Part 24
Pendant ce combat acharné soit au dedans, soit au dehors d'Aspern, Lannes, à Essling, prenait les plus habiles dispositions pour conserver ce village, qui d'abord moins fortement attaqué, avait fini par l'être violemment aussi, lorsque les quatrième et cinquième colonnes, composées du corps de Rosenberg, étaient parvenues à se réunir. La cinquième, formant l'extrême gauche des Autrichiens, et faisant face à notre extrême droite vers Enzersdorf, après avoir enlevé ce poste peu défendu, en avait débouché pour se jeter sur Essling. Alors la quatrième s'était mise en mouvement, et toutes deux avaient commencé leur attaque contre notre second point d'appui. Lannes les avait reçues comme on l'avait fait à Aspern, en se couvrant d'un épaulement en terre dont Essling était entouré, et en criblant de mousqueterie et de mitraille les assaillants, qui s'étaient arrêtés au pied de cet obstacle sans oser le franchir.
[Note en marge: Charge de cavalerie ordonnée par Lannes pour défendre le centre de notre ligne entre Essling et Aspern.]
Mais le combat allait devenir plus terrible, parce que la colonne de Hohenzollern, qui était la troisième, et constituait le milieu de la ligne autrichienne, entrait enfin en action, soutenue par la réserve de cavalerie du prince Jean de Liechtenstein. Elle marchait sur notre centre, et pouvait en perçant entre Aspern et Essling, isoler ces deux points l'un de l'autre, assurer leur conquête, et rendre notre perte infaillible. À cette vue Lannes, qui était en dehors d'Essling, observant les mouvements de l'ennemi, se décide à ordonner un puissant effort de cavalerie. Il avait à sa disposition les quatre régiments de cuirassiers du général Espagne, et les quatre régiments de chasseurs du général Lasalle, placés tous les huit sous les ordres du maréchal Bessières. Sans tenir compte du grade de ce dernier, il lui fait ordonner impérieusement de charger à la tête des cuirassiers, et de _charger à fond_. Quoique blessé de cette dernière expression, car, disait-il, il n'avait pas l'habitude de charger autrement, Bessières s'ébranle avec le général Espagne, le premier officier de grosse cavalerie de l'armée, et laisse Lasalle en réserve pour lui servir d'appui. Bessières et Espagne s'élancent au galop à la tête de seize escadrons de cuirassiers, enlèvent d'abord l'artillerie ennemie dont ils sabrent les canonniers, et se précipitent ensuite sur l'infanterie dont ils enfoncent plusieurs carrés. Mais après avoir fait reculer la première ligne, ils en trouvent une seconde qu'ils ne peuvent atteindre. Tout à coup ils voient paraître la masse de la cavalerie autrichienne, que l'archiduc Charles a lancée sur eux. Nos cuirassiers, surpris pendant le désordre de la charge qu'ils viennent d'exécuter, sont violemment assaillis, et ramenés. Lasalle, avec ce coup d'oeil et cette vigueur qui le distinguent, vole à leur secours. Il engage le 16e de chasseurs si à propos, si vigoureusement, que ce régiment culbute les cavaliers autrichiens acharnés à la poursuite de nos cuirassiers, et en sabre un bon nombre. Au milieu du tumulte, le brave Espagne est tué d'un biscaïen. Bessières est enveloppé avec son aide de camp Baudus par les hulans, fait feu de ses deux pistolets, et met le sabre à la main pour se défendre, lorsque les chasseurs de Lasalle s'apercevant du péril viennent le dégager. Les cuirassiers se rallient, chargent de nouveau, toujours appuyés par Lasalle. On aborde ainsi plusieurs fois l'infanterie autrichienne, on l'arrête, et on empêche Hohenzollern de percer notre centre entre Essling et Aspern, et d'envoyer un renfort aux deux colonnes de Hiller et de Bellegarde, qui n'ont pas cessé de s'acharner sur Aspern.
[Note en marge: Masséna dégage Aspern, qui allait être enlevé, en faisant une charge à la tête de la division Legrand.]
