Part 2
Ses torts ne s'étaient pas bornés à quelques désaveux peu fondés, il s'était réconcilié avec M. Fouché, après dix ans de haine et de dénigrement réciproques. Ils se traitaient l'un l'autre d'intrigant frivole, affectant de diriger une diplomatie qui, aidée par la victoire, allait toute seule; d'intrigant subalterne agitant l'Empereur de vulgaires dénonciations, et faisant étalage d'une police que la soumission générale rendait facile, même inutile. M. de Talleyrand méprisait la vulgarité de M. Fouché, celui-ci la frivolité de M. de Talleyrand. Cependant, comme si une situation grave avait paru exiger de leur part l'oubli d'anciens ressentiments, MM. de Talleyrand et Fouché, rapprochés par des officieux, s'étaient réconciliés et publiquement visités, ce qui avait produit une surprise générale. Le motif vrai de leur réconciliation, c'est que des circonstances pouvaient se présenter prochainement où leur union serait nécessaire à tous deux. On se persuadait, en effet, que Napoléon finirait par rencontrer en Espagne le poignard d'un fanatique, ou en Autriche un boulet de canon. MM. Fouché et de Talleyrand, plus enclins à croire à la chute d'un ordre de choses qui n'était plus de leur goût, semblaient partager l'opinion que la personne de Napoléon succomberait infailliblement à un péril trop souvent bravé. Que deviendrons-nous? que ferons-nous? étaient les questions qu'ils s'étaient adressées, et que certainement ils n'avaient pas résolues. Mais les intermédiaires, exagérant comme de coutume les demi-confidences que ces deux personnages avaient pu se faire, prétendaient que tout un plan de gouvernement avait été préparé par eux pour le cas où Napoléon serait frappé. On leur prêtait même l'idée de transmettre la couronne impériale à Murat, qui avait porté à Paris, avant de se rendre à Naples, le mécontentement de n'être pas roi d'Espagne.
Ces vains bruits ne mériteraient pas d'occuper l'histoire, s'ils n'attestaient un commencement d'altération dans les esprits, résultat des fautes de Napoléon, et surtout s'ils n'avaient pas eu le fâcheux effet de tenir les étrangers en éveil sur ce qui se passait à Paris, de leur persuader que l'autorité de Napoléon était fort affaiblie, que la nation était dégoûtée de sa politique, que ses moyens d'action étaient très-diminués, et que le moment enfin était venu de lui déclarer de nouveau la guerre. Il est certain que l'état des esprits à Paris[1] agit alors beaucoup sur l'état des esprits en Europe, et contribua extrêmement à rallumer la guerre, comme on va bientôt le voir.
[Note 1: Ce fait est tristement prouvé par toutes les correspondances diplomatiques de l'époque. On est étonné d'y voir à quel point tout ce qui se disait à Paris se redisait à Vienne, à Berlin, à Saint-Pétersbourg.]
Napoléon connaissait, avant de quitter Valladolid, une grande partie de ce que nous venons de rapporter, et il en éprouvait une irritation dont il ne sut pas contenir les éclats. La veille de son départ, apprenant que les grenadiers de la vieille garde murmuraient parce qu'on les laissait en Espagne, du moins momentanément; apprenant aussi que le général Legendre, l'un des signataires de la capitulation de Baylen, devait se présenter à lui dans une revue qu'il allait passer, Napoléon se livra à des mouvements de colère qui affligèrent profondément ceux qui en furent témoins. Parcourant à pied les rangs de ses grenadiers qui lui présentaient les armes, soit qu'il eût entendu quelque murmure, soit qu'il eût reconnu l'un des mécontents, il lui arracha son fusil des mains, et le tirant à lui: Malheureux, lui dit-il, tu mériterais que je te fisse fusiller! et peu s'en faut que je ne le fasse.--Puis, le rejetant dans les rangs, et s'adressant à ses camarades: Ah! je le sais, leur dit-il, vous voulez retourner à Paris pour y retrouver vos habitudes et vos maîtresses, eh bien, je vous retiendrai encore sous les armes à quatre-vingts ans!--Ayant ensuite aperçu le général Legendre, il lui saisit la main et lui dit: Cette main, général, cette main, comment ne s'est-elle pas séchée en signant la capitulation de Baylen?--L'infortuné général, foudroyé par ces paroles, sembla s'abîmer dans sa honte, et chacun s'inclina devant le visage enflammé de Napoléon, tout en blâmant secrètement ces inqualifiables violences.
