Part 19
[Note en marge: Marche de toutes les colonnes de l'armée pour seconder le mouvement de Masséna sur la Traun.]
Masséna eut donc le 1er mai l'ordre de se porter vivement de Passau à Lintz, de Lintz à Ébersberg. Mais comme la difficulté pouvait être grande si les 36 mille hommes restant aux deux généraux autrichiens venaient se poster à Ébersberg, Napoléon voulait aborder la Traun sur plusieurs points à la fois, à Ébersberg, à Wels et à Lambach. En conséquence, il dirigea toutes ses colonnes de l'Inn sur la Traun, de manière à y arriver le 3 mai au matin. Le général de Wrède ayant avec sa division traversé Salzbourg, devait, après y avoir été remplacé par le reste des Bavarois, s'acheminer par Straswalchen sur Lambach au bord de la Traun. (Voir la carte nº 14.) Le maréchal Lannes avec les troupes des généraux Oudinot, Saint-Hilaire, Demont, devait se rendre à Wels, pour y passer la Traun, immédiatement au-dessus d'Ébersberg. Enfin le maréchal Bessières avec la garde, les cuirassiers et la cavalerie légère, devait, ou passer à Wels, ou se rabattre sur Ébersberg, si on entendait sur ce point une canonnade qui fît supposer une sérieuse résistance. Le major général Berthier eut ordre de faire savoir, et fit savoir en effet à Masséna, que si les obstacles étaient trop grands de son côté, il trouverait dans le passage de la Traun opéré au-dessus de lui, soit à Wels, soit à Lambach, un secours pour l'aider à les vaincre. Il lui fut toutefois recommandé dans ces nouveaux ordres comme dans les précédents, de ne rien négliger pour enlever promptement, non-seulement la ville de Lintz et le pont qu'elle avait sur le Danube, mais encore le pont de Mauthausen, placé, comme nous venons de le dire, au confluent de la Traun, sous la protection du château d'Ébersberg[22].
[Note 22: J'analyse ici fidèlement les lettres de Napoléon et du prince Berthier au maréchal Masséna, pour qu'on puisse bien apprécier à quel point était motivé le combat d'Ébersberg, l'un des plus terribles de nos longues guerres, et qui tout en faisant ressortir la prodigieuse énergie de Masséna, lui fut cependant reproché comme une inutile effusion de sang.]
Nos colonnes s'avancèrent dans l'ordre indiqué. Elles étaient toutes le 1er mai au delà de l'Inn, après en avoir rétabli les ponts, Masséna se dirigeant de Passau sur Efferding, Lannes et Bessières de Burghausen et Braunau sur Ried. Ils recueillirent sur les routes un nombre considérable de voitures et environ deux à trois mille prisonniers. Masséna, qui marchait la gauche au Danube, rencontra partout sur son chemin l'arrière-garde des corps de Hiller et de l'archiduc Louis, et put apercevoir, de l'autre côté du fleuve, les troupes de l'archiduc Charles, qui venaient à travers les défilés de la Bohême occuper ou détruire le pont de Lintz. Il sentait donc à chaque pas l'importance de devancer le généralissime soit, à Lintz, soit à Ébersberg, bien moins pour conquérir ces points de passage que pour les enlever à l'ennemi, et pour empêcher derrière la Traun la réunion de toutes les forces de la monarchie autrichienne. (Voir la carte nº 14.)
[Note en marge: Arrivée de Masséna à Lintz.]
[Note en marge: Son empressement à courir sur Ébersberg le 3 mai au matin.]
