Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 10 / 20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française

Part 37

Chapter 373,707 wordsPublic domain

L'archiduc Charles avait, on ne sait pourquoi, adopté la Bohême pour lieu de retraite. Soit que, par la direction qu'avait prise la bataille de Wagram, il craignît de ne pouvoir gagner à temps la route de Moravie, soit qu'il voulût conserver l'importante province de Bohême à la monarchie, et demeurer en rapport avec le centre de l'Allemagne, qu'on avait toujours la prétention d'insurger, il s'était retiré sur la route de Znaïm, qui mène à Prague par Iglau. (Voir les cartes n{os} 28 et 32.) C'était de sa part une étrange résolution, car, sauf la satisfaction de se séparer de son frère l'archiduc Jean, en lui laissant le soin de soulever la Hongrie, tandis qu'il irait lui-même mettre en valeur toutes les ressources de la Bohême, on ne voit pas trop quels avantages il espérait en recueillir. En se portant en Bohême, il s'enfermait dans une sorte de champ clos, que son adversaire pourrait traverser tout entier en quelques marches et sans s'éloigner beaucoup du Danube, ce qui faisait tout dépendre d'une prochaine et dernière rencontre, dont l'issue n'était pas douteuse. Au contraire, en s'enfonçant en Hongrie, il aurait rallié tout ce qui restait de forces à la maison d'Autriche, attiré son adversaire dans les profondeurs de la monarchie, où l'armée autrichienne devait toujours aller en augmentant et l'armée française en diminuant, où il aurait retrouvé peut-être l'occasion d'une nouvelle bataille moins malheureuse que celle de Wagram, et créé enfin à Napoléon la seule difficulté avec laquelle on pût le battre, la seule avec laquelle on l'ait battu depuis, celle des distances. L'inconvénient de perdre les ressources de la Bohême n'était pas bien considérable, car d'une part cette province n'avait presque plus rien à fournir, et de l'autre Napoléon n'avait pas de forces à consacrer à son occupation. On ne peut donc s'expliquer un tel choix que par ce trouble de la défaite, qui presque toujours amène les résolutions les plus fâcheuses, et fait souvent qu'un malheur en entraîne bientôt de plus grands et de plus irréparables.

[Note en marge: Distribution des forces autrichiennes dans leur retraite.]

Au surplus, quoi qu'on puisse penser de ses motifs, l'archiduc Charles avait pris la route de Prague par Znaïm. Sur cette route, qu'il avait gagnée par Korneubourg et Stockerau, il marcha avec les corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, avec la réserve de grenadiers et celle de cavalerie, le tout ne formant pas plus de 60 mille hommes. Le corps du prince de Reuss, qui avait perdu la journée du 6 à observer le débouché de Vienne, n'ayant pas souffert dans la bataille, était chargé de l'arrière-garde. Sur la route de Moravie, par Wilfersdorf et Nikolsbourg, l'archiduc Charles laissa se retirer les corps de Rosenberg et de Hohenzollern, pour flanquer l'armée principale, ce qui permet de supposer qu'il y eut en cette circonstance quelque chose de pis qu'une mauvaise résolution, c'est-à-dire absence même de résolution, et que chaque corps prit le chemin sur lequel le jeta la bataille qu'on venait de perdre. La gauche, en effet, composée de Hohenzollern et de Rosenberg, avait été poussée sur la route de Moravie; le centre et la droite, composés de Bellegarde, des réserves d'infanterie et de cavalerie, de Kollowrath, de Reuss et de Klenau (3e, 5e et 6e corps), avaient été poussés sur celle de Bohême. C'est ainsi que souvent il n'y a pas eu de motifs, là même où l'histoire s'épuise à en chercher, et qu'au lieu de faux calcul, il y a tout simplement défaut de calcul.

