Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 5

Chapter 53,437 wordsPublic domain

Malheureusement cette puissance était bien engagée pour reculer. Jamais elle n'avait pu se consoler d'avoir perdu en quinze ans (de 1792 à 1806) les Pays-Bas, les possessions impériales de Souabe, le Milanais, les États vénitiens, le Tyrol, la Dalmatie, et enfin la couronne impériale elle-même! Peut-être si le monde avait pris une assiette fixe, comme en 1713, après le traité d'Utrecht, comme en 1815, après le traité de Vienne, peut-être se serait-elle soumise à la nécessité devant l'immobilité générale. Mais Napoléon exposant tous les jours le sort de l'Europe et le sien à de nouveaux hasards, elle ne pouvait s'empêcher de tressaillir à chaque chance qui s'offrait, et quoique ce fût une cour oligarchique, peu en communication avec ses peuples, elle n'éprouvait pas une émotion que la nation autrichienne ne l'éprouvât avec elle, car jamais les nations, quelle que soit la forme de leurs institutions, ne demeurent indifférentes au sort de leur gouvernement. Il n'est pas nécessaire qu'elles possèdent des institutions libres pour avoir de l'orgueil et de l'ambition. Aussi, lorsque passant sur le corps de la Prusse pour s'élancer en Pologne, Napoléon avait laissé une moitié du continent derrière lui, l'Autriche avait songé à profiter de l'occasion pour l'assaillir à revers. Mais cette résolution était si grave, il restait tant à faire avant d'avoir reconstitué les armées autrichiennes, Napoléon avait été si prompt, que l'occasion à peine entrevue s'était aussitôt évanouie, et on en avait ressenti à Vienne un dépit, presque un désespoir qui avait éclaté dans les actes comme dans le langage. Cette première occasion, montrée par la fortune, perdue par les hésitations de la prudence, avait amené un déchaînement universel contre les hommes sages qui faisaient manquer, disait-on, toutes les occasions d'agir. Il avait fallu alors que Napoléon rendît Braunau à l'Autriche pour qu'elle se calmât un instant. Elle s'était en effet calmée durant quelques mois, de la fin de 1807 au commencement de 1808, en voyant Napoléon porter ailleurs son activité incessante, la Russie s'unir à lui, l'Angleterre donner des griefs à toute l'Europe par la barbare expédition de Copenhague, et elle avait même signifié à cette dernière puissance qu'il fallait se tenir tranquille, du moins pour un temps. Mais cette résignation avait été de courte durée. L'attentat commis sur la couronne d'Espagne avait réveillé toutes ses passions. Elle avait été sincèrement indignée, et elle le montrait d'autant plus volontiers que Napoléon pour la première fois semblait embarrassé. Le brusque retour de celui-ci en août dernier après les événements de Bayonne, ses vertes allocutions à M. de Metternich, son intimité avec l'empereur de Russie à Erfurt, avaient contenu mais non calmé l'Autriche, qui avait au contraire ressenti du mystère gardé à son égard un redoublement de dépit et d'inquiétude. Sans en être instruite, elle avait deviné que les provinces du Danube étaient le sacrifice dont Napoléon avait dû payer à Erfurt l'alliance russe, ce qui n'avait pas contribué à la ramener. Enfin la campagne que Napoléon venait de faire en Espagne avait plutôt échauffé que refroidi son ardeur. Sans doute il avait battu les armées espagnoles, ce qui n'était pas un miracle, ayant opposé à des paysans indisciplinés ses meilleures armées, mais ces paysans étaient plutôt dispersés que vaincus, et n'étaient certainement pas soumis. Quant aux Anglais, Napoléon les avait forcés à se rembarquer sans les détruire, et si la capitulation de Baylen avait fait grand tort au prestige de la France, la faible poursuite des Anglais par le maréchal Soult ne lui en causait pas moins dans le moment. On vantait les Anglais avec une exagération étrange, et on répétait à Vienne avec autant de satisfaction qu'on aurait pu le faire à Londres, qu'enfin les Français avaient trouvé sur le continent une armée capable de leur tenir tête. À ces raisons qu'on se donnait à Vienne pour s'encourager s'en joignaient d'autres d'une égale influence, c'était l'esprit général de l'Allemagne exaspérée contre les Français, qui, non contents de l'avoir battue et humiliée tant de fois, l'occupaient et la dévoraient depuis trop longtemps. Il est certain que la présence de nos troupes dans les pays vaincus, s'ajoutant aux souvenirs amers des dernières années, produisait un sentiment d'irritation extraordinaire. L'acte odieux de Bayonne, les difficultés rencontrées en Espagne, avaient tout à la fois, en Allemagne comme en Autriche, excité l'indignation et rendu l'espérance. On ne détestait pas seulement, on méprisait une perfidie qui n'avait pas réussi, et il fallait, disait-on, que l'Europe en tirât vengeance. La Prusse, privée de son roi, qui, après la bataille d'Iéna, s'était retiré à Koenigsberg, où il vivait obscurément, n'osant se faire voir à ses sujets, auxquels il n'avait rien à annoncer que la nécessité de payer encore 120 millions de contributions, la Prusse était prête à se révolter tout entière, depuis le paysan jusqu'au grand seigneur, depuis Koenigsberg jusqu'à Magdebourg. La retraite des Français, qu'on regardait non comme la fidèle exécution d'un traité, mais comme une suite de leurs revers en Espagne, leur valait des mépris aussi injustes qu'imprudents. Les derniers détachements de nos troupes sortis des places de l'Oder, en escortant nos magasins qu'on réunissait à Magdebourg, avaient été partout insultés, et n'avaient pu traverser les villages sans y recevoir de la boue et des pierres. Les Français osaient à peine se montrer à Berlin, tandis qu'un chef de partisans, le major Schill, qui en 1807 avait gêné par quelques maraudes le siége de Dantzig, était reçu, fêté avec transport, comme si un chef de partisans pouvait arracher l'Allemagne des mains de Napoléon.