Il partit ensuite pour Paris, où il arriva, comme nous l'avons dit, avec une rapidité égale à ses passions. On lui avait beaucoup écrit en Espagne; car indépendamment de ses ministres il avait de nombreux correspondants, qui lui communiquaient tout ce qu'ils pensaient et tout ce qu'ils recueillaient[2]; il avait beaucoup appris en route, quoique en courant; il avait donné un grand nombre d'ordres, prescrit notamment l'arrestation d'un abbé Anglade qui, dans la Gironde, avait mal parlé en chaire de la conscription, et mandé à Paris l'archevêque de Bordeaux, qui avait souffert les sermons de l'abbé Anglade. À peine entré aux Tuileries, il avait été assailli par des milliers de rapports sur ce qui s'était passé en son absence. Ces rapports fort exagérés ne pouvaient tromper un esprit aussi sagace que le sien, mais on accueille volontiers ce qui flatte l'irritation qu'on éprouve, et Napoléon crut, ou parut croire beaucoup de choses invraisemblables. Il appela auprès de lui l'archichancelier Cambacérès, auquel il redit avec une extrême animation tout ce qu'on lui avait raconté, s'emportant surtout contre MM. Fouché et de Talleyrand, qui, selon lui, n'avaient pu se réconcilier que dans de très-mauvaises intentions. L'archichancelier Cambacérès essaya de le calmer, mais il n'y réussit qu'imparfaitement. Ce qui blessait Napoléon, c'était qu'on disposât de sa succession comme si sa mort eût été certaine; ce qui le blessait plus encore, c'était le désaveu de sa politique, fait par un homme qui en avait été le complice, et qui avait été conduit à Erfurt et laissé à Paris pour en être l'apologiste. Aussi le principal orage devait-il fondre sur la tête de M. de Talleyrand, M. Fouché ayant déjà reçu par écrit de vertes réprimandes, et bien que commençant à déplaire, n'ayant pas encore assez comblé la mesure pour être sacrifié.
[Note 2: Parmi ces correspondants se trouvaient MM. Fiévée, de Montlosier, madame de Genlis, qui n'écrivaient pas pour dénoncer, mais pour dire leur opinion sur ce qu'ils voyaient, et sur ce qui se passait tous les jours sous leurs yeux. Les correspondances de M. Fiévée ont été imprimées, et prouvent que Napoléon se laissait dire beaucoup de choses, et des plus hardies.]
[Note en marge: Disgrâce de M. de Talleyrand.]
Napoléon, dans un conseil de ministres auquel assistaient plusieurs grands dignitaires présents à Paris, se plaignit de toutes choses et de tout le monde, car il n'était rien dont il ne fût mécontent. On avait perdu à cette époque, au milieu du calme de l'Empire, la connaissance de l'opinion publique et de ses brusques revirements; on croyait qu'un gouvernement pouvait la diriger à volonté, et on avait à cet égard une foi puérile dans l'influence de la police, parce qu'elle avait une autorité absolue sur les journaux. Napoléon se plaignit de ce qu'on avait laissé les esprits s'égarer sur les événements du jour, de ce qu'on avait laissé interpréter sa dernière campagne, toute marquée par des succès, comme une campagne féconde en revers; lança plusieurs traits acérés contre ceux qui avaient parlé et agi comme en présence d'une succession déjà ouverte, comme en présence d'un règne près de finir. Il se plaignit surtout avec une extrême amertume de ceux qui, pour le désavouer, ne craignaient pas de se désavouer eux-mêmes; enfin ne se contenant plus, parcourant à grands pas la salle du conseil, et s'adressant à M. de Talleyrand, qui était immobile, debout, adossé à une cheminée, il lui dit en gesticulant de la manière la plus vive:--Et vous osez prétendre, Monsieur, que vous avez été étranger à la mort du duc d'Enghien! Et vous osez prétendre que vous avez été étranger à la guerre d'Espagne!--Étranger, répétait Napoléon, à la mort du duc d'Enghien! mais oubliez-vous donc que vous me l'avez conseillée par écrit? Étranger à la guerre d'Espagne! mais oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé dans vos lettres de recommencer la politique de Louis XIV? oubliez-vous que vous avez été l'intermédiaire de toutes les négociations qui ont abouti à la guerre actuelle?--Puis passant et repassant devant M. de Talleyrand, lui adressant chaque fois les paroles les plus blessantes, accompagnées de gestes menaçants, il glaça d'effroi tous les assistants, et laissa ceux qui l'aimaient pleins de douleur de voir abaissée dans cette scène la double dignité du trône et du génie[3]. Napoléon congédia ensuite le conseil, fâché de ce qu'il avait fait, et ajoutant au mécontentement qu'il avait des autres le juste mécontentement qu'il devait avoir de lui-même.