Pourtant cette double marche, qui plaçait loin de l'archiduc Charles peut-être 20 ou 25 mille hommes de ses forces les meilleures, eut un avantage momentané: elle laissa Napoléon dans une incertitude complète sur la route que l'ennemi suivait, et elle l'exposa à se tromper dans la direction à donner à ses colonnes. Ainsi, sur la route de Moravie, par Wolkersdorf et Nikolsbourg, il avait envoyé Montbrun, Marmont, de Wrède[44], Davout, c'est-à-dire 45 mille hommes contre 25 mille, et sur la route de Znaïm, Masséna, Macdonald, Marulaz, Saint-Sulpice, c'est-à-dire 28 mille hommes contre 60 mille. Il est vrai que placé entre deux avec la garde, Nansouty et Oudinot, il pouvait apporter en quelques heures le secours de 30 mille combattants à celui de ses lieutenants qui en aurait besoin.

[Note 44: Le général de Wrède avait été blessé. C'était sa division qui suivait le corps de Marmont, et c'est pour cela que nous lui en conservons le nom. Le général Minuti l'avait remplacé dans le commandement.]

[Note en marge: Le général Marmont, à la suite du prince de Rosenberg, quitte la route de Nikolsbourg pour celle de Znaïm.]

Masséna d'un côté, Marmont de l'autre suivirent chacun l'itinéraire qui leur avait été tracé. Le 8 juillet, Marmont talonna l'arrière-garde de Rosenberg, ramassant partout des traînards, des blessés, principalement des hommes de la landwehr, qui abandonnaient les rangs de l'armée. Arrivé le 9 à Wilfersdorf, il apprit par les reconnaissances de Montbrun, toujours exécutées avec autant d'intelligence que d'audace, que le prince de Rosenberg avait fait un à gauche, et qu'il abandonnait la route de Moravie pour celle de Bohême. En effet les deux lieutenants de l'archiduc Charles, pour rejoindre le gros de l'armée autrichienne, se reportaient de la route de Moravie sur celle de Bohême, obéissant en cela à une volonté dont bientôt on va voir les étranges incertitudes. Le général Marmont, que Napoléon avait laissé libre de suivre la route sur laquelle il croirait trouver l'ennemi, adopta le vrai parti qui convenait aux circonstances. Se détournant de la Moravie, à l'imitation du corps qu'il poursuivait, il prit, par Mistelbach et Laa, la direction de Znaïm. Seulement ayant à faire part au maréchal Davout de sa nouvelle marche, il n'osa pas l'attirer à lui, ne sachant pas si le détachement dont il suivait les traces était le gros de l'ennemi. Il l'informa de son détour à gauche, sans rien faire pour l'empêcher de continuer sur Nikolsbourg et sur la Moravie.

Le 9, à moitié chemin de Laa, il rencontra 1,200 chevaux et deux bataillons de Rosenberg, les culbuta, et leur enleva quelques centaines de prisonniers. Il arriva le 9 au soir à Laa, sur la Taya, rivière qui passe successivement à Znaïm, à Laa, et vient, en traversant le milieu de la Moravie, se jeter dans la Morava. La chaleur était étouffante dans cette province, abritée au nord par les montagnes de la Bohême, de la Haute-Silésie et de la Hongrie. Les caves du pays étaient richement fournies, et malgré le soin avec lequel les troupes du général Marmont étaient tenues, elles se débandèrent, entraînées par la fatigue, la chaleur, le goût du vin, et aussi par la confiance excessive que leur inspirait la victoire. Le général Marmont parvenu à Laa n'avait pas le quart de son effectif dans les rangs. Il assembla les officiers, leur exposa le danger de compromettre par une négligence coupable le résultat d'une grande campagne, fit exécuter deux soldats pour l'exemple, et à la pointe du jour il put rallier son monde afin de marcher sur Znaïm. Prêt à partir, un nouveau détour de l'ennemi faillit le rejeter dans de fâcheuses incertitudes. Le corps de Rosenberg, qui avait pris à gauche pour gagner la route de Znaïm, prenait maintenant à droite pour regagner celle de Brünn. Le généralissime autrichien continuant d'attirer à lui le corps de Hohenzollern, renvoyait au contraire celui de Rosenberg sur la Moravie, on ne sait en vérité pourquoi, car ce corps n'était guère de force à défendre cette province si les Français mettaient du prix à l'occuper. C'était une preuve de plus que les deux corps de Hohenzollern et de Rosenberg avaient été laissés sans réflexion sur la route de Moravie, et qu'ils étaient, sans réflexion encore, portés tantôt sur la route de Znaïm, tantôt sur celle de Brünn. Du reste il y avait dans ces divagations des corps autrichiens de quoi troubler l'esprit du général français qui était en tête de la poursuite. Néanmoins le général Marmont, avec une remarquable sagacité militaire, persistait dans sa marche sur Znaïm, laissant Rosenberg faire un nouveau détour à droite, et continuant lui dans la direction où il croyait trouver l'ennemi, et où il le trouva en effet.