[Note en marge: Nouvelles charges de cavalerie ordonnées par Lannes sur le centre de l'ennemi.]
Mais ces deux colonnes sont suffisantes à elles seules pour accabler dans Aspern les 7 mille hommes de la division Molitor. Cette division, dont la moitié est déjà hors de combat, ne se soutient que par l'héroïsme des colonels Petit et Marin, et du général Molitor lui-même, qui donnant sans cesse l'exemple à leurs soldats, se montrent à la tête de toutes les attaques. Enfin le général Vacquant bien secondé, parvient à pénétrer dans Aspern, et à s'en emparer presque entièrement, après une lutte de cinq heures. Le général Molitor va être rejeté de l'intérieur de ce village, si précieux à conserver, car si on le perd, on est refoulé sur le pont du petit bras, et peut-être jeté dans le Danube. Heureusement que le grand pont rétabli a permis à une brigade des cuirassiers de Nansouty, celle de Saint-Germain, de passer vers la fin du jour, ainsi qu'à la division d'infanterie Carra Saint-Cyr, la quatrième de Masséna. Il reste donc des ressources pour parer aux accidents imprévus, et Masséna peut disposer de la division Legrand qu'il avait rangée derrière Aspern en qualité de réserve. Il place Carra Saint-Cyr en arrière avec ordre de veiller au pont, et à la tête de la division Legrand il entre dans Aspern. L'héroïque Legrand suivi du 26e d'infanterie légère et du 18e de ligne, ces mêmes régiments avec lesquels il avait enlevé Ébersberg, vient au secours de Molitor épuisé, traverse au pas de charge la grande rue d'Aspern, refoule les troupes de Bellegarde à l'autre extrémité du village, et oblige le général Vacquant à s'enfermer dans l'église. Au centre, Lannes, voulant encore dégager le milieu de la ligne, ordonne de nouvelles charges à Bessières. La division Espagne a perdu un quart de son effectif; mais Nansouty, avec la brigade des cuirassiers Saint-Germain, prend la place des cuirassiers Espagne, charge vigoureusement l'infanterie autrichienne, et prolonge la résistance, qui n'est possible sur ce point qu'avec de la cavalerie. On renverse de nouveau l'infanterie des Autrichiens, mais on attire encore leur cavalerie, qui se jette sur nos cuirassiers, et Marulaz, remplaçant Lasalle accablé de fatigue, recommence avec le 23e de chasseurs ce que Lasalle a exécuté deux heures auparavant avec le 16e. Il secourt nos cuirassiers, repousse ceux de l'ennemi, et fond ensuite sur plusieurs carrés. Entré dans l'un de ces carrés, il y est démonté, et va être pris ou tué, quand ses chasseurs, rappelés par ses cris, le dégagent, lui donnent un cheval, et reviennent en passant sur le corps d'une ligne d'infanterie.
[Note en marge: L'archiduc Charles, remettant au lendemain la destruction de l'armée française, ordonne la suspension du feu le 21 au soir.]
Il y avait six heures que durait cette lutte opiniâtre: à Aspern, à Essling, des fantassins acharnés se disputaient des ruines en flammes; entre ces deux villages des masses de cavaliers se disputaient la plaine à coups de sabre. L'archiduc Charles croyant avoir assez fait en arrêtant l'armée française au débouché du pont, et se flattant de la précipiter le lendemain dans le Danube, prit le parti de suspendre le feu, pour procurer à ses troupes le temps de se reposer, pour rapprocher ses masses, et surtout pour amener en ligne la réserve de grenadiers qui était restée à Breitenlée.
[Note en marge: Disposition d'esprit de Napoléon à la suite de cette première journée.]
