes en Espagne et de nos efforts pour y contribuer, je lui demande en grâce, au nom de ses intérêts les plus chers, de donner une destination en Allemagne, en France ou en Italie au maréchal Victor, et même au maréchal Ney. Ce dernier n'obéit ni au maréchal Soult ni à moi.
»Je suis occupé à faire rétablir les communications. Nous avons perdu plusieurs estafettes, deux venant de France et trois y allant, ces dernières portaient à Votre Majesté mes dépêches après les affaires de Talavera et d'Almonacid. L'ennemi n'y aura appris que ses désastres. Je n'ose pas confier à l'estafette le rapport du maréchal Victor.
»Je renouvelle à Votre Majesté la demande qu'elle daigne me permettre de prendre pour ma garde vingt hommes par régiment, elle est fort affaiblie.
»Le général Strolz, mon aide de camp, a eu le bonheur de commander la brigade qui a fait prisonnier le 23e régiment de cavalerie anglais. Je prie Votre Majesté de le nommer officier de la Légion d'honneur, il est déjà légionnaire, c'est une récompense qu'il regarde comme au-dessus de tout ce qu'on pourrait faire pour lui. C'est le même officier que Votre Majesté chargea d'une reconnaissance en arrivant à Vittoria, et qui, en ayant rendu compte à Votre Majesté à Burgos, mérita qu'elle me dît: «Voilà un officier de la bonne roche.» Il l'a prouvé au combat d'Alcabon, à Talavera et à Almonacid.
»De Votre Majesté, sire, le dévoué serviteur et affectionné frère,
»JOSEPH.»
* * * * *
_À M. le maréchal duc de Bellune._
«Madrid, le 27 août 1809.
»J'ai reçu, monsieur le duc, votre lettre de Daimiel du 20 avec le rapport du chef d'état-major du 1er corps, en date de Talavera du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport; rien ne pouvait plus m'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle de Talavera; il faut qu'on vous ait donné une idée bien étrange de mon caractère, ou que vous vous en soyez imposé à vous-même en dénaturant complétement les motifs des procédés que j'ai toujours eus avec vous dans tous les événements. Le ton de ce rapport est celui d'un homme qui, mécontent de ne commander que le plus beau corps de l'armée, s'efforce de prouver que s'il eût eu la pensée de toutes les opérations, les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal sous mon commandement parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me mettre sous ses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des rapports que j'ai eus avec vous, monsieur le maréchal, vous trouverez tout simple que je ne vous taise plus aucune vérité.
»Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc., je viens à Talavera. Vous dénaturez tous les faits, vous mettez en déroute le 4e corps qui a rivalisé de gloire avec le premier; vous faites retirer la réserve qui n'a fait dans le jour qu'un mouvement de flanc commandé par les circonstances; vous prétendez que vous avez été obligé de vous retirer pour suivre le mouvement du 4e corps et de la réserve le 29 au matin; vous oubliez la lettre que je vous écrivis dans la nuit, et vous ignorez que tout le monde était retiré de chez moi et reposait lorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ. Vous ignorez que le général Milhaud était entré dans les premières maisons de Talavera où il n'avait rencontré personne; que plusieurs officiers étaient entrés dans la ville abandonnée et solitaire; vous ignorez que dans le jour mon intention était toujours de repasser l'Alberche; mais je voulais reconnaître l'ennemi dans la matinée.
»Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas le matin du 29 je savais tout cela, je ne vous le dis pas, je vous témoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergique que vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vous consoler de ce que vous n'aviez pu enlever le plateau, que je m'étais décidé à faire attaquer, vous, monsieur le maréchal, m'ayant dit à plusieurs reprises: _Il faudrait renoncer à faire la guerre si avec le premier corps je n'enlevais pas cette position_. Je vous savais gré des efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel avec lequel vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoin pendant quelques secondes de votre voix et de votre présence pour se rappeler qu'elles étaient du premier corps et de l'armée impériale, et il m'en coûte plus que vous ne pensez, monsieur le maréchal, de ne pouvoir plus persister dans ces nobles ménagements.