[Note 3: Le véridique et honnête duc de Gaëte, témoin oculaire de cette scène, me l'a racontée avec les moindres détails quelques jours avant sa mort.]
M. de Talleyrand rentré chez lui éprouva une sorte de saisissement. Les médecins furent inquiets pour sa vie, car il n'avait nullement le courage de la disgrâce, quoiqu'il la soutînt avec une impassibilité apparente. Cependant Napoléon était trop irrité pour s'en tenir à des paroles. Il voulut qu'une manifestation officielle apprît au public que M. de Talleyrand avait encouru sa défaveur. Ce personnage, qui aimait tous les genres d'honneur, avait aspiré à être grand chambellan lorsqu'il occupait les fonctions si sérieuses de ministre des affaires étrangères. Devenu grand dignitaire, il était resté grand chambellan, et en cumulait les avantages pécuniaires avec ceux de sa nouvelle dignité. Le lendemain même de la séance orageuse qui avait eu lieu au conseil des ministres, Napoléon lui fit redemander la clef de grand chambellan, et la transmit à M. de Montesquiou, l'un des membres du Corps Législatif les plus justement honorés, qui joignait à ses titres actuels des titres anciens, fort appréciés par Napoléon quand ils s'ajoutaient à un mérite réel. Toutefois M. de Talleyrand, s'apercevant qu'il s'était trop hâté de se conduire avec le gouvernement impérial comme avec un gouvernement perdu, chercha à racheter par une extrême soumission les propos imprudents qu'on lui reprochait. Deux ou trois jours après il se rendit à une grande fête aux Tuileries, dans le plus brillant costume, s'inclinant profondément devant le maître dont il avait essuyé les outrages, voulant presque le faire douter lui-même et surtout faire douter le public de ce qui s'était passé. Il y réussit dans une certaine mesure, car Napoléon, désarmé par cette soumission calculée, découvrit le calcul, mais agréa l'humilité.
[Note en marge: Signes avant-coureurs d'une guerre prochaine.]
Après avoir réprimé les langues autour de lui, sans les réprimer dans le public, qu'on ne pouvait pas disgracier, Napoléon s'occupa sur-le-champ des graves affaires qui l'avaient amené à Paris. Ces affaires étaient la diplomatie et la guerre qu'il fallait conduire de front, car on se trouvait à la veille d'une rupture avec l'Autriche. Cette puissance, que nous avons vue si agitée depuis trois ans, flottant tour à tour entre le désir de venger ses humiliations et la crainte de nouveaux revers; cherchant sans cesse une occasion opportune, ayant cru en découvrir une dans le hardi mouvement de Napoléon vers le Nord en 1807, l'ayant laissée passer sans la saisir, et regrettant amèrement de l'avoir manquée; croyant en apercevoir une nouvelle dans la guerre d'Espagne, hésitant depuis six mois si elle en profiterait ou non, et au milieu de ces hésitations armant avec une activité toujours croissante, cette puissance semblait enfin près d'éclater. Tout ce qu'elle faisait dans l'étendue de son empire comme préparatifs militaires, auprès des cabinets européens comme intrigue politique, décelait une résolution presque arrêtée. L'approche du printemps d'ailleurs donnait lieu de penser qu'on aurait tout au plus deux ou trois mois pour se préparer à lui tenir tête. Il fallait donc se hâter si on ne voulait être pris au dépourvu; mais c'est dans l'art de bien employer le temps et de créer par miracle ce qui n'existait pas que Napoléon excellait, et il en fournit ici une nouvelle et éclatante preuve.