Napoléon de son côté ayant assisté de sa personne à cette première bataille, sous les boulets qui se croisaient entre Aspern et Essling, avait conservé toute sa confiance. Quoique la moitié de la division Molitor fût couchée par terre dans les rues et les maisons d'Aspern, quoiqu'un quart des cuirassiers d'Espagne, des chasseurs de Lasalle et de Marulaz, eût péri sous la mitraille, il ne doutait pas du résultat, s'il pouvait faire venir encore par les ponts du Danube une vingtaine de mille hommes, et principalement ses parcs de munitions. On passait sur le grand pont, malgré la crue toujours plus forte, malgré les corps flottants que le Danube débordé entraînait dans son cours. C'étaient tantôt des troncs d'arbres énormes déracinés par les eaux, tantôt des bateaux mis à sec sur ses rives que le fleuve remettait à flot en s'élevant, tantôt enfin de gros moulins enflammés, que l'ennemi lançait avec intention de détruire notre unique communication. À chaque instant il fallait ou détourner ces masses flottantes, ou réparer les brèches qu'elles occasionnaient à nos ponts, en y employant des bateaux de rechange. Le passage continuel contribuait aussi à fatiguer ces ponts, et on voyait parfois les bateaux presque submergés sous le poids des caissons d'artillerie, et nos soldats traverser le fleuve les pieds dans l'eau, ce qui ajoutait à la lenteur du défilé. Cependant les généraux Pernetti et Bertrand assuraient toujours qu'ils maintiendraient le passage, et qu'au jour on aurait le corps de Lannes, la garde, peut-être les deux divisions du maréchal Davout descendues sur Ébersdorf, et surtout le parc d'artillerie chargé de munitions. Napoléon n'eût-il qu'une partie de ces troupes, s'il avait ses parcs, était certain d'en finir avec l'ennemi, et de décider entre Essling et Aspern les destins de la maison d'Autriche. Il ordonna donc de profiter du répit que l'ennemi nous laissait, pour accorder aux troupes qui s'étaient battues un repos dont elles avaient besoin. Il bivouaqua en arrière du bois, en avant du petit pont, pour assister en personne au passage de ses corps d'armée, qui devaient employer toute la nuit à défiler. Au moment où il allait lui-même prendre un peu de repos, il en fut détourné par une vive altercation qui s'engagea entre deux de ses principaux lieutenants. C'était Bessières qui se plaignait du langage dans lequel Lannes lui avait fait parvenir ses ordres. Masséna, présent sur les lieux, fut obligé d'arrêter ces braves gens, qui, après avoir supporté toute une journée le feu croisé de trois cents pièces de canon, étaient prêts à mettre l'épée à la main pour l'intérêt de leur orgueil blessé. Napoléon apaisa leur différend, que l'ennemi devait terminer le lendemain de la manière la plus cruelle pour eux et pour l'armée.
[Note en marge: Passage pendant la nuit du 21 au 22 d'une nouvelle partie de l'armée française.]
Le défilé souvent interrompu continua pendant une partie de la nuit. Mais vers minuit le grand pont se rompit de nouveau. C'était la troisième fois. Le Danube élevé d'abord de sept pieds venait encore de s'élever de sept, ce qui faisait une crue totale de quatorze pieds. La fortune donnait donc de nouveaux signes d'inconstance à Napoléon, ou pour mieux dire la nature des choses, qui ne se plie pas à la volonté des conquérants, lui donnait de nouveaux avis! Mais si c'était une faute d'avoir voulu passer le Danube dans la saison des crues subites, et avec un matériel insuffisant, il n'y avait plus à reculer maintenant, et une portion de l'armée étant passée, il fallait la soutenir, et sortir de ce mauvais pas à force d'énergie. Les généraux Bertrand et Pernetti se remirent à l'ouvrage pour réparer le grand pont, et affirmèrent itérativement qu'ils maintiendraient le passage. Avant la pointe du jour, en effet, le pont fut réparé, la communication rétablie. La belle division Saint-Hilaire, les deux divisions d'Oudinot (composant à elles trois le corps de Lannes), la garde à pied, une seconde brigade des cuirassiers Nansouty, toute l'artillerie des corps de Masséna et de Lannes, une réserve d'artillerie attachée aux cuirassiers, deux divisions de cavalerie légère, et enfin la petite division Demont, formée des quatrièmes bataillons du corps de Davout, passèrent à la fin de la nuit et vers le point du jour. Les parcs continuèrent à défiler entre les intervalles de chaque corps. Ainsi les 23 mille hommes avec lesquels la bataille avait commencé la veille au milieu du jour ayant été portés le soir à 30 mille par l'arrivée de la division Carra Saint-Cyr et des cuirassiers Saint-Germain, furent portés à environ 60 mille par ce dernier passage exécuté le 22 au matin. C'était assez pour vaincre. Malheureusement l'artillerie était insuffisante, car Lannes, Masséna et la grosse cavalerie ne comptaient pas plus de 144 pièces de canon, et il fallait soutenir l'effort de 300 bouches à feu que les Autrichiens pouvaient mettre en batterie. Toutefois si, avec 30 mille hommes et 50 pièces de canon, on avait la veille arrêté les Autrichiens, on devait les battre aujourd'hui avec 60 mille et 150 bouches à feu. La chose était certaine si les munitions ne manquaient pas. Du reste le pont était maintenu, et elles continuaient à arriver.