»Dans un moment heureux où mon but était rempli, où 80 mille ennemis avaient été découragés au point de ne plus oser faire aucun mouvement, où je sentais que votre corps, trop faible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette même position, était devenu, par suite de la bataille de Talavera, assez imposant pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'armée j'allais sauver Tolède, Madrid, battre Vénégas et donner le temps au duc de Dalmatie d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cet état de choses, monsieur le maréchal, je ne dus vous témoigner que mon contentement. Je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez à vous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous êtes formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué par vous trois fois: le 27 au soir, et le 28 au matin avec trop peu de monde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par trois brigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraient restées en réserve; il n'en fut pas ainsi.
»Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du général Latour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, monsieur le duc, dans la nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général de l'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi à se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que je me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapport écrit, et que, en attendant, je donnai l'ordre à tout le monde de prendre du repos, de rester dans ses positions et d'attendre de nouveaux ordres au jour.
»Mais je m'aperçois, monsieur le maréchal, que j'entre dans des détails inutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop longue pour vous et pour moi, en vous déclarant franchement que je regarde le rapport que vous m'avez adressé comme plein de faits erronés; il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup, je ne dois pas vous taire que je désire aussi vivement que vous, monsieur le maréchal, qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner une autre destination.
»JOSEPH.»
* * * * *
_Le duc de Bellune au roi Joseph._
«Tolède, le 14 septembre 1809.
»SIRE,
»J'ai l'honneur d'adresser ci-joint à V. M. la justification dont ma lettre du 4 de ce mois n'est que l'analyse. Daignez, Sire, en prendre connaissance, et rendre à mon âme le calme dont elle a besoin. Ce n'est pas sans éprouver la plus vive douleur que j'ai fait cet écrit.
»J'étais loin de penser il y a quinze jours que je dusse être jamais réduit à la dure nécessité de me justifier d'une accusation contre ma conduite en Espagne, où je crois avoir rempli tous mes devoirs d'homme d'honneur.
»Le rang que j'occupe dans l'armée impériale et ma délicatesse ne me permettent pas de rester plus longtemps sous le poids d'une accusation aussi flétrissante. J'ai dû y répondre par des faits qui pussent éclairer Votre Majesté, dont la religion a été surprise. Je la supplie de les examiner et de me rendre la justice qui m'est due. S'ils ne suffisent pas pour effacer l'opinion défavorable qu'elle a prise de mon caractère et de ma conduite, je la prierai de me permettre d'aller les soumettre à mon souverain, à qui je dois compte de toutes mes actions.
»J'ai la confiance qu'il ne dédaignera pas d'être mon juge dans une cause qui touche de si près mon existence et celle de ma famille.
»J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.
»_Le maréchal duc de Bellune_, »VICTOR.»
* * * * *
_Copie de la lettre écrite par S. M. le roi d'Espagne au maréchal duc de Bellune, le 27 août 1809._
«J'ai reçu, M. le duc, votre lettre de Daimiel, du 20, avec le rapport du chef de l'état-major du 1er corps, en date de Talavera, du 10. Vous me proposez d'approuver ce rapport. Rien ne pouvait plus m'étonner, après l'avoir lu, que la proposition que vous me faites d'approuver une diatribe astucieuse des relations que vous avez eues avec moi depuis la bataille de Medellin jusqu'à celle de Talavera. Il faut qu'on vous ait donné une idée bien étrange de mon caractère, ou que vous vous en soyez imposé à vous-même en dénaturant complétement les motifs des procédés que j'ai toujours eus avec vous dans tous les événements. Le ton de ce rapport est celui d'un homme qui, mécontent de ne commander que le plus beau corps de l'armée, s'efforce de prouver que s'il eût eu la pensée de toutes les opérations, les affaires eussent été bien; qu'elles ont été mal sous mon commandement, parce qu'il n'a pas plu à l'Empereur de me mettre sous ses ordres. Comme vous vous êtes mépris sur la nature des rapports que j'ai eus avec vous, M. le maréchal, vous trouverez tout simple que je ne vous taise plus aucune vérité.