[Note en marge: Arrivée du général Marmont à Znaïm.]

[Note en marge: Position prise par le général Marmont vis-à-vis de Znaïm.]

Vers le milieu du même jour, le général Marmont, parvenu à une position où il avait à sa gauche la Taya, et sur son front un ravin profond qui allait aboutir à la Taya, aperçut au delà de ce ravin le bassin dans lequel s'élevait en amphithéâtre la ville de Znaïm. En ce moment les Autrichiens se pressaient sur le pont de la Taya, et traversaient en toute hâte la ville elle-même de Znaïm, pour gagner à temps la route de Bohême. Loin d'être en mesure de se placer en travers de cette route afin de la barrer, le général Marmont ayant 10 mille hommes à opposer à 60 mille, courait au contraire de grands dangers. Mais il était séparé du bassin de Znaïm par le ravin sur lequel il venait d'arriver, et dont les Autrichiens occupaient les bords. Il les leur enleva par une attaque vigoureuse du 8e et du 23e de ligne, s'empara en outre du village de Teswitz situé au-dessous, et d'où il avait la possibilité de canonner le pont de la Taya. Il s'empara vers sa droite de deux fermes propres à lui servir d'appui, et plus à droite encore d'un bois qu'il remplit de ses tirailleurs. Ayant ainsi son front couvert par le ravin dont il était maître, sa gauche par la Taya, et sa droite par des fermes et un bois fortement occupés, il pouvait gêner avec son canon le passage des Autrichiens sur le pont de la Taya, sans être trop exposé à leurs représailles. Il se mit donc à canonner ce pont, faisant partir aides de camp sur aides de camp pour informer Napoléon de la position singulière où il se trouvait.

Cette canonnade incommode et périlleuse inquiétant les Autrichiens, ils firent une tentative pour s'en débarrasser, en attaquant sérieusement le village de Teswitz. À la vue des préparatifs de cette attaque, le général Marmont y envoya des troupes bavaroises pour la déjouer. Les assaillants redoublant d'efforts, il fallut soutenir les premières troupes par la division de Wrède tout entière, et l'attaque n'ayant pas cessé, par l'envoi sur ce même point du 81e de ligne. Il suffit de ce régiment français pour mettre un terme aux entreprises de l'ennemi, et tenir les Autrichiens à grande distance. La journée s'acheva sans autre événement. Vers la chute du jour une canonnade, entendue dans le lointain à gauche, annonça la marche de Masséna sur la route de Bohême, à la suite de la principale armée autrichienne. Napoléon averti ne pouvait manquer non plus d'arriver par la droite. Le général Marmont passa donc la nuit tranquillement, avec la confiance d'un homme qui n'avait rien négligé pour garantir sa position, et qui participait du reste à la témérité que la victoire inspirait alors à tout le monde. Un fait d'ailleurs était de nature à le rassurer. Un Français resté au service d'Autriche, M. de Fresnel, venait de se présenter de la part du général comte de Bellegarde, pour demander un armistice. Le général Marmont n'ayant pas de pouvoirs pour conclure un tel acte, et espérant de plus qu'on pourrait encore envelopper le lendemain l'armée autrichienne, dépêcha cet envoyé au quartier général de l'Empereur, sans prendre sur lui de suspendre les hostilités.

[Note en marge: Arrivée de Masséna le 11 au matin au pont de la Taya devant Znaïm.]