[Note en marge: L'armée française étant fort accrue par les forces arrivées dans la nuit, Napoléon recommence la bataille avec la plus grande confiance.]
[Note en marge: Plan de Napoléon pour la seconde journée d'Essling.]
À la pointe du jour tout le monde était debout dans les deux armées, et les tirailleurs échangeaient des coups de fusil dès quatre heures du matin. Napoléon, qui n'avait presque pas pris de repos, était à cheval entouré de ses maréchaux, et leur donnant ses ordres avec la plus grande confiance. En voyant tout ce qui avait passé, il ne doutait pas de finir la guerre dans la journée. Masséna devait réoccuper Aspern en entier, et reconquérir l'église restée au général Vacquant. Lannes était chargé de repousser toutes les attaques qui allaient se renouveler contre Essling, et puis profitant de la disposition de l'ennemi qui consistait toujours en un vaste demi-cercle, devait le percer dans le milieu par un effort vigoureux de notre droite portée brusquement en avant. Le maréchal Davout, dont deux divisions étaient à Ébersdorf, de l'autre côté du Danube, étant attendu dans peu d'instants, devait, en se portant derrière Lannes, le couvrir par la droite pendant le mouvement que celui-ci allait opérer.
[Note en marge: Dispositions faites à Aspern par Masséna.]
D'après ces vues, Masséna et Lannes coururent, l'un à Aspern, l'autre à Essling. Appréciant la nécessité de bien lier Aspern au Danube, Masséna avait placé la division Molitor tout entière dans le petit îlot à gauche. (Voir la carte nº 49.) Les faibles défenses de ce poste, couvert par un petit canal, par des arbres, et par un épaulement en terre que l'ingénieur Lazowski avait élevé dans la nuit, suffisaient à l'énergie de la division Molitor, quoiqu'elle fût réduite de 7 mille hommes à 4. La division Legrand s'était battue vers la fin du jour précédent dans Aspern, et s'y était maintenue. Masséna lui donna l'appui de la division Carra Saint-Cyr, laquelle fut remplacée dans la garde du petit pont par la division Demont. Napoléon dirigea encore sur Aspern les tirailleurs de la garde impériale, avec quatre pièces de canon, afin que cette jeune troupe, récemment formée, fît ses premières armes sous l'intrépide Masséna.
[Note en marge: Dispositions faites à Essling par Lannes.]
À Essling, Lannes, laissant au général Boudet le soin de garder l'intérieur du village, plaça à gauche et en avant, dans l'intervalle qui séparait Essling d'Aspern, la division Saint-Hilaire d'abord, puis plus à gauche, vers le centre, les deux divisions Oudinot, les cuirassiers, les hussards et les chasseurs. Ces derniers servirent de liaison avec le corps de Masséna sous Aspern. En arrière au centre, les fusiliers de la garde et la vieille garde elle-même restèrent en réserve. Toutefois cette belle troupe forma un crochet vers Essling, pour fermer l'espace qui séparait Essling du Danube, espace ouvert, par lequel l'ennemi pouvait être tenté de pénétrer, depuis qu'il était maître de la petite ville d'Enzersdorf. (Voir la carte nº 49.) D'ailleurs, il fut encore pourvu à ce danger par une forte batterie de 12, qui, placée de l'autre côté du petit bras, prenait en écharpe le terrain dont il s'agit. L'artillerie fut disposée dans les intervalles de cette ligne de bataille, pour seconder l'effort de toutes les armes.