[Note en marge: Dispositions des peuples allemands alliés de la France.]

Dans les pays alliés de la France on ne manifestait pas des dispositions beaucoup meilleures. En Saxe, bien que nous eussions rendu à la maison régnante la Pologne et un titre royal, on disait que le roi pour ses intérêts personnels trahissait la cause de l'Allemagne, et écrasait ses sujets d'impôts et de levées de troupes, car la conscription était déjà une plaie européenne qu'on imputait partout à Napoléon. En Westphalie, où un jeune prince de la maison Bonaparte avait remplacé la vieille maison de Hesse, et faisait par l'éclat de son luxe bien plus que par la sagesse de son gouvernement un contraste singulier avec cette maison de tout temps fort avare, on éprouvait la haine la plus vive. En Bavière, en Wurtemberg, dans le pays de Bade, où les princes avaient gagné des agrandissements de titres et de territoires que les peuples payaient en logements de troupes, en conscriptions et en impôts, on se plaignait tout haut de souverains qui sacrifiaient leur pays à leur ambition personnelle. Chez tous ces peuples le sentiment de l'indépendance nationale éveillait le sentiment de la liberté, et on parlait de s'affranchir de princes qui ne savaient pas s'affranchir de Napoléon. On allait plus loin, et déjà quelques esprits plus ardents formaient des sociétés secrètes pour délivrer l'Europe de son oppresseur, les nations de leurs gouvernements absolus. Un phénomène effrayant commençait même à se produire: certains esprits s'enflammant à la flamme générale, nourrissaient secrètement, ainsi qu'on le verra bientôt, l'affreuse pensée de l'assassinat contre Napoléon, que l'admiration et la haine du monde dépeignaient à tous les yeux comme la cause unique des événements du siècle.

[Note en marge: Insurrection longuement préparée en Tyrol.]

En Tyrol, où subsistait un vieil attachement héréditaire pour la maison d'Autriche, on supportait avec impatience le joug de la Bavière. On montrait hardiment cette impatience, on s'assemblait chez les aubergistes, principaux personnages de ces montagnes comme de celles de Suisse, et on y préparait une insurrection générale pour le jour des premières hostilités. De nombreux émissaires, sans se cacher des autorités bavaroises qui étaient trop faibles pour se faire respecter, allaient chaque jour annoncer ces dispositions à Vienne. Ce n'était là, il est vrai, qu'un premier élan de coeur chez tous les peuples allemands. Il fallait encore pour eux bien des souffrances, et pour les Français bien des revers, avant qu'ils osassent s'insurger contre le prétendu Attila. Mais si l'Autriche levait son étendard, et si elle avait un premier succès, nul doute que l'insurrection ne pût bientôt devenir générale en Allemagne, et que nos alliés eux-mêmes ne fissent une éclatante défection.

[Note en marge: Encouragements que l'Autriche trouve dans l'état de l'Allemagne.]

