Part 6
Depuis la chute du sultan Sélim, de nouvelles catastrophes avaient ensanglanté le sérail, et donné à la Turquie l'apparence d'un empire qui, au milieu de ses convulsions intérieures, s'affaisse sur lui-même. Le fameux pacha de Rutschuk, Mustapha-Baraïctar, soit qu'il fût, comme il le prétendait, attaché à son maître Sélim, soit qu'il fût offensé qu'une faction fanatique, composée de janissaires et d'ulémas, eût donné le sceptre sans le consulter, était venu se placer à Andrinople à la tête d'une armée dévouée. De là il avait paru gouverner l'empire, car tous les pachas lui avaient adressé des députés, ou s'étaient rendus auprès de lui en personne, pour s'informer de ses volontés, et le nouveau sultan lui-même, Mustapha, avait envoyé des ambassadeurs à son camp, comme pour se mettre à sa discrétion. Ainsi, sous prétexte de conférer sur le sort de l'empire, Mustapha-Baraïctar en disposait. Bientôt il était venu camper sous les murs de Constantinople, et un jour enfin il avait marché sur le sérail pour replacer sur le trône Sélim, qui vivait enfermé avec les femmes et gardé par les eunuques. Mais, au moment où il allait exécuter ce projet, on avait jeté à ses pieds la tête de son maître infortuné, prince le meilleur qui depuis longtemps eût régné à Constantinople. Baraïctar, pour venger Sélim, avait déposé Mustapha après un règne de courte durée. À défaut d'autre, il avait été obligé de prendre le frère de Mustapha lui-même, Mahmoud, âgé de vingt-quatre ans, prince qui ne manquait pas de qualités, et qui avait contracté auprès de Sélim prisonnier le goût de la civilisation européenne. Cette révolution opérée, Mustapha-Baraïctar avait gouverné l'empire pendant quelques mois, avec une autorité absolue, sous le nom du jeune sultan. Mais une nouvelle révolte de janissaires avait fait cesser ce despotisme en ajoutant catastrophes sur catastrophes. Baraïctar, surpris par les janissaires avant qu'il eût pu regagner le sérail, s'était caché dans un souterrain de son palais en flammes, et il y avait péri sous les cendres et les ruines.
Mahmoud, qui joignait à de l'esprit quelque hardiesse, une certaine astuce, n'avait pas été étranger à cette dernière révolution. Délivré d'un maître insolent, il avait entrepris de gouverner lui-même son empire chancelant, et il l'essayait au moment même où la France et l'Autriche allaient se mesurer encore une fois sur les bords du Danube. Attirer les Turcs à elle pour en disposer à sa convenance, était, comme nous venons de le dire, d'une grande importance pour l'Autriche, car elle pouvait ou jeter un ennemi de plus sur les bras des Russes si ceux-ci continuaient à rester alliés de la France, ou les débarrasser de cet ennemi incommode s'ils consentaient à s'unir à ce qu'on appelait la cause européenne.
[Note en marge: La seule insinuation de céder les provinces du Danube soulève tous les Turcs.]
[Note en marge: Avantages que la diplomatie autrichienne tire des ouvertures faites par la France à Constantinople.]