[Note en marge: Masséna fait expulser le général Vacquant de l'église d'Aspern.]
C'est dans cet ordre que la lutte recommença dès le matin. Masséna résolu à chasser le général Vacquant de l'église, située à l'extrémité occidentale d'Aspern, où celui-ci s'était retranché, avait envoyé au général Legrand le secours de deux régiments de la division Carra Saint-Cyr. Ces régiments étaient le 24e léger et le 4e de ligne, habitués à servir ensemble. Le colonel Pourailly, officier excellent, marcha aussi vite que le permettaient les cadavres entassés dans la grande rue d'Aspern, et se porta sur l'église. Les généraux Hiller et Bellegarde, chargés toujours d'agir contre Aspern, s'y étaient entassés de bonne heure. Tandis que le 24e était aux prises avec eux, il se vit débordé le long d'une rue latérale par une colonne autrichienne, qui traversait le village en sens contraire. Le 4e, commandé par le brave colonel Boyeldieu, faisant un détour à droite, coupa la colonne qui s'était avancée parallèlement, et s'empara des deux bataillons qui la composaient. Puis le 24e et le 4e, conduits par Legrand, s'élancèrent sur l'église et le cimetière, et en expulsèrent les Autrichiens. De son côté, la division Molitor, placée dans l'îlot à gauche, et couverte par des abatis, tuait à coups de fusil tous les tirailleurs autrichiens assez hardis pour se montrer à portée de sa mousqueterie.
[Note en marge: Mouvement offensif de Lannes sur le centre des Autrichiens.]
Le moment était venu d'exécuter le mouvement offensif projeté sur le centre des Autrichiens, car tandis que les généraux Hiller et Bellegarde étaient repoussés d'Aspern, Rosenberg, toujours formé en deux colonnes, était tenu à distance d'Essling par les feux de la division Boudet, et au milieu du demi-cercle de l'armée autrichienne on ne voyait que le corps de Hohenzollern faiblement lié à celui de Rosenberg par la cavalerie de Liechtenstein, et appuyé de très-loin par la réserve de grenadiers. Il était douteux que le centre des Autrichiens pût résister à une masse de vingt mille fantassins et de six mille cavaliers, que Lannes allait jeter sur lui.
Lannes, en effet, au signal donné par Napoléon s'ébranle pour exécuter l'attaque dont il est chargé. Laissant Boudet dans Essling, il s'avance, la droite en tête, sur le centre des Autrichiens. C'est la division Saint-Hilaire qui marche la première, rangée en colonnes serrées par régiment, disposition qui donne prise au boulet, mais qui présente une solidité à l'abri de tous les chocs. Plus à gauche, et un peu en arrière, les deux divisions Claparède et Tharreau s'avancent ensuite dans le même ordre, en présentant des échelons successifs. Plus à gauche encore et plus en arrière, la cavalerie forme le dernier de ces échelons dirigés sur le centre de l'ennemi.
Lannes les met en mouvement avec cette vigueur qu'il apporte dans toutes ses attaques. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire, régiment redoutable entre tous, placé à notre extrême droite, marche au pas de charge sous la mitraille et la fusillade, et oblige l'infanterie autrichienne à plier. Toute la division appuie le 57e, et à mesure que les autres régiments formés en autant de colonnes serrées arrivent à portée de l'ennemi, ils s'arrêtent pour faire feu, puis s'avancent de nouveau, gagnant du terrain sur les troupes qui leur sont opposées. Les deux divisions d'Oudinot prennent place à leur tour dans ce mouvement offensif, et bientôt l'impulsion se communiquant à toute la ligne, les Autrichiens vivement pressés commencent à se retirer en désordre. À ce spectacle, l'archiduc Charles, comme tous les capitaines indécis dans le conseil, mais braves sur le champ de bataille, montre le dévouement d'un prince héroïque. Il accourt de sa personne pour prévenir la catastrophe dont son centre est menacé. D'une part il ordonne aux grenadiers qui étaient à Breitenlée de s'approcher, de l'autre il prescrit à Bellegarde de se reporter d'Aspern vers Essling, pour renforcer le milieu de sa ligne. En attendant l'exécution de ces ordres, il prend en main le drapeau du régiment de Zach qu'il ramène en avant. Ses plus braves officiers sont frappés à côté de lui, notamment le comte Colloredo, qu'il voit tomber sous ce feu épouvantable, et dont il serre la main avec douleur.