Ces faits transmis et exagérés naturellement à Vienne, y avaient porté l'exaltation au comble. On se disait que le temps était enfin venu d'agir, et de ne plus laisser passer les occasions comme on l'avait fait en 1807; que la circonstance de l'insurrection espagnole négligée, on ne la retrouverait plus; que le moment était d'autant plus favorable que Napoléon n'avait pas 80 mille hommes de troupes en Allemagne (ce qui était fort inexact), dispersés depuis la Baltique jusque sur le haut Danube; que l'Italie elle-même s'était dégarnie pour la Catalogne; que la conscription se levait avec la plus grande difficulté; que le tyran de l'Europe l'était aussi de la France, car il était obligé pour contenir ses concitoyens, devenus d'abord ses sujets, puis ses esclaves, de frapper jusqu'à ses meilleurs serviteurs (allusion à MM. de Talleyrand et Fouché qu'on disait disgraciés). On ajoutait que Napoléon ne pourrait pas remplacer les vieilles troupes envoyées au delà des Pyrénées, qu'on le saisirait au dépourvu, qu'au premier signal les États allemands ses alliés se détacheraient de lui, que les États allemands ses ennemis se soulèveraient avec enthousiasme, que la Prusse s'ébranlerait jusqu'au dernier homme; que l'empereur Alexandre lui-même, engagé dans une politique condamnée par la nation russe, abandonnerait au premier revers une alliance qu'il avait adoptée parce qu'elle était puissante, non parce qu'elle lui était agréable; qu'en un mot il fallait seulement donner le signal, que ce signal donné le monde entier le suivrait, et qu'on serait ainsi les auteurs du salut universel.

À ces raisons fort plausibles on ajoutait pour s'exciter des raisons beaucoup moins sérieuses. On prétendait que ce n'était pas seulement pour se relever, mais pour se sauver, qu'il fallait agir au plus tôt, car la ruine de la maison de Habsbourg était résolue, après celle de la maison de Bourbon. L'Empereur des Français voulait, disait-on, renouveler toutes les dynasties, et placer sur les trônes de l'Europe des dynasties de sa création. On citait avec une singulière insistance un propos insignifiant que Napoléon, sous les murs de Madrid, avait tenu aux Espagnols, lorsqu'il avait mis une sorte d'affectation à leur faire attendre le retour de son frère Joseph.--Si vous ne le voulez pas pour roi, leur avait-il dit, je n'entends pas vous l'imposer, j'ai un autre trône à lui donner; et, quant à vous, je vous traiterai en pays conquis.--C'était là un propos de circonstance tenu pour produire un effet d'un moment; et si Napoléon songeait vraiment à un autre trône que celui d'Espagne en proférant ces paroles, il songeait tout au plus au trône de Naples, que Joseph lui avait redemandé avec de vives instances, et dont Murat, malade alors, n'avait pas encore pris possession. Mais cet autre trône n'était, à en croire la haute société de Vienne, que le trône d'Autriche. Il fallait donc, ou périr honteusement en se soumettant, ou périr glorieusement en résistant, avec chance au moins de se sauver. Il n'y avait pas, assurait-on, d'autre alternative, et il fallait prendre son parti, le prendre surtout au plus tôt. Vienne enfin offrait en 1809 l'image de Berlin en 1806.

[Note en marge: Préparatifs militaires de l'Autriche, et influence morale de ces préparatifs.]

[Note en marge: Création de la landwehr.]

[Note en marge: Forces de l'Autriche prêtes à entrer en ligne.]