La chose devenait facile depuis la nouvelle position de la France à l'égard des Turcs. Il lui était en effet impossible, unie comme elle l'était avec la Russie, de rester en confiance avec eux. Pour colorer le changement survenu après Tilsit, elle avait d'abord pris pour excuse la chute de son excellent ami Sélim. À cela le sultan Mustapha avait répondu que ce changement ne devait en rien refroidir la France, car la Porte restait sa meilleure amie. Napoléon avait alors répliqué que, puisqu'il en était ainsi, il s'occuperait de ménager une bonne paix entre les Russes et les Turcs, mais il n'avait pas osé parler des conditions. Pourtant les Russes insistant, soit avant, soit après Erfurt, pour qu'on terminât avec les Turcs, et qu'on leur demandât les provinces du Danube; les Turcs, de leur côté, se plaignant auprès de la France de ce qu'elle ne leur procurait point la paix promise, Napoléon, toujours courant de Bayonne à Paris, de Paris à Erfurt, d'Erfurt à Madrid, avait, pour occuper un peu les uns et les autres, fini par insinuer aux Turcs, avec les démonstrations du regret le plus vif, qu'ils n'étaient plus capables de défendre la Valachie et la Moldavie, qu'ils feraient bien d'y renoncer, de s'assurer à ce prix une paix solide, et de concentrer toutes leurs ressources dans les provinces qui tenaient fortement à l'empire; que si à ce prix ils voulaient terminer une guerre qui menaçait de leur devenir funeste, il promettait de leur procurer un arrangement immédiat, et de garantir au nom de la France l'intégrité de l'empire ottoman. Rien ne peut donner une idée de la révolution qui se fit dans les esprits à cette ouverture de la diplomatie française. Bien qu'on y eût mis de grands ménagements, et qu'on n'eût dit que ce qu'on ne pouvait pas s'empêcher de dire après les engagements contractés avec la Russie, le courroux du sultan Mahmoud, du divan, des ulémas, des janissaires, fut au comble, et cette simple insinuation avait agité si fort le ministère turc, que l'émotion se communiqua comme l'éclair à la nation tout entière. Sur-le-champ on parla d'armer 300 mille hommes, de lever même le peuple ottoman en masse, et de sacrifier jusqu'au dernier disciple du prophète plutôt que de céder. On ne voulut point voir dans la France une amie, qui, à son coeur défendant, faisait connaître à des alliés qu'elle aimait une nécessité douloureuse; on s'obstina à ne voir en elle qu'une amie perfide qui trahissait ses anciens alliés pour les livrer à un voisin insatiable. Assistant au spectacle de ces vicissitudes avec une extrême impatience d'en profiter, l'Autriche, qui avait interprété l'entrevue d'Erfurt comme elle devait l'être, affirma aux Turcs que le secret de cette fameuse entrevue n'était autre que le sacrifice des bouches du Danube, promises aux Russes par les Français; que pour s'assurer l'indulgence de la Russie dans les affaires d'Espagne, la France lui livrait la Porte, et qu'ainsi, après avoir trahi ses amis les Espagnols, elle cherchait à se le faire pardonner en trahissant ses amis les Turcs, et se tirait d'embarras en accumulant trahison sur trahison. À ces noires peintures l'Autriche ajouta le récit fort inexact de ce qui se passait en Espagne, y montra les Français battus par des paysans insurgés, surtout par les armées de l'Angleterre; et comme les musulmans ont pour la victoire un respect superstitieux, elle produisit sur eux la plus décisive des impressions en représentant Napoléon jugé par le résultat, c'est-à-dire condamné par Dieu même. De toutes ces allégations l'Autriche tira auprès des Turcs la conclusion que la Porte devait s'éloigner de la France, se rapprocher de l'Angleterre, effacer le souvenir du passage récent des Dardanelles par l'amiral Duckworth, s'appuyer enfin sur les armées autrichiennes et anglaises pour résister à l'ambition d'un voisin formidable, et à la trahison d'un ami perfide.
[Note en marge: Révolution dans la politique turque: éloignement pour les Français, et rapprochement avec les Anglais.]
[Note en marge: La paix étant signée entre la porte et l'Angleterre par les soins de l'Autriche, la Turquie se trouve à la disposition de la nouvelle coalition.]
Ces discours adressés à des coeurs exaspérés y pénétrèrent avec une incroyable promptitude, et en peu de temps on amena à Constantinople une révolution dans la politique extérieure, tout aussi étrange que celles qui avaient eu lieu dans la politique intérieure. Tandis qu'un an auparavant les Turcs, entourant les Français de leurs acclamations, élevaient sous leur direction de formidables batteries contre les Anglais, et lançaient à ces derniers des boulets rouges et des cris de haine, on les voyait maintenant prodiguer l'outrage aux Français, au point que ceux-ci ne pouvaient se montrer dans les rues de Constantinople sans y être insultés, et que les Anglais y étaient appelés par les voeux de la population entière. L'Autriche, attentive à tous ces mouvements d'un peuple ardent et fanatique, avertit les Anglais du succès de ses menées, et fit venir M. Adair aux Dardanelles. Il y mouilla sur une frégate anglaise, et n'eut pas longtemps à attendre la permission de paraître à Constantinople. L'invitation de s'y rendre lui ayant été adressée sur les instances de la diplomatie autrichienne, il y vint, et, après quelques pourparlers, la paix conclue avec l'Angleterre fut signée dans les premiers jours de janvier 1809. Dès cet instant la Porte fut à la disposition de la nouvelle coalition, prête à faire tout ce que lui inspireraient pour leur cause commune l'Autriche et l'Angleterre.
