Part 35
À quatre heures du matin, le 6 juillet, journée à jamais mémorable, le feu commença d'abord à la gauche des Autrichiens, et à la droite des Français. Le prince de Rosenberg, sur l'indication mal donnée qui lui désignait quatre heures comme le moment d'entrer en action, descendit des hauteurs de Neusiedel, signalées au loin par une grosse tour carrée, traversa le Russbach au village même de Neusiedel, et se porta en deux colonnes sur Grosshofen et Glinzendorf, qu'il attaqua avec une extrême vigueur. Le maréchal Davout avait à sa disposition ses trois divisions ordinaires, Morand, Friant, Gudin, la petite division Puthod, composée des quatrièmes bataillons[40], six régiments de cavalerie légère sous le général Montbrun, trois de dragons sous le général Grouchy, les quatre régiments de cuirassiers Espagne sous le général Arrighi (depuis duc de Padoue). La gauche du général Friant, la droite du général Gudin envoyèrent des détachements à la défense du village de Glinzendorf, tandis que la division Puthod se chargea de disputer à l'ennemi le village de Grosshofen, derrière lequel elle avait bivouaqué. De fortes levées de terre s'étendaient de l'un de ces villages à l'autre. Nos soldats, placés avec intelligence derrière ce retranchement naturel, firent un feu de mousqueterie bien nourri, qui causa infiniment de mal aux Autrichiens, sans que ceux-ci nous en fissent essuyer beaucoup. Au bruit de ces détonations, Napoléon envoya le général Mathieu Dumas porter à ses lieutenants l'ordre de ne risquer aucun mouvement offensif, de se borner à bien disputer le terrain qu'ils occupaient, jusqu'à ce qu'il leur eût adressé ses instructions définitives, et il courut à droite où se trouvait le maréchal Davout. En chemin il aperçut très-distinctement les deux colonnes autrichiennes, qui, débouchant au delà du Russbach, attaquaient les villages de Glinzendorf et de Grosshofen. Il était suivi par une brigade des cuirassiers de Nansouty, pourvue de quelques batteries d'artillerie légère. Napoléon les fit diriger sur le flanc de la colonne qui attaquait Grosshofen, ce qui exécuté instantanément vint fort à propos, car cette colonne fatiguée d'essuyer inutilement une mousqueterie meurtrière, avait assailli ce village et l'avait emporté à la baïonnette. Mais le général Puthod, résolu à le reprendre, s'y jeta à son tour à la tête d'une réserve, et, secondé par l'artillerie légère de Nansouty, réussit à s'en rendre maître. Les Autrichiens, repoussés ainsi de front, mitraillés en flanc, furent obligés de rétrograder jusqu'au Russbach. Même chose arriva à la colonne qui, ayant débouché de Neusiedel sur Glinzendorf, trouva en face la droite de Gudin, la gauche de Friant, et en flanc l'artillerie légère des cuirassiers du général Arrighi. Elle fut obligée de se replier également sur le Russbach. Cette première tentative allait être renouvelée avec une plus grande énergie par le prince de Rosenberg, lorsque l'archiduc Charles, pensant avec raison que sa gauche commençait la bataille prématurément, lui ordonna de ralentir son action, et de ne pas trop s'engager encore. Le prince de Rosenberg reprit alors sa position sur les pentes de Neusiedel, en arrière du Russbach.
[Note 40: Elle avait passé des ordres du général Demont aux ordres du général Puthod.]
[Note en marge: Dispositions projetées par Napoléon pour l'attaque des hauteurs de Neusiedel et de Wagram.]