Lannes, qui comme lui est à la tête de ses soldats, continue sa marche offensive, et voyant l'infanterie autrichienne ébranlée, lance sur elle Bessières avec les cuirassiers. Ceux-ci se précipitent sur le corps de Hohenzollern, enfoncent plusieurs carrés, et enlèvent des prisonniers, des canons, des drapeaux. Déjà nous touchons à Breitenlée, point où l'archiduc avait placé sa réserve de grenadiers. Lannes, ne doutant plus du succès, envoie à Napoléon l'officier d'état-major César de Laville, pour l'informer de ses progrès, et lui demander de couvrir ses derrières, pendant que, s'élevant dans cette plaine, il va laisser un si vaste espace entre son corps et le village d'Essling.
[Note en marge: Une nouvelle rupture des ponts décide Napoléon à suspendre le mouvement offensif de Lannes.]
M. César de Laville court en toute hâte pour porter à l'Empereur cette communication, et le trouve à un endroit dit la Tuilerie[27], entre Essling et Aspern, assistant froidement à ce grand spectacle, dont il dirigeait la formidable ordonnance. Napoléon ne témoigne pas au récit que lui fait M. César de Laville la satisfaction qu'il aurait dû éprouver. En effet un sinistre accident venait de se produire. Après des efforts inouïs de la part des généraux Bertrand et Pernetti pour maintenir la communication entre les deux rives du Danube, la crue toujours plus forte, les arbres déracinés, les bateaux renfloués par l'élévation des eaux, les moulins enflammés lancés par l'ennemi, avaient enfin déterminé une rupture complète du grand pont, établi entre Ébersdorf et l'île de Lobau. Cette rupture était survenue au moment où six beaux régiments de cuirassiers, les deux divisions du maréchal Davout et les caissons de l'artillerie se préparaient à défiler. On avait vu un escadron de cuirassiers coupé en deux s'en aller à la dérive, partie à droite, partie à gauche, sur les bateaux entraînés par le courant. Pourtant ce n'était pas la privation de troupes qu'il fallait le plus regretter, car les 60 mille hommes passés dans les deux jours précédents suffisaient, surtout avec l'élan donné, pour culbuter l'armée autrichienne: c'était la privation des munitions dont une prodigieuse quantité avait déjà été consommée, et dont on devait bientôt manquer.
[Note 27: Le général César de Laville, excellent officier originaire du Piémont, aussi énergique que spirituel, digne sous tous les rapports de sa brave nation, est mort récemment en France, où il s'était établi. C'est de sa propre bouche que j'ai recueilli tous les détails rapportés ici, et pour être plus sûr de ma mémoire, je le priai de me les écrire, ce qu'il fit de Saint-Sauveur en 1844, dans une lettre curieuse de vingt-quatre pages, que j'ai conservée comme un monument historique des plus intéressants. Je me suis servi d'un document non moins curieux de M. Baudus, aide de camp du maréchal Bessières, qui a bien voulu m'écrire aussi tout ce qu'il avait vu. J'ai recueilli encore d'autres détails de la bouche du maréchal Molitor, du général duc de Mortemart, du général Petit, du général Marbot, du maréchal Reille, tous présents à Essling et à Wagram, et j'ai complété avec leurs renseignements la foule de documents écrits contenus au dépôt de la guerre. Je me suis du reste toujours borné aux détails qui étaient d'une authenticité incontestable.]