[Note en marge: Efforts moins heureux de la diplomatie autrichienne à Saint-Pétersbourg.]
[Note en marge: Langage de l'Autriche auprès de l'empereur Alexandre.]
Les menées de l'Autriche n'étaient pas moins actives à Saint-Pétersbourg qu'à Constantinople, mais elles ne pouvaient pas y avoir le même succès. La cour de Vienne avait choisi pour la représenter en cette circonstance le prince de Schwarzenberg, brave militaire, peu exercé aux finesses de la diplomatie, mais capable d'imposer par sa loyauté, et de donner le change sur les véritables intentions de sa cour, qui lui étaient à peine connues. Il avait mission d'affirmer que les intentions de l'Autriche étaient droites et désintéressées, qu'elle ne voulait rien entreprendre, que son unique préoccupation au contraire était de se défendre contre des entreprises semblables à celles de Bayonne, que si l'empereur Alexandre voulait revenir à une meilleure appréciation des intérêts européens et russes, il trouverait en elle une amie sûre, nullement jalouse, et ne prétendant lui disputer aucun agrandissement compatible avec l'équilibre du monde. M. de Schwarzenberg était chargé surtout de faire valoir le grand argument du moment, la perfidie commise envers l'Espagne, laquelle ne permettait plus à personne de rester allié du cabinet français sans un vrai déshonneur. À cet égard, M. de Schwarzenberg, qui était un parfait honnête homme, devait chercher à éveiller tout ce qu'il y avait d'honorable susceptibilité dans le coeur de l'empereur Alexandre. Enfin, s'il parvenait à se faire écouter, il devait, assure-t-on[6], offrir la main de l'héritier de l'empire d'Autriche pour la grande-duchesse Anne, ce qui ne pouvait rencontrer aucun obstacle de la part de l'impératrice mère, et ce qui aurait rétabli l'intimité entre les deux cours impériales.
[Note 6: La mission du prince de Schwarzenberg, qui eut à cette époque une grande importance, fut entièrement connue du cabinet français par les confidences de l'empereur Alexandre à M. de Caulaincourt.]
[Note en marge: Nouvelles dispositions de l'empereur Alexandre à l'égard de Napoléon.]
L'empereur Alexandre, à cette époque, n'était déjà plus sincère dans ses relations avec Napoléon, bien qu'il l'eût été dans les premiers temps, lorsque l'enthousiasme de projets chimériques le portait à tout approuver chez son allié. Alors il avait sincèrement admiré le génie et la personne de Napoléon, qui valaient la peine d'être admirés, et l'intérêt aidant l'enthousiasme, il était devenu un allié tout à fait cordial. L'illusion des grands projets avait disparu depuis qu'il ne s'agissait plus de Constantinople, mais seulement de Bucharest et de Jassy. C'était sans doute un intérêt bien suffisant pour la Russie que la conquête des provinces du Danube, laquelle n'est pas même encore accomplie aujourd'hui; toutefois cet intérêt plus positif, moins éblouissant, laissait Alexandre plus calme, et le rendait soucieux sur les moyens d'exécution. Il avait semblé dans l'origine qu'il suffirait du consentement de Napoléon pour obtenir les provinces du Danube; mais au moment de réaliser ce voeu, les difficultés pratiques se montraient beaucoup plus sérieuses qu'on ne l'avait imaginé d'abord. Si Napoléon, soumettant rapidement l'Espagne, faisant subir aux Anglais quelque éclatant désastre, avait empêché l'Autriche de concevoir même une pensée de résistance; si les Turcs dès lors n'avaient eu qu'à souscrire à ce qu'on aurait décidé de leurs provinces, l'empereur