[Note en marge: Attitude de Napoléon envers la légation d'Autriche et envers les autres légations étrangères.]
Avec les préparatifs militaires, il avait à conduire simultanément les négociations qui devaient ou prévenir la guerre, ou en rendre le résultat plus certain au moyen d'alliances bien ménagées. Il avait eu quelques mois auparavant, à son premier retour d'Espagne, avec l'ambassadeur d'Autriche, des explications si franches, si développées, et cependant suivies de si peu d'effet, que recommencer semblait superflu, et aussi peu digne que peu efficace. Napoléon jugea qu'une extrême réserve à l'égard de cet ambassadeur, une extrême franchise à l'égard des autres, et le déploiement d'une grande activité administrative, étaient la véritable conduite à tenir et la seule manière de provoquer d'utiles réflexions à Vienne, si on y était encore capable d'en faire de pareilles. Il se montra donc poli, mais froid et sobre de paroles envers M. de Metternich. Il enjoignit à toute la famille impériale, dans le sein de laquelle M. de Metternich était ordinairement bien accueilli, d'imiter cette réserve. Il se montra au contraire beaucoup plus ouvert avec les autres ambassadeurs, leur avoua le motif de son retour à Paris, leur déclara que c'était l'Autriche et ses armements qui le ramenaient si vite, et qu'il allait y répondre par des armements formidables.--Il paraît, leur dit-il à tous, que ce sont les eaux du Léthé et non celles du Danube qui coulent à Vienne, et qu'on y a oublié les leçons de l'expérience. Il en faut de nouvelles; on les aura, et cette fois terribles, j'en réponds. Je ne veux pas la guerre, je n'y ai pas d'intérêt, et l'Europe entière est témoin que tous mes efforts, toute mon attention étaient dirigés vers le champ de bataille que l'Angleterre a choisi, c'est-à-dire l'Espagne. L'Autriche, qui a sauvé les Anglais en 1805, au moment où j'allais franchir le détroit de Calais, les sauve encore une fois en m'arrêtant au moment où j'allais les poursuivre jusqu'à la Corogne: elle payera cher cette nouvelle diversion. Ou elle désarmera sur-le-champ, ou elle aura à soutenir une guerre de destruction. Si elle désarme de manière à ne me laisser aucun doute sur ses intentions futures, je remettrai moi-même l'épée dans le fourreau, car je n'ai envie de la tirer qu'en Espagne, et contre les Anglais. Sinon la lutte sera immédiate et décisive, et telle que l'Angleterre n'aura plus à l'avenir d'alliés sur le continent.--
[Note en marge: Effet du langage de Napoléon sur les cours européennes.]
L'Empereur produisit sur tous ceux qui l'entendirent l'effet qu'il désirait, car il était sincère dans son langage, et il disait vrai en assurant qu'il ne voulait pas la guerre, mais qu'il la ferait terrible si on l'obligeait à la recommencer. Tout en pensant qu'il se l'était attirée par sa conduite en Espagne, chacun jugea que l'Autriche commettait une grande imprudence, et s'effraya pour l'Europe des conséquences auxquelles cette cour allait s'exposer.
[Note en marge: Séjour prolongé de M. de Romanzoff à Paris.]