En ce moment le bruit de la fusillade et de la canonnade était devenu général sur ce front immense de trois lieues, le long duquel trois cent mille hommes et onze cents pièces de canon étaient en présence. Napoléon, qui voyait partout une sorte d'attaque simultanée de la part de l'ennemi, sans projet clairement dessiné, jugea néanmoins qu'il fallait, dans tous les cas, enlever les hauteurs de Neusiedel, afin d'occuper le point vers lequel l'archiduc Charles et l'archiduc Jean pouvaient se rejoindre. L'inspection des lieux indiquait comment il fallait s'y prendre pour triompher de cette espèce de camp retranché. Jusqu'à Neusiedel les hauteurs composant le plateau de Wagram longeaient les bords du Russbach. À Neusiedel et à la tour carrée, elles faisaient un détour en arrière, et s'éloignant du Russbach, elles ne présentaient qu'une pente infiniment adoucie, d'accès très-facile. Il suffisait donc de passer le Russbach un peu plus à droite et loin du feu de l'ennemi, puis de se ployer pour embrasser la ligne des hauteurs, et prendre en flanc la position des Autrichiens. La cavalerie légère de Montbrun, les dragons de Grouchy furent chargés de préparer rapidement les moyens de passage. Ensuite les divisions Morand et Friant eurent ordre de franchir le Russbach, de s'avancer en formant un angle droit avec les divisions Gudin et Puthod, et pendant que celles-ci attaqueraient le plateau de front de l'attaquer par côté et à revers. Une fois l'angle, dont la tour carrée marquait le sommet, enlevé, Napoléon se promettait de faire assaillir Baumersdorf par Oudinot, Wagram par l'armée d'Italie. Ces divers points emportés, l'archiduc Jean pouvait paraître sur le champ de bataille: il n'y viendrait que pour assister à un désastre.
[Note en marge: Tandis que Napoléon préparait l'attaque des hauteurs de Wagram, on l'appelle au centre pour y porter secours.]
Ces dispositions étaient à peine arrêtées avec le maréchal Davout, qu'une multitude d'aides de camp, dépêchés par Masséna et Bernadotte, venaient annoncer à Napoléon un mauvais commencement de journée tant à gauche qu'au centre, et réclamer à la fois sa présence et ses secours.
[Note en marge: Retraite du maréchal Bernadotte en arrière d'Aderklaa.]
De graves événements, mais très-réparables, s'étaient passés en effet au centre et à gauche, comme on doit le deviner d'après les dispositions qui ont été précédemment indiquées. Le maréchal Bernadotte, qui avait été la veille obligé d'évacuer Wagram, et de se retirer sur Aderklaa (voir la carte nº 49), se trouvait encore le matin dans cette position, présentant une pointe au sein de la ligne courbe que décrivaient les Autrichiens. Il voyait à sa droite Bellegarde, obéissant aux instructions de l'archiduc Charles, descendre des hauteurs de Wagram sur Aderklaa avec la partie la plus considérable de son corps: il voyait à sa gauche la réserve des cuirassiers et des grenadiers s'avancer sur Süssenbrunn. Il résolut donc de se replier sur un petit plateau situé en arrière d'Aderklaa, pour se rapprocher de l'armée d'Italie d'un côté, et du corps de Masséna de l'autre. Il n'avait pas plutôt achevé ce mouvement, que les avant-gardes de Bellegarde s'étaient jetées sur lui, et qu'un combat acharné s'était engagé avec les Saxons, incapables de tenir longtemps contre une telle attaque. Il avait donc été ramené fort en arrière.
Au même instant les quatre faibles divisions de Masséna, présentant tout au plus dix-huit mille hommes contre les soixante mille de Klenau, de Kollowrath et de Liechtenstein, avaient été obligées de rétrograder pour prendre sur notre gauche une position moins étendue. Masséna, meurtri encore de la chute de cheval qu'il avait faite quelques jours auparavant, assistait à la bataille, comme il l'avait promis à Napoléon, et, tout enveloppé de compresses, commandait dans une calèche ouverte.
[Note en marge: Brillante attaque de la division Carra Saint-Cyr sur Aderklaa, suivie bientôt d'un mouvement rétrograde.]
Masséna jugeant que si on n'opposait pas une résistance énergique sur le point que Bernadotte venait d'abandonner, on serait bientôt refoulé, et que non-seulement la gauche serait compromise, mais même le centre, se hâta de diriger la division Carra Saint-Cyr sur Aderklaa. Cette division, composée de deux braves régiments, y entra tête baissée. Malgré l'obstacle des murs de jardin et des maisons, le 24e léger et le 4e de ligne, conduits avec une rare vigueur, enlevèrent le village. Au lieu de s'y arrêter et de s'y établir solidement, ces deux régiments, n'écoutant que leur ardeur, débouchèrent au delà, et vinrent se placer à découvert, dans la position où Bernadotte avec raison n'avait pas voulu rester, recevant par leur droite et de front le feu de Bellegarde, à gauche le feu de la réserve de grenadiers. Après une héroïque obstination, ils furent contraints de céder au nombre, et de se replier sur Aderklaa, privés de leurs deux colonels. Alors le général Molitor vint se serrer au général Carra Saint-Cyr, pour le soutenir; mais Legrand et Boudet restés seuls devant Klenau et Kollowrath, formant tout au plus 10 mille hommes contre 45 mille, furent contraints de se retirer sur la gauche, et d'abandonner une grande étendue de terrain.