Le 2 mai au soir Masséna échangea en avant d'Efferding quelques coups de fusil avec l'arrière-garde du général Hiller, fit des prisonniers, et s'apprêta à marcher le lendemain sur Lintz. Le 3 au matin il partit, précédé par la cavalerie légère de Marulaz, et suivi de la division Claparède du corps d'Oudinot. Il parut devant Lintz à la pointe du jour. Y entrer, culbuter quelques postes qui se retiraient en hâte, s'emparer de la ville, ne fut que l'affaire d'un instant. Les détachements de Klenau et de Stutterheim, dépêchés par l'archiduc Charles pour occuper le passage, n'avaient pu que détruire le pont de Lintz et en amener les bateaux à la rive gauche. Masséna en possession de Lintz était donc assuré que ce pont du Danube ne pouvait plus servir à la jonction des archiducs. Mais le pont véritablement propre à la jonction était celui de Mauthausen, situé à deux lieues au-dessous, et couvert, comme nous l'avons dit, par la Traun. Tant qu'on n'était pas maître de celui-là, il était possible que l'archiduc Charles s'en servît pour se réunir au général Hiller et à l'archiduc Louis, et on ne savait pas en effet si les détachements qu'on apercevait au delà du Danube étaient les avant-gardes de la grande armée autrichienne, ou de simples détachements sans soutien. Il était dix heures du matin. Masséna n'hésita pas, traversa Lintz au pas de course, et se porta sur la Traun, c'est-à-dire devant Ébersberg. La position s'offrit tout à coup avec de formidables apparences.
[Note en marge: Aspect de la position d'Ébersberg.]
On voyait devant soi la Traun coulant de droite à gauche pour se jeter à travers des îles boisées dans l'immense lit du Danube. On apercevait sur cette rivière un pont d'une longueur de plus de 200 toises, puis au delà un plateau escarpé, au-dessus duquel s'élevait la petite ville d'Ébersberg, plus haut encore le château fort d'Ébersberg, hérissé d'artillerie, et enfin soit en avant du pont, soit sur l'escarpement du plateau, une masse de troupes qu'on pouvait évaluer de 36 à 40 mille hommes. Il y avait là de quoi modérer tout autre caractère que celui de Masséna et lui inspirer l'idée d'attendre, surtout s'il faisait la réflexion fort simple qu'à quelques lieues au-dessus d'Ébersberg plusieurs colonnes françaises devaient, dans la journée ou le lendemain, opérer leur passage, et tourner la position. Mais cette certitude n'empêchait pas que peut-être dans la journée les archiducs ne se réunissent par le pont de Mauthausen, si on le laissait en leur pouvoir. Il y avait donc un intérêt véritable à le leur enlever sur-le-champ, en emportant la ville et le château d'Ébersberg. Du reste, c'est avec son caractère, encore plus qu'avec sa raison, qu'on se décide à la guerre, et Masséna rencontrant l'ennemi qu'il n'avait pas eu encore l'occasion de saisir corps à corps dans cette campagne, n'éprouva qu'un désir, celui de se jeter sur lui, pour s'emparer d'une position jugée décisive. Par ces motifs il ordonna l'attaque sur-le-champ.
[Note en marge: Combat d'Ébersberg.]
[Note en marge: Audacieuse attaque du général Cohorn sur le pont et la ville d'Ébersberg.]
En avant du pont d'Ébersberg, se trouvaient autour du village de Klein-Munchen des tirailleurs autrichiens, et quelques postes de cavalerie légère. Le général Marulaz fit charger, et disperser à coups de sabre, les uns et les autres. Les cavaliers repassèrent le pont, les tirailleurs se logèrent dans les jardins et les maisons de Klein-Munchen. La première brigade de Claparède, commandée par l'intrépide Cohorn, marchait à la suite de la cavalerie légère de Marulaz. Le général Cohorn, dont nous avons eu occasion de parler déjà, descendant du célèbre ingénieur hollandais Cohorn, renfermait dans un corps grêle et petit l'une des âmes les plus fougueuses et les plus énergiques que Dieu ait jamais donnée à un homme de guerre. Il était digne d'être l'exécuteur des impétueuses volontés de Masséna. À peine arrivé sur les lieux, il court à la tête des voltigeurs de sa brigade sur le village de Klein-Munchen, s'empare d'abord des jardins, puis se jette dans les maisons, prend ou passe par les armes tout ce qui les occupait, pousse au delà du village, se porte à l'entrée du pont, qui était long, avons-nous dit, de deux cents toises au moins, chargé de fascines incendiaires, et criblé des feux de l'ennemi. Tout autre que le général Cohorn se serait arrêté, pour attendre les ordres du maréchal Masséna; mais l'audacieux général, l'épée à la main, s'engage le premier sur le pont, le traverse au pas de course, fait tuer ou prendre ceux qui essaient de lui en disputer le passage, laisse, il est vrai, sur les planches du pont, beaucoup des siens, morts ou mourants, mais avance toujours, et, le défilé franchi, lance ses colonnes d'attaque sur le plateau, qui était couvert des masses de l'infanterie autrichienne. Cohorn, sous une grêle de balles, gravit avec le même emportement la rampe escarpée qui conduit à Ébersberg, pénètre dans la ville, débouche sur une grande place que le château domine, et oblige enfin les Autrichiens à se replier sur les hauteurs en arrière. Malheureusement ils conservent le château et font pleuvoir du haut de ses murs un feu destructeur sur la petite ville devenue notre conquête.