À cette impulsion naissant de ressentiments accumulés, s'en joignait une autre qui naissait des armements eux-mêmes, poussés si loin depuis la fin de 1808, qu'il fallait absolument ou s'en servir ou y renoncer. L'Autriche, après ses revers militaires, avait naturellement songé à en rechercher la cause et à y porter remède. En conséquence, elle avait confié le ministère de la guerre à l'archiduc Charles, avec mission de réorganiser l'armée autrichienne, de telle sorte qu'à la première occasion favorable on pût recommencer la lutte contre la France avec plus de chance de succès. Ce prince, s'appliquant consciencieusement à remplir sa tâche, avait d'abord accru les cadres en complétant les troisièmes bataillons de chaque régiment, de manière à les rendre propres à devenir bataillons de guerre. Il avait ensuite imaginé la landwehr, espèce de milice imitée de nos gardes nationales, qui était composée de la noblesse et du peuple, l'une servant de cadre à l'autre, et appelée à se réunir dans certains points déterminés pour y former des corps de réserve. On instruisait cette milice fort activement, et chaque dimanche des jeunes gens de toutes les classes, portant l'uniforme et les moustaches, affectant les allures militaires que Napoléon obligeait toute l'Europe à se donner, manoeuvraient dans les villes d'Autriche, sous la direction de vieux nobles retirés depuis longtemps des armées, mais prêts à y rentrer pour le service d'une dynastie à laquelle ils étaient dévoués. Les étrangers qui avaient connu autrefois l'Autriche si tranquille, si mécontente de la guerre, en la voyant aujourd'hui si agitée, si belliqueuse, ne pouvaient plus la reconnaître. On venait de tenir la diète de Hongrie, et de lui demander ce qu'on appelait l'insurrection, espèce de levée en masse, composée surtout de cavalerie, et indépendante des régiments réguliers qui se recrutent avec des soldats hongrois. La diète avait voté cette insurrection, et en outre des fonds extraordinaires pour en payer la dépense. On ne prenait donc plus la peine de dissimuler ces préparatifs, et on les accélérait même, comme pour une guerre qui devait éclater au printemps, c'est-à-dire sous deux ou trois mois. On comptait sur environ 300 mille hommes de troupes actives, que l'archiduc Charles avait mis trois années à organiser, sur 200 mille hommes de troupes de réserve, comprenant ce que la landwehr contenait de plus militaire, et enfin sur une force qu'il était impossible d'évaluer, celle de l'insurrection hongroise. Déjà on avait commencé à réunir les régiments en Carinthie, en Haute-Autriche, en Bohême, pour procéder à la formation des corps d'armée. On attelait l'artillerie, et on la faisait passer en plein jour à travers la ville de Vienne, précédée ou suivie des régiments d'infanterie, au milieu des acclamations du peuple de la capitale. On exécutait des travaux considérables dans trois places qui devaient entrer dans le plan des opérations. Ces places étaient celles d'Enns, au confluent du Danube et de l'Ens, avec un pont à Mauthausen, pour couvrir Vienne contre une invasion venue de la Bavière: celle de Bruck sur la Muhr, pour couvrir Vienne contre une invasion venue d'Italie: enfin, celle de Comorn, pour préparer une grande place de dépôt en cas de retraite en Hongrie, indiquant par là qu'on voulait pousser la guerre à outrance, et ne pas regarder la lutte comme finie après la perte de Vienne. On armait publiquement cette dernière ville, et on hissait les canons sur ses remparts.

[Note en marge: Dispositions personnelles de la famille impériale.]

Le langage adopté pour expliquer à soi et aux autres une telle conduite tenue en pleine paix, c'est que la destruction de la maison d'Espagne présageait une tentative prochaine contre la maison d'Autriche; qu'on devait donc être prêt pour le mois de mars ou d'avril; qu'on allait être attaqué infailliblement, et qu'avec une telle certitude il ne fallait pas se laisser prévenir, mais prévenir un ennemi perfide; que peu importait quel serait celui qui tirerait le premier coup de canon, que le véritable agresseur serait aux yeux des honnêtes gens l'auteur de l'attentat de Bayonne. Le gros de la population croyait à ces discours avec une bonne foi parfaite; la cour y croyait peu ou pas du tout, bien que le détrônement des Bourbons l'eût sérieusement alarmée; mais elle était surtout exaspérée de ses revers, et après l'occasion manquée de la guerre de Pologne, elle craignait de laisser échapper celle de la guerre d'Espagne. Toute la noblesse était de cet avis, mue à la fois par de justes ressentiments nationaux et par les mauvaises passions de l'aristocratie allemande. D'ailleurs les nombreux agents de l'Angleterre, réintroduits officieusement à Vienne, l'excitaient à qui mieux mieux. Les archiducs n'étaient pas les moins vifs dans cette sorte de croisade, excepté toutefois le principal, le plus responsable d'entre eux, l'archiduc Charles, qui, destiné à commander en chef, frémissait non à l'idée des boulets, car il n'y avait pas un soldat plus brave que lui, mais à l'idée de se retrouver encore en face du vainqueur du Tagliamento, jouant contre lui le sort de la monarchie autrichienne. Suivant son usage, il préparait la guerre sans la désirer. Pour piquer son courage, on l'appelait d'un nom emprunté aux événements d'Espagne, celui de _Prince de la paix_. L'empereur François, toujours sensé, mais peu énergique, s'abandonnait à un entraînement qu'il blâmait, se contentant de lancer quelques traits satiriques contre les fautes qu'il laissait commettre, surtout quand ces fautes étaient l'oeuvre de ses frères. Récemment uni, depuis son veuvage, à une princesse de la maison de Modène, laquelle était la plus imbue des préjugés autrichiens, il avait l'avantage, commode pour sa faiblesse, de trouver son intérieur de famille d'accord tout entier avec la tendance à laquelle il cédait, et de voir ainsi tous ses proches, excepté lui-même, approuvant ce qui allait prévaloir. Cela suffisait à son repos et à son caractère.