Tel était à neuf heures du matin l'état de choses qu'on vint annoncer à Napoléon. Rassuré sur sa droite, où il laissait le maréchal Davout bien instruit de ce qu'il avait à faire, il partit au galop, suivi de son état-major, pour aller à une distance de près de deux lieues, réparer l'accident dont les conséquences pouvaient compromettre son centre. Il trouva Bernadotte fort agité, le rassura, et courut ensuite à la calèche de Masséna, autour de laquelle pleuvaient les boulets. Dans ce moment les grenadiers d'Aspre, excités par la présence de l'archiduc Charles qui s'était mis à leur tête, traversaient Aderklaa après l'avoir enlevé à la division Carra Saint-Cyr, et s'avançaient victorieux. Le général Molitor se déployant devant eux pour arrêter la trouée, avait été obligé de se former un flanc avec sa droite repliée, pour n'être pas débordé.
[Note en marge: Dispositions concertées par Napoléon avec Masséna pour réparer le dommage éprouvé au centre et à gauche.]
Napoléon peu troublé par ce spectacle, et comptant sur les vastes ressources dont il disposait, s'entretint quelques instants avec Masséna, et arrêta avec lui son plan de conduite. Déjà on pouvait juger d'après la direction des feux que Boudet était ramené fort en arrière, et que l'archiduc touchait par sa droite au Danube. Des officiers même venaient dire que Boudet était refoulé jusque dans Aspern, après avoir perdu toute son artillerie. On aurait pu avec des troupes aussi fermes que celles d'Austerlitz, qui surtout n'auraient pas eu le souvenir trop présent encore de la journée d'Essling, se laisser déborder par sa gauche, pourvu qu'on tînt bon au centre, et qu'on prît à droite une offensive victorieuse. Le maréchal Davout devant bientôt enlever le plateau de Wagram, Aderklaa ne pouvant manquer d'être reconquis, nous aurions eu tout avantage à trouver la droite des Autrichiens entre nous et le Danube. Nous l'aurions prise tout entière, et la maison d'Autriche aurait peut-être succombé dans cette journée. Napoléon en eut la pensée, qu'il fit connaître quelques jours après[41]. Mais avec des troupes jeunes, préoccupées du souvenir d'Essling, c'était courir un gros risque. La seule nouvelle que l'ennemi était aux ponts pouvait les troubler profondément. Il repoussa donc une combinaison qui eût été féconde, mais que les circonstances rendaient périlleuse, et ne songea qu'à arrêter sur-le-champ le progrès des Autrichiens vers le centre et vers la gauche, par une prompte disposition des troupes qu'il avait en réserve.
[Note 41: Quelque temps après, Napoléon allant visiter les troupes qui campaient aux environs de Brünn, et les faisant manoeuvrer sur le champ de bataille d'Austerlitz, parlait de la qualité des troupes en général, des armées qu'il avait commandées, des batailles qu'il avait livrées, et revenant à la dernière, celle de Wagram, qu'il comparait à celle d'Austerlitz, il dit qu'il avait bien songé à employer la manoeuvre dont il est question ici, et qu'il l'aurait fait s'il avait eu les troupes du camp de Boulogne; mais qu'avec des troupes dont une partie était fort jeune et fort impressionnable, il n'avait pas osé risquer une combinaison féconde, qui aurait exigé chez ses soldats un sang-froid fort rare, celui de se laisser tourner sans être ébranlés.]
[Note en marge: Napoléon amène au centre l'artillerie de la garde, le corps de Macdonald et la grosse cavalerie.]