»Je ne parle pas du passage du Tage, des ponts brûlés, etc.
»Je reviens à Talavera. Vous dénaturez tous les faits. Vous mettez en déroute le 4e corps, qui a rivalisé de gloire avec le 1er.
»Vous faites retirer la réserve, qui n'a fait dans le jour qu'un mouvement de flanc commandé par la circonstance.
»Vous prétendez que vous avez été obligé de vous retirer pour suivre le mouvement du 4e corps et de la réserve le 29 au matin.
»Vous oubliez la lettre que je vous écrivis dans la nuit, et vous ignorez que tout le monde était retiré de chez moi et reposait lorsque l'arrivée du 4e corps m'apprit votre départ.
»Vous ignorez que le général Milhaud était entré à Talavera, où il n'avait rencontré personne; que plusieurs officiers étaient entrés dans la ville abandonnée et solitaire.
»Vous ignorez que dans le jour mon intention était toujours de repasser l'Alberche, mais que je voulais reconnaître l'ennemi dans la matinée.
»Lorsque je vous vis dans votre ancienne position de Cazalegas, le 29 au matin, je savais tout cela; je ne vous le dis pas; je vous témoignai au contraire ma satisfaction pour la conduite énergique que vous aviez tenue dans la journée du 28. Je prétendais vous consoler de ce que vous n'aviez pas pu enlever le plateau que je m'étais décidé à faire attaquer, vous, M. le maréchal, m'ayant dit à plusieurs reprises: «Il faudrait renoncer à faire la guerre, si avec le 1er corps je n'enlevais pas cette position.» Je vous savais gré des efforts que vous fîtes pour cela, du dévouement personnel avec lequel vous ralliâtes vous-même quelques troupes qui eurent besoin de votre voix et de votre présence pour se rappeler qu'elles étaient du 1er corps et de l'armée impériale. Il m'en coûte plus que vous ne pensez, M. le maréchal, de ne pouvoir plus persister dans ces nobles ménagements. Dans un moment heureux où mon but était rempli, où 80 mille ennemis avaient été découragés au point de ne plus oser faire aucun mouvement, où je sentais que votre corps d'armée, trop faible quatre jours auparavant pour contenir l'ennemi dans cette même position, était devenu, par suite de la bataille de Talavera, assez imposant pour l'arrêter, tandis qu'avec le reste de l'armée j'allais sauver Tolède, Madrid, battre Vénégas, et donner le temps au duc de Dalmatie d'arriver sur les derrières des Anglais; dans cet état de choses, M. le maréchal, je ne dus vous témoigner que mon contentement; je ne me serais jamais souvenu, si vous ne me forciez à vous en parler pour vous tirer d'erreur sur l'opinion que vous vous êtes formée de moi, que le plateau de Talavera a été mal attaqué par vous trois fois, le 27 au soir, et le 28 au matin, avec trop peu de monde. Le 28, je vous avais donné l'ordre de faire attaquer par trois brigades à la fois, tandis que les trois autres brigades seraient restées en réserve; il n'en fut pas ainsi.
»Plusieurs officiers, entre autres un aide de camp du général Latour-Maubourg, envoyés près de moi par vous, M. le duc, dans la nuit du 28 au 29, m'ont dit devant tout l'état-major général de l'armée que l'ennemi tournait votre droite, qu'il cherchait aussi à se porter sur la gauche du 4e corps; d'autres officiers me firent en votre nom d'autres rapports contradictoires, et ce fut alors que je me décidai à vous écrire moi-même pour vous demander un rapport par écrit, et qu'en attendant je donnai l'ordre à tout le monde de prendre du repos, de rester jusqu'à nouvel ordre dans ses positions, et d'attendre de nouveaux ordres au jour.