Alexandre aurait pu conserver, à défaut de l'enthousiasme inspiré par ses premiers projets, la ferveur d'une alliance qui lui rapportait de si sûrs et si prompts avantages. Mais quelque grand que fût le génie de Napoléon, quelque grandes que fussent ses ressources, il s'était créé de telles difficultés, qu'il avait fait naître chez ses ennemis de toute sorte le courage de l'attaquer de nouveau. De son côté la Russie n'avait pas eu en Finlande tous les succès sur lesquels on avait compté, tant à Saint-Pétersbourg qu'à Paris. Ce vaste empire, dont l'avenir est immense, mais dont le présent est loin d'égaler l'avenir, véritable Hercule au berceau, n'avait jamais pu envoyer plus d'une quarantaine de mille hommes effectifs en Finlande, pendant la campagne d'été, et il avait employé la belle saison à y faire contre les Suédois un genre de guerre qui convenait peu à sa grandeur. Cette guerre de Suède, en un mot, pas plus morale dans son principe que celle d'Espagne, n'avait pas eu de succès plus décisifs, et les deux empereurs, quoique fort supérieurs à leurs ennemis, n'avaient cependant pas obtenu de la fortune de faveurs enivrantes. Aussi l'empereur Alexandre n'était-il nullement enivré. Il trouvait que ce que Napoléon lui abandonnait il fallait encore le conquérir par de pénibles efforts, et le désenchantement toujours si prompt chez lui le gagnait déjà sensiblement. Il jugeait Napoléon encore assez puissant pour qu'il n'y eût aucune sûreté à se brouiller avec lui; mais il ne le jugeait plus assez victorieux pour qu'il y eût le même avantage à être son allié, ni surtout assez pur pour qu'il y eût le même honneur. Et comme d'ailleurs il n'aurait probablement pas obtenu de l'Autriche et de l'Angleterre les conquêtes qui continuaient à être sa passion dominante, c'est-à-dire les provinces du Danube, comme une nouvelle révolution dans ses amitiés l'aurait déshonoré, il était résolu à persister dans l'alliance française, mais en tirant de cette alliance le plus grand profit payé par le moindre retour possible[7].
[Note 7: Ceux qui ont dépeint Alexandre comme toujours faux avec Napoléon se sont trompés autant que ceux qui l'ont représenté comme toujours sincère. Il fut sincère tant que durèrent son engouement et la fortune prodigieuse de Napoléon. Il le fut moins quand à la conquête de l'empire turc succéda dans ses rêves la conquête de la Valachie et de la Moldavie, quand surtout Napoléon lui apparut moins irrésistible et moins constamment heureux. Le calcul remplaça alors l'enthousiasme pour faire place plus tard à un sentiment pire encore. Mais, il faut l'avouer, Napoléon s'était attiré ce changement, et il est difficile de prononcer une condamnation morale contre l'un ou contre l'autre. Les entretiens secrets d'Alexandre avec M. de Caulaincourt, que celui-ci mettait une scrupuleuse exactitude à rapporter, révèlent ces changements successifs avec une vérité frappante, même à travers toutes les flatteries dont Alexandre accompagnait ses discours. Le changement se produisait avec une naïveté qui prouve que l'homme le plus fin (et Alexandre l'était beaucoup) a bien de la peine à cacher la vérité. Napoléon lui-même, quoique de loin, ne pouvait pas s'y tromper, et tout prouve en effet qu'il ne s'y trompa guère.]
[Date en marge: Fév. 1809.]
[Note en marge: Déplaisir que cause à l'empereur Alexandre une nouvelle guerre de la France avec l'Autriche.]
[Note en marge: Résolution adoptée par Alexandre de tout faire pour empêcher cette guerre.]