[Note en marge: Dispositions ordonnées par Masséna pour secourir le général Cohorn.]
Pendant cette suite d'actes téméraires, Masséna, resté au pied de la position, prend ses mesures pour appuyer Cohorn, qui n'avait eu affaire jusqu'ici qu'à l'avant-garde des Autrichiens, et qui bientôt devait les avoir tous sur les bras. Pour tenir tête à la formidable artillerie du plateau, il amène les bouches à feu de tout le corps d'armée, et les poste le plus avantageusement possible. Nos officiers d'artillerie, toujours aussi intelligents qu'intrépides, essaient de compenser par la justesse du tir et le bon choix des emplacements le désavantage de la position. Une effroyable canonnade s'engage ainsi d'une rive à l'autre de la Traun. Cela fait, Masséna lance à travers le long défilé du pont les deux autres brigades de Claparède, celles de Lesuire et de Ficatier, leur ordonnant de gravir le plateau pour aller dans Ébersberg au secours du général Cohorn. Puis il dépêche une foule d'aides de camp afin de hâter l'arrivée des divisions Legrand, Carra Saint-Cyr et Boudet, dont on a grand besoin pour sortir de cette redoutable aventure. Lui-même il se tient au milieu des balles et des boulets pour donner ses ordres et pourvoir à tout.
[Note en marge: Lutte acharnée dans l'intérieur d'Ébersberg.]
Les deux brigades Lesuire et Ficatier arrivaient à propos, car le général Hiller remarchant en avant, s'était jeté avec des forces considérables sur Cohorn, et l'avait obligé de rentrer dans Ébersberg, puis d'évacuer la grande place. Les Français la reprennent, en chassent les Autrichiens de nouveau, et tentent de s'emparer du château, dont ils approchent sans pouvoir y pénétrer. Mais les Autrichiens, qui sentaient l'importance du poste, reviennent plus nombreux, ce qui leur était facile, puisqu'ils étaient trente-six mille contre sept ou huit mille, fondent en masse sur le château, en éloignent les Français, s'introduisent dans la ville, la traversent, et débouchent encore une fois sur la grande place. Le brave Claparède avec ses lieutenants se réfugie alors dans les maisons qui la bordent de trois côtés, s'y établit, et des fenêtres fait pleuvoir sur l'ennemi une grêle de balles. On se dispute ces maisons avec fureur, sous l'artillerie du château, qui tire sur les Autrichiens comme sur les Français. Des obus mettent le feu à cette malheureuse petite ville, qui bientôt devient si brûlante qu'on a peine à y respirer.
[Note en marge: Arrivée de la division Legrand, et conquête définitive de la position d'Ébersberg.]