[Note en marge: La cour d'Autriche, dominée par l'entraînement général, se décide pour la guerre.]

Ainsi, toujours armant, parlant, s'exaltant les uns les autres depuis plusieurs mois, les princes et grands seigneurs qui gouvernaient l'Autriche en étaient venus à un état d'hostilité ouverte, et il leur fallait absolument prendre une résolution. Au surplus, le brusque retour de Napoléon à Paris, l'appel adressé aux princes de la Confédération du Rhin, les mouvements de troupes françaises vers le Haut-Palatinat et la Bavière, donnaient à penser que la France elle-même se préparait à la guerre par laquelle on avait espéré la surprendre. Ainsi, en voulant se prémunir contre un danger qui n'existait pas, on l'avait créé. On aurait pu sans doute s'expliquer avec Napoléon, et on en aurait trouvé le moyen dans l'offre de garantie faite à Paris par la diplomatie russe et française. Mais ce genre de dénoûment était usé, car il avait déjà servi après Tilsit à se tirer d'un semblable mauvais pas. Il était difficile de sortir encore une fois d'une pareille position par un nouveau simulacre de réconciliation. Il fallait donc prendre ou le parti de la guerre ou celui du désarmement immédiat; car, outre qu'on ne pouvait plus trouver d'explications spécieuses pour des préparatifs aussi avancés, il devenait impossible d'en supporter la dépense. Mais en face de l'Allemagne, de l'Angleterre, de soi-même, se dire tout à coup rassuré après avoir paru si alarmé, abandonner ceux qu'on nommait les héroïques Espagnols, laisser perdre encore ce qu'on était convenu d'appeler la plus belle des occasions, était impossible. Il fallait vaincre ou périr les armes à la main, et d'ailleurs on avait, disait-on, bien des chances pour soi: l'armée autrichienne réorganisée et plus florissante que jamais; l'Allemagne exaspérée faisant des voeux ardents, et au premier succès prête à passer des voeux au concours le plus actif; l'Angleterre offrant ses subsides; la Russie chancelante; la France commençant à penser ce que pensait l'Europe, et devant donner moins d'appui au conquérant qui pour ravager le monde l'épuisait elle-même; l'armée française enfin dispersée de l'Oder au Tage, des montagnes de la Bohême à celles de la Sierra-Morena, décimée par dix-huit ans de guerres incessantes, et faiblement recrutée par de jeunes soldats qu'on arrachait au désespoir de leurs familles, dans un âge qui était à peine celui de l'adolescence. Sous l'empire de ces mille raisons, un jour, sans savoir comment, on se trouva entraîné avec tout le monde par la passion générale, et la guerre fut décidée. On ordonna de réunir cinq corps d'armée en Bohême, deux en Haute-Autriche, deux en Carinthie, un en Gallicie. L'archiduc Charles devait en être le généralissime. Les efforts de la diplomatie se joignirent à ceux de l'administration militaire pour préparer un autre moyen de guerre, celui des alliances.

[Note en marge: Efforts de la diplomatie autrichienne auprès des cours de l'Europe pour les entraîner à la guerre.]

On renoua avec l'Angleterre des relations qui n'avaient été que fictivement rompues; on accepta les subsides qu'elle offrait à pleines mains, et on continua l'oeuvre déjà commencée de sa réconciliation avec les Turcs; on imagina enfin d'essayer une tentative auprès de l'empereur Alexandre pour le ramener à ce qu'on appelait l'intérêt de l'Europe, et son intérêt bien entendu à lui.

[Note en marge: Situation des choses à Constantinople.]

La diplomatie autrichienne avait beaucoup à faire à Constantinople: éloigner les Turcs de la France, les rapprocher de l'Angleterre, les disposer à se jeter sur la Russie si celle-ci continuait à marcher avec Napoléon, ou à la laisser en paix si elle rompait avec lui, de manière qu'on n'eût affaire qu'à l'ennemi commun de l'Europe, était une politique fort bien calculée, et qui méritait d'être suivie avec activité. Du reste, les révolutions continuelles de la cour de Turquie prêtaient à toutes les intrigues extérieures.

[Note en marge: Mustapha-Baraïctar en voulant replacer Sélim sur le trône, entraîne la perte de ce prince, et provoque une nouvelle révolution dans le sérail.]

[Note en marge: Élévation au trône du jeune sultan Mahmoud.]

[Note en marge: Mort de Mustapha-Baraïctar.]