Dans le moment, les Français arrivaient par la gauche et par la droite, par la route de Bohême et par la route de Moravie, sur la trace des Autrichiens. Masséna, parti le 8 de Stockerau avec les divisions d'infanterie Legrand, Carra Saint-Cyr, Molitor, avec une division de grosse cavalerie, avait talonné sans cesse l'arrière-garde du prince de Reuss, et lui avait enlevé de nombreux prisonniers. Il avait joint cette arrière-garde le 9 au pied des hauteurs de Mallebern, et le 10 à Hollabrünn, où il combattait, tandis que le général Marmont était occupé à s'établir devant Znaïm. L'archiduc Charles instruit de la présence d'un corps français à Laa, avait envoyé les grenadiers et la réserve de cavalerie pour s'emparer du pont de la Taya, les avait suivis lui-même avec les corps de Bellegarde, de Kollowrath et de Klenau, abandonnant au prince de Reuss le soin de disputer Hollabrünn le plus longtemps qu'il pourrait. C'était donc lui qui avec les corps que nous venons de désigner, traversait, sous les yeux du général Marmont, le pont de la Taya devant Znaïm, appelé pont de Schallersdorf. Tandis que les choses se passaient de la sorte à gauche, Napoléon à droite, prévenu le 9 de la marche de Marmont vers Znaïm, s'était mis en mouvement par Wilfersdorf avec la garde, le corps d'Oudinot, et les cuirassiers de Nansouty. Il s'était rendu le 10 de Wilfersdorf à Laa, espérant amener la garde à Znaïm dans la journée du 11. Devançant ses troupes de sa personne, il s'était mis immédiatement en route pour arriver le 11, au milieu du jour, au quartier général de Marmont.

[Note en marge: Attaque vigoureuse exécutée par Masséna sur le pont de la Taya.]

Le 11 au matin, en effet, les Autrichiens continuèrent à défiler sous les yeux du général Marmont, qui, du village de Teswitz, les canonnait au passage de la rivière, et Masséna, suivant en queue le prince de Reuss, les culbuta au milieu du jour sur la Taya, après un engagement vigoureux. Parvenu jusqu'au pont de Schallersdorf, qui était barricadé, Masséna le fit attaquer par la vaillante division Legrand. Le chef de cette division, conduisant ses soldats au feu avec sa valeur accoutumée, et abordant l'obstacle de front pendant que l'artillerie de Masséna le prenait en enfilade, réussit à s'approcher du pont, en escalada les barricades, et s'en rendit maître. Après cet acte d'audace, le général Legrand porta sa division dans la petite plaine qui formait le bassin de la Taya, en présence des troupes du prince de Reuss et des grenadiers autrichiens adossés à la ville de Znaïm. Le général Marmont, du sommet des hauteurs situées à droite, de l'autre côté de la Taya, assistait à ce spectacle, impatient de seconder utilement le maréchal Masséna.

[Note en marge: Combat de Znaïm.]