Cet affreux massacre continue, et la fureur ayant égalisé les courages, l'avantage va rester au nombre. Les Français vont être précipités dans la Traun, et punis de leur audace, quand par bonheur la division Legrand commence à paraître, précédée de son intrépide général. Celui-ci, toujours calme et fier dans le danger, et portant sur sa belle et mâle figure l'expression de ses qualités guerrières, arrive à la tête de deux vieux régiments, le 26e d'infanterie légère et le 18e de ligne. Il s'engage sur le pont encombré de morts et de blessés. Pour y passer, il faut jeter dans la Traun une foule de cadavres, peut-être des blessés respirant encore. Enfin on le traverse, et au delà on rencontre un nouvel encombrement de combattants refoulés qui se retirent, ou de blessés qu'on emporte. Un officier cherchant à expliquer la position au général Legrand, celui-ci l'interrompt brusquement: Je n'ai pas besoin de conseils, lui dit-il, mais de place pour ma division.--On se range, et il s'avance, l'un de ses régiments à droite, pour déborder les Autrichiens qui avaient enveloppé Ébersberg extérieurement, un autre au centre, par la grande rue de la ville. Tandis que plusieurs de ses bataillons, formés en colonne d'attaque, refoulent les Autrichiens qui entourent la ville, les autres la traversant par le milieu, parviennent à déboucher sur la grande place, la font évacuer avec leurs baïonnettes, et dégagent ainsi Claparède qui n'en pouvait plus. Legrand s'attaque ensuite au château, et y monte sous un feu meurtrier. Les portes étant fermées, il les fait abattre à coups de hache par ses sapeurs, pénètre dans l'intérieur, et passe par les armes tout ce qu'on y trouve. Dès ce moment Ébersberg est à nous, mais c'est un monceau de ruines fumantes, d'où s'échappe une odeur insupportable, celle des cadavres consumés par les flammes. On se hâte de dépasser ce lieu aussi affreux à voir que difficile à conquérir. On marche aux Autrichiens établis en bataille sur une ligne de hauteurs en arrière. Ceux-ci, voyant de loin dans la plaine, entre Lintz et Ébersberg, arriver les longues files des divisions Carra Saint-Cyr et Boudet, voyant de plus à leur gauche une masse de cavalerie française qui avait franchi la Traun à Wels, ne crurent pas devoir prolonger cette lutte furieuse, et se retirèrent, nous abandonnant ainsi le confluent de la Traun, et le débouché important de Mauthausen. Du reste le pont établi en cet endroit avait disparu comme à Lintz, les coureurs de l'archiduc Charles l'ayant détruit, et en ayant envoyé les bateaux sur Krems.
[Note en marge: Résultats du combat d'Ébersberg.]
Cette cavalerie qu'on avait aperçue était un millier de chevaux, que Lannes, après avoir passé la Traun à Wels sans difficulté, avait dépêchés sous le général Durosnel, pour déborder la position des Autrichiens. Il est donc certain que si Masséna avait pu deviner que l'archiduc Charles ne serait point à Mauthausen avec son armée, et qu'un peu au-dessus des passages déjà exécutés feraient tomber aussi vite la position d'Ébersberg, il aurait dû épargner le sang versé dans cette terrible attaque. Le champ de carnage était affreux, et la ville d'Ébersberg tellement en flammes, qu'on ne pouvait en retirer les blessés. Il avait même fallu, pour empêcher l'incendie de gagner le pont, enlever la partie du tablier qui était aux deux extrémités, de sorte que la communication se trouva interrompue pendant quelques heures, entre les troupes qui avaient passé la Traun et celles qui arrivaient à leur secours. Cette échauffourée nous coûta 17 cents hommes tués, noyés, brûlés ou blessés. Les Autrichiens perdirent 3 mille hommes mis hors de combat, 4 mille prisonniers, beaucoup de drapeaux et de canons. Ils s'en allèrent terrifiés par tant d'audace. Nous avions donc de grands dédommagements de cette cruelle journée, et l'effet moral en devait égaler l'effet matériel.
[Note en marge: Jugement de Napoléon sur l'affaire d'Ébersberg.]
Napoléon était accouru au galop, attiré par la violence de la canonnade. Quoique fort habitué aux horreurs de la guerre, tous ses sens furent révoltés à la fois par cet abominable spectacle, que ne justifiait point assez la nécessité de combattre, et sans l'admiration qu'il avait pour le génie guerrier de Masséna, sans le cas qu'il faisait toujours de l'énergie, il aurait peut-être exprimé un blâme contre ce qui venait de se passer. Il n'en fit rien, mais ne voulut point séjourner dans Ébersberg, et s'établit en dehors au milieu de sa garde.
[Note en marge: Marche tardive de l'archiduc Charles sur Lintz.]