On avait, tantôt par un motif, tantôt par un autre, retenu en France, depuis l'entrevue d'Erfurt, M. de Romanzoff, le ministre des affaires étrangères de Russie. Comme il a été dit plus haut, ce ministre s'était rendu à Paris à la suite de Napoléon pour veiller lui-même aux négociations qui allaient s'entamer avec l'Angleterre, et hâter autant que possible l'acquisition des provinces du Danube. La négociation avec l'Angleterre ayant échoué, M. de Romanzoff aurait pu repartir pour Saint-Pétersbourg, afin de rejoindre son jeune maître, qui l'attendait avec une vive impatience. Mais un motif, tiré de leurs désirs communs, avait retenu M. de Romanzoff. Il ne fallait pas plus de deux mois, lui avait-on dit à Paris, pour terminer les affaires d'Espagne, pour ramener le roi Joseph à Madrid, pour l'y couronner de nouveau, pour jeter les Anglais à la mer, et inspirer à l'Europe des pensées de résignation au lieu de pensées de résistance à l'égard des desseins conçus à Erfurt. Il pouvait donc y avoir un intérêt véritable à différer encore les ouvertures qu'il s'agissait de faire à Constantinople relativement à la Moldavie et à la Valachie; car si Napoléon était complétement victorieux, l'Autriche n'oserait pas entreprendre une nouvelle lutte, l'Angleterre ne trouverait pas d'alliés sur le continent, les Turcs n'en trouveraient ni sur terre, ni sur mer, et, sans conflagration européenne, la Russie acquerrait les provinces du Danube, comme elle était près d'acquérir la Finlande, au moyen d'une guerre toute locale et d'une importance très-limitée. Ce motif valait la peine d'un nouvel effort de patience, car ce n'était après tout qu'un retard de deux mois, et ces deux mois M. de Romanzoff avait jugé utile de les passer près des événements dont il attendait l'issue. Dans l'intervalle il observait soigneusement le colosse dont la Russie était pour un temps la complice plutôt que l'alliée; il en étudiait la force passagère ou durable; il cherchait à apprécier la valeur des mille propos répétés à Saint-Pétersbourg par les échos de la diplomatie européenne, et il vivait en attendant au milieu d'un nuage d'encens, la cour impériale ayant reçu l'ordre de combler de caresses l'ancien ministre de Catherine, le ministre actuel d'Alexandre, ordre de tous le plus facilement obéi à Paris, où l'on aime tant à plaire quand on ne met pas son orgueil à blesser.
M. de Romanzoff avait passé d'abord deux mois, puis trois à Paris, ne s'apercevant pas du temps qui s'écoulait, et cherchant à calmer l'impatience de son souverain, qui le pressait sans cesse de revenir. Napoléon avait tenu parole, et en deux mois il avait dispersé les armées espagnoles comme de la poussière, chassé les Anglais du continent espagnol, ramené son frère à Madrid, sans donner cependant à personne l'idée que la guerre d'Espagne fût une guerre finie. Ce n'était pas là ce qu'il avait espéré, ni surtout ce qu'il avait promis, car on ne pouvait plus se flatter de réaliser les grandes acquisitions projetées en Orient par un simple acte de volonté. Napoléon, à peine arrivé, vit M. de Romanzoff, exerça sur lui sa puissance ordinaire de fascination, fit par son esprit tout ce qu'il n'avait pas fait par ses armes, exprima sa colère de voir l'Autriche intervenir encore au moment décisif pour lui arracher les Anglais des mains, car, s'il les avait poursuivis lui-même, il ne s'en serait pas sauvé un seul, disait-il, et enfin il se montra résolu à tirer d'un tel manque de foi (il rappelait toujours les promesses qu'on lui avait faites au bivouac d'Urschitz) une vengeance éclatante. Confiant comme il l'était dans les immenses moyens qui lui restaient, il ne se montra envers le représentant de la Russie ni fanfaron ni obséquieux, mais ferme et positif, et exigea de lui l'accomplissement des engagements pris à Erfurt, en homme qui était prêt à se battre encore avec tout le monde, avec ceux qui lui manqueraient de parole en l'attaquant, comme avec ceux qui lui manqueraient de parole en ne l'aidant pas après s'y être engagés.