Dans une telle disposition cette guerre de la France avec l'Autriche devait être pour Alexandre la circonstance la plus inopportune et la plus inquiétante, car elle allait rendre plus difficile la conquête des provinces turques, exiger un effort coûteux s'il fallait aider Napoléon par l'envoi d'une armée en Gallicie, ajouter une nouvelle guerre aux quatre qu'on avait déjà, contre les Suédois, les Anglais, les Persans, les Turcs. Cette guerre allait en outre placer la Russie en contradiction encore plus choquante avec ses antécédents, car elle pouvait l'exposer à combattre dans les champs d'Austerlitz pour les Français contre les Autrichiens, et fournir de nouveaux griefs à l'aristocratie russe, qui blâmait l'intimité avec la France. Enfin, heureuse ou malheureuse, elle devait amener un résultat également fâcheux: car heureuse, elle pouvait inspirer à Napoléon la funeste pensée de détruire l'Autriche, et de supprimer ainsi toute puissance intermédiaire entre le Rhin et le Niémen; malheureuse, elle devait rendre ridicule, dangereuse, et infructueuse au moins, l'alliance contractée avec la France, au grand scandale de toute la vieille Europe. Il n'y a pas de pire position que celle de ne pouvoir souhaiter ni le succès ni l'insuccès d'une guerre, et ce qu'on a de mieux à faire alors c'est de chercher à l'empêcher. C'était en effet ce qu'Alexandre était résolu à essayer par tous les moyens imaginables.
[Note en marge: Langage d'Alexandre à M. de Caulaincourt.]
M. de Romanzoff était revenu à Saint-Pétersbourg séduit par les procédés de Napoléon, autant que M. de Caulaincourt l'était par ceux d'Alexandre. Mais les deux souverains étaient assez supérieurs à leurs ministres pour échapper aux séductions qui trompaient ces derniers. Alexandre se laissa raconter les merveilles de Paris et les attentions dont Napoléon avait comblé M. de Romanzoff, tout comme Napoléon se laissait raconter les aimables prévenances dont M. de Caulaincourt était chaque jour l'objet; mais il ne dévia d'aucune de ses résolutions. Il arrêta d'accord avec M. de Romanzoff son langage et sa conduite envers la France, et eut avec M. de Caulaincourt plusieurs entretiens fort importants. Il ne lui dissimula presque rien de ce qu'il pensait de la situation; il en parla impartialement pour Napoléon, modestement pour lui-même.
Il convint que la guerre de la Finlande n'avait pas été bien conduite, mais il exprima le regret que Napoléon de son côté n'eût pas obtenu contre les Anglais de succès plus décisifs; il parut même penser que les Anglais après tout avaient seuls gagné quelque chose à l'entreprise sur l'Espagne, puisqu'ils allaient avoir les colonies espagnoles à leur disposition, ce qui valait bien la conquête, fort douteuse du reste, de Lisbonne et de Cadix pour les Français. Il exprima tout le chagrin qu'il éprouverait d'avoir à combattre les anciens alliés à côté desquels il se trouvait à Austerlitz, les embarras que cette singulière situation lui causerait à Saint-Pétersbourg, dans la haute société et même dans la nation; il avoua la difficulté qu'il aurait de réunir, outre une nouvelle armée en Finlande, des troupes d'observation le long de la Baltique, une grande armée conquérante contre la Turquie, et une armée auxiliaire des Français contre l'Autriche, difficulté non-seulement militaire mais surtout financière. Il alla enfin dans ses confidences jusqu'à déclarer que le succès même de la nouvelle guerre lui inspirait des soucis, car il verrait avec alarme disparaître l'Autriche, et ne se prêterait pas à ce qu'on la remplaçât par une Pologne. Il déclara que la paix lui était nécessaire à lui, mais qu'il la croyait nécessaire aussi à Napoléon; car, disait-il, il ne lui échappait pas que la France commençait à la désirer, et à changer de sentiment envers son glorieux souverain. C'étaient là tout autant de raisons pour qu'on le laissât agir en liberté envers l'Autriche, et faire tout ce qu'il pourrait pour empêcher une guerre dont la pensée seule lui était