L'archiduc Charles, malgré le projet fort arrêté de se réunir à ses frères, derrière la Traun, par Lintz ou Mauthausen, n'avait ni marché assez vite, ni assez bien calculé ses mouvements, pour arriver à Lintz en temps utile. Il n'était qu'à Budweis en Bohême (voir la carte nº 14), quand Masséna dépassait si impétueusement Lintz et Ébersberg, et il ne lui restait plus que le débouché de Krems auquel il pût atteindre. Le général Hiller et l'archiduc Louis allaient s'y rendre par Enns, Amstetten, Saint-Polten, en continuant de détruire tous les ponts sur les rivières qui coulent des Alpes Noriques dans le Danube. Quant à l'archiduc Jean, il était encore moins probable qu'il pût arriver assez tôt, qu'il osât même s'engager dans les Alpes, en laissant à sa gauche le prince Eugène, et en s'exposant à rencontrer à sa droite la grande armée de Napoléon, dans laquelle il serait tombé comme dans un abîme. Il ne fallait donc guère compter sur lui. Mais il suffisait pour ramener quelque chance heureuse, que l'archiduc Charles donnât la main par Krems au général Hiller et à l'archiduc Louis, qui opéraient leur retraite le long du Danube, car après avoir employé beaucoup de temps à rallier des traînards, à ramasser des landwehr, à incorporer les troisièmes bataillons des régiments galliciens, il arrivait avec plus de 80 mille hommes, et pouvait réuni à ses deux lieutenants, qui en avaient au moins 30 mille, se trouver avec 110 mille combattants à Saint-Polten. Il était alors possible d'y disputer la victoire à Napoléon, et, si on la gagnait, l'empire français, au lieu d'être renversé en 1814, l'eût été en 1809.
[Note en marge: La Traun enlevée, Napoléon marche sur l'Ens.]
Napoléon, enchanté d'avoir enlevé aux archiducs la principale chance de réunion en occupant Lintz et Mauthausen, se hâta de marcher sur Krems, pour leur ôter cette dernière ressource, et atteindre Vienne, avant qu'aucun obstacle pût lui en interdire l'entrée.
[Note en marge: L'armée traverse Amstetten sans coup férir.]
[Note en marge: Arrivée de l'armée française devant Saint-Polten.]
Après la Traun s'offrait l'Ens, qui coule parallèlement à cette rivière, baignant dans son cours l'autre côté du plateau qu'on venait de franchir. Mais tous les ponts étaient radicalement détruits sur l'Ens, et il ne fallait pas moins de vingt-quatre ou de quarante-huit heures pour les rétablir. C'était une contrariété fâcheuse, mais inévitable. Quoique le 4 mai au matin Lannes se trouvât à Steyer sur l'Ens avec les divisions Demont et Saint-Hilaire, que Bessières occupât la ville d'Enns avec la cavalerie légère, le corps d'Oudinot et une division de Masséna, il fallut attendre toute la journée du 5, forcé qu'on était de reconstruire les ponts brûlés jusqu'à fleur d'eau. On ne put traverser l'Ens que le 6 au matin, pour se porter sur Amstetten. Bessières, avec la cavalerie et l'infanterie d'Oudinot, passa le premier, bientôt suivi de Masséna, et rejoint par Lannes qui vint se fondre avec la colonne principale, une seule route restant désormais à l'armée entre le pied des Alpes et le Danube. On entra le soir dans Amstetten sans coup férir. Le lendemain l'armée continua sa marche sur Mölk, belle position sur le Danube, que couronne la magnifique abbaye de Mölk. Napoléon y établit son quartier général. Il ne restait plus qu'une journée pour arriver à Krems, où se trouve le pont de Mautern, le dernier par lequel l'archiduc Charles pût se réunir au général Hiller et à l'archiduc Louis. On était déjà certain d'y parvenir sans obstacle, car rien n'annonçait la présence d'une grande armée devant soi. Le 8 notre avant-garde se porta à Saint-Polten, position importante et très-connue sur les flancs du Kahlenberg, qui est un contrefort des Alpes, projeté jusqu'au Danube, et derrière lequel est située Vienne. (Voir les cartes n{os} 14 et 32.) C'est là