»Mais je m'aperçois, M. le maréchal, que j'entre dans des détails inutiles, et je me hâte de finir cette lettre déjà trop longue pour vous et pour moi, en vous déclarant franchement que je regarde le rapport que vous m'avez adressé comme plein de faits erronés.
»Il paraît que mon commandement vous pèse beaucoup; je ne dois pas vous taire que je désire aussi vivement que vous, M. le maréchal, qu'il plaise à S. M. Impériale et Royale de vous donner une autre destination.
»Signé _votre affectionné_ »JOSEPH,
»_Le maréchal duc de Bellune_, »VICTOR.»
* * * * *
_Faits que le maréchal duc de Bellune oppose à la lettre de S. M. C._
Le chef d'état-major du 1er corps de l'armée d'Espagne a rédigé le rapport dont il s'agit d'après le journal qu'il a l'attention de tenir de toutes les opérations du corps d'armée. Il a tâché d'y mettre toute l'exactitude qu'un travail de ce genre exige, afin de donner à S. M. C. une connaissance parfaite des mouvements de ce corps, de ses diverses positions et des motifs qui les ont déterminées: c'est dans ce seul esprit que ce rapport a été fait. Le chef de l'état-major qui a toujours ignoré les relations que j'avais avec S. M. C. ne pouvait pas les commenter; il ne pouvait par conséquent en faire une diatribe, ni les mettre en comparaison dans le sujet qu'il était chargé de traiter. Il savait d'ailleurs comme moi qu'il écrivait pour le roi seul, et certes le respect profond qu'il lui porte ne peut laisser aucun doute sur la pureté de ses intentions, lorsqu'il s'occupait de ce travail dont l'objet a été de faire connaître à S. M. C. la vérité tout entière. J'ai lu ce rapport avant de l'adresser au roi. Si j'y avais reconnu quelques traits qui pussent déceler mes relations avec S. M. ou qui dénaturassent les procédés généreux dont elle m'a honoré dans toutes les circonstances, j'aurais supprimé un écrit si contraire à la bienséance et à la gratitude. Si j'y avais reconnu la présomption, la vanité et tous les sentiments que S. M. C. a cru y voir, je me serais bien gardé de le lui adresser, ou bien il faut supposer que j'avais perdu tout à fait la raison pour me livrer ainsi à un excès d'impudence dont on n'aurait pas d'exemple; mais je n'ai pas à me reprocher cet égarement.
Le respect que j'ai pour les vertus et la personne de S. M. C. m'en garantira toujours, et j'ai cru lui en donner une nouvelle preuve en lui envoyant cet écrit véridique et purement militaire. Si j'y avais attaché des vues telles que celles qui sont énoncées dans la lettre de S. M. C., ma démence ne se serait pas bornée à les faire connaître seulement au roi, elle m'eût vraisemblablement engagé à les communiquer à mon gouvernement et à toutes les personnes dont je désire les suffrages; mais le roi est le seul qui jusqu'à présent ait eu connaissance des détails de la campagne du 1er corps, depuis la bataille de Medellin jusques et y compris celle de Talavera. Il n'est donc guère croyable que j'aie voulu me vanter au roi à son détriment, et que j'aie provoqué son ressentiment dans le dessein de perdre sa bienveillance, à laquelle j'ai prouvé plus d'une fois que j'attachais le plus grand prix. En effet, je ne vois encore rien dans le rapport du chef de l'état-major qui puisse me faire soupçonner d'une pareille extravagance, si ce n'est qu'il pèche en plusieurs endroits contre les convenances. Je lui avais ordonné de n'y présenter que des faits vrais avec les circonstances qui les ont amenés. Telle était mon intention, mon seul désir, il a dû s'y conformer.