Ce dernier ne voulant pas s'en tenir à un premier acte de hardiesse, résolut d'attaquer les Autrichiens, de les culbuter sur Znaïm, d'y entrer à leur suite, et de les jeter au delà, dans l'espoir que les troupes de Marmont leur barreraient la route de Bohême. Mais il n'avait auprès de lui que la division Legrand, et devait être rejoint par la division Carra Saint-Cyr, celle qui avait été si imprudemment héroïque à Aderklaa. Il n'en aborda pas moins les troupes du prince de Reuss et les grenadiers avec la seule division Legrand, se faisant seconder par son artillerie restée en deçà de la Taya. Le pont franchi, il s'engagea dans le village allongé de Schallersdorf, l'enleva, s'empara à gauche d'un gros couvent appelé Kloster-Bruck, et dans la plaine à droite lança ses cuirassiers, qui exécutèrent plusieurs charges vigoureuses sur les Autrichiens. Masséna luttait en cet endroit avec 7 ou 8 mille hommes contre plus de 30 mille, sans compter 30 mille autres rangés par delà Znaïm, dans les plaines que traversait la route de Bohême. Un épouvantable orage étant survenu, le combat fut presque suspendu par l'impossibilité de faire feu. Les grenadiers autrichiens, profitant de cette circonstance, s'avancèrent silencieusement à travers le village de Schallersdorf, surprirent nos soldats qui ne pouvaient se servir de leurs fusils, et pour un moment se rendirent maîtres du pont. Masséna voulut jeter sur eux les cuirassiers, mais le terrain devenu glissant ne pouvait les porter. Un grave accident était à craindre, quand par bonheur arriva la division Carra Saint-Cyr. Celle-ci, lancée sur le pont, le reprit, traversa dans sa longueur la colonne des grenadiers, en fit 800 prisonniers, et déboucha victorieuse dans la plaine de Znaïm. En ce moment, le général Marmont, ne voulant pas laisser le maréchal Masséna lutter tout seul, avait débouché de Teswitz, et, de moitié avec lui, poussait les Autrichiens sur Znaïm. On les avait acculés, on leur avait enlevé une masse considérable d'hommes, tué ou blessé beaucoup de monde, et on allait, en forçant Znaïm, les contraindre à une retraite désordonnée. Mais la garde n'étant pas encore arrivée, il n'y avait aucun espoir de les envelopper. Il est vrai que trois mille chevaux de cette garde avaient déjà paru, et que, joints à la cavalerie de Montbrun, aux cuirassiers Saint-Sulpice, ils pouvaient rendre la retraite des Autrichiens singulièrement meurtrière.

[Note en marge: Arrivée de Napoléon à Znaïm, et entrevue avec le prince Jean de Liechtenstein.]

[Note en marge: Délibération sur la demande d'armistice faite par les Autrichiens.]

Mais Napoléon, survenu au milieu de ces entrefaites, avait rencontré l'envoyé du général Bellegarde, et reçu le prince Jean de Liechtenstein lui-même, qui venait demander une suspension d'armes, et promettre au nom de l'honneur militaire l'ouverture d'une négociation pour la conclusion immédiate de la paix. Napoléon, avec le major général Berthier, M. Maret, duc de Bassano, et le grand maréchal Duroc, conféra un instant sur le parti à prendre. Il pouvait, en occupant les Autrichiens quelques heures de plus par un combat opiniâtre, gagner peut-être assez de temps pour les tourner, et tout au moins lancer à leur suite dix mille chevaux, qui les auraient jetés dans un désordre épouvantable. Mais sans recourir à ce moyen il avait la certitude d'obtenir les conditions de paix les plus avantageuses, et son orgueil étant satisfait de voir le plus brillant, le plus noble officier de l'armée autrichienne, venir implorer humblement la fin de la guerre, il inclinait à s'arrêter dans sa marche victorieuse. Il y eut plusieurs avis sur ce sujet. Les uns disaient qu'il fallait en finir avec la maison d'Autriche, et briser sur sa tête le noeud de toutes les coalitions, pour qu'on ne les vît pas renaître quand on retournerait en Espagne pour y terminer la guerre. Les autres alléguaient le danger de prolonger une lutte entreprise avec des moyens improvisés, finie en trois mois par un miracle de génie, mais qui, en durant, pourrait provoquer le soulèvement de l'Allemagne, entraîner même les Russes peu disposés à laisser détruire la maison d'Autriche, et embraser ainsi le continent tout entier. Napoléon, sentant confusément qu'il avait déjà fort abusé de la fortune, espérant que cette nouvelle leçon empêcherait désormais l'Autriche de le troubler dans sa lutte avec l'Espagne et l'Angleterre, voyant après l'Autriche vaincue l'Espagne facile à soumettre, et la paix générale couronnant ses immenses travaux, tandis que si au contraire il poussait les hostilités à outrance, jusqu'à la destruction par exemple de la maison d'Autriche, il amènerait probablement les Russes à se mêler de la querelle, et s'attirerait une guerre universelle, qui pourrait devenir le terme de sa grandeur, Napoléon, tout à la fois satisfait et fatigué, s'écria, après avoir entendu ceux que pour la première fois il admettait à donner un avis devant lui: Il y a assez de sang répandu!... faisons la paix!--

[Note en marge: Soin confié à M. de Wimpffen et au major général Berthier de stipuler les conditions de l'armistice demandé.]