qu'aurait dû se former le grand rassemblement des Autrichiens, si les archiducs avaient eu le temps de se rejoindre, car à Saint-Polten se trouvent, à l'abri d'une excellente position militaire, la réunion des routes de Bohême, d'Italie, de Haute et Basse-Autriche, et enfin le débouché sur Vienne, qui passe à travers les gorges du Kahlenberg. Mais on n'apercevait que des arrière-gardes en retraite, les unes à notre gauche se repliant vers le pont de Krems pour se mettre à couvert derrière le Danube, les autres devant nous se repliant à travers le Kahlenberg sur Vienne. Il était donc évident qu'on ne rencontrerait pas une grande bataille à livrer en avant de la capitale, et qu'on n'aurait plus qu'à braver les difficultés d'une attaque de vive force, si Vienne était défendue. Ces difficultés pouvaient à la vérité devenir fort embarrassantes, si l'archiduc Charles continuant à descendre le Danube par la rive gauche, arrivait avant nous à la hauteur de Vienne, y franchissait le Danube par le pont du Thabor, et venait nous offrir la bataille adossé à cette grande ville. Heureusement ce qui s'était passé ne le faisait guère craindre.
[Note en marge: Marche des généraux autrichiens sur Krems.]
[Note en marge: Le général Hiller et l'archiduc Louis passent sur la rive gauche du Danube à Krems, abandonnant Vienne à elle-même.]
En effet l'archiduc Charles ayant perdu au moins deux jours à Cham, quelques autres jours encore sur la route de Cham à Budweis, par le désir, il est vrai, de rallier l'armée et de la renforcer, n'avait atteint que le 3 mai au matin les environs de Budweis, au moment même où Masséna enlevait Ébersberg. Dans l'espoir vague d'une jonction à Lintz qui était cependant peu présumable, il s'était avancé de Budweis sur Freystadt près du Danube (voir la carte nº 32) au lieu de marcher droit sur Krems, ce qui lui aurait épargné un nouveau détour et une nouvelle perte de temps. En s'approchant du Danube il avait appris l'occupation de Lintz et de la Traun, reconnu dès lors l'impossibilité de faire sa jonction par ce débouché, et avait repris la route de l'intérieur de la Bohême par Zwoettel, en conservant encore la fausse espérance d'arriver à Krems et à Saint-Polten avant nous. Prévoyant toutefois le cas où il n'y arriverait pas, il avait autorisé les deux généraux qui défendaient la rive droite à repasser sur la rive gauche quand ils se sentiraient trop pressés, sauf à détacher sur Vienne les forces nécessaires pour mettre cette capitale à l'abri d'un coup de main. C'est effectivement ce que venaient d'exécuter le général Hiller et l'archiduc Louis parvenus à Saint-Polten. Craignant d'être attaqués par des forces supérieures avant d'avoir atteint Vienne, et d'essuyer un nouvel échec semblable à celui d'Ébersberg, ils avaient comme en 1805 repassé le Danube au pont de Krems, détruit ce pont, replié tous les bateaux sur la rive gauche, et envoyé seulement par la route directe de Saint-Polten un fort détachement sur Vienne, afin de concourir à sa défense avec la population et quelques dépôts.
Telles avaient été les résolutions des généraux autrichiens, que le simple aspect des choses suffisait pour révéler, car, ainsi que nous venons de le dire, on voyait à gauche de grosses masses de troupes achever le passage du Danube vers Krems, et devant soi des colonnes s'enfoncer dans les gorges du Kahlenberg pour prendre la route de Vienne. Napoléon, conséquent dans son plan d'être sous les murs de Vienne avant les archiducs, et d'ajouter à l'effet moral de son entrée dans cette capitale, l'effet matériel de l'occupation de ce grand dépôt, arrêta toutes les dispositions nécessaires pour y arriver immédiatement. De l'abbaye de Mölk, où se trouvait son quartier général, il ordonna les mesures suivantes.
[Note en marge: Dispositions ordonnées par Napoléon pour s'approcher de Vienne.]