--Si votre empereur avait suivi mon conseil à Erfurt, dit-il à M. de Romanzoff, nous ne serions pas aujourd'hui où nous en sommes. Au lieu de simples exhortations, nous aurions fait des menaces sérieuses, et l'Autriche aurait désarmé. Mais nous avons parlé au lieu d'agir, et nous allons peut-être avoir la guerre, moi pour ce que je veux achever en Espagne, vous pour ce que vous voulez terminer en Finlande et commencer en Turquie. En tout cas, je compte sur la parole de votre maître. Il m'a promis que, si le cabinet de Vienne devenait l'agresseur, il mettrait une armée à ma disposition. Qu'il remplisse ses promesses; qu'il conduise plus activement la guerre de Finlande, de manière à en finir avec cette petite puissance qui le tient en échec; qu'il ait une armée suffisante sur le Danube pour déjouer auprès des Turcs toutes les intrigues des Anglais et des Autrichiens coalisés; qu'enfin il ait une armée imposante sur la Haute-Vistule pour faire comprendre à l'Autriche que le jeu est sérieux avec nous. Quant à moi, je vais réunir sur le Danube et le Pô trois cent mille Français et cent mille Allemands, et probablement leur présence obligera l'Autriche à nous laisser en paix, ce que j'aime mieux pour vous et pour moi, car dans ce cas vous aurez la Moldavie et la Valachie presque sans coup férir, et moi je pourrai sans nouvelles dépenses achever la soumission de la Péninsule. Si ces démonstrations ne suffisent pas, s'il faut employer la force, eh bien! nous écraserons pour jamais les résistances qui s'opposent à nos communs projets. Mais, alliance pour la paix comme pour la guerre, alliance franche, effective, voilà ce que j'ai promis, ce qu'on m'a promis, et ce que j'attends.--À ce langage d'un homme qui n'était rien moins qu'intimidé, Napoléon ajouta ce qu'il fallait de caresses pour compléter l'effet qu'il voulait produire, et il obtint de M. de Romanzoff les déclarations les plus satisfaisantes. Celui-ci ne dissimula pas le chagrin qu'il éprouvait à voir la Russie exposée à une collision avec l'Autriche, la difficulté des acquisitions projetées en Orient augmentée de toutes les difficultés que rencontrait la politique française en Occident, en un mot le cercle de la lutte s'étendant au lieu de se restreindre; mais il reconnut la nécessité de parler énergiquement à Vienne pour prévenir la nécessité d'agir; il convint qu'aux paroles il faudrait joindre certaines démonstrations, si on voulait que les paroles fussent efficaces, et promit en conséquence que la Russie aurait une armée en Gallicie prête à prendre ou la route de Prague, ou celle d'Olmutz, qui l'une et l'autre mènent à Vienne.
Napoléon, satisfait de M. de Romanzoff, et voulant lui prouver à quel point c'était la paix qu'il désirait, et non la guerre, émit l'idée d'offrir à l'Autriche la double garantie de la France et de la Russie pour la conservation de ses États actuels, garantie qui devait la rassurer complétement, si elle était sincère dans les craintes qu'elle disait avoir conçues pour elle-même à la suite des événements de Bayonne. L'idée de cette garantie, en effet, s'il n'y avait eu que des craintes personnelles dans les motifs qui déterminaient l'Autriche, aurait eu de quoi la contenter, et peut-être aurait pu prévenir la guerre. M. de Romanzoff l'accueillit pour en faire le sujet d'une prompte communication tant à sa cour qu'à celle de Vienne.
À ses entretiens avec M. de Romanzoff Napoléon ajouta mille attentions délicates, comme de le conduire lui-même aux manufactures des Gobelins, de Sèvres, de Versailles, montrant partout à ce ministre les merveilles de son empire, et voulant à chaque instant lui en donner des échantillons, à ce point, disait lui-même M. de Romanzoff, qu'il n'osait plus rien louer devant un souverain si magnifique, de peur de s'attirer de nouveaux présents en tapisseries, en porcelaines, en armes de luxe.
[Note en marge: Explications de Napoléon avec les ministres des princes allemands ses alliés.]
[Note en marge: Premières réquisitions adressées aux rois de Saxe et de Bavière.]