C'est ici qu'il recueillit le prix de sa profonde prévoyance. Il avait pour principe que c'était en concentrant sur un même point l'action de certaines armes spéciales, qu'on parvenait à produire de grands effets, et c'est pour ce motif qu'il avait voulu procurer à la garde une immense réserve d'artillerie, et conserver sous la main une réserve de quatorze régiments de cuirassiers. Il ordonna donc qu'on fît avancer au galop toute l'artillerie de la garde, en y ajoutant celle dont on pourrait disposer dans les corps. Précisément le général de Wrède arrivait sur le terrain avec vingt-cinq pièces d'une excellente artillerie, et demandait l'honneur de concourir à ce mouvement décisif. Napoléon y consentit, et voulut qu'on amenât toute cette artillerie au pas de course. Il fit mander en outre le général Macdonald avec trois divisions de l'armée d'Italie, les fusiliers et les grenadiers à cheval de la garde, et les six régiments de cuirassiers du général Nansouty. Son projet était d'ébranler le centre des Autrichiens avec cent bouches à feu, puis de le percer avec les baïonnettes de Macdonald et les sabres de Nansouty. Il décida en même temps que Masséna, avec les divisions Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, formées en colonnes serrées, ferait un à droite, puis se dirigerait perpendiculairement vers le Danube au secours de Boudet, exécutant ainsi une marche de flanc sous le feu des corps de Kollowrath et de Klenau. Du reste les têtes de pont qu'il avait fait construire partout le rassuraient suffisamment, et il recueillait encore en cela le prix de sa prévoyance. Mais il ne voulait pas que ses jeunes troupes pussent entendre le canon sur leurs derrières, et avoir des inquiétudes sur les communications de l'armée avec le Danube.
[Note en marge: Mouvement de flanc des divisions Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, pour se rapprocher du Danube.]
[Note en marge: Batterie du cent bouches à feu dirigée sur le centre des Autrichiens.]
[Note en marge: Marche de Macdonald contre le centre de l'armée autrichienne.]
À peine donnés, ces ordres sont obéis à l'instant même. Les divisions Carra Saint-Cyr, Molitor et Legrand, sous la conduite de Masséna, se forment en colonnes serrées par division, font demi-tour à droite, puis défilent en une longue colonne pour se rapprocher du Danube, recevant avec une impassibilité héroïque et en flanc, le feu de Klenau et de Kollowrath. Les généraux Lasalle et Marulaz, les couvrant pendant cette marche, chargent et repoussent la cavalerie autrichienne. Tandis que ce mouvement s'exécute vers la gauche, Napoléon, au centre, impatient d'être rejoint par Lauriston et Macdonald, leur envoie officiers sur officiers pour les presser de hâter le pas, et, monté sur un cheval persan d'une éclatante blancheur, parcourt sous une grêle de boulets ce terrain abandonné par Masséna. La canonnade en ce moment a acquis la fréquence de la fusillade[42], et tout le monde frémit à l'idée de voir l'homme sur qui reposent tant de destinées emporté par l'un de ces aveugles projectiles qui traversent l'espace. Enfin arrivent au galop, et en faisant trembler la terre, les soixante bouches à feu de la garde, suivies de quarante bouches à feu françaises et bavaroises. L'illustre Drouot, sur une indication de l'Empereur, se pose en jalon, et les cent pièces de canon qu'il dirige viennent s'aligner sur son épée. En un instant commence la plus affreuse canonnade qui ait signalé nos longues guerres. La ligne autrichienne présente de Wagram à Aderklaa, d'Aderklaa à Süssenbrunn (voir la carte nº 49), un angle ouvert, dont les deux côtés sont formés par Bellegarde d'une part, par les grenadiers et les cuirassiers de l'autre. Les cent bouches à feu de Lauriston tirant incessamment sur cette double ligne, la criblent de boulets, et démontent bientôt l'artillerie ennemie. Napoléon regarde à la lunette l'effet de cette batterie formidable, et s'applaudit de la justesse de ses conceptions. Mais il ne suffît pas de l'artillerie pour briser le centre de l'armée autrichienne, il faut des baïonnettes, et il demande avec un redoublement d'impatience celles de l'armée d'Italie, qui accourent au pas accéléré. L'intrépide Macdonald, récemment tiré de la disgrâce, marche à la tête de son corps, étonnant ceux qui ne le connaissent point encore par son costume d'ancien général de la République, et s'apprêtant à les étonner bien davantage par sa manière de se comporter au feu. Il déploie sur une seule ligne une partie de la division Broussier, et une brigade de la division Seras. Il range en colonne serrée sur les ailes de cette ligne, à gauche le reste de la division Broussier, à droite la division Lamarque, et présente ainsi à l'ennemi un carré long, qu'il ferme avec les vingt-quatre escadrons des cuirassiers Nansouty. Napoléon voulant lui donner un appui, place sur ses derrières, sous le général Reille, les fusiliers et les tirailleurs de la garde impériale, au nombre de huit bataillons. Il y ajoute la cavalerie de la garde pour fondre au moment opportun sur l'infanterie ennemie, puis il attend, les yeux fixés sur ce grand spectacle, le succès des manoeuvres qu'il a ordonnées.
[Note 42: Expression textuelle du maréchal Molitor.]
[Note en marge: Inaction de la cavalerie française dans la journée de Wagram.]
Macdonald, dépassant bientôt la ligne de notre artillerie pour joindre les Autrichiens, s'avance sous une pluie de feu, laissant à chaque pas le terrain couvert de ses morts et de ses blessés, serrant ses rangs sans s'ébranler, et communiquant à ses soldats la fière attitude qu'il conserve lui-même.--Quel brave homme! s'écrie plusieurs fois Napoléon en le voyant marcher ainsi sous la mitraille et les boulets.--Tout à coup le prince Jean de Liechtenstein s'ébranle avec sa grosse cavalerie, pour essayer un effort contre cette infanterie qui s'avance si résolûment sur le centre de l'armée autrichienne. Macdonald arrête alors son carré long, ordonne aux deux colonnes qui en formaient les côtés de faire front, et oppose ainsi à l'ennemi trois lignes de feu. Le sol retentit sous le galop des cuirassiers autrichiens, mais ils sont accueillis par de telles décharges de mousqueterie qu'ils sont forcés de s'arrêter, et de rétrograder sur leur infanterie que leur fuite jette dans un véritable désordre. Le moment de charger est venu pour notre cavalerie, qui peut, en profitant de cet instant de confusion, recueillir des milliers de prisonniers. Macdonald en donne l'ordre à Nansouty; mais ce général, obligé d'amener sa troupe sur le front du carré dont elle occupait la dernière face, perd malgré lui un temps précieux. Lorsqu'il est prêt à s'élancer, le désordre de l'infanterie autrichienne est en partie réparé. Toutefois il charge et enfonce plusieurs carrés. Macdonald, dans son impatience, s'adresse à la cavalerie de la garde qui était près de lui, et que commandait le général Walther. Mais celui-ci ne doit recevoir d'ordre que du maréchal Bessières, et ce maréchal vient d'être renversé par un boulet. Macdonald se dépite en voyant ainsi lui échapper le fruit de la victoire: cependant, s'il n'a pas beaucoup de prisonniers, il a du moins fait rétrograder l'armée autrichienne, et rendu vaine l'entreprise tentée sur le centre et la gauche de notre ligne. L'archiduc, désespérant de nous refouler vers le Danube, commence à se décourager, et se dédommage en prodiguant sa vie au milieu du feu. Ses troupes évacuent peu à peu Aderklaa d'un côté, Süssenbrunn de l'autre.
[Note en marge: Le mouvement offensif des Autrichiens définitivement arrêté.]
En ce moment le grave danger qui menaçait l'armée est conjuré. Masséna, se dirigeant en colonne sur le Danube, et recevant le feu de l'ennemi en flanc, est arrivé près du fleuve, vers Aspern, a fait front à droite, et précédé de sa cavalerie a repris l'offensive contre Kollowrath et Klenau. Boudet s'est remis en ligne, et tous, marchant en avant, ramènent les Autrichiens sur Breitenlée et sur Hirschstatten. En tête de leur infanterie, Lasalle et Marulaz exécutent des charges brillantes; mais Lasalle, atteint d'une balle, termine sa glorieuse carrière en voyant fuir l'ennemi.
Ainsi le centre de l'archiduc, ébranlé par cent bouches à feu, arrêté par Macdonald, bat en retraite. Sa droite suit ce mouvement rétrograde. Si le maréchal Davout, comme il en a reçu l'ordre, enlève à la gauche des Autrichiens la position de Neusiedel, c'en est fait d'eux. Cette position enlevée, la ligne des hauteurs de Neusiedel à Wagram ne peut plus tenir, et l'archiduc Charles, privé de ce dernier appui, va être coupé de la route de Hongrie, séparé de l'archiduc Jean, et rejeté en Bohême. Aussi Napoléon, rassuré sur son centre et sa gauche, a-t-il l'oeil toujours tourné sur sa droite, vers la tour carrée qui domine le village de Neusiedel. Il n'attend que le progrès des feux de ce côté pour lancer le corps d'Oudinot sur Wagram. Il lui reste, dans le cas où surviendrait l'archiduc Jean, une moitié de l'armée d'Italie, le corps de Marmont, la vieille garde, les Bavarois. Il a donc, quoi qu'il arrive, des ressources pour parer à toutes les chances de cette journée.
[Note en marge: Davout attaque les hauteurs de Neusiedel, les enlève, et décide ainsi du sort de la bataille.]