souverainement désagréable. Malheureusement, ajoutait-il, il était loin de croire avec Napoléon qu'il suffît de menacer, de remettre des _ultimatum_ au nom des deux plus grandes puissances de l'univers, pour arrêter des gens effarés, dominés par la haine et la terreur, chez lesquels il y avait, avec beaucoup d'exagération de langage, une part de crainte sincère dont il fallait tenir compte. En conséquence il demandait qu'on lui permît de les rassurer et de les intimider tout à la fois, de les rassurer en niant positivement le projet prétendu de les traiter comme l'Espagne, de les intimider en leur montrant les suites funestes qu'entraînerait pour eux une nouvelle guerre. Alexandre se refusa en outre, comme l'aurait voulu Napoléon, à confier la conduite de cette affaire aux deux ministres de Russie et de France à Vienne. Napoléon, tout en souhaitant la paix, croyait que ces deux ministres seraient plus péremptoires, et dès lors plus écoutés. Alexandre au contraire croyait qu'ils iraient droit à la guerre.--Nos ministres brouilleront tout, dit-il à M. de Caulaincourt. Qu'on me laisse agir et parler, et si la guerre peut être évitée, je l'éviterai; si elle ne le peut pas, j'agirai, quand elle sera devenue inévitable, loyalement et franchement.--
Il n'y avait donc qu'à le laisser agir, puisqu'en définitive ses vues étant toutes pacifiques, concordaient exactement avec celles de Napoléon, qui désirait ardemment éviter la guerre. Il le désirait à tel point qu'il avait secrètement autorisé Alexandre à promettre non-seulement la double garantie de la Russie et de la France pour l'intégrité des États autrichiens, mais l'évacuation complète du territoire de la Confédération du Rhin, ce qui signifiait qu'il n'y aurait plus un soldat français en Allemagne.
[Note en marge: Efforts de l'empereur Alexandre auprès de l'Autriche pour la détourner de faire la guerre.]
Alexandre, tenant sa parole, s'exprima avec la plus entière franchise devant M. de Schwarzenberg. Peu maître de son embarras quand le ministre autrichien[8] lui reprocha de se faire le complice de l'indigne conduite tenue à Bayonne, il ne se laissa point toucher par l'appel fait à ses sentiments en faveur de la cause européenne, et opposant à la politique autrichienne tous les mensonges, toutes les dissimulations dont elle s'était rendue coupable depuis deux ans, car elle n'avait cessé de parler de paix quand elle préparait la guerre, il finit par déclarer qu'il avait des engagements formels, pris dans le seul intérêt de son empire, et auxquels il n'entendait pas manquer; que si on avait la folie de rompre on serait écrasé par Napoléon, mais qu'on obligerait aussi la Russie à intervenir, parce que l'ayant promis, elle tiendrait parole, et unirait ses troupes aux troupes françaises; que cet affranchissement de l'Europe dont on parlait sans cesse, on ne l'amènerait pas; qu'on ne ferait en déterminant un nouvel effort de celui qu'on appelait un colosse écrasant, que de le rendre plus écrasant encore; que l'unique résultat qu'on obtiendrait serait de donner à l'Angleterre, autre colosse écrasant sur les mers, le moyen d'éloigner la paix dont on avait un si urgent besoin; que quant à lui la paix était tout ce qu'il voulait (les provinces danubiennes comprises, aurait-il pu ajouter); qu'il fallait enfin qu'on y arrivât; qu'il tiendrait pour ennemi quiconque en éloignerait le moment, et qu'il emploierait contre celui-là, quel qu'il fût, toutes les forces de son empire. Alexandre écarta toute insinuation relativement à une alliance de famille avec l'Autriche, car il n'aurait pas commis l'inconvenance de donner à un archiduc une princesse qu'il avait presque promise à Napoléon.
[Note 8: M. de Schwarzenberg se vantait d'avoir fait baisser les yeux à Alexandre lorsqu'il lui avait rappelé qu'il se rendait le complice d'une odieuse spoliation en secondant l'auteur de la guerre d'Espagne.]
[Note en marge: Surprise de M. de Schwarzenberg en entendant le langage de l'empereur Alexandre.]