Il exigea du prince Jean de Liechtenstein la promesse que des plénipotentiaires seraient envoyés sur-le-champ pour négocier, et laissa Berthier pour la France, M. de Wimpffen pour l'Autriche, stipuler sur le terrain du combat les conditions d'un armistice.

Tandis que les chefs d'état-major des deux armées discutaient ces conditions, on dépêcha le colonel Marbot et le général d'Aspre aux avant-postes, pour faire cesser les hostilités. Ils arrivèrent entre Schallersdorf et Znaïm au moment où les troupes de Masséna étaient aux prises avec les grenadiers autrichiens. L'acharnement était tel que les cris mille fois répétés de _Paix! Paix! Ne tirez plus!_ ne suffirent point pour séparer les combattants. Le colonel Marbot et le général d'Aspre furent même légèrement blessés dans leurs efforts pour arrêter le combat. Ils y parvinrent enfin, et un profond silence, interrompu seulement par la joie des vainqueurs, succéda à une affreuse canonnade. Cette journée nous coûta, tant au corps du général Marmont qu'à celui du maréchal Masséna, environ 2 mille morts et blessés; mais elle en coûta plus de 3 mille aux Autrichiens, avec 5 à 6 mille prisonniers. C'était une dernière victoire qui couronnait dignement cette grande et belle campagne.

[Note en marge: Résumé de la campagne de 1809 en Autriche.]

Entré en action à la fin d'avril avec des troupes formées à peine et encore éparses, contre l'archiduc Charles qui marchait avec une armée organisée de longue main et déjà réunie, Napoléon avait réussi en quelques jours à compléter la sienne, à la rallier, à la concentrer devant l'ennemi, à couper en deux celle de l'archiduc Charles, et à la jeter partie en Bohême, partie en Basse-Autriche. Tel avait été le premier acte de la campagne, terminé, comme on s'en souvient, devant Ratisbonne. Poursuivant ensuite jusqu'à Vienne les Autrichiens dispersés sur les deux rives du Danube, Napoléon avait marché si vite, et si sûrement, qu'il n'avait jamais permis leur ralliement avant Vienne, et était entré dans cette capitale un mois après l'ouverture de la campagne, réparant ainsi les revers de l'armée d'Italie, et arrêtant à leur origine tous les projets d'insurger le continent contre la France. Voulant franchir le Danube pour terminer la guerre par une bataille décisive, et ayant été interrompu dans son opération par une crue subite du fleuve, il avait, dans les deux journées d'Essling, soutenu par des prodiges d'énergie l'entreprise si dangereuse de combattre avec un fleuve à dos, grâce à la pensée admirable de choisir l'île de Lobau comme terrain de passage. Repassé sur la rive droite, il avait imaginé de magnifiques travaux pour annuler presque entièrement l'obstacle qui le séparait des Autrichiens, amené à lui les armées d'Italie et de Dalmatie, concentré ainsi toutes ses forces pour une lutte décisive, et alors, opérant en quelques heures le miracle de traverser en présence de l'ennemi un large fleuve avec 150 mille hommes et 500 bouches à feu, il venait, dans l'une des plus grandes batailles des siècles, de terminer cette quatrième guerre d'Autriche, guerre non moins mémorable que toutes celles qu'il avait dirigées, et dans laquelle le génie surmontant ses propres fautes avait suppléé par des merveilles d'industrie et de persévérance à toutes les ressources qu'une politique insensée faisait défaillir autour de lui: guerre pendant laquelle les avertissements de la fortune s'étaient renouvelés encore une fois, comme pour prémunir le grand capitaine contre les erreurs du politique imprudent et follement ambitieux!

[Note en marge: Soin de Napoléon pour assurer sa position militaire dans le cas d'une reprise des hostilités.]