Part 25
À cette triste nouvelle, portée par M. de Mortemart, Napoléon, devenu trop prudent peut-être après avoir été trop téméraire, craint d'être tout à coup privé de munitions sur ce vaste champ de bataille, et de n'avoir plus que des baïonnettes et des sabres à opposer à l'ennemi. Il craint aussi, ayant engagé toutes ses troupes, et n'ayant plus que la garde à pied et les fusiliers pour couvrir les derrières du maréchal Lannes, d'être sans ressource contre un retour subit de fortune, retour qui serait désastreux sur le bord de l'abîme auquel on est adossé. Il se résout donc à un sacrifice douloureux, et il renonce à une victoire presque certaine pour ne pas s'exposer à des risques que la sagesse ne permet pas de braver. Ce parti si cruel pris en un instant avec la résolution d'un véritable homme de guerre, Napoléon ordonne à M. de Laville de retourner aussi vite qu'il est venu auprès du maréchal Lannes pour lui dire de suspendre son mouvement et de se replier peu à peu, sans trop enhardir l'ennemi, sur la ligne d'Essling et d'Aspern. Il lui fait recommander aussi de ménager ses munitions, qui ne tarderont pas à faire faute[28].
[Note 28: Dans une lettre curieuse adressée au maréchal Davout, au milieu de la bataille, le major général Berthier écrit que dès dix heures du matin les munitions manquèrent. Nous citons cette lettre, qui donne à la journée son vrai et sinistre caractère.
_Le major général au duc d'Awerstaedt, à Vienne._
«Rive gauche du Danube, à la tête de pont, le 22 mai 1809, à midi et demi.
»L'interruption du pont nous a empêchés de nous approvisionner. À dix heures nous n'avions plus de munitions; l'ennemi s'en est aperçu, et a remarché sur nous. 200 bouches à feu, auxquelles depuis dix heures nous ne pouvions répondre, nous ont fait beaucoup de mal.
»Dans cette situation de choses, raccommoder les ponts, nous envoyer des munitions et des vivres, faire surveiller Vienne, est extrêmement important. Écrivez au prince de Ponte-Corvo pour qu'il ne s'engage pas dans la Bohême, et au général Lauriston pour qu'il soit prêt à se rapprocher de nous. Voyez M. Daru pour qu'il nous envoie des effets d'ambulance et des vivres de toute espèce.
»Aussitôt que le pont sera prêt, ou dans la nuit, venez vous aboucher avec l'Empereur.
»_Signé_: ALEXANDRE.»]
[Note en marge: Retraite de Lannes au milieu de la plaine de Marchfeld, sur le village d'Essling.]
Lannes et Bessières, en recevant cet ordre, sont obligés, malgré de vifs regrets, de s'arrêter au milieu de cette immense plaine du Marchfeld, inondée de feux. L'archiduc, si vivement pressé vers Breitenlée, voit nos colonnes devenir subitement immobiles, sans pouvoir s'en expliquer la cause. Il profite de ce moment de répit pour reporter de sa droite à sa gauche une partie du corps de Bellegarde, et pour ranger en ligne derrière le corps de Hohenzollern les seize bataillons de grenadiers qui formaient sa réserve, plus une masse énorme d'artillerie, car il possédait près de 300 bouches à feu, et pouvait en réunir 200 sur ce point si menacé. Remis ainsi de son premier trouble, il fait diriger sur Lannes une canonnade effroyable. La division Saint-Hilaire, la plus avancée des trois, placée en l'air pour ainsi dire, reçoit de front et de flanc un feu de mitraille continuel. Elle rétrograde lentement, avec l'aplomb qui convient, et aux vieux régiments dont elle est composée, et au chevaleresque Saint-Hilaire qu'elle a pour chef. Par malheur ce brave officier, ancien ami de Napoléon, tombe frappé à mort d'un biscaïen. Sa division, saisie de douleur, se maintient cependant. Lannes accourt pour remplacer Saint-Hilaire, et ramener sa division sur un terrain moins exposé. Il rétrograde, mais comme un lion qu'il est dangereux de poursuivre. Les corps qui veulent le serrer de trop près essuient de rudes charges à la baïonnette, et sont violemment repoussés. Passant de la division Saint-Hilaire aux deux divisions d'Oudinot, Lannes les conduit avec la même vigueur devant un adversaire que notre retraite a rempli de confiance. Malheureusement les soldats d'Oudinot souffrent plus que les autres, parce qu'on n'a pas osé déployer en face de l'ennemi des troupes aussi jeunes. Rangés en colonnes profondes, ils perdent par le boulet des files entières.
[Note en marge: Lannes abrite ses troupes derrière le fossé qui s'étend d'Essling à Aspern.]
Peu à peu Lannes ramène sa ligne à la hauteur du fossé qui s'étend d'Essling jusqu'à Aspern, et qui présente une sorte d'abri derrière lequel son infanterie peut se mettre à couvert. Son artillerie, quoique inférieure en nombre et en approvisionnements à celle de l'ennemi, reste seule sur la partie saillante de ce fossé, afin d'arrêter le mouvement des colonnes autrichiennes qui s'avancent pour faire une tentative désespérée. En effet, on voit le corps de Hiller et une partie de celui de Bellegarde se reporter sur Aspern, les deux colonnes de Rosenberg s'approcher de nouveau d'Essling, enfin le corps de Hohenzollern rallié, renforcé d'une partie de celui de Bellegarde, des grenadiers, de la cavalerie de Liechtenstein, préparer contre notre centre un effort semblable à celui que Napoléon a tenté sur le centre des Autrichiens.
[Note en marge: Effort des Autrichiens sur notre centre entre Essling et Aspern.]
C'est effectivement sur notre centre que l'orage paraît d'abord se diriger, car le corps de Hohenzollern, les grenadiers, la cavalerie de Liechtenstein s'avancent en formant une masse compacte. Napoléon s'en aperçoit, prévient Lannes, qui s'en est également aperçu, et ils demandent à la division Saint-Hilaire, aux divisions Oudinot, à la cavalerie, de se dévouer encore une fois au salut de l'armée. Lannes, disposant en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Claparède et Tharreau, en seconde ligne les cuirassiers, en troisième la vieille garde, laisse approcher la masse épaisse du corps de Hohenzollern et des grenadiers à demi-portée de fusil. Puis il ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille, exécuté de si près et avec tant de justesse, qu'on voit bientôt les lignes de l'ennemi s'éclaircir. Il lance ensuite les cuirassiers à bride abattue sur l'infanterie autrichienne, qui, cédant en plusieurs points, est entr'ouverte comme une muraille dans laquelle on a fait brèche. Le brave prince Jean de Liechtenstein se précipite à son tour avec sa cavalerie sur celle de Bessières. Mais Lasalle, Marulaz viennent avec leurs chasseurs et leurs hussards au secours de nos cuirassiers, et ce vaste terrain ne présente bientôt plus qu'une immense confusion de quinze mille cavaliers français et autrichiens se chargeant les uns les autres avec fureur, unis quand ils s'élancent, désunis quand ils reviennent, et se ralliant sans cesse pour charger de nouveau.
[Note en marge: L'effort des Autrichiens sur le centre étant arrêté, l'armée française reste immobile sous une affreuse canonnade.]
[Note en marge: Lannes est frappé mortellement par un boulet qui lui fracasse les deux genoux.]
Après cette longue mêlée, le mouvement de l'ennemi sur notre centre paraît suspendu, et le corps de Hohenzollern, comme paralysé, s'arrête en face de l'épaulement qui s'étend d'Essling à Aspern. Notre artillerie, en partie démontée, reste sur le rebord du fossé, tirant avec justesse mais avec lenteur, à cause de la rareté des munitions, et exposée au feu de plus de deux cents pièces de canon. Nos fantassins s'abritent dans le fossé, notre cavalerie, formant un rideau en arrière, et remplissant l'espace d'Essling à Aspern, essuie avec une admirable impassibilité une canonnade incessante. Ainsi l'exige une impérieuse nécessité. Il faut tenir jusqu'à la fin du jour, si on ne veut être précipité dans le Danube, qui continue de grossir. En ce moment un affreux malheur vient frapper l'armée. Tandis que Lannes galope d'un corps à l'autre pour soutenir le courage de ses soldats, un officier, effrayé de le voir en butte à tant de périls, le supplie de mettre pied à terre, pour demeurer moins exposé aux coups. Il suit ce conseil, quoique bien peu habitué à ménager sa vie, et, comme si le destin était un maître auquel on ne saurait échapper, il est à l'instant même atteint par un boulet qui lui fracasse les deux genoux. Le maréchal Bessières et le chef d'escadron César de Laville le recueillent noyé dans son sang et presque évanoui. Bessières, qu'il avait fort maltraité la veille, serre sa main défaillante, en détournant toutefois la tête de peur de l'offenser par sa présence. On l'étend sur le manteau d'un cuirassier, et on le transporte pendant une demi-lieue jusqu'au petit pont, où se trouvait une ambulance. Cette nouvelle, connue bientôt dans toute l'armée, y répand une profonde tristesse. Mais ce n'est pas le temps de pleurer, car le danger s'accroît à chaque minute.
[Note en marge: Nouveaux efforts de l'ennemi sur les villages d'Aspern et d'Essling.]
[Note en marge: Les fusiliers de la garde, sous les ordres du général Mouton, repoussent une dernière tentative des grenadiers autrichiens contre Essling.]
Les efforts de l'ennemi, arrêtés au centre, se tournent avec fureur sur les ailes, contre Aspern et Essling. Du côté d'Aspern, les généraux Hiller et Vacquant dirigent des attaques réitérées sur ce malheureux village, qui n'est plus qu'un amas de ruines et de cadavres. On n'y marche que sur des décombres, sur des poutres brûlantes, ou sur des mourants, dont les souffrances n'importent plus en présence du danger qui menace tout le monde. Les tirailleurs de la garde, que Napoléon avait confiés à Masséna, malgré leur jeune ardeur, malgré les vieux officiers qui les commandent, sont eux-mêmes poussés en dehors du village. Aussitôt Legrand avec les débris de sa division, Carra Saint-Cyr avec la moitié de la sienne, reprennent ce tas de ruines fumantes sous les yeux de Masséna, qui est au milieu d'eux brisé par la fatigue, mais élevé au-dessus des faiblesses de la nature par la force de son âme. Legrand, chargé d'exécuter ses ordres, se montre partout, la pointe de son chapeau coupée par un boulet, et obligé souvent de recourir à son épée pour éloigner les baïonnettes ennemies de sa poitrine. À gauche, Molitor jette dans le bras d'eau derrière lequel il est posté les Autrichiens qui veulent envahir l'îlot. Grâce à cette héroïque résistance Aspern nous reste. Mais l'archiduc nourrit un dernier espoir, c'est d'emporter Essling. Il fait envelopper cette position par les deux colonnes de Rosenberg, et dirige avec les grenadiers qu'il conduit en personne une attaque furieuse sur le centre même du village. Bessières, qui a remplacé Lannes, voit ce nouveau péril, et s'occupe d'y parer. Napoléon, pour le secourir, lui envoie les fusiliers de la garde, troupe superbe, formée pendant les campagnes de Pologne et d'Espagne, et près d'atteindre à cette perfection, qui se rencontre entre l'extrême jeunesse et l'extrême vieillesse du soldat. C'est le général Mouton qui est chargé de les commander.--Brave Mouton, lui dit l'Empereur, faites encore un effort pour sauver l'armée; mais finissez-en, car après ces fusiliers je n'ai plus que les grenadiers et les chasseurs de la vieille garde, dernière ressource qu'il ne faut dépenser que dans un désastre.--Mouton part, et se dirige sur la gauche d'Essling, où l'attaque des grenadiers autrichiens paraissait plus à craindre. Bessières, placé plus près des lieux, voit le danger à droite, entre Essling et le Danube, et il n'hésite pas à changer la direction indiquée par l'Empereur. Il envoie partie de ces quatre bataillons dans Essling même, partie à droite entre le village et le fleuve. Ce secours était urgent, car de front Essling était menacé par les grenadiers, et à droite par les colonnes de Rosenberg, prêtes à passer entre Essling et le Danube. C'était le général Boudet qui défendait encore Essling depuis la veille. Cinq fois les grenadiers conduits par le feld-maréchal d'Aspre étaient revenus à l'attaque, et cinq fois ils avaient été repoussés tantôt par la fusillade, tantôt par des charges à la baïonnette. Néanmoins sur la droite du village, que peu de monde défendait, Boudet tourné, enveloppé par l'une des deux colonnes de Rosenberg, avait été obligé de se retirer dans un grenier, vaste édifice, crénelé comme une forteresse. Il s'y maintenait avec une ténacité indomptable; mais, assailli de toutes parts, il allait succomber, quand Mouton arrive avec les fusiliers de la garde. Cette belle jeunesse arrache aux grenadiers d'Aspre une partie du village, et arrête les soldats de Rosenberg le long de l'espace qui s'étend jusqu'au Danube. Pourtant ce premier acte d'énergie ne suffit pas contre un ennemi quatre fois plus nombreux, et résolu à tenter les derniers efforts pour réussir. Mais Rapp survient avec deux nouveaux bataillons de ces mêmes fusiliers, et propose au général Mouton de faire une charge générale à la baïonnette. Tous deux en se serrant la main adoptent cette manière d'en finir, et fondent tête baissée sur les Autrichiens. Ils leur portent un tel choc qu'ils les refoulent à l'instant d'un bout du village à l'autre, culbutent les soldats d'Aspre sur ceux de Rosenberg, et les rejettent tous au delà d'Essling. Au même moment l'artillerie de la Lobau prenant en écharpe les masses qui avaient passé entre le fleuve et le village, les couvre de mitraille. Essling se trouve ainsi délivré.
[Note en marge: L'archiduc Charles, désespérant de jeter l'armée française dans le Danube, renonce à ses attaques, et termine la journée par une canonnade.]
Il y avait trente heures que cette lutte durait. L'archiduc Charles épuisé, désespérant de nous jeter dans le Danube, commençant lui aussi à manquer de munitions, prend enfin le parti de suspendre cette sanglante bataille, l'une des plus affreuses du siècle, et se décide à clore la journée en envoyant ce qui lui reste d'obus et de boulets sur les corps placés entre Aspern et Essling. Aussi tandis que dans Aspern les généraux Hiller et Bellegarde s'acharnent encore à disputer quelques débris de ce malheureux village, vers le centre et vers Essling, l'archiduc Charles fait discontinuer les attaques, et se borne à porter son artillerie en avant pour tirer à outrance sur nos lignes. À un péril de ce genre il n'y avait à opposer qu'une froide immobilité. Notre artillerie, démontée en grande partie, s'arrête comme elle avait déjà fait sur le bord du fossé qui nous couvrait, tirant d'intervalle en intervalle pour gagner la fin du jour. L'infanterie s'établit en arrière à moitié couverte par le terrain, et plus en arrière encore se déploie notre belle cavalerie, présentant deux fronts, l'un d'Essling à Aspern, pour couvrir le centre de la position, l'autre en retour, pour couvrir l'espace entre Essling et le fleuve. Enfin la garde impériale, présentant deux fronts parallèles à ceux de la cavalerie, demeure impassible sous les boulets, et on n'entend au milieu de la canonnade, que ce cri des officiers: Serrez les rangs! Il n'y a plus en effet que cette manoeuvre à exécuter jusqu'à la nuit, car il est impossible, soit d'éloigner l'ennemi, soit de le fuir par le pont qui conduit à la Lobau. Cette retraite par une seule issue ne peut s'opérer qu'à la faveur de l'obscurité, et dans le mois de mai il faut attendre plusieurs heures encore les ténèbres salutaires qui doivent favoriser notre départ.
[Note en marge: Napoléon quitte le champ de bataille à la chute du jour pour aller préparer la retraite dans l'île de Lobau.]
Napoléon n'avait cessé pendant la journée de se tenir dans l'angle que décrivait notre ligne d'Aspern à Essling, d'Essling au fleuve, et où passaient tant de boulets. On l'avait pressé plusieurs fois de mettre à l'abri une vie de laquelle dépendait la vie de tous. Il ne l'avait pas voulu tant qu'il avait pu craindre une nouvelle attaque. Maintenant que l'ennemi épuisé se bornait à une canonnade, il résolut de reconnaître de ses yeux l'île de Lobau, d'y choisir le meilleur emplacement pour l'armée, d'y faire en un mot toutes les dispositions de retraite. Certain de la possession d'Essling, que les débris de la division Boudet et les fusiliers occupaient, il fit demander à Masséna s'il pouvait compter sur la possession d'Aspern, car tant que ces deux points d'appui nous restaient la retraite de l'armée était assurée. L'officier d'état-major César de Laville, envoyé à Masséna, le trouva assis sur des décombres, harassé de fatigue, les yeux enflammés, mais toujours plein de la même énergie. Il lui transmit son message, et Masséna, se levant, lui répondit avec un accent extraordinaire: Allez dire à l'Empereur que je tiendrai deux heures, six, vingt-quatre, s'il le faut, tant que cela sera nécessaire au salut de l'armée.--
[Note en marge: Spectacle que présentaient les abords du petit pont qui conduisait à l'île de Lobau.]
[Note en marge: Entrevue de Lannes et de Napoléon.]
[Note en marge: Napoléon visite l'île de Lobau avant la chute du jour.]
[Note en marge: Conseil de guerre tenu au bord du Danube entre Napoléon et ses maréchaux.]
[Note en marge: Opinion exprimée par Napoléon dans le conseil assemblé au bord du Danube.]
[Note en marge: Vif assentiment donné par Masséna aux